‹ Les guerres sous Louis XV (volume 5)Chapitre 10 sur 21 · CAMPAGNE DE BOHÊME JUSQU A LA CAPITULATION DE PRAGUE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE BOHÊME JUSQU A LA CAPITULATION DE PRAGUE

(20 avril à 31 décembre J742J

Avril 1742. 20. Les Saxons arrivent à Czaslaw, le roi de Prusse lève ses quartiers, ai)aiidoniie la Moravie. — 22. Arrive à Clirudin. Les Saxons marchent sur le bas- Elbe, jusque dans les environs de Leitnieritz. — 24. Arrivée des troupes du siège d'Egra dans des cantonnements à portée de l'armée. Le maréclial renvoie sa cavalerie dans le cercle de Pilsen. — 25. M. de Torring rassi>mble ses troupes à Straubing, fait occuper les châteaux de Winzer et d'Hilkersberg, s'empare des défilés qui conduisent à Passau. Armée du prince Charles de Lorraine qui campe à Olschann, près Olmutz. — 28. Se met en marche pour combattre le roi dePrusse, campeà Prossnitz. — 29. A Wischau. M. de Torring campeà Bogen avec la tête de ses troupes.

Mai 1742. 1. M. de Villemur se met en marche avec les troupes restées à Abensberg. — Le prince Charles à Austerlitz, le 2 à Muglitz, le 4 à Wittau. — ^ 3. M. de Villemur à Worth sur le Danube. — 5. A Nittenau sur la Regen — M. de Ravignaij à Straubing. M. de Kewenhuller rentre en Bavière. — G. M. de Bernklau s'empare de nouveau de Munich. — 8. Départ de 10 B. pour se porter en Bohême, sous les ordres de M. d'Appelghren. — 10 et 11. Arrivée de M. de Villemur à Klattau. — 11. M. d'IIarcourtse rend à DeggendorI'. — 13. M. de KewenhuUer porte ses troupes légères vers Deggendorf, envoie un fort détachement à Wilshofen, sousM. de Bernklau. — 14. Départ de M. de Villemurpour Sedlitz, Rudornisch et Piseck. Le prince Ciiarles, campé à ZIeb et à Ronow sur la Doubrawa, s'empare de Czaslaw. — 15. L'armée prussienne campe à Hermanmesleck. — 16. Toute l'armée sous Czaslaw, à Kuttenberg. M. li'Appelghren à Klattau. — 17. Le maréchal de Broglie rassend)le ses cantonnements (Kuir marcher à Frauenberg, assiégé jiar le prince Lobkowitz. — Bataille de Chotusilzou Czaslaw. — Les B. autrichiens se retirent à Hahern. — Le prince Lobkowitz rassemble ses troupes, passe la Moldaw, campe dans la jdaine de Sahay. — 19. L'armée autrichienne à Olschann, près Ohnutz, se met en marciie pour combattre le roi de Prusse à Proslutz. - 21 au 22. L'armée du prince Charles marche pendant la nuit. Un corpsde hussards et de croates se porle sur la Sazawa. — 23. M. de Broglie cam|M> à Proliwin. Arrivée deM. le maréchal de Hi'lle-Isle. Le prince Charles à Denlschbrod. — 25. Combat, de Sahay. M. de Lobkitwilz lève le siège de Frauenberg, re])asse la Moldaw à Budweis, campe près de cette ville. — 2(). L'armée française sous le château de

Frauenberg. — 27. Changement dans sa position. — 29. Départde M. de Belle-Islese rendant chez le roi de Prusse. — 30. Le prince Charlesde Lorraine àHumpolec. Juin 1. Corps détaciié à Tcyn sous M. d'Aubigné. — 2. Autre corps détaché àKrumau sous M. le duc de Boulflers. — 1 au 3. L'armée ennemie continue sa marche, campe à Neuhaus. — 4. Arrive le soir à une demi-lieue deTeyn. — 5. M. d'Aubigné, surpris dans son camp, se retire en désordre sur Piseck. L'armée marche à 2 heures après-midi sur Sahay ; est vivement poursuivie par les troupes légères ennemies. Les troupes de M. d'Aubigné la rejoignent. — Le prince Charles passe la Moldaw à Teyn. M. de Lobkovvilz à Budweis. — 6. L'armée française arrive à 3 heures du matin à Wodrian, campe à Proliwin, passe la journée en présence de l'ennemi, se remet en marche à 10 heures du soir. • — Les deux armées ennemies réunies arrivent en vue de Protiwin, restent pendant la journée en présence de l'armée française. — 7. L'armée française arrive à 5 heures du matin sur la Wotawa, passe cette rivière, campe à Piseck. M. de Boufflers rejoint l'armée. — L'armée autrichienne continue sa marche par Steckna. — 8 au 9. Les Français se remettent en marche le 8 à midi, arrivent à Przibran le 9. L'ennemi prend Piseck, s'empare du château de Steckna. — 10. L'armée du roi continue sa marche sur Prague, se partage en deux corps : l'un à Horowitz, l'autre à Mniseck. — 11. Une partie de l'armée campée à Horowitz va à Béraun. — 11. Le camp de Mniseck à Kônigsaal. — Pilsen évacué. M. d'Armenlières se dirige sur Egra ; MM. d'Estrées et de Danois sur Rakonitz. — M. d'Estrées retourne à Pilsen avec un détachement. M. de Danois continue sur Béraun. — Le roi de Prusse fait sa paix avec la reine de Hongrie; sépare ses troupes. — 12. M. d'Armenlières à Egra. — 13. L'armée se réunit sous Prague, campe à la droite et à la gauche de la Moldaw. — 15- M. d'Estrées abandonne de nouveau Pilsen, se rend à Egra. — 16. L'ennemi s'empare de Pilsen. — l7. M. de Danois ai'rive à Prague avec les B. de milice.

— 18. L'armée autrichienne campe à Rokitzen. — 19. A Mautli. — 20. A Zebrack.

— 22. A Béraun. — 23. M. d'Armenlières part d'Egraavec 6B. de milice pourPrague par leschnitz. — 24. L'armée ennemie arrive en vue de Prague, campe sur les hauteurs, la droite à la haute Moldaw, la gauche au parc. — 25. M. d'Armenlières à Schlakenworth. — 27. En repart pour Egra. — 30. Y arrive et cantonne dans les faubourgs et les environs de la place.

Juillet 3. Les Saxons abandonnent Lcitmeritz pour retourner dans leur pays. — 4. Un corps de cavalerie ennemie campe à la droite de la Moldaw sousM.de Bathiany.

— 6. Legrand-duc de Toscane arrive à Konigsaal. — 26. Changements dans la position de l'armée française; l'ennemi enlève un poste dans l'île, au-dessous de Prague. — 29. Tentative pour un fourrage général.

Août 6. Nouvel emplacement de l'armée sous Prague. — 12 au 15. L'ennemi démasque plusieurs batteries, commence à jeter des bombes dans la ville. — 15. Canonnade générale, la cavalerie et une partie de l'infanterie entrent dans la ville, le reste de l'infanterie dans les fossés et y campe. — 16. Changement dans la position de la gauche du camp ennemi. — 16 au 17. Tranchée ouverte devant Prague. — 19 au 22. Grandes sorties sur les tranchées de l'ennemi. — 23. Ponts sur la Moldaw, l'un au-dessus de la citadelle, l'autre prèsTroya. — Troupes restées à Konigsaal. — 26. Toutes les troupes restées dans les fossés rentrent dans la ville.

Septembre 12-13. L'ennemi lève le siège de Prague. Mouvement de retraite de tous les postes. — 14. Escarmouches entre des détachements envoyés à la découverte.

