CHAPITRE V
CAMPAGNE DE FRÉDÉRIC CONTRE LES FRANÇAIS, LES AUTRICHIENS, LES SUÉDOIS ET LES RUSSES.
Mouvements, camps et positions des armées prussiennes sous Frédéric II, le prince de Brunswick-Bevern , Maurice d'Anhalt-Dessau, le maréchal comte de Schwerin ; et autrichiennes avec le prince Charles de Lorraine, le duc d'Arenberg, le comte de KonigsecK ei le maréchal Brown.
Mars. Les troupes de Frédéric II se mettent en mouvement pour entrer en Bohême par quatre directions.
Avril. Le 10, le duc d'Arenberg rassemble ses forces à Egra. Le même jour, le prince d'Anhalt concentre ses troupes près de Zwickau et se dirige sur Egra; puis, changeant de route, campe à Komotau le 20. — 18. M. de Schwerin de Landsbut marche sur Trautenau, passe l'Elbe, le 19, à Konigshof. — 21. Le roi de Prusse partage son armée en trois colonnes qui côtoient la rive gauche de l'Elbe. Ce même jour, M. de Brunswick part de la haute Lusace, culbute M. de Konigseck près de Reichenberg et rejoint M. de Schwerin le 24. — M. de Konigseck, repoussé du camp de Reiclienberg par le duc de Bevern, se retire, le 2i, à lung-Bunzlau, passe l'Elbe à Brandeis et rejoint l'armée du maréchal Daun près de Prague. — 22. M. de Schwerin arrive à Gitchin. — 24. Se dirige sur Turnau, puis poursuit les Autrichiens sur lung-Bunzlau, oii il trouve le duc de Bevern.
— 25. Frédéric rejoint par le prince Maurice à Trebniz. Schwerin marche à Benalek le 25, et envoie, le 29, à Alt-Bunzlau un fort détachement qui, le lendemain, s'empare de Brandeis; le 30, jette des ponts sur l'Elbe entre Kosteletz et Brandeis. — 27. Le roi de Prusse passe l'Egger, près deKosteck, marchant contre le maréchal Brown. Le maréchal Daun, campé à Budin, se retire à Welwarn, où il est joint par le duc d'Arenberg. — Les deux armées rétrogradent à Prague .
— 30. Le prince Charles prend le commandement de l'armée autrichienne. Mai. 1". Le prince Charles campe sur la rive droite de la Moldaw, sa gauche
appuyée à la montagne de Zeska ou Zikanka, sa droite vers Sterbohol (56,000 hommes). — 4. Le roi laisse la moitié de son armée sur le Weissenberg aux ordres du prince Maurice. Le maréchal de Schwerin passe l'Elbe, campe à Stuba. Le colonel autrichien Mayer détaché pour miner Pilsen. — 5. Frédéric II passe la Moldaw àBodbuba, campe près de Cziniitz. — 6. Est rejoint par Schwerin; avec 68,000 hommes, attaque les Autrichiens près de Prague et les oblige à la retraite. — Schwerin y est tué. Le prince Charles avait sa gauche à Prague et
son quartier général à Nussel; sa gauche entre dans Prague, sa droite se retire A Beneschau. Le maréchal Brown blessé mortellement. Le maréchal Daun n'arrive qu'à Bohmischbrod, son avant-garde vient jusqu'à Anwal. Le général-major Beck attaque Brandeis avec ses croates et s'empare de presque toute la garnison prussienne. — 9. Le maréchal Daun se replie sur Kolin et Kuttenborg, et se fait joindre par les Autrichiens retirés à Beneschau. — 10. Le roi de Prusse détache leduc de Bevern pour observer et contenir Daun avec 18,000 hommes, pendant qu'il bloque Prague. Le général Keith, le 6, avait élé détaché sur la rive gauche delà Moldaw pour bloquer Prague. — 23-24. Jl repousse le prince Charles de Lorraine qui tentait de sortir de Prague. — 29. Frédéric fait battre la place de Prague.
Juin. 12. Bevern repoussé à Kaurzim par le maréchal Daun. — 13. Le roi de Prusse marche avec un renfort au secours du duc de Bevern, laissant Keith à Prague pour bloquer la ville. 11 le joint, le Ki, près de Kaurzim, et, le 17, il s'avance à la renconire du maréchal Daun par les dédiés de Planau. — 17. Le maréchal Daun posté à Krichnau ; du 17 au 18, à Cholzeinilz près Kolin. — 18. Frédéric livre bataille à Kolin avec 32,000 hommes; son armée, batlue, se met en retraite par deux routes; il va avec la gauche àNimburg. Bevern ne peut rallier la droite de l'armée prussienne et se retire à Nimburg. Le général Ilulson remporte d'abord quelques avantages sur les Autrichiens, puis est obligé de se retirer. Ziethen repousse la cavalerie du général Nadasti. Le maréchal Daun remporte la victoire de Kolin, y est blessé. — 19. Le roi de Prusse retourne devant Prague et se dirige sur Brandeis avec toutes les troupes de la rive droite de la Moldaw. Keith reçoit l'ordre de lever le siège de Prague. 11 est attaqué par le prince Charles de Lorraine, le 20, et forcé de se retirer précipitamment .'^ur Komotau. — 20. Le prince de Lorraine, apprenant la victoire de Kolin, sort de Prague, marche contre le maréchal Keith et le force à se retirer. — 22. Le roi arrive à Brandeis, où il passe l'Elbe. — 25. Le maréchal Keith campe à Lowositz. Le prince Maurice part de Nimburg le 25, et, le 28, campe à lung-Bunzlau. — 27. Frédéric à Leitmeritz.
Juillet. 1^''. Le prince Guillaume rejoint le prince Maurice, qui venait de passer l'iser, prend le commandement de l'armée et se dirige sur Bohm-Leypa. Le comte Fermer attaque Memel, qu'il prend le 5. — 13. Le prince Charles fait observer le roi de Prusse par Nadasti, poursuit le prince de Prusse et détache le duc d'Arenberg et ■ le général Maquire pour couper la retraite du roi de Prusse. Le duc d'Arenberg, avec 20,{i00 Autrichiens pour prendre en queue le roi de Prusse, attaque le général-major Puttkammer, enfermé dans Gabely avec 1,900 hommes, et, le 1.5, le fait prisonnier. — 17. Le prince Guillaume, coupé de ses magasins de Zittau, quitte Leypa et, le 18, arrive entre Georgswald et Schonlinde. — 20. Le roi rentre en Saxe; passe l'Elbe à Leitmeritz, puis à Pirna. — 22. Le prince Guillaume marche à Zittau, où les Autrichiens l'avaient devancé, et, le 23, se retire à Bautzen. —25. Rassemblement de l'armée de Soubise à Wurtzburg. — 26. Le maréchal Apraxin, commandant l'armée russe, arrive à Tilsit le 28. — 29. Le roi se réunit à Bautzen à son frère le prince Guillaume.
Août. 11. Le leld-maréchal Apraxin rejoint par le comte de Fermor et ses 30,000
hommes. — 14. Le feld-maréchal suédois d'Unger-Sternberg assiège Peneraunde et s'en empare le 23. — 16. Le roi arrive en vue des Autrichiens: il se porte sur Hirschfeld. Le prince Charh^s en avant de Zittau, à Wittgendorf, avec 95,000 hommes. — 21. L'armée de Soubise à Erfurt et dans les environs de Bautzen. — 25. Le roi de Prusse laisse à Hirschfeld le duc de Bevern pour observer le prince Charles, part pour Dresde, où il arrive le 29. — 30. Le maréchal Lewhald attaque l'armée russe à Jagersdorf, avec 30,000 hommes: il est vaincu. Apraxin se retire, au lieu d'envahir la Prusse.