— L'ennemi se met en marche sur Béraun , quelque cavalerie, des hussards et des croates restent dans les environs de Prague. — 15. Fourrage. — 17. Tentative pour faire entrer en France M. le duc de Brissac. — 18. Le détachement et M. de Brissac rentrent. — 20. Nouveau détachement sur l'Elbe. — 21. Prise de Melnick. — 22. M. de Broglie s'empare du pont de Bostock. — 23. M. de lu Fare campe à Lieben avec cinq brigades d'infanterie et cinq cents chevaux. — 24. M. de Broglie chasse l'ennemi de Konigsaal, achève de détruire leurs ponts, établit un poste dans l'abbaye. Départ d'un nouveau détachement sous M. de Danois pourMelnick. — 27. Détachement partant de Prague pour Brandeis.

Octobre 10. M. de Danois prend position à Leitnieritz. — 13. Tentative infructueuse des hussards ennemis sur le Bostock. — 14. M. d'Apcher enlève une partie d'un convoi ennemi du côté de Béraun. — 19. Les troupes légères ennemies reparaissent en plus grand nombre dans les environs de Prague. — 27. Départ de MM. de Broglie et de MaiUebois. Le maréchal de Belle-Isle reste en Bohême.

Novembre 4. Sur l'arrivée du prince LobkoAvitz de Bakouitz à Stranitz, M. delà Fare ramène nos postes à Molnick. — 6. Formation d'un nouveau campa Lieben.

— 8. Prague définitivement bloqué. — 25. Expédition sur Unhost. Décembre 4. Les brigades campées à Lieben rentrent dans Prague. — 1 1. M. le chevalier de Belle-Isle exécute un fourrage avec toute la cavalerie. — 16. Départ de Prague. — 17. ATuchlovvitz. — 18. Séjour. — 19. A Lisan. — 20-21. AStebing;une brigade en arrière à lechnitz. — 22. A Lubenz. — 23. A Theusing; la cavalerie à Lauterbach. — 24-25. La cavalerie par Petschau, l'armée à Einsiedel. — 26. L'armée à Unter-Sandau. — 27. A Egra. M. de Chevert ratifie le traité qui le laisse sortir de Prague. — 28-30-31. Établissement dans les quartiers d'hiver.

A la date du l^"" mai le roi fit choi.\ du maréchal de Belle-Isle pour relever M. le maréchal de Broglie dans le commandement de l'armée de Bohême, en lui réservant celui de l'armée de Bavière. L'événement du retour des Saxons et Prussiens en Bohême, le mois dernier, semblait rassurer M. de Broglie, qui espérait n'être plus attaqué du côté de Piseck par le prince Lobkowilz. Toute sa préoccupation se résumait à veiller aux mouvements et à la marche du prince Charles, car il avait été informé de l'évacuation de Munich par les Autrichiens ainsi que de leur retraite précipitée sur rinn (1). On pouvait croire de plus que nos alliés rejetteraient les Autrichiens au delà du Danube, ainsi que M. de Belle-Isle l'avait obtenu des rois de Prusse et de Pologne, mais ils n'en tirent rien.

C'était l'époque où la diète avait été convoquée. L'empereur

(1) Voir Campagne de Bavière, p. 171.

y accréditait comme principal commissaire le prince Guillaume de Furstenberg; Marie-Thérèse, par lettre circulaire aux princes et aux États de l'Empire, avait fait ses réserves touchant le royaume de Bohême et refusé de remettre à l'électeur de Mayence les archives de l'Empire, qu'il réclamait en sa qualité d'archichancelier. M. de Belle-Isle, très empressé d'aller prendre le commandement qui lui était destiné, s'y concertait avec l'empereur sur la conduite à tenir et proposait de faire passer en masse, et non par détachements, l'armée de Bavière en Bohême. Les circonstances ne le permirent pas, et c'est sur un autre point du théâtre de la guerre que se passèrent les événements décisifs.

Depuis qu'elle avait quitté la Moravie, le prince Charles suivait l'armée prussienne; mais comme celle-ci avait plusieurs marches d'avance sur lui, elle se trouvait aux environs de Czaslaw, qu'il était encore au milieu de la Moravie.

En arrivant en Bohême, le roi de Prusse divise son armée en trois corps. L'un, aile gauche, posté à Leutomischel, sur les frontières de la Moravie, l'autre à Chrudim, plus près de l'Elbe, et l'autre, aile droite, entre Czaslaw et Kuttenberg, près d'un village nommé Chotulitz, oii toute l'armée devait se rassembler, si une rencontre avait lieu, le roi trouvant le terrain de ce côié-là plus avantageux pour un combat. De cette manière, l'armée avait à dos la rivière d'Erlinska et faisait face à la Saïawa, vers laquelle on jugeait que le prince Charles dirigerait sa marche pour conserver ses communications avec l'Autriche et avec l'armée du prince de Lobkowitz, qui campait toujours à Budweis. Comme le roi l'avait prévu, le prince Charles se porte vers la Sazawa, passe cette rivière et s'empare de Czaslaw. A cette nouvelle, le roi de Prusse rassemble toutes ses forces près de Chotusitz. Il appuyé sa gauche à la Crudinka, qui prend sa source derrière Czaslaw. Sa droite s'étendait jusqu'à quelque distance de Kuttenberg, et il avait au centre le village de Chotusitz, garni d'un bon corps de troupes. La bataille eut lieu le 17 mai. Le prince Charles avait rangé son infanterie au centre et sa cavalerie sur les ailes. Un gros corps de hussards marchait en avant, comme des enfants perdus, avec ordre de percer les escadrons ennemis, le sabre à la main, et de se retirer dès qu'ils se verraient pressés; les croates et les pandours, par un détour, tomberaient sur la seconde ligne des Prussiens, et tâcheraient

d'y jeter le désordre. L'ordre de bataille du prince Charles n'était pas différent de celui du roi de Prusse, bien qu'occupant une plaine marécageuse jusqu'au village de Cholusitz et, à partir de ce point, un terrain plus solide, bordé, près de Neuhof, par une suite d'étangs que dominait une montagne. A peine fut-on à portée de se canonner que l'artillerie prussienne se fit entendre : elle était avantageusement postée sur une hauteur; les hussards fondirent avec rapidité sur la cavalerie prussienne, qui les repoussa. Au lieu de se rallier, ils se jetèrent dans les intervalles de l'infanterie au centre. Il y eut un moment de désordre, mais l'armée autrichienne continua à s'avancer. Le feu de mousqueterie commence de part et d'autre, et si l'avantage du feu fut pour les Prussiens, il était compensé par les succès de la cavalerie autrichienne, comme à Molwitz. En effet, la cavalerie de l'aile droite des Prussiens/ quoique postée sur une hauteur, et quoiqu'elle débordât celle d'Autriche et la prît en flanc, fut repoussée jusqu'à trois fois, dans les différentes charges qu'elle fît, et, à la quatrième, mise en déroute, elle fut jetée jusques près de Kuttenberg. Avantage funeste à l'armée autrichienne; car, au heu de s'arrêter et de se remettre en ordre afin de conserver le terrain qu'elle avait gagné, et d'attaquer même l'infanterie ennemie en flanc, elle se débanda pour courir après les fuyards, qu'elle abandonna bientôt pour se jeter dans le camp des ennemis et pour piller.

Le prince Charles déjà se flattait d'une victoire complète. Son aile droite avait mis en désordre la gauche des Prussiens, et son infanterie, ayant fait reculer celle de Prusse, prit le village de Chotusilz à revers et y mit le feu, ce qui obligea les troupes qui y étaient d'en sortir au plus vite, pour se porter sur les flancs de la ligne d'infanterie de leur armée (1).

La fortune changea; les Prussiens s'étaient ralliés; l'incendie de Chotusitz, aussi funeste aux Autrichiens qu'il l'avait été à leurs ennemis, empêcha qu'on ne les abordât de flanc, et le prince Charles, s'apercevant que son armée, rebutée de la ténacité des

(1) L'armée autrichienne profila d'un mouvement pour mettre le feu au village de Chotusilz, en quoi elle conuiiit une grande faute, parce qu'il ne faut pas embraser un village qu'on veut prendre; les flammes vous empêchent alors d'y entrer; mais il est prudent de mettre le feu à un village qu'on abandonne, [lour empt^cher l'ennemi de vous poursuivre.

Prussiens ou disséminée par la soif du pillage, était exposée à un retour offensif qui aurait pu lui être fatal, prit le parti de faire sonner la retraite, abandonnant le champ de bataille au roi de Prusse, sans aucune autre marque de victoire que deux ou trois pièces de canon embourbées avec les affûts cassés. Ses troupes, au contraire, emportaient des étendards et des drapeaux pris sur les Prussiens, et emmenaient des prisonniers, beaucoup de bagage. La bataille avait commencé sur tout le front des deux armées à huit heures du matin ; elle ne finit qu'à midi. 11 y eut du côté des Prussiens environ quatre mille hommes tués ou mis hors de combat, et les Autrichiens y perdirent deux mille cinq cents hommes.

Le prince Charles fit sa retraite en bon ordre, déplaça les troupes qu'il avait établies dans Gzasiaw, repassa le ruisseau de Grudinka et se retira à Wilimow, oii son avant-garde avait campé l'avant-veille du combat.

Les Prussiens firent mine de le poursuivre, mais ils n'osèrent l'entamer et retournèrent camper vers Kuttenberg, oîi étaient leurs magasins. Frédéric, maître du champ de bataille, écrivit à Louis XV : « Sire, le prince Charles m'a attaqué et je l'ai battu. V. M. en apprendra plus tard les autres circonstances. » Si l'on examine la conduite des deux généraux en chef, on reconnaîtra, comme pour la bataille de Mohvitz, qu'ils firent des fautes tous les deux et que c'est surtout à la valeur de ses soldats que le vainqueur dut l'avantage. M. deKœnigseck forme le projet de surprendre les Prussiens; il s'empare, pendant la nuit, de Czaslaw, et ses troupes légères escarmouchent jusqu'au lever de l'aurore avec les grand'gardes des Prussiens. Était-ce à dessein de les tenir en alerte et de les empêcher d'être surpris, ou de les avertir du projet qu'il méditait? Le jour de l'action (17 mai), il pouvait, dès la pointe du jour, tomber sur le camp du prince Léopold, que le roi ne joignit qu'à six heures. Que fait-il? Il attend jusqu'à huit heures du malin pour se mettre en mouvement. Et dans la bataille même, il laisse au maréchal de Buddenbrock la liberté de se saisir d'une hauteur, d'où la cavalerie prussienne fond sur son aile gauche et l'accable; il prend le village de Chotusitz, et, au lieu de s'en servir pour tourner entièrement le flanc gauche de son ennemi, il se prive de cetavanlage en y mettant le feu et en empêchant lui-même ses troupes de

le passer, ce qui protège la gauche des Prussiens; il fixe toute son attention sur sa droite, et il néglige sa gauche, que le roi déborde et force de reculer jusqu'au ruisseau de la Doubrawa, où la confusion de cette aile se communique à toute l'armée. Ainsi, dans le moment qu'il tient la victoire entre ses mains, il la laisse échapper et se trouve réduit à prendre la fuite. Ce qu'on peut critiquer dans la conduite du roi, c'est de n'avoir pas rejoint son armée au camp et d'avoir conduit lui-même à Ruttenber^son avant-garde qu'il pouvait confier à un autre officier. Les fautes faites dans la manière dont le terrain fut occupé sont dues au prince Léopold, qui n'exécuta pas à la lettre les dispositions que le roi lui avait prescrites; il n'a pas su tirer parti de l'imprudence des ennemis qui l'avertissaient de leurs desseins par de continuelles escarmouches qui durèrent toute la nuit. Il n'a pas compris le terrain sur lequel il devait combattre et fît la faute de ne pas jeter quelque infanterie dans le parc de Spislau, qui couvrait la gauche; elle aurait bien empêché M. de Bathiany avec sa cavalerie d'en approcher; sa cavalerie aurait dû s'appuyer à ce parc. Son ordre de bataille sur la droite était moins défectueux; mais sa cavalerie de la gauche aurait dû laisser derrière elle ces petits ruisseaux qu'elle fut obligée de passer en présence de l'ennemi; elle se serait trouvée dans un terrain oîi rien ne l'aurait empêchée d'agir librement.

Quant au village de Ghotusitz, le cimetière était le seul lieu tenable, bien qu'entouré de chaumières en bois qui se seraient embrasées aussitôt que le feu d'infanterie aurait commencé. Le seul moyen de défendre ce village était de le retrancher, et comme le temps manquait pour cet ouvrage, il ne fallait pas songer à s'y maintenir. La faute principale que le prince Léopold commit dans ce qui précéda cette action fut de ne croire à l'attaque des ennemis que lorsqu'il vit leurs colonnes se déployer devant son front. Alors il était bien tard pour penser à de bonnes dispositions; mais la valeur des troupes triompha des ennemis, des obstacles du terrain et des fautes commises par ses généraux. Une pareille armée était capable de tirer son chef d'embarras, et le roi est lui-même convenu qu'il lui avait plus d'une obligation en ce genre.

<( Je crois que ce serait une honte éternelle à l'armée française si, après une action si éclatante, son armée restait les bras croisés. J'ai trop bonne opinion de votre nation pour ne pas croire qu'on sai-

sira celte occasion pour donner de chaudes alarmes à l'ennemi et l'obliger de sortir de Bohême (1). »

Le prince Lobkowitz venait justement d'ouvrir la tranchée devant Frauenberg. M. de Broglie résolut de se porter au secours de cette place; il rassembla donc toute son armée à Protiwin et donna ordre aux 10 B. qui marchaient en Bohême de rester comme réserve au moment où il allait prononcer son mouvement (21 mai). Le maréchal de Belle-Isle arrivait de Francfort avec le projet de passer au camp du roi de Prusse; par des raisons inconnues, il préféra remettre sa visite après l'expédition de Frauenberg. Peutêtre la récente nouvelle de la victoire de Frédéric II et la lettre qu'il avait reçue de lui, sorte de mise en demeure d'imiter les Prussiens, lui inspirèrent-elles le désir de ne pas se rencontrer de suite avec l'allié du roi de France.

On partit donc de Piseck, et l'on descendit la grande route de Wodnian en remontant le cours de la Moldaw; après avoir dépassé cette ville, les troupes inclinèrent à gauche pour se rapprocher de Frauenberg, petit fort bâti sur une hauteur entre un étang et la Moldaw. Arrivés au village de Sahay, à la sortie d'un défilé très étroit, MM. les maréchaux de Broglie et de Belle-Isle rencontrèrent, à 5 heures du soir, l'arrière-garde de Lobkowitz et la culbutèrent (2).

Les Autrichiens se jetèrent dans un bois, s'y rallièrent à plusieurs

(1) Frédéric, en annonçant à M. de Belle-Isle encore à Francfort sa victoire de Chotusitz, demandait avec instance que le maréchal de Broglie fit un effort contre l'année de Lobkowitz et disait : « 11 importe extrêmement au bien de la cause commune que l'armée française en Bohème ne laisse pas à l'ennemi le temps de se reconnaître. » Il fut toujours très habile ; sa politique était d'exciter la France et l'Autriche. Lorsqu'au début de la campagne, vainqueur à Molwitzet à Czaslaw, il voit Marie-Thérèse près de succomber, il lui tend les bras le 11 juillet 1742, à Breslau. Plus tard il quitte notre cause, se rapproche de l'Angleterre pour conclure avec l'Autriche, le 25 décembre 1745, la paix de Dresde.