Septembre. 1 . Le général Winti-rfeld, commandant un corps de l'armée du duc de Bevern, atlacjué près de Gorlitz et blessé dans le combat ; ses troupes en retraite. Nadasli, détaché de l'armée du prince Charles, attaque les Prussiens sur le Holzberg, en avant de Gorlitz, les fait replier. — 8. Frédéric àNauraburg; passe la Saale le 10. — 10. Convention de neutralité sur Halberstadt. — 14. Le prince Ferdinand de Brunswick, détaché par le roi de Prusse pour couvrir Magdeburg menacé par le duc de Richelieu, passe l'Unstrutt à Freyburg. — 23. L'armée de Soubise de Fukl à Erfurt. — 26. Les généraux de Nadasti, Wied et Beck attaf[ueut le village retranché de Bahrsdorf, en avant du front du camp prussien, défendu par le ])rince Ferdinand de Brunswick ; le canonnent toute la journée, le brûlent et s'en emparent. — 29. Le roi reprend la route de Naumburg, campe à Buttelstedt.
Octobre, l''^ Le duc de Brunswick-Bevern occupe un camp retranché derrière le ruisseau de Lohe. — 5. L'armée combinée de l'Empire et de France près Gotha, à Sonneborn, à Weimar et au delà d'Eiseuach. Le prince de Lorraine près de Lissa, renforcé par les troupes de Bavière et de Wurtemlierg, détache Nadasti pour investir Schweidnitz. — 10. Frédéric II à Buttstedt. — 11. Le maréchal Bieberstein. laissé en Lusace par le prince Charles, détache le général Haddick pour mettre Berlin à contribution. — 17. Apprenant rapproche des Prussiens, lise retire emportant le trésor. — 18. Le prince Maurice, détaché par le roi de Prusse pour secourir Berlin, entre dans cette ville. — 19 au 20. L'armée de Soubise entre Géra et Langensalza sur l'Unstrutt, à Erfurt, OUendorf, Buttelsledt, Dornburg; l'armée de l'Empire de Camburg à Weimar. — 24. Le maréchal Keith, laissé sur la Saale pour faire face aux princes d'Hildburghausen et de Soubise, est enfermé dans Leipsig. — 27. Le roi revient de Lusace, où il était allé pour essayer de couper la retraite au général Haddick, et arrive à Leipsig. Investissement de Schweidnitz. — 30. Frédéric à Lutzen. — 31. A Weissenfels, dont il s'empare. Le corps de M. de Broglie (20 B. et 18 E.), venant de l'armée de Hanovre, de Merseburg à Weissensee, Tennstedt.
Novembre. Ziethen, placé à la gauche, parvient à repousser les attaques de Nadasti sur Kleinburg. — 22 au 23. Bevern passe l'Oder et se dirige sur Wohlau. Le général Lestenitz laissé à Ereslau avec 8 B. — 23. Leduc de Bevern rassemble son armée à Protsch. — 24. Fait prisonnier parles croates de Beck. Ziethen prend le commandement de l'armée du duc de Bevern. Le maréchal Lewhald chasse les Suédois de l'île de Wollin. Le général Lestenitz demande à capituler. Le général suédois d'Unger-Sternberg chassé de l'ile de Wollin. — 25. Keith pénètre en Bohème et se dirige sur Komotau. Le général Lestenitz signe la capitulation deBreslau. et, le 28, la garnison est conduite à Gross-Glogau. Na-
dasli reçoit la capilulalion de Breslau. — 28. Keilli à Poslelberg. Le général autrichien Spreclier gouverneur de Breslau. Le roi arrive près de Licgnitz. — 29. AParschwitz, où il surprend le colonel autrichien Gersdorf. — Du 29 au 12 décembre, l'armée de Soubise en cantonnements à Gelnhauseu jusqu'à Seligenstadl.
Décembre. 1". Le maréchal Keitb, laissé en Bohême, rentre en Saxe. — 2. Le . roi à Parschwitz. Zietben le rejoint. — 4. Frédéric à NeumarKt. Keith arrive à Chemnilz et prend ses quartiers d'hiver le long des frontières de Bohème.
— 5. Le roi, attaqué par le prince Charles à Leuthen, est vainqueur. Ziethen culbute l'aile gauche des Autrichiens. Le général Briesen. avec la cavalerie de la gauche, met la droite autrichienne en déroute. Le comte Nadasti chargé de prolonger la gauche autrichienne. Le général de Nostilz, attaqué et culbuté par les hussards prussiens, est fait prisonnier. — C. Le général 'Werner envoyé en haute Silésie. Le prince Charles s'approche de Breslau, y laisse une garnison sous le général Sprecher. — 9. Arrive à Schweidnitz. — il. Frédéric ouvre la tranchée devant Breslau. — 13. Le prince Charles, toujours poursuivi par les Prussiens, arrive à Freyburg. — 16. Campe à Landshut, et, le 17, entre en Bohême par Liebau. — 20. Le général Werner forcé dans Neustadt. Le général Sprecher signe la capitulation de Breslau et est fait prisonnier. — 23. Le roi détache Maurice d'.\nhalt de Breslau pour investir Liegnitz. — 23. Frédéric règle les préparatifs du blocus de Schweidnitz, défendue parle général Tierheim.
— 29. Le colonel BuloAV livre Liegnitz aux Prussiens par une capitulation, et se retire en Bohême. — 31. Le roi revient à Breslau et met presque toutes ses troupes en quartiers d'hiver en Silésie. Le prince de Lorraine prend ses quartiers d'hiver sur la frontière de Bohème dans le cercle de Konigsgratz.
Pour faciliter l'intelligence des débuts de cette guerre assez compliquée, par suite des nombreuses attaques dirigées contre Frédéric, j'ai préféré décrire d'abord en détail les opérations des armées françaises. C'est ainsi qu'apparaît le maréchal d'Estrées, arrêté Hastenbeck, M. de Richelieu à la capitulation de Closter- Seven, et le prince de Soubise à la bataille de Rossbach. Pour bien comprendre les plans de nos généraux, il faut maintenant suivre leur ennemi dans ses mouvements et, connaissant les attaques, voir quelles lurent les résistances. La France s'est liguée avec l'Autriche, l'Angleterre avec la Prusse contre les Français; Frédéric n'a pas défendu ses possessions des bords du Rhin, et s'est retiré sur Berlin pour s'y concentrer.
Le théâtre des opérations est un quadrilatère compris entre le parallèle de Berlin au nord, le Hartz, le Thuringer-Wald et le Bohmer-Wald à l'ouest, le Danube au sud, et les petites Karpathes et l'Oder à l'est. Il est entouré par les chaînes de montagnes le
Thiiringer-W^ald, l'Erz-Gebirge , le Riesen-Gebirge, les monts de Bohême, les monts de Moravie et les petites Karpathes; traversé par l'Elbe , qui reçoit à gauche i'Aupa, la Methan , l'Adler, la Moldaw, TEgger, la Mulde, la Saale, grossie de l'Elster à droite et de rUnstrutt à gauche^ et borné par l'Oder, qui traverse la Silésie et y reçoit la Neisse supérieure et inférieure, la Schweidnilz, la Katsbach et le Bober. Par le coup d'audace du début de la campagne, Frédéric s'était placé bien au centre du quadrilatère ; ses troupes occupaient, depuis la bataille de Lowositz (l'''' octobre 1736), tous les passages de l'Erz-Gebirge. Mais la conquête de la Saxe ayant attiré sur lui les colères de l'Europe, il se trouvait comme entouré d'un cercle d'ennemis.
A l'angle de gauche du quadrilatère dont il occupait le centre, celui par lequel l'Elbe se jette dans la mer, lui arrivait le secours des Anglais. Sur la face formée par le Wéser, le Harz et le Thuringer- Wald s'avançait l'armée du maréchal d'Estrées (plus tard sous les ordres du duc de Richelieu], qui allait paralyser l'armée alliée, la battre à Hastenbeck et la confiner à Stade , à la suite de la capitulation de Closter-Seven; par le centre, de ce côté, en suivant la route d'Eisenach, Gotha, Erfurt et le cours de l'Unstrutt, l'armée de Soubise marchait sur Leipsig et Torgau. Les Autrichiens, arrivant par la Bohême et la Silésie, menaçaient le côté sud du quadrilatère, et les Suédois le côté nord, par Anclam et Demmin en Poméranie, à quelques milles de Berlin. Enfm au nord-est, trois armées russes traversaient la Pologne, et la quatrième, attaquant les possessions extrêmes du roi, s'emparait de Memel.