(2) Dans cette affaire, le duc de Chevreusc reçut deux coups de sabre et trois coups de feu, en chargeant à la léle des dragons. Il écrivait à sa femme, le 2G mai : <( J'ai eu le bonheur de battre trois régiments avec mes deux régiments de dragons (Mestre-de-camp et Surgère). On est enchanté de mes dragons et rien ne ressemble à celte troupe. » Et, dans son rapport, le maréchal de Belle-Isle disait : « L'action la plus vive s'est passée entre la cavalerie autrichienne (cuirassiers de Hohenzollern et de Demis), que nos carabiniers et dragons ont battue à plate couture. »

reprises; mais, forcés de céder, ils battirent en retraite, sauvant leur artillerie que Lobkowitz avait envoyée en avant dans la direction de Budweis.

Frédéric II apprit la nouvelle de ce succès avec une sorte d'humeur. « Ce léger avantage, dit-il, fut présenté comme une victoire « signalée. La bataille de Pharsale ne fit pas plus de bruit à Rome « que ce petit combat n'en fit à Paris (1). » On comprendra tout à l'heure le fond de sa pensée : il songeait à traiter à part avec l'Autriche. Cependant, confiant dans son appui, le maréchal deBroglie avait cantonné son armée le long de la Moldaw, dans une sorte de quadrilatère formé par Moldauthein, Wodnian, Netolitz et Budweis, occupant Keitsch, Neudorf, Wellitz, Ghiumetz, Woleschinich, Midiowar, Hudow, Sahay, Licharowa, Selz, Slastowitz, Sblitno, Pistin, Burgolz, Frauenberg et, de l'autre côté de la Moldaw, Rosteletz, Dobrejitz, Oppatowitz, Hosin.

Avec des renforts arrivés de France, les maréchaux de Belle- Isle et de Broglie se proposaient d'attaquer le prince de Lobkowitz, dans la confiance que les troupes prussiennes et saxonnes agiraient de leur côté sur l'armée du prince Charles, lorsqu'on apprit la nouvelle du traité que le roi de Prusse venait de conclure avec l'ennemi commun, ainsi que la jonction du prince Charles avec Lobkowitz et leur marche en avant pour écraser les Français. On avait bien vaguement connaissance de ce traité, et ces rumeurs étaient même la cause du départ de M. de Belle-Isle pour Breslau. On avait négocié avec le plus grand secret sans la médiation des puissances, et ce ne fut que quinze jours après la ratification qu'on connut les détails de ce traité, signé le 11 juin.

Une funeste guerre s'étant {'levée entre S. M. le roi de Prusse et S. M. la reine de Hongrie et de Bohème, on a songé de part et d'autre à la terminer par l'entremise des bons offices de S. M. Britannique, pour lequel effet S. M. le roi de Prusse a muni de son plein pouvoir le sieur Henri, comte de Podewils, son ministre d'État et de cabinet, chevalier de son ordre royal de l'Aigle Noir, et S. M. la reine de Hongrie et de Bohème a muni du sien le sieur Jean, comte de Hindford, vicomte d'Inglesburg et de Remphler. lord Carmichaell de Carmichaell, pair de la Grande-Bretagne, ministre plénipotentiaire auprès de S. M. le roi de Prusse; lesquels,

(1) Œuvres posthumes, VI, eh. p. 261.

après l'échange desdits pleins pouvoirs, et après plusieurs conférences, sont convenus des articles préliminaires suivants.

Jrt. I"". Il y aura désormais, et à perpétuité, une paix inviolable, de même qu'une sincère union et parfaite amitié entre S. M. le roi de Prusse d'une part, et S. M. la reine de Hongrie et de Bohème, leurs héritiers et successeurs et tous leurs États, d'autre part, etc., etc.

II. Les deux hautes parties contractantes ne donneront aucun secours auv ennemis de l'un et de l'autre, et ne feront avec eux aucune alliance qui puisse être contraire à ces préliminaires de paix, etc., etc.

III. Il y aura de part et d'autre une amnistie générale de tout le passé. IV- Toutes les hostilités cesseront de part et d'autre dès le jour de la

signature des présents préliminaires, etc., etc.

S. M. le roi de Prusse retirera, seize jours après la signature des présents préliminaires, ses troupes dans les pays de sa domination, etc., etc.

V. Pour obvier à toutes les prétentions, de quelque nature qu'elles puissent être. S., M. la reine de Hongrie et de Bohême cède par les présents préliminaires, à S. M. le roi de Prusse, ses successeurs et héritiers de l'un et de l'autre sexe à perpétuité, tant la basse que la haute Silésie, à l'exception de la principauté de Teschen, de la ville de Troppau, et de ce qui est au delà de la rivière d'Oppau et des hautes montagnes ailleurs que dans la haute Silésie, aussi bien que de la seigneurie de Hennersdorf et des autres districts qui font partie de la Moravie, quoique enclavés dans la haute Silésie.

Pareillement S. M. la reine de Hongrie et de Bohème, tant pour elle que pour ses successeurs et héritiers, cède à S. M. le roi de Prusse, ses successeurs et héritiers de l'un et de l'autre sexe à perpétuité, la ville et le château de Glatz et tout le comté de ce nom, avec toute la souveraineté et indépendance du royaume de Bohême.

VI. S. M. le roi de Prusse conservera la rehgion catholique en Silésie m statu quo, ainsi que chacun des habitants de ce pays-là dans ses possessions, libertés et privilèges, etc., etc.

VIL S. M. le roi de Prusse se charge du seul payement de la somme hypothéquée sur la Silésie aux marchands anglais , selon le contrat signé à Londres le 10 janvier 1734-35.

VIII. Tous les prisonniers de part et d'autre seront élargis sans payer aucune rançon, immédiatement après la signature, etc., etc.

IX. Tout ce qui regarde le commerce entre les sujets réciproques des États sera réglé dans le futur traité de paix, etc., etc.

X. On dressera et signera sur le pied de ces préliminaires, en trois ou quatre semaines au plus tard, un traité de paix formel entre S. M. le roi de Prusse et S. M. la reine de Hongrie et de Bohême, etc., etc.

XI. Les deux hautes parties contractantes sont convenues de comprendre

dans ces présents préliminaires de paix S. M. le roi de la Grande-Bretagne, tant en cette qualité qu'en qualité d'électeur de Hanovre, S. M. de toutes les Russies, S. M. le roi de Danemark, les états généraux des Provinces- Unies des Pays-Bas, la sérénissime maison de Wolfenbuttel et S. M. le roi de Pologne, en qualité d'électeur de Saxe, à condition que dans l'espace de seize jours après que la signature de ces préliminaires de paix lui aura été annoncée en due forme, il retirera ses troupes de l'armée française et de la Bohème, et des autres pays appartenant à S. M. la reine de Hongrie et de Bohème.

Xn. L'échange des ratifications des présents articles préliminaires se fera il Breslau huit ou dix jours à compter du jour de la signature de ces préhminaires.

En foi de quoi nous soussignés ministres plénipotentiaires, avons signé les présents articles préliminaires, et y avons fait apposer les cachets de nos armes. A Breslau, ce 1 P jour du mois de juin N. S., de l'année mil sept cent quarante-deux.

La France était ainsi abandonnée : elle se trouvait avoir à supporter seule le poids d'une guerre entreprise dans l'intérêt d'autrui. Frédéric était évidemment embarrassé de l'annoncer au cardinal de Fleury; il s'en tira en incriminant la conduite de nos généraux : « Monsieur, disait-il, il vous est connu que depuis que nous avons pris des engagements ensemble, j'ai secondé avec une fidélité inviolable tous les desseins du roi votre maître.