Si les coalisés avaient combiné leurs attaques de façon à arriver tous en même temps sur le théâtre des opérations, l'issue de la guerre eût été différente qu'elle ne le fut; mais l'éloignement oiise trouvaient la France et surtout la Russie du théâtre des opérations, ne permettant à ces puissances que d'entrer tard en action, balançait, à l'ouverture de la campagne, les affaires de Frédéric. Pour le moment il n'avait donc que l'Autriche à combattre, et, de ce côté encore, des généraux peu aptes à comprendre la rapidité et la décision dans les mouvements, si nécessaires avec un adversaire tel que ce véritable créateur de la tactique moderne. Ainsi conseillée par les principes d'une stratégie usée, Marie-Thérèse se contentait
de rester sur la défensive, attendant ses alliés. Son armée se divisait en quatre corps : le l^''(le duc d'Arenberg), près d'Egra, sur le point de traverser le Vogtland pour se réunir à Brown et à Ronigseck, près de Dresde; le 2^ (Brown), à Budin, destiné à marcher sur Dresde; le 3^ (le comte de Konigseck), aux environs de Reichenberg, pour passer par la Lusace ; le 4^ (le feld-maréchal Daun), en Moravie, prêt à pénétrer dans la haute Silésie.
Pour s'opposer aux attaques de ces quatre corps d'armée, Frédéric, qui pendant l'hiver avait eu soin de fortifier Torgau et les faubourgs de Dresde, forme aussi quatre corps, dont le 1^'' se rassemble, sous le prince Maurice d'Anhalt-Dessau, dans le Vogtland, à Chemnitz; le 2", commandé par le roi en personne, àLowositz,aux environs de Dresde; le 3®, avec le duc de Brunswick-Bevern, dans le comté de Glatz, à Zittau , occupe la haute Lusace ; le 4% sous le maréchal de Schwerin, en Silésie : effectif d'environ 100,000 hommes , que présentait à peu près aussi l'armée autrichienne , moins le corps de Daun de 30,000 hommes en Moravie ; donc 70,000 hommes en Bohême.
Dès le mois de mars, Frédéric, contre toute prévision, entre en Bohême , et le prince Maurice marche sur Egra, oii d'Arenberg rassemblait ses troupes; puis Maurice, le 20 avril, change de route, se dirigeant sur Romotau, tandis que le prince de Bevern rencontrait, le 21, près de Reichenberg (1), le général Ronigseck dans un camp bien retranché. L'infanterie autrichienne défendait l'espace entre les villages de Ghristophsgrund et Frauenberg, ayant deux redoutes sur la rive droite de la Neisse; en avant de Reichenberg, des retranchements, des abatis, et des fossés entre Frauenberg et Rosenthal; la cavalerie au centre, entre deux petits cours d'eau. Le prince de Bevern se forme en bataille presque parallèlement à l'ennemi, attaque la cavalerie autrichienne avec la sienne et ses dragons et la met en déroute, pendant que son infiinterie de droite, composée de plusieurs B. de grenadiers, passant le ruisseau, se déploie et force les Autrichiens à se retirer dans leurs retranchements en arrière de Frauenberg, appuyant sa droite au ruisseau sur lequel sont situés les villages de Ghristophsgrund et de Neu-
(1) Reichenberg (Bohême), vers les sources de la Neisse, dans le cercle de Bunzlau.
land. L'infanterie de la gauche prussienne (général Leswitz) attaque et contraint en même temps les Autrichiens d'abandonner les redoutes de Reichenberg, ce qui acheva le combat et rendit les Prussiens maîtres du champ de bataille. L'action, commencée à 6 heures du matin, se terminait vers les 11 heures.
Les Autrichiens opèrent leur retraite par Liebenau; mais craignant d'être coupés à revers par Schwerin, qui semblait se diriger sur Turnau, ils gagnent la rive droite de l'Iser à lung- Bunzlau.
En même temps que son lieutenant refoulait le corps de droite des Autrichiens, le roi de Prusse préparait son attaque au centre. Le prince Maurice, qui s'était dérobé devant le duc d'Arenberg, rejoignait, le 25, à Trebniz le roi, qui avait suivi la grande route de Dresde à Prague. Les deux corps réunis se portent sur Rudin contre le maréchal Brown, passent l'Egger, rencontrent le duc d'Arenberg, qui, comprenant leur manœuvre, accourait d'Egra. Le deuxième corps autrichien rallie le premier, et tous deux se retirent sur Prague. Le roi de Prusse les suit et vient prendre position, le 2 mai, sur la rive gauche de la Moldaw. Enfin , de son côté, Konigseck, précipitant sa marche, passe l'Elbe à Brandeis et se réunit près de Prague à la grande armée autrichienne.
Le 4 mai, Schwerin traverse l'Elbe, campe à Stuha. Le maréchal Brown, placé près deBudin, se replie sur Welwarn et y est rejoint par le duc d'Arenberg; Frédéric les suit et prend position, le 3 mai, entre la Moldaw et le Weissemberg; il traverse cette rivière le 5, donnant l'ordre au maréchal de Schwerin de venir le joindre sur les hauteurs de Prossik. L'armée prussienne se divisait en deux parties : la première, composée des l'"" et 2" corps sous les ordres du roi, en position sur la rive gauche de la Moldaw; la deuxième, composée des 3^ et 4" sous le maréchal de Schwerin, sur la rive gauche de l'Elbe, près de Brandeis, chacune d'environ 45,000 hommes et distante de l'autre de quatre à cinq lieues. Enfin, le 6, les Prussiens passent la Moldaw sur le pont situé entre les villages de Seltz et de Bodbuba, formant deux lignes entre Kobylis et Prossik, et les deux armées du roi et du maréchal de Schwerin se réunissent à Herdlorzes, ayant derrière elles la petite rivière la Rokinitz, qui se jette dans la Moldaw àLieben, ville située sur la route de Prague à Brandeis. Ainsi Frédéric, menacé il y a quelques jours de perdre
le fruit de sa première victoire, obligeait les Autrichiens à rentrer en Bohême et, rassemblant avec un art infini ses troupes, les avait concentrées près de Prague entre l'Elbe et la Moldaw, après avoir battu la droite de son ennemi et essayé d'écraser leur centre, ce que la manœuvre du duc d'Arenberg seule l'avait empêché de faire. Maintenant le roi de Prusse , ayant appris que Daun arrivait de Moravie au secours du prince de Lorraine, prenant le commandement en chef, afin d'empêcher la jonction qui neutralisait ses chances de succès, se décide à livrer bataille. La position du maréchal de Schwerin était formée sur deux lignes; sa gauche, au village d'Hostiwarz, sur la Wein, devait prendre les Autrichiens en flanc. C'est alors que ceux-ci , ayant passé la Moldaw le i" mai , s'étaient établis, le 5, sur la rive droite, faisant face à la première position des Prussiens, et se formèrent en équerre pour s'opposer au maréchal de Schwerin.
Le prince Charles, qui avait son quartier général avec sa cavalerie, sur trois lignes, à Neu-Strusnitz, charge les Prussiens. La première ligne du maréchal de Schwerin est repoussée; mais en poursuivant leurs succès, les Autrichiens laissent un intervalle dont profite le roi de Prusse pour y diriger sa cavalerie qui prend les Autrichiens à dos et les met entre deux feux. Bientôt ils succombent sous les charges réitérées et, rompus, sont obUgés d'abandonner le terrain. Le prince Charles opère sa retraite en bon ordre et se réfugie dans les murs de Prague par la porte près de la Moldaw, en côtoyant le Ziskaberg. La défaite eût été terriblement fatale, si le prince Maurice, avec le général Keith, avaient pu, comme le comportait leur ordre, traverser la MoldaAV vis-à-vis de Branik, et couper leur retraite. La crue des eanx préserva les Impériaux d'une destruction totale.