« J'ai aidé par mes remontrances à détacher les Saxons du parti de la reine de Hongrie; j'ai donné ma voix à l'électeur de Bavière; j'ai accéléré son couronnement; je vous ai aidé de tout mon pouvoir à contenir le roi d'Angleterre; j'ai engagé celui de Danemark dans vos intérêts; enfin, par les négociations et par l'épée, j'ai contribué, autant qu'il a été en moi, à soutenir le parti de mes alliés, sans que les effets aient jamais assez répondu aux désirs de ma bonne volonté. Quoique mes troupes, épuisées par les fatigues continuelles de la campagne de 1741, demandassent à prendre un repos qui leur semblait être dû, je n'ai point refusé aux pressantes sollicitations du maréchal de Bellc-Islede les employer en Bohême, pour y couvrir l'aile gauche des alliés. J'ai fait plus, pour dégager M. deSégur bloqué dansLinz. Le zèle pour la cause commune m'a transporté en Saxe, et, à force d'importunilés, j'ai obtenu du roi de Pologne que ses troupes, de concert avec les miennes, feraient

une diversion en Moravie. On s'est porté sur Iglau, d'où M. Lobkowitz s'est retiré en hâte. Cette diversion aurait eu un effet décisif, si M. de Ségur avait eu la patience d'attendre les suites de cette opération, et si M. deBroglie avait été assez en force sur laWottawa pour seconder mes efforts; mais la précipitation du premier, le peu de troupes de l'autre, la mauvaise volonté des généraux saxons, enfin le défaut d'artillerie pour assiéger Brunn, ont fait échouer cette entreprise, et m'ont obligé de quitter une province que les Saxons devaient posséder et qu'ils n'avaient pas la volonté de conquérir. De retour en Bohême, j'ai marché contre le prince de Lorraine; je l'ai attaqué pour sauver la ville de Prague qu'il aurait assiégée, s'il n'avait été mis en déroute ; je l'ai poursuivi autant que les vivres me l'ont permis. Aussitôt que j'ai appris que le prince de Lorraine prenait le chemin de Tabor et de Budweis, j'en avertis M. de Broglie en lui conseillant d'expédier M. de Lobkowilz, qu'il venait de battre à Sahay, avant que l'armée de la reine de Hongrie pût le joindre : M. de Broglie ne jugea pas h propos de prendre ce parti, et, au lieu de retourner à Piseck, oii le terrain le favorisait, il partagea ses troupes en différents détachements. Vous êtes informé quelles en furent les suites et tout ce qu'il en est résulté de fâcheux. Maintenant la Bavière est coupée de la Bohême, et les Autrichiens, maîtres de Pilsen, interceptent en quelque sorte les secours que le maréchal de Broglie peut attendre de la France. Malgré les promesses que les Saxons ont faites au maréchal de Belle- Isle, loin de se préparera les remplir et se joindre aux Français, j'apprends qu'ils quittent la Bohême et retournent dans leur électorat. Dans cette situation, où la conduite des Saxons est plus que suspecte et où il n'y a rien à espérer de M. d'Harcourt, l'avenir ne me présente qu'une guerre longue et interminable, dont le principal fardeau retomberait sur moi. D'un côté, l'argent des Anglais met toute la Hongrie en armes; d'un autre côté, les efforts de l'impératrice-reine font que ses provinces enfantent des soldats. Les Hongrois se préparent à tomber sur la haute Silésie. Les Saxons, dans les mauvaises dispositions que je leur connais, sont capables d'agir de concert avec les Autrichiens et de faire une diversion dans mes pays héréditaires, à présent sans défense. L'avenir ne m'offre que des perspectives funestes, et, dans une situation aussi critique (quoique dans l'amertume de mon cœur), je me suis vu

dans la nécessité de me sauver du naufrage et de gagner un asile. Si des conjonctures fâcheuses m'ont obligé de prendre un parti que la nécessité justifie, vous me trouverez toujours fidèle à remplir les engagements dont l'exécution ne dépend que de moi. Je ne révoquerai jamais la renonciation que j'ai souscrite des pays de Juliers et de Berg; je ne troublerai ni directement ni indirectement l'ordre établi dans cette succession ; plutôt mes armes tourneraient contre moi-même que contre les Français. On me trouvera toujours un empressement égal à concourir à l'avantage du roi votre maître et au bien de son royaume. Le cours de cette guerre n'est qu'un tissu des marques de bonne volonté que j'ai données à mes alliés; vous en devez être convaincu, ainsi que de l'authenticité des faits que je viens de vous rappeler. Je suis persuadé que vous regrettez avec moi que le caprice du sort ait fait avorter des desseins aussi salutaires à l'Europe que l'étaient les nôtres. Je suis, etc. »

Le cardinal Fleury, atterré, répondit :

ce Sire, V. M. jugera aisément de la vive impression de douleur qu'a faite sur moi la lettre dont il lui a plu de m'honorer du 10 de ce mois. Ce triste événement, qui renverse tous nos projets en Allemagne, n'eût pas été sans ressource, si V. M. avait pu secourir M. de Broglie et sauver au moins la ville de Prague; mais elle n'y a pas trouvé de possibilité, et c'est à nous à nous conformer à ses lumières et à sa prudence. On a fait de grandes fautes, il est vrai; il serait inutile de les rappeler; mais si nous eussions réuni toutes nos troupes, le mal n'eût pas été sans remède. Il ne faut plus y songer et ne penser qu'à la Saxe, puisque V. M. le croit nécessaire et le roi ne le désire pas moins que V. M., c'est à elle à en régler les conditions et nous enverrons un plein pouvoir au maréchal de Belle-Isle, pour souscrire à tout ce qu'elle aura arrêté. Je connais trop sa bonne foi et sa générosité pour avoir le moindre soupçon qu'elle consente à nous abandonner après les preuves authentiques que nous lui avons données de notre fidélité et de notre zèle pour ses intérêts. V. M. devient l'arbitre de toute l'Europe, et c'est le personnage le plus glorieux que V. M. pense jamais faire. Achevez, Sire, de le consommer en ménageant vos alliés et l'intérêt de l'empereur autant que possible. Et c'est tout ce que je puis avoir l'hon^ neur de lui dire dans l'accablement où je me trouve. Je ne

cesserai de faire des vœux pour la prospérité de V. M. et d'être avec tout le respect... etc. »

Certes, il n'est personne qui à la lecture de ces deux lettres, pour peu qu'il sente en lui quelque affection pour la France, ne puisse s'empêcher de taxer Frédéric de fourberie et de plaindre sincèrement Fleury aussi indignement joué par un allié infidèle.

Lorsque M. de Belle-Isle, alors en Bohême, apprit que Frédéric, après les conquêtes de la Silésie, faisait séparément sa paix avec l'Autriche, il se transporte auprès de lui et demande audience. On imagine sans peine tout ce qu'il s'était proposé de dire à un allié qu'il nous était si nécessaire de conserver alors. Mais le roi de Prusse l'eut bientôt réduit au silence; il montra à M. de Belle- Isle et lui donna à lire une dépêche par laquelle le cardinal de Fleury offrait à l'Autriche d'abandonner le roi de Prusse, si l'on voulait faire la paix avec la France aux conditions indiquées dans sa dépêche. La pièce était authentique, biensignée et sans réplique. « Peu importe, dit le roi, de quelle manière celte dépêche est tombée entre mes mains, mais elle vous prouve que je n'ai fait que ce que je me devais à moi-même. Je suis persuadé que Louis XV n'a aucune part à cette infidélité : cependant, puisque M. le cardinal est tout-puissant chez vous, il ne m'est resté qu'une seule voie, celle de le prévenir pour ne pas être sa victime. »

M. de Belle-Isle fut interdit et indigné; les généraux qui l'attendaient, déconcertés, l'entendirent répéter plusieurs fois, hors de luimême : u Ah ! le b... de prêtre (1)!)) La situation était, en effet, devenue critique.

M. de Broglie, à la suite de l'avantage qu'il venait de remporter et confiant dans son succès, croyait bientôt faire sa jonction avec le roi de Prusse et demeura à Frauenberg; mais Frédéric était déjà en négociations, et le prince Charles put diriger toutes ses forces contre les Français; l'Autriche ne redoutant plus rien, le prince Lobkowitz apparut à Budweis et se décida à l'attaque contre Frauenberg. Pour conjurer le péril, pour tenir tête aux ennemis nombreux et décidés, il eût fallu leur opposer toutes les forces dont on disposait en Bavière et en Bohême, et les placer sous la direction d'un chef unique et libre de ses actions. La résolution

(1) Thiébaut.

du cabinet de Versailles de ne former qu'un seul corps d'armée et un seul état-major en Bohême sous les ordres de M. de Broglie, en réunissant les troupes de M. le duc d'Harcourt alors en Bavière, ne put recevoir son exécution , par suite des opérations de la campagne et des difficultés qui s'y opposèrent, et , le commandement restant partagé entre MM. de Broglie et de Belle-Isle, la mésintelligence entre les deux maréchaux ne tarda pas à percer; elle ne fera que s' accroître, à mesure que les circonstances deviendront plus difficiles (1).

Aussi, profitant de l'inaction des Français, tenus en suspens par l'ignorance des agissements de Frédéric et par l'attente des résultats de la démarche à Breslau de M. de Belle-Isle, le prince Charles arriva, le 5 juin, à Moldauthein, où se trouvait M. d'Aubigné avec deux brigades (2), attaque les Français et les force à gagner l'armée de M. de Broglie, qui, resté sous Frauenberg, prend le parti d'abandonner la "Wottawa et de se retirer derrière la Beraun, et ensuite sous Prague. Cette démarche coupait notre dernière communication de Pilsen au Danube et obligeait les magasins, les chevaux de trait et d'artillerie, placés à Amberg, de changer leur route de Pilsen et de prendre celle d'Egra, pour leur plus grande sécurité.

M. de Belle-Isle prévint de ce mouvement MM. d'Estrées et du Chayla pour prendre les mômes précautions. Le 7 juin, le duc de Broglie, au commencement de la nuit, dérobe une marche à l'ennemi, et arrive à la pointe du jour dans Piseck; il ne s'y arrêta pas, se remit en marche, descendant la Wottawa, après avoir recueilli les débris des troupes d'Aubigné et de Boufflers postés à Moldawthein et à Krumau. Le prince Charles le suivait de près, trouvant sur son passage des blessés et des traînards massacrés par des

(1) Celte lettre de M. de Belle-Isle au maréchal de Broglie en est la preuve : « La brigade de cavalerie du Rojal avait été laissée en arrière dans le cercle de Saatz pour faire rentrer les impositions, et vous venez de la fiiire marcher, à ce que je crois, tout entière : je pense qu'un seul régiment suffira : c'est pourquoi, j'ai écrit à M. de Beuvron de continuer sa marche avec le régiment Royal et cehii de Fouquet, selon vos ordres, en laissant à Pilsen le régiment d'Andlau, et j'envoie à M. d'Andlau l'instruction de ce ([u'il aura à faire pour procurer les recouvrements. Il sera très utile pour pousser les avoines, et deux escadrons de moins ne feront pas grand tort à l'armée, à laquelle ils procureront un grand bien. » (!>) Infanterie de Marine et cavalerie de Royal-Allemand.

Hongrois; le 8, il était dans Piseck, ayant peine à arrêter le massacre de 1,200 hommes laissés par M. de Broglie. C'est alors que, désespérant de l'atteindre, il détacha après lui toute sa cavalerie légère. Piseck refusa de se rendre; mais un corps de croates, conduit par Nadasty, passa la rivière à la nage et emporta la place d'assaut, avec la garnison : c'était celle que M. de Broglie y avait laissée, après un court séjour à Piseck, où il apprit que l'ennemi avait repassé la Wotlawa et longeait le cours de cette rivière sur la rive opposée , pour gagner Prague et se placer entre cette ville et lui. Sans perdre de temps, il gagne Béraun oij il reçut, le H, la nouvelle de la signature du traité de Bresiau, et, suivant l'ennemi, parallèlement à sa marche, il arrive le 13 à Prague. Il dispose aussitôt son armée, ordonne à M. d'Estrées de venir le rejoindre de Pilsen avec ses B. de milice , à M. de Dunois , avec 5 B. et quelque cavalerie, d'opérer le même mouvement de concentration, fait diriger sur Egra les approvisionnements destinés à Pilsen et établit son camp dans la petite plaine vis-à-vis la porte Caroline, autour de laquelle la Moldaw forme une anse. Le camp était adossé à la ville, sa gauche s'appuyait au petit village de Dewitz (i), la droite à Holleschowitz (2), le centre à Bubenesch, où est le quartier du maréchal de Broglie, toute l'armée sur une ligne, la cavalerie aux extrémités, oh l'on peut dire qu'elle est comme dans une boite (3). A peine arrivé à Prague, et ses troupes ainsi disposées, M. de Broglie faisait part de sa retraite au ministre de la guerre : « Je m'étais rendu maître de passer la Moldaw quand je voudrais, au moyen des ponts de Teyn et de Krumau; j'étais, d'ailleurs, dans l'espérance que le roi de Prusse suivrait l'armée du prince Charles, si elle marchait à Budweis, pour me combattre;

(1) Infanterie : Vivarais, Pentliièvre, Auvergne, Beauce, Foix, Tournaisis, Alsace ; cavalerie : les carabiniers, 10 E., Stayer, 2 ; Dauphin, 2 ; Mestre-de-camp, 2; Piémont, 2; Beauffrcmonl, 2; Rallsky, 2 : 22. E.; Sabran, 3 E.; Pons, 3; Royal- Allemand, 3; Chabrillan, 3 ; d'Asfeld, 3; Orléans, 2.

(2) Le Roi, Fiennes, Levis, Brissac, d'Andlau, Fouquet, Fleury, Royal, de 2 B. chacun; et près de Bubenesch, Mestre-de-camp, Vogué, Clorniont, Penthièvre, Hendecourl, la Reine, Egmont, Grammont de 3 E. chacun, et enfin Languedoc, 1 ; la Fère, 2; d'Ouroy, 2: Anjou, 2; Rosniwineu, 2; Navarre, 2 ; Orléans, 3 : 14 B. Une ligne de défense rejoint Bubenclsch.