Cette bataille de Ziskaberg, ou de Prague, ou de Maleschilz, commencée à 5 heures du matin, finit vers les 10 heures. Le vieux maréchal de Schwerin, un drapeau à la main pour entraîner par son exemple ses soldats à la charge (1), est tué à la tête de son régiment,
(1) Scllwerin (Cliristophe , comte de), né le 26 octobre 1684, dans la Poméranie suédoise , étudie à Leyde, à Roslock et à Greisswalde; en 1699, sert dans un régiment liollandais appartenante son oncle; en 1705, quille le service de Hollande et passe au service du duc de Meciilenburg; en 17 12, le duc Charles-Léopold l'envoie à Bender au roi Charles XII. En 1718, major général ; en 1719, à la tête des troupes
et le maréchal Brown est blessé mortellement (1). Le roi de Prusse passa la nuit au village de Michel. Si la gauche et le centre du prince de Lorraine fussent sortis de leur position pendant que la droite eût attaqué les Prussiens dansleur mouvementversNieder-Potschernifz, les Autrichiens pouvaient s'emparer de la roule de Brandeis , et le roi se fût trouvé entre l'armée du prince et celle du maréchal Daun. En effet, au bruit de l'invasion de la Bohême par le roi de Prusse, le maréchal Daun, successeur de M. de Piccolomini dans le commandement d'une seconde armée impériale, recevait ordre de la cour de Vienne de rassembler en hâte toutes ses troupes et de les mener droit à Prague pour y soutenir M. de Brown. La faute des Autrichiens fut, au lieu de marcher en masse sur l'un des trois corps prussiens isolés, de s'être renfermés immobiles dans leur position. Le prince Maurice dut se borner à canonner les fuyards.
A la suite de cette défaite, le prince de Lorraine s'était renfermé dans Prague avec 40,000 hommes, tandis que 12,000 autres, se retirant sur la Sazawa, rejoignaient le maréchal Daun. La ville est investie par le roi de Prusse le 7 mai; il en continue le blocus pendant quarant-deux jours jusqu'au 21 juin. Le maréchal Daun s'avançant pour dégager cette place, le roi marche à sa rencontre à
de Mecldenl)urg à la bataille de Wahlmsmoelen ; entre au service de Prusse, 1724; ministre à la cour de Pologne, 173!; lieutenant général, 1740; feld-niaréchal, 1744; marche en Boliême, commande le siège de Prague, qui capitule le 16 septembre 1756; il pénètre en Bohême le 6 mai 1757; tué à la tête de l'armée de Silésie, ayant à la main le drapeau de son régiment pour eniraîncr par son exemple ses soldats à la chaige. Dans toute sa carrière , joignit la plus grande prudence au plus grand courage ; petit de taille, le regard expressif. » Sa perte valait 10,000 hommes, » dit Frédéric II, et il ajoute qu'à son arrivée au trône, il n'y avait dans toute son armée que Sclivverin qui fui homme de tête et général expérimenté. Son souvenir s'est perpétué par des chants populaires qui vivent encore. Dans sa vie privée, modèle de toutes les vertus ; homme de grande piété, il a laissé des poésies religieuses.
(1) Le général major Anstela, le prince de Hosltein, le colonel Fouquet, de Goltz, de Manstein (*), d'Anhalt, les généraux de cavalerie de Blanckenzee, de Platenberg, y furent blessés, quelques-uns mortellement, avec 2,100 morts et 3,000 blessés. (Relation prussienne.)
(■) Manstein, rentré au service de Prusse qu'il avait quitté pour celui de Russie, y commandait la première brigade de l'aile droite. D'une coniplcxion très robuste et d'un courage extraordinaire, il lut transporté, blessé grièvement, avec les prisonniers de Leitmeritz à Dresde ; tombé au pouvoir de Daun au passage des montagnes, il ne voulut pas se rendre et se défendit contre les croates, qui le tuèrent à coups de lance.
Choizemitz et oppose le prince de Bevern au maréchal; mais ce prince n'avait pas assez de troupes pour arrêter le maréchal, de sorte que la marche de Daun devenait menaçante, car son armée, grossie des débris de celle qui avait combattu à Prague, s'élevait à un effectif de 60,000 hommes environ. Le prince de Bevern, chargé de la maintenir, se trouvait à son tour en danger d'être accablé par des forces du triple supérieures aux siennes. Aussi Frédéric, qui après sa victoire espérait prendre à Prague une armée entière, voulant à tout prix éviter la jonction de Daun, va rejoindre Bevern avec ses meilleures troupes, qu'il détache du blocus, le 15 juin. Les deux armées manœuvrent à cette date en présence l'une de l'autre sur la route de Vienne à Prague, toujours à peu près à hauteur de Kolin (cercle de Kaurzim).
Le 16 juin, l'armée autrichienne campait près de Krichnau. Le roi, voyant l'impossibilité d'en attaquer le front, résolut de tourner son camp. Il porte son armée, le 17, de Kaurzim sur la gauche du côté de Planian, et comme le mouvement semblait menacer le flanc droit des Autrichiens, le maréchal Daun appuya cette droite sur Kracdenin.
Le 18, on vit paraître les Prussiens entre Planian, Slatislung et Neustadt, où ils firent halte pendantquelque temps. Les Autrichiens, voyant leur flanc droit exposé de nouveau, marchent encore à droite, pendant que les Prussiens continuaient leur marche le long du chemin impérial. La situation de Frédéric devenait difficile dans son camp étroit acculé contre des montagnes, et avec sa droite mal appuyée à Kaurzim. Il fallait couvrir les magasins de Brandeis et de Nimburg, d'où Tarmée d'observation tirait son pain; il fallait protéger le blocus de Prague. En s'approchant de l'Elbe, on couvrait les magasins; en laissant le chemin libre vers Prague et en tirant plus vers la Sazawa, on protégeait mieux le siège. Dans cette irrésolution, Frédéric devait braver les règles de la prudence et s'avancer àla rencontre des Autrichiens. Il fallait donc de toute nécessité cesser de manœuvrer et se résoudre à l'attaque. Suivant le plan du roi, son armée devait s'avancer sur une ligne oblique au-dessous de Brzist, et, avec l'aile gauche, attaquer l'aile droite des Autrichiens entre ce village et Ghotzemitz, tandis que le général Hulsen, avec 7 B. etSE. de dragons, s'emparerait de la hauteur pour prendre l'ennemi de côté, et que 53 E. de dragons et de hussards couvriraient le flanc de
l'armée. Mais les Autrichiens, ayant deviné celte manœuvre, profitèrent du moment où les Prussiens commençaient à la mettre à exécution pour former une seconde ligne en équerre, par laquelle ils couvrirent leur côté menacé. Enfin, après avoir encore fait reculer la cavalerie de l'aile droite, ils ordonnèrent à l'infanterie un quart de conversion à droite vis-à-vis de Rrzeczhorz.
Au commencement de l'action, Hulsen (1) s'empara du village de Brzist; mais quand il avança, les tirailleurs postés dans les maisons de Rrzeczhorz l'obligèrent à plier, et le combat changea au point qu'Hulsen fut obligé de leur opposer 6 B. et d'en placer un autre dans le cimetière du village.
Pendant cet engagement, l^armée s'était avancée pour rejoindre le corps d'Hulsen; mais les batteries autrichiennes placées sur la hauteur retardèrent tellement sa marche que les B. n'arrivaient que l'un après l'autre, et qu'Hulsen se trouvait trop heureux de soutenir sa ligne. Le centre, avancé jusqu'à Chostemitz, engagea le combat avec les croates, bien établis sur la hauteur, et l'aile droite prussienne, malgré le terrain, essaya de prendre part à l'action. L'aile gauche, toujours séparée et sans secours, produisit entre l'autre aile et le centre un vide considérable, rempli par la cavalerie, ce qui exposa celle-ci au feu d'une batterie dont elle ne put s'emparer. La déroute se mit alors dans les rangs prussiens d'une extrémité à l'autre, et la cavalerie, après avoir repoussé un instant le corps de Nadasti, se trouva exposée au feu d'une batterie à l'angle du bois et fut obligée de suivre la retraite. Les frères de Frédéric, les princes Henri et Ferdinand, conduisirent plusieurs fois leurs troupes à l'attaque et toujours sans succès. Enfin les généraux, voyant l'armée battue et en déroute, se retirent vers Kolin. L'affaire, commencée à 2 heures de l'après-midi, se terminait à 8 heures du soir (2). Après cette défaite, il restait peu de monde au
(1) Hulsen, major, 1740; lieutenant-colonel, 1743 ; colonel, 1745 : major général, 1755; lieutenant général, 1758 ; commande en Saxe avec distinction un corps contre
l'armée de l'Empire, particulièrement au combat de Strehlen.
(2) M. le comte de Marainville, capitaine de carabiniers, envoyé par Louis XV pour servir à l'armée de Daun, en a fait une narration et levé le plan. 326 officiers, 13,440 morts, blessés ou prisonniers, l'élite de l'infanterie, et 40 canons, furent les pertes de cette journée. Jamais l'armée prussienne n'avait éprouvé pareil revers, ni aussi accablant. Le découragement fut général et affecta môme le corps d'armée
roi de Prusse, et si, au lieu de rentrer dans son camp, Daun fût tombé avec toutes ses forces sur les débris de l'armée prussienne, c'en était fait de sa fortune.
Le siège de Prague fut une entreprise imprudente et dangereuse. Les sièges entraînent toujours à leur suite tant de dépenses, une telle perte de temps et d'hommes, qu'on ne doit jamais les commencer sans la plus grande nécessité. Le roi de Prusse se trouvait alors dans une position qui demandait un coup décisif et le plus tôt possible. Cette place ne couvrait aucun passage, elle ne renfermait aucun magasin; elle ne lui était donc pas nécessaire, et il devait plutôt marcher avec ses troupes sur Daun, qu'il aurait détruit. La conduite de celui-ci est inspirée par son profond jugement; après la bataille de Prague, il se retire devant le duc de Bevern, autant pour donner à ses troupes le temps de se rassembler que pour recevoir les renforts attendus. Ces renforts arrivés, aussitôt il change ses plans; il devient aussi vigoureux et actif qu'il avait paru temporiseur. Les Autrichiens furent lents à profiter de leur succès; le prince Charles perdit également plusieurs jours avant de sortir de Prague. Marie-Thérèse attendait inquiète le résultat de cette bataille; sa joie se proportionna à ses craintes. C'est en son honneur qu'elle institua l'ordre du Mérite militaire.
Le lendemain de cette journée, Frédéric écrivait : « La fortune m'a tourné le dos; elle est femme, et je ne suis pas galant. Dans le vrai, les succès donnent une confiance nuisible : 23 B. ne suffisaient pas pour déloger plus fort que moi, et d'un poste avantageux. »
Ne pouvant plus continuer le blocus de Prague, le roi marche à Leitmeritz avec une partie de son armée; l'autre file vers Bohmisch-Leipa, derrière le Polzen, sous les ordres du prince de Prusse, et s'y arrête pour vivre aux dépens de l'ennemi. Dans cette position, les troupes prussiennes, adossées aux montagnes et maîtresses des défilés de Welemina, occupaient en face des Autri-
«lui assiégeait Prague. Le prince de Prusse laissa échapper des plaintes amères sur la conduite de son frère, plaintes qui dans la suite lui attirèrent sa disgrâce. Toutes les représentations ne changèrent rien à son obstination à s'écarter de la disposition de bataille arrêtée. Frédéric ne s'est jamais expliqué sur ce point ; ilconvicnt seulement, dans une lettre à d'Alembert, qu'il a fait une faute, en employant trop peu d'infanterie.
chiens un vaste demi-cercle, depuis Wehvarn jusque auprès de Zittau.
Pour donner du repos à ses troupes, le comte de Daun passe plusieurs jours sur le champ de bataille et s'avance sur Prague; mais les Prussiens avaient levé le siège dès le 21, se retirant avec précipitation vers la Saxe et la Lusace. Daun fit alors sa jonction avec le prince Charles, qui prit le commandement en chef.
Ainsi, malgré ses premiers succès, à la fin du mois de juin, la situation de Frédéric restait toujours grave; il n'avait pas, il est vrai, à se préoccuper de l'armée du maréchal d'Estrées, opposée aux Anglais; mais lui-môme avait près de lui les Autrichiens vainqueurs et les Russes commençant à entrer en ligne. Ne pouvant parer lui-même à celte attaque, qui l'éloignait trop du centre de l'action où il se sentait nécessaire, il reste seul pour soutenir la lutte dans des conditions particulièrement difficiles.
Le roi de Prusse, informé de l'accession de la czarine au traité de Versailles, ordonne au général Lewhald de marcher avec 30,000 hommes sur les frontières de la Prusse, 11 rassemble son armée dans le mois de juin, s'avance à Insterburg et porte des avantpostes sur Memel. L'armée russe, forte de 62,000 hommes environ, s'était mise en mouvement au mois de mai, s'avançant en quatre colonnes sur les frontières de la Prusse; trois traversent la Pologne, la quatrième la Samogitie, commandée par le général Fermor. Pour faciliter les opérations, l'amiral Lewis, officier anglais au service de Russie, sort de Revel avec une flotte et 9,000 hommes de débarquement, attaque Memel du côté de la mer, pendant que Fermor l'attaquait par terre. Ils arrivèrent devant Memel le 19 juin, et, leo juillet, la place capitulait.
La situation du roi de Prusse s'aggravait donc de jour en jour, malgré son alliance avec l'Angleterre. Les Autrichiens marchaient sur la Silésie, les Suédois s'étaient emparés de la Poméranie prussienne , et les Russes, aux ordres du feld-maréchal Apraxin, venaient de s'emparer de Memel et, rejoignant le corps d'armée principal, se répandaient dans la Prusse, le maréchal Lewhald ne pouvant que s'opposer faiblement à l'ennemi.
C'est alors que Frédéric chercha à reprendre l'offensive et, malgré ses échecs, essaya de rejeter le prince Charles en Rohême et démarcher ensuite au-devant de l'armée franco-allemande, qui
se rassemblait à Eisenach et poussait ses avanl-gardes jusqu'à Erfurt et Leipsig. 11 laisse alors devant le prince Charles une armée d'observation avec Bevern (1), et de sa personne marche, à la fin d'août, au-devant du prince de Soubise. Pendant ce temps, le maréchal d'Eslrées avait battu à Hastenbeck le duc de Cumberland, qui devait bientôt capituler à Gloster-Seven. De plus", du côté du général Lewhald, toute l'armée russe, sous les ordres d'Apraxin, venant de Grodno, se rassemble au mois d'août sur la rivière de Russ, puis vers la Prégel. Alors le général Lewhald quitte le camp d'Insterburg, se retire du côté de Wehlau, y reste jusqu'au 30août, puis s'avance pour attaquer les Russes, qui, ayant passé la Pregel le 28, campaient à Gross-Jagersdorf. Les Prussiens, battus, se retirent à Wehlau, et les Russes restent dans leur camp, près de Norkitten.
La situation du roi de Prusse devient extrêmement critique; il venait d'être battu, et ses alliés aussi; sa perte semblait certaine, à ce point que le conseil aulique crut pouvoir le déclarer au ban de l'Empire. Le landgrave de Hesse et le duc de Brunswick eurent même à cet égard des négociations avec la France. Après Kolin, voyant ses épargnes épuisées et ses sujets accablés de contributions, en face de tant de périls, Frédéric se sent découragé ; l'existence lui pèse, il veut même se débarrasser de la vie et adresse, le 23 septembre, au marquis d'Argens (2), ces vers, qui ne sont pas dépourvus de grandeur :
Ami, le sort en est jeté :
Las du destin qui m'importune.
Las de ployer dans l'infortune Sous le poids de l'adversité, J'accoureis le terme arrêté Que la nature, notre mère,
(1) Le 13 juillet, le prince de Prusse, froissé des reproches réitérés du roi, quitte l'armée, se retire à Bautzen, écrivant au roi que les fatigues et les chagrins ont miné sa sanlé, et laissant au duc de Bevern tous les éclaircissements relatifs à l'état de son corps d'armée.
(2) Argens (Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'), néàAixen 1704: après une jeunesse très orageuse et de lointains voyages, devient le chambellan et l'ami de Frédéric ; on connaît sa correspondance avec Voltaire et ses Mémoires (un vol. in- 12).
A mes jours remplis de misère A daigué départir par prodigalité.