(3) Lettre du duc de Broglie au roi, 8 juillet.

mais je ne fus averti du mouvement du prince Gliarles que quand il fut sur moi, et qu'il attaqua le poste de Teyn, où commandait le comte d'Aubigné : je pris alors le parti de me retirer avec l'armée, et n'eus qu'un moment pour le faire; ce qui fut exécuté cependant en si bon ordre, que les ennemis, qui marchaient à ma suite et me harcelaient de toutes leurs forces, ne purent jamais m'entaraer, et furent toujours re poussés : ils me conduisirent ainsi jusqu'à Wodnian, éloigné de six lieues de Budweis : j'avais gardé avec moi à l'arrière-garde (que j'ai toujours faite) les grenadiers de l'armée, et les carabiniers, qui, ainsi que les grenadiers, y ont fait des merveilles. En arrivant à la chaussée qui est auprès de Wodnian, et qui est assez étroite, les ennemis, qui s'étaient renforcés en troupes, espéraient de détruire cette arrière- garde; comptant que ce seraient les carabiniers et quelques troupes de cavalerie qui fermeraient la marche, qu'ils pourraient les envelopper. Ils se trompèrent, car je fis passer d'abord la chaussée aux carabiniers, et postai mes grenadiers de manière que, quand ils vinrent les attaquer, ils furent accueillis, pendant une grosse heure, par un feu si violent, qu'ils se rebutèrent et me laissèrent en repos; comme ce défilé était très grand, et qu'il fallait que toute l'armée y passât, ainsi que les bagages, l'arrière-garde n'était pas encore le lendemain au matin, à neuf heures, en deçà du ruisseau de Wodnian, ni entrée dans la plaine de Protiwin; ce qui m'obligea d'y séjourner. Je me rendis la nuit suivante à Piseck, dans le dessein d'y attendre les ennemis; mais ayant appris qu'ils cherchaient à me tourner en passant par Stekna et Kestran , et à me couper ma communication avec Prague, je pris le parti de m'approcher de cette ville, sans autre perte en route que celle des équipages partis contre mes ordres, pour aller de Protiwin à Piseck, et dont les maîtres, me voyant en présence des deux armées du prince Charles et du prince de Lobkowitz, crurent qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que de renvoyer ces équipages à Piseck et sans escorte : j'en avais fait partir une le malin, composée d'une brigade de cavalerie et d'une d'infanterie pour y conduire quinze pièces de canon dont j'étais bien aise de me débarrasser : j'avais fait dire en même temps à tous les officiers qui voudraient profiter de celte occasion, d'envoyer leurs équipages avec cette artillerie; et, effecti-

vement, il n'arriva aucun accident aux équipages de ceux qui suivirent cet ordre : j'avais défendu aussi à la garde du pont d'en laisser passer aucun; mais quelques officiers généraux prirent sur eux d'ordonner le contraire à l'officier de garde, qui leur obéit mal à propos.

«Un détachement de Saxons, qui devait me joindre sous les ordres du général Pohlen, est retourné à Saaz, pour s'y réunir aux autres troupes du roi de Pologne; un corps de Prussiens, qui s'était mis en mouvement pour s'approcher de moi, a repris sa même route pour rejoindre son armée : on ne saurait s'empêcher d'avouer que voilà des manœuvres bien extraordinaires. »

M. de Broglie, malgré cette poursuite acharnée des ennemis, pensait qu'ils n'oseraient pas venir l'attaquer, ne doutant pas non plus que les Saxons ne vinssent le joindre, bien que leurs mouvements lui parussent singuliers. Néanmoins, malgré ses demandes pressantes, le prince de Weissenfeld s'excuse sur l'impossibilité oii il est, d'exécuter la jonction proposée, alléguant qu'il ne pouvait naturellem.ent s'éloigner des frontières de la Saxe, qui alors resteraient abandonnées aux coups des ennemis. Pour le moment, il consentait à couvrir nos milices qui se rendaient à Prague, conduites par M. d'Armentières, et peu de temps après M. de Weissenfeld retournait en Saxe avec ses troupes.

Les ennemis s'avançaient toujours; ils étaient le 18 à Rokitzen, le 19 à Mauth, le 20 à Zebrack, à dix lieues de Prague, le 24 à Sliwenetz; il y avait à craindre que l'armée autrichienne ne gagnât les hauteurs et qu'elle n'inondât de hussards les deux côtés de la Moldaw, ce qui nous ôtait subsistances et communications. Gela arriva bientôt; le prince Charles campa sur la montagne Blanche, du côté de la petite ville de Prague., et le maréchal Festetitz, avec 18,000 hommes de troupes fraîches venant de Silésie, se porta vis-à-vis la ville neuve. Bientôt le duc de Lorraine joignit l'armée avec un effectif d'environ 70,000 hommes et la grosse artillerie des Autrichiens; on allait commencer les opérations du siège.

Aussi, excepté les Saxons sur le point d'abandonner les alliés, toutes les troupes menaçant la maison d'Autriche étaient renfermées dans les murs de Prague; et un corps de 10,000 hommes, que le duc d'Harcourt avait tenté de mener à notre secours, était tenu en respect sur les bords du Danube par l'activité de Kewen-

huiler. Pour conserver au moins un point par où le secours pût arriver, vers la fin de juin, M. d'Estrées fut renvoyé de Prague à Egra pour mettre celte place en état de défense, avec ordre aux milices de rejoindre l'armée. 11 y ramena donc les troupes de Pilsen, sans y comprendre les B. de milice conduits par M. Danois.

Le siège de Prague était commencé; il devait durer six mois (1), avec des alternatives de revers et de succès , et se terminer par la retraite du maréchal de Belle-Isle sur Egra.

Pendant toute la période marquée par la retraite de nos troupes des bords de la Wottawa jusqu'à Prague, le cabinet de Versailles, comprenant l'étendue du péril, avait à plusieurs reprises fait passer ses instructions à MM. de Broglie et de Belle-Isle. Les 1", 3, 10 et 19 juillet, M. de Breteuil tantôt conseillait aux troupes de Bohême de se réunir à celles de Bavière pour empêcher le siège d'Egra parle prince Charles alors campé à Pilsen; tantôt il envoyait un nouveau mémoire proposant de réunir toutes les troupes de France et de Bavière sur le Danube, pour aller au-devant d'eux par Cham et Furth, afin de dégager par cette diversion l'armée de Prague et de revenir ensemble en Bavière. Il y joignait en même temps, à MM. de Maillebois et d'Harcourt, des exemplaires de deux ordonnances réglant le rang des milices avec les autres troupes d'infanterie, et une amnistie aux déserteurs qui s'engageraient dans les troupes du roi.

Le 10, une lettre aux maréchaux de Broglie et Belle-Isle, avec communication à M. le duc d'Harcourt, l'informe que, de la part du roi, il ne devait plus songer à marcher en Bohême, par suite de la grande distance de la route et des circonstances devant amener la perte des troupes; que son but seul était de tenir

(1) Que le prince de Lorraine ait été enfermé dans Prague les dix premiers jours, cela doit Ctre considéré comme le résultat de la bataille; mais dès que le moral de son armée a été rétabli, son inactivité est très coupable. Il devait, à la pointe du jour, attaquer avec toutes ses forces un des quartiers de l'ennemi, le battre et rentrer aussitôt dans la place, recommencer ainsi plusieurs fois sur d'autres points et le détruire en détail. C'était le cas de se battre tous les jours alternativement sur les deux rives du lleuve. (Napoléon.)

Si, en 1870, le maréchal qui commandait à Metz avait connaissance de cette maxime, elle s'appliquait à sa situation, et aurait dû lui fournir des inspirations.

ferme dans son poste et cependant répandre le bruit de sa marche pour inquiéter l'enneiui.

Son objet unique devait être de ramener les troupes en France et d'en garder le secret, tout en prenant ses dispositions de retour jusqu'ànouvel ordre; mais de l'effectuer, s'il apprenait que l'armée fût forcée sous Prague ou même contrainte à une capitulation sans y être compris, et que les négociations dont M. de Belle-Isle était chargé, et dont on lui confiait le secret, n'eussent point de réussite.

Le maréchal de Broglie, retiré sous Prague, s'appliquait à dominer les bourgeois et les étudiants de cette ville. Il prenait toutes les dispositions avec M. de BelIe-Isle pour faire face à l'ennemi et même le combattre, s'il en trouvait l'occasion avant l'arrivée des renforts attendus à l'armée autrichienne , dont il n'ignorait plus les desseins sur Prague. Le prince Charles, après un court séjour à Pilsen et une fausse marche sur Egra, avait pris la route de Prague, établi un camp de l'autre côté de )a Moldaw, hors de la portée du canon de la place, avec son quartier général à Rônigsaal. Le prince avait été bientôt suivi du grand-duc, parti de Vienne à l'improviste, venant commander en chef l'armée de Bohême.

Louis XV n'ignorait pas les efforts de la cour de Vienne et l'embarras où se trouvaient les troupes en Allemagne, chargées seules du fardeau de la guerre. Les Prussiens, en effet, évacuaient la Bohême et les Saxons commençaient à quitter Saaz ainsi que les autres postes, sans même s'inquiéter de nos magasins, dont la garde leur avait été confiée à Leitmeritz (I).

Il est certain que si M. de Broglie s'était tenu derrière la Wottawa, poste très avantageux, en ayant la précaution de le mettre en état, il était rejoint quelques jours après par 13 B. de milice arrivant de

(1) Le 15 juillet, le maréchal do Belle-Isle signale au ministre la position lâcheuse de nos troupes : « La désertion continue d'être très forte, il meurt 20 à 25 hommes par jour dans les hôpitaux. Je suis chaque jour plus étonné et plus affligé de voir que nous soyons dans cet état par nos propres fautes, en prenant le parti de nous laisser resserrer comme on l'a fail. En donnant à l'ennemi le loisir de rassembler toutes ses forces et de faire tous ses arrangements, nous courons le risque de nous réduire nous-mêmes à de fâcheuses extrémités. » Cependant le maréchal ajoute qu'il compte encore sur de la viande et des fourrages, non seulement jusqu'à la fin du mois^ mais même jus([u'au 8 ou 10 août.

France, ce qui le rendait supérieur à l'ennemi, et en définitive, si le poste de la Wottawa ne lui paraissait pas assez sûr, il devait s'arrêter derrière la Beraun. Au lieu de cela, il se retire sous Prague oii il n'est rejoint que par 7 B. de milice; encore le reste pouvait-il arriver, s'il n'eût jugé à propos d'envoyer contre-ordre à M. d'Armentières qui le conduisait; il le renvoya ainsi àEgra, sans espérance de pouvoir le rappeler à lui.

On essaya aussi d'en imposer à l'ennemi en faisant courir le bruit d'une marche en Bohême, tandis que nos généraux avaient reçu l'ordre de tout tenter pour revenir en France (1); et enfin, le 19 juillet, M. le duc de Broglie reçoit communication officielle d'un nouveau projet consistant à réunir toutes les troupes bavaroises, palatines et hessoises à celles de M. le duc d'Harcourt, pour attaquer celles de M. de KewenhuUer, avec ordre de quitter Prague sous forte escorte, de venir se mettre à la tête de toutes les troupes en Bavière et de laisser le commandement de l'armée de Prague à M. le maréchal de Belle-Isle. Tout cela n'amena aucun résultat, non plus que les négociations de M. de Belle-Isle ne purent empêcher le traité de Breslaw d'être signé, et les Saxons, qui s'y trouvaient compris, d'abandonner Saaz et Leilmeritz. La position du camp prise par M. le maréchal de Broghe n'était pas exempte de critiques, M. de Belle-Isle osa même lui en présenter quelques observations, poussé par beaucoup d'officiers, au.xquels elle paraissait peu selon les règles. M. de Broglie lui répondit que lui seul connaissait la position d'un camp, que le sien était inattaquable et l'ennemi ne saurait l'en déloger. Belle-Isle irrité écrivait à Versailles : « 11 est impossible de rien ajouter à la déférence et à la subordination que j'ai pour M. de Broglie, quoique je connaisse toute l'étendue du désagrément que l'on me donne, et que sa conduite et l'indécence de ses discours me le fassent sentir chaque jour. La désertion continue à cause de la persistance de M. de Broglie à vouloir les tenir dans son camp hors la ville; nous nous affaiblissons à chaque moment. » Et il ajoutait que la cavalerie ne pouvait plus être nourrie; qu'il avait prédit et prévu tous les embarras dans lesquels on se trouvait; qu'il avait proposé

(1) Lellredu 10 juillet.

tous les partis de rigueur, mais que tout avait été rejeté par M. de Broglie, qui avait même ajouté la plaisanterie à ses refus.

L'événement donnait raison à de M. de Belle-Isle et, le 25 juillet, l'ennemi fermait déjà tous les chemins avec son camp de cavalerie. Le 26, au point du jour, se dessinait le mouvement des troupes qui venaient se placer avec leurs grand'gardes et s'avançaient vers la côte qui descend à la Moldaw. A 6 heures, 3 colonnes bien distinctes se dirigeaient du côté du parc, en deçà de la rivière vis-à-vis de notre gauche.

A l'approche de cette nouvelle armée, M. de Broglie changea le camp des hussards Rattsky, des carabiniers et des 3 brigades d'infanterie. Les 3 brigades entrent dans les fossés de la ville, les carabiniers et les hussards sont renvoyés à la droite, La grand'garde est retirée, avec ordre de se replier, laissant seulement les dragons et la brigade de Piémont à la maison Galache. On était donc bloqué de tous côtés par deux armées : celle du grand-duc, de 50,000 hommes, campée à une portée de canon de celle du roi, et celle du général Bathiany, qui investissait de l'autre côté de la Moldaw, forte d'environ 12,000. Les troupes arrivaient en dernier avec ce que la haute noblesse de Hongrie appelait sous les armes et les vieux régiments qui n'avaient point encore passé sur le théâtre de la guerre. Ces deux armées, qui recevaient encore tous les jours des renforts, nous resserraient tellement qu'on ne pouvait aller au fourrage que par des défilés et des chemins creux dont les débouchés pouvaient être fortement gardés par l'ennemi, de façon que notre cavalerie commençait à manquer de subsistances.

On apprit à ce moment la prise de Frauenberg, que le commandant, faute de vivres, fut obligé de rendre.

M. de Broglie se résout alors à passer la Moldaw avec toute sa cavalerie et 2,600 grenadiers et fusiliers au village deBubenetsch. Un pont y est construit, la nuit, sans éveiller l'attention de l'ennemi. Le 29 juillet, à la pointe du jour, le maréchal passe la rivière à la têle de ses troupes, prenant toutes les précautions, tant pour aller en avant que pour la retraite, parla difficulté d'un grand défilé qu'il fallait traverser. Pour assurer sa marche, il est précédé d'abord de l'infanterie, qui ne trouva aucun obstacle; puis des carabiniers, des brigades de Mestre-de-camp-général, Colonel-général, du Roi;

les 4 autres, du Roi, de Royal-Allemand, de la Reine, d'Orléans, restèrent sur la Moldaw, ainsi que les chevaux de main et l'artillerie. Toute la cavalerie était munie de faux, avec les ordres d'un fourrage j s'il était praticable : les 4 dernières brigades ne passèrent pas la Moldaw.

Les hauteurs du débouché sont occupées. La cavalerie, arrivée en ligne et en vue de la plaine, est formée par escadrons, ce qui prend beaucoup de temps, le défilé étant très long et très étroit. Les hussards ennemis, voyant nos cavaliers arriver par escadrons successifs, les chargent, sans pouvoir les repousser d'abord; puis, leur nombre augmentant, comme on n'avait pas eu la précaution de porter des grenadiers dans deux petits bois sur les flancs de notre cavalerie, où les ennemis étaient postés, il fallut se replier au fond du ravin et prendre le parti de la retraite. Cette expédition coûta beaucoup d'officiers et soldats tués ou blessés; sans compter que s'il se fût porté beaucoup plus en avant, le maréchal pouvait être écrasé par M. Bathiany, dont le corps, placé en avant de AYischeradt, avait sa gauche appuyée sur