Vous, de la liberté héros que je révère , O mânes de Caton, ô mânes de Brutus, C'est votre exemple qui m'éclaire, C'est votre flambeau funéraire Qui m'instruit du chemin, peu connu du vulgaire, Qu'ont aux mortels tracé vos antiques vertus! Tes simples citoyens, Rome, en des temps sublimes, Étaient-ils donc plus magnanimes Qu'en ce siècle les plus grands rois?
Il en est un encore qui, jaloux de ses droits, Fermement résolu de vivre et mourir libre, De lâches préjugés venant braver les lois, Imite les vertus du Tibre.
Ce ne fut là d'ailleurs qu'un mouvement passager; bientôt reprenant courage, il finit par ces vers à Voltaire :
Pour moi, menacé du naufrage, Je dois, en affrontant l'orage, Penser, vivre et mourir en roi.
Il semblait, malgré son énergie, que ce fût la seule éventualité qui pût se produire : la défaite et la mort du roi au milieu de ses ennemis ameutés, dont le cercle, qu'il n'avait pu briser, se resserrait chaque jour de plus en plus autour de lui. La capitulation de Gloster-Seven était le dernier coup et le plus fatal, si Richelieu eût su en profiter. Les ressources infinies de Frédéric n'eurent d'autre but que de l'endormir. Le maréchal se laissa persuader, on dit même gagner; il occupa le Hanovre, le duché de Brunswick, qu'il accabla de réquisitions, et son besoin d'argent ne put le décider à s'avancer vers le Brandeburg, plus près d'Halberstadt. Inutilement le comte de Stainville, alors ambassadeur de France à Vienne, le pressa d'envoyer un corps renforcer les Suédois en Poméranie ; tout ce qu'on obtint, ce furent des détachements.
Profitant donc du moment de répit que lui donnait l'incapacité de ses adversaires, Frédéric résolut de tenter encore le sort des
GUERRE DE SEPT ANS (1757). f93
armes dans une bataille, même contre des forces supérieures aux siennes. Parti de Strasbourg le 25 juillet, le prince de Soubise s'était rendu àErfurt, dernier camp qu'il occupa le 25 août et oh il établit son quartier général, après avoir opéré sa jonction avec l'arn)ée impériale des cercles.
Ce fut dans cette ville que, le I" septembre, M. de Soubise apprit que Frédéric de Prusse, quittant brusquement son armée de Silésie, arrivait à Dresde (29 août). Le roi manœuvra habilement devant son ennemi, le repoussant jusqu'à Eisenach, puis lui cédant le terrain jusqu'à la Saale, puis l'attaquant assez vivement au passage de la rivière et l'obligeant à se concentrer à Mucheln. Si les généraux français et autrichiens avaient eu la sagesse d'immobiliser leur adversaire en restant dans leur excellente position, ils pouvaient encore faire triompher la cause commune. Il est vrai que l'attaque des Russes ne donnait pas le résultat qu'on avait pu espérer, car après quinze jours de séjour à Jagernsdorf ils se retiraient sur les frontières de la Pologne et bientôt après évacuaient toute la Prusse, à l'exception de Memel, qu'ils conservèrent jusqu'à la paix; de sorte que le corps prussien de Lewhald, qui, derrière les Russes, avait poussé jusqu'aux environs de Tilsit, en fut rappelé par le roi pour opérer contre les Suédois, qui, du côté de la Poméranie, menaçaient Berlin, et dont M. de Manteuffel, avec une colonne insuffisante, retardait néanmoins les progrès.
Mais, de son côté, le général autrichien Haddick, ayant traversé la Lusace pour pénétrer dans le Brandeburg, avait gagné de vitesse le prince Maurice sur Berlin, qu'il occupa (16 octobre) juste le temps nécessaire pour y lever une contribution, et qu'il évacua sans attendre l'arrivée du prince et affronter ses attaques; Il s'agissait donc de maintenir le roi, et il n'était pas nécessaire de l'attaquer. Malheureusement c'est ce que firent nos généraux , et c'est ce qui les perdit.
Dans la matinée du 4 novembre, l'armée prussienne, ayant fait un mouvement en avant dans l'intention de combattre, trouve l'armée combinée dans une position tellement formidable que le roi, trop faible en infanterie, recule pour faire prendre à ses troupes le camp de Braunsdorf et y attendre une occasion plus favorable.
Persuadé que Frédéric se retire parce qu'il n'est pas en mesure de lutter contre des forces supérieures, le duc de Saxe-Hildburghausen veut absolument un engagement, et, le lendemain 5, on marche vers Rossbach et Merseburg à l'armée prussienne, qui semblait sous ses tentes sans souci d'aucun danger; à deux heures, tout à coup ces tentes s'abattent et la petite armée de Frédéric paraît en ordre de bataille entre deux collines qui protègent ses flancs. M. de Seydlitz, qui faisait l'avant-garde à la tête de toute la cavalerie, avec l'ordre exprès du roi de se glisser par les basfonds dont le pays est rempli, ayant, par ce mouvement, tourné la droite de l'armée combinée, charge à l'improviste sur les troupes à cheval des cercles, qui se débandent et jettent le désordre dans les colonnes françaises de soutien. Bientôt les deux armées se rapprochent et enungenl Taclion ; mais, par une manœuvre habile du roi, nos lignes sont débordées. Une terreur panique se communique en quelques instants d'une colonne à l'autre, les régiments se confondent et la déroute devient générale; il était six heures du soir quand eut lieu le dernier choc. Heureusement, le comte de Saint-Germain, dont la division restait placée en réserve, put contenir les Prussiens victorieux et forma l'arrièregarde. Les Prussiens d'ailleurs cessaient déjà de les suivre, autant par prudence qu'à cause de l'obscurité qui couvrait le champ de bataille.
Journée fatale à l'armée franco-allemande. Pour faire ombre à ce tableau, les lieutenants de Frédéric allaient se faire battre en Silésie. A la suite de leur succès à Kolin, les Autrichiens avançaient dans cette province, et le siège de Schweidnitz, capitale de la principauté de Schweidnitz dans la Silésie, était commencé par Nadasti depuis le ;26 octobre; la ville devait se rendre après l'assaut de la nuit du 11 au ii novembre. Cependant le général Haddick, se sentant trop engagea Berlin, se retirait àKottbus, qu'il avait déjà dépassé. Frédéric accourait à Hirchsberg pour lui couper la retraite, et Maurice d'Anhalt revenait de Berlin en Silésie. Malgré sa victoire à Rossbach, avant de s'engager, Frédéric juge nécessaire d'attendre le prince d'Anhalt et les projets de l'armée des coalisés. Si elle prenait ses quartiers d'hiver, il retournerait en Silésie à la défense de Schweidnitz; si au contraire les hostilités continuaient, il resterait pour surveiller les opé-
rations. Frédéric marche au secours de Schweidnitz, toujours assiégée; le général Reith est envoyé à Leitmeritz, sur la route de Prague, pour forcer le général Marshall à quitter les environs de Bautzen et de Zittau. Le général Marshall ayant reculé à son approche, Frédéric entre dans Gorlitz ; ce fut dans cette ville qu'il apprit la reddition de Schweidnitz par le général Ph.-Loth de Seers (1).
Une partie de l'armée de Frédéric suitDaun ('2), le refoule jusqu'en Bohême; l'autre part de Lissa, afin de se trouver sur les bords de la Lohe. Pendant ce temps, les Russes battaient en retraite depuis le 17 septembre, et le maréchal Lewhald, dont l'armée n'avait pas été désorganisée, chassait les Suédois de Demmin et d'Anclam et les rejetait dans l'île de Rugen. Les affaires du roi semblaient donc reprendre meilleure tournure, quand il apprit la perte de la bataille de Breslau.
Le 19 novembre, le général Nadasti, après son retour de la prise de Schweidnitz, s'était mis en bataille en avant de Klet-
(1) Pliilippe-Lolh de Seers, né en Weslplialie, fils de Pierre de Seers. gouverneur de Pillau en 1725, général-major en 1726, commandant de Schweidnitz, fit plusieurs sorties heureuses; mais les Autrichiens étant parvenus à s'emparer de deux forts et d'un ravelin, il se crut hors d'état de se défendre plus longtemps et capitula. Aux siècles derniers, un officier, comme de Seers, ne se faisait pas scrupule de quitter sa patrie pour passer au service d'un prince étranger. Une cause politique ou religieuse, comme la révocation de l'édit de Nantes (1685), entraîna hors de France près de 600 officiers résolus à ne pas se convertir au catholicisme-, un grand nombre se réfugièrent dans le Brandeburg et adoptèrent cet éleclorat, où ils furent accueillis avec bienveillance. La seconde expatriation résulta de l'émigration de 1791, mais elle fournit en Prusse beaucoup moins d'officiers.
(2) Daun (Léopold-Josei)h-Marie, comte de), clievalier de la Toison d'or et du Saint-Empire, né à Vienne en 1705, colonel du régiment de son père; 1737, major général, sert contre les Turcs; 1739, lieutenant général; 17'i5, général d'infanterie; 1751, commandant de Vienne; 1754, feld-niaréchal ; s'immortalise à Kolin. Aussi brave que circonspect, renommé par ses heureuses réformes dans l'infanterie. On doit lui reproclier d'avoir manqué du coup d'œil rapide et de l'exécution, d'avoir poussé trop loin l'esprit de temporisation en ne profilant pas de ses avantages sur l'ennemi. Un degré de plus de force dans l'esprit l'aurait placé au rang des plus grands hommes de son siècle. Mort le 5 février 1766. Frédéric, qui cherchait les batailles où il se croyait sur de vaincre, trouva dans Daun un nouveau Fabius. Habile dans l'art de choisir son terrain et de s'y retrancher, il sut ramener les combats à des affaires de position.
tendorf , sa gauche au petit ruisseau qui va se jeter dans la Lohe en passant par Gross-Mochbern. Le général Ziethen avec son corps appuyait sa droite à Grabischen, sa gauche aux dernières maisons de Gabitz.
Le 2^ novembre, le prince de Lorraine, sachant que le roi de Prusse venait au secours de Bevern, chargé de la défense de la Silésie, quittait son camp de Bernstadt pour occuper près de Gorlilz la montagne de Landkrone, en laissant une division à Baulzen. L'armée autrichienne avait ses batteries sur le Gross- Mochbern pour couvrir la construction des ponts et le passage de la Lohe; le corps de Nadasti marchait sur Ziethen, de Rriethern et Oltaschin, et était sur le point de le prendre par le flanc, entreprise qui échoua par un mouvement forcé vers sa gauche.
Les Prussiens occupaient le camp retranché en avant de Breslau, la droite s'appuyant à l'Oder et la gauche au plateau fortifié de Klein-Mochbern. Les Autrichiens formèrent trois attaques sur les trois points ennemis, d'abord sur Kleinburg; mais des troupes arrivant par Krielhern au secours des Prussiens forcèrent les Autrichiens d'abandonner ce point avec perte de leur artillerie. De ce côté finit le combat. Quant à la première division d'infanterie de l'armée autrichienne, ayant passé la Lohe et s'étant emparée de la redoute élevée devant Grabischen, elle prit possession de ce village et enfin de celui de Gross-Mochbern.
La seconde division opéra aussi son passage au village de Schmiedefeld, dont elle s'empara; puis la troisième division attaqua le village de Pilsnitz, avec moins de succès. Mais la victoire restait aux Autrichiens, et au commencement de la nuit les Prussiens se retirèrent de tous les points, laissant des chasseurs et quelques B. postés en réserve pour soutenir la retraite.
Après la bataille, l'armée impériale était sur deux lignes, son centre au village de Kriethern, sa droite à celui de Durrgoi, un peu en avant du point où la Lohe se jette dans l'Oder, c'està-dire sur une ligne passant par Landau, Mochbern, Grabischen, Rriethern, Kleinburg et Durrgoi. De l'autre côté de l'Oder, le général Rrokow fut repoussé pendant la bataille par le corps de Beck jusque vers le vieil Oder.
Les débris de l'armée prussienne sont ramenés vers Glogau par le général Ryan, et les Autrichiens recouvrent la Silésie.
Au moment où cette bataille se livra, le duc de Bevern avait deux objets en vue : le premier et principal était de couvrir la Silésie et particulièrement Breslau, Schweidnilz et Neisse, les seuls points sur lesquels l'ennemi pouvait diriger ses opérations; l'autre, secondaire, était de tenir la communication libre avec l'Elbe, tant pour agir avec le roi en Saxe, que parce qu'il tirait ses approvisionnements de Dresde. Son camp de Brenladel répondait à ces fins, quoique un peu en arrière; il pouvait de là se porter sur l'Elbe ou la Silésie plus tôt que l'ennemi, en marchant sur sa droite par Baulzen, ou sur sa gauche par Lowenberg, et de là à Schweidnitz ou Breslau. Au lieu de garder cette position devant des forces supérieures, il en prit une plus éloignée sur le Landscron, près de Gorlitz; il perdit dès ce moment sa communication avec l'Elbe et rendit très difficile la communication avec la Silésie.
Indépendamment des ouvrages que les Prussiens avaient élevés pendant sept semaines, ils auraient dû inonder le terrain par la Lohe, ce qui les eût entièrement couverts. Telles furent les fautes des Prussiens. Les^Autrichiens ne remportèrent cependant aucun avantage marqué à la droite et au centre; mais le prince de Bevern fut obligé de se retirer, parce qu'ils avaient pris Grabischen et Klein-Mochbern, et s'il fût resté dans sa position, ils lui coupaient sa retraite sur Breslau et le jetaient dans l'Oder.
Le prince Charles mit dans sa conduite autant de prudence que de vigueur. En envoyant deux corps sur le flanc des ennemis, il les obligea de quitter le point avantageux qu'ils occupaient sur le Landscron et d'aller plus loin passer la Neisse et la Queisse, ce qui lui donna la facilité d'un chemin plus court que celui des ennemis vers Breslau et Schweidnitz. En arrivant à Liegnitz, il aurait dû attaquer immédiatement et envoyer assiéger Breslau, qui n'était défendu que par une faible garnison.
Les Autrichiens , après ce dernier succès, croyant la campagne terminée, se préparaient à prendre leurs quartiers d'hiver. Frédéric, parti de Leipsig le 12 novembre, arrive à Naumburg le 24; il y apprend la défaite de Breslau. Tournant Liegnitz, où les Autrichiens ont placé une garnison, il arrive à Parchnitz le 25 ; il y raUie Ziethen et se trouve alors à la tête de 36,000 hommes.
Le prince Charles, résolu d'aller au-devant de lui, passe la
Schweidnilz, le 4 décembre, dans l'intention de se porter plus loin vers Glogau ; mais l'arrivée de l'ennemi, le jour suivant, empêcha l'exécution de ce plan et donna lieu à l'affaire de Lissa.
Le 4 décembre, le prince Charles quitte son camp de Breslau, se porte en avant de Lissa, et Frédéric se dirige sur Neumark, où il enlève une avant-garde assez considérable ; il ranime par ce premier succès ses troupes découragées, à qui la vue des vainqueurs de Rossbach excite l'émulation. Le roi rassemble tous les officiers et leur dit : « Messieurs, demain je chargerai l'ennemi et lui livrerai bataille; comme le succès de la campagne dépend de cette journée, je vous ai fait venir pour vous dire que je compte que chacun de vous fera bien son |devoir et me secondera de tout son pouvoir.
« J'exige que chacun donne l'exemple du courage, de la valeur et de l'intrépidité ; en un mot, que chacun s'avance contre Tennemi dans la ferme résolution de vaincre ou de mourir. Si vous pensez comme moi , tous sans exception , je suis sûr de la victoire (i). »
Le 5 décembre, Frédéric fait ses dispositions pour la bataille de Lissa ou de Leuthen en Silésie. L'armée autrichienne avait son front sur deux lignes, front marqué par un ruisseau et une ligne de hauteurs; l'aile droite s'appuyait aux marais de Nyperen et au village du même nom , le centre à Frobelvvitz et Leuthen, la gauche à Sagschutz et Gohlau, mais séparée du centre par un ravin. Frédéric déboucha de Borna de grand matin par la route de Neumark à Borna; l'armée prussienne marchait en deux masses placées l'une derrière l'autre; dans chaque masse il y avait quatre colonnes, deux d'infanterie au centre et deux de cavalerie sur les flancs ; devant l'armée, une forte avant-garde sous Ziethen.
La cavalerie autrichienne et saxonne est culbutée par l'avantgarde prussienne et poursuivie vers l'aile droite des Autrichiens. Les colonnes prussiennes marchent sur l'avant-garde, et les Autrichiens, soupçonnant l'attaque réelle sur leur aile droite, font avancer leur réserve jusqu'à Borna; mais les colonnes prussiennes, opérant une conversion à droite, se forment en bataille, et l'avant-
(1) Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, par D. Tliiebault -, Paris, Didot,
garde des 10 B. qui avaient côtoyé l'armée est séparée en deux parties : 6 B. forcent le petit bois de Sagschutz, couronné par les Wurtembergeois et les croates ; le reste attaque le village de Sagschutz, défendu par les Bavarois.
La cavalerie saxonne repousse d'abord, à Gross-Gohiau, la cavalerie prussienne; mais elle plie à son tour lorsque l'infanterie prussienne, après la défaite des Wurtembergeois et des croates, s'avance par le bois et la prend en flanc. Le corps de Nadasti, alors attaqué en flanc et en dos, cède le champ de bataille aux Prussiens. Du côté des Autrichiens, on mène la seconde ligne de l'armée à son secours ; quelques brigades se forment entre Gohlau et Leuthen, mais elles sont battues l'une après l'autre.
La seconde position des Autrichiens était alors une ligne derrière Leuthen, se prolongeant jusqu'aux bois qui avoisinentla Weistritz, vis-à-vis d'Arnoldsmuhl. Celle des Prussiens, parallèle, faisait face à Leuthen; une balterie, aussitôt placée en avant de leur gauche, enfila les nouvelles positions autrichiennes. La cavalerie autrichienne, qui s'était avancée vers l'aile gauche des Prussiens, est culbutée par la cavalerie de ceux-ci, et Zielhen, soutenu de sa réserve, entraîne et décide le combat en sa faveur. Pendant le combat de cavalerie, l'infanterie prussienne gagne le village de Leuthen après une résistance opiniâtre; pendant ce temps la cavalerie de l'aile droite forçait de son côté les Autrichiens, qui se retiraient en deux lignes parallèles, leur gauche en avant de Lissa, occupant Saara, et leur droite en arrière de Frobelwitz. Les dragons de Bayreuth, à l'aile gauche avec le général Driescn, tournaient l'infanterie autrichienne, l'attaquaient en dos, pendant que l'infanterie prussienne marchait de front et forçait ainsi les Autrichiens à se retirer vers la nuit sur les ponts aux environs de Lissa.
Le dernier efl'ort fut dans le village de Leuthen, environné de retranchements et longtemps disputé; le flanc gauche des Autrichiens était déjà tourné avant que le prince Charles s'en fût aperçu, et Nadasti fut obligé de plier et de laisser son infanterie à découvert. Le prince Charles, appuyé par Daun lui-môme, avait pris ce mouvement des Prussiens pour une retraite (1).
(I) « La bataille de Leuthen est ua chel-d'd'uvre de mouvements, de manœuvres et de résolution; seule elle suffirait pour immortaliser Frédéric et lui donner rang
La perte des Autrichiens fut de 20,000 hommes. Le vainqueur, en entrant dans Breslau quelques jours après, en trouvai5,000 autres qui s'étaient échappés du champ de bataille et qu'il fît prisonniers. La Silésie était reconquise. C'est ainsi que cette victoire permit au roi de recouvrer tout ce qu'il avait perdu pendant la campagne.
Le prince Charles savait, même avant la bataille de Breslau, que le roi venait en Silésie avec 12,000 hommes environ, que son seul objet était de joindre l'armée du prince de Bevern, sans laquelle il ne pouvait rien entreprendre; il ne pouvait donc pas s'approcher de l'armée autrichienne sans s'exposer à une destruction inévitable : ainsi le seul objet du prince Charles devait être d'empêcher cette jonction. Il aurait dû marcher à Parchwitz et prendre une position entre cette place et Liegnitz, avoir un corps sur les hauteurs de Pfaffendorf, ce qui aurait empêché le roi de s'approcher de rOder, et même ce dernier n'aurait pu aller à Glogau sans donner aux Autrichiens une occasion favorable de l'attaquer et par conséquent de le vaincre, si l'on considère la supériorité de leur armée sur la sienne (1). Pendant ce temps la fortune, qui avait été si cruelle pour Frédéric, semblait prendre à tcàche de le combler de ses faveurs.
Les Suédois, pour garantir le traité de Westphalie, avaient envoyé contre les Prussiens une armée de près de 17,000 hommes, sous le commandement du général Ungern-Sternberg. Celte armée passe la Peene et, ayant pris Demmin, Anclam, les îles Usedom et Wollin, s'avance dans la Poméranie prussienne, où elle lève des con-
parmi les plus grands généraux. Il attaque une armée plus forte que la sienne et victorieuse, avec une année composée en partie de troupes qui viennent d'être battues, et remporte une victoire complète sans l'acheter par une grande perte. » (Napoléon, Mémoires.)
« Les combinaisons de ses opérations, celles de ses ordres de bataille, seront sans contredit un trésor de lumières et un digne sujet d'études pour les militaires de tous les siècles. » (Jomini, Traité des grandes opérations militaires.)
(I) Frédéric, dans cette campagne, employa continuellement sa cavalerie en dehors sous forme de colonne de marche, et il couvrit ainsi son infanterie. Une attaque impétueuse de la cavalerie autrichienne, réunie contre le flanc de cette colonne, pouvait lui infliger une défaite certaine. Ces marches de flanc, que Frédéric aimait tant à la face de l'ennemi, pouvaient devenir très dangereuses. C'est ici l'opinion impartiale de la raison, celle d'un juge sans parti pris, et qui ne mêle pas de l'amertume ou de l'enthousiasme au blâme.
trihulions, car la garnison de Stellin, sous les ordres du général de Manteufel, ne pouvait quitter cette place importante pour s'opposer aux progrès des Suédois ; mais enfin arriva l'armée sous les ordres du général Lewhald, qui, avant la fin de décembre, forçait les Suédois d'abandonner ce dont ils s'étaient emparés, excepté Penemunde et les retranchements d'Anclam, et de se retirer sous le canon de Stralsund. C'est ainsi que cette campagne de 1757 se fit remarquer par de singulières alternatives : les Autrichiens obtinrent d'abord des succès qui dépassaient toutes les espérances; le roi de Prusse est défait, la Silésie envahie, la capitale de ses États mise à contribution; puis par ses efforts il recouvre tout ce qu'il avait perdu. Toujours il occupa, tant qu'il lui fut possible, la Prusse orientale, et toujours, en Lusace comme en Bohême, il veilla à couvrir la Silésie supérieure, se servant de sa cavalerie comme arbitre; car celui-là est avantagé qui avec elle se montre supérieur à celle de son adversaire. Il s'oriente plus vite, il accuse plus promptement ses évolutions, et facilite les opérations.
Les marches de flanc, celles qui font passer les troupes devant les positions ou devant les têtes de colonne, sont extrêmement difficiles, dangereuses, périlleuses; cependant Frédéric se montre plus entreprenant encore que la théorie. A Prague, il tourne par une marche de flanc la droite des Autrichiens; à Kolin, il fait de même en longeant tout leur front; mais à cette époque les armées rangées en bataille étaient difficiles à évoluer, par suite de ce principe de ne pas modifier l'ordre de bataille. A l'égard de sa tactique offensive, si vigoureuse, surtout quand la rapidité du mouvement l'exigeait, Frédéric, dit dans ses Principes généraux de la guerre : « Plus les attaques sont vives, moins elles vous coûteront de gens. »
Ainsi finit la campagne de 1757, une des plus importantes par le nombre des actions et la variété des mouvements. Les troupes prussiennes entrèrent dans leurs quartiers d'hiver, en Silésie, le 6 janvier 1758. Le roi resta à Breslau pour rétablir son armée et la mettre en état d'ouvrir aussitôt que possible la campagne prochaine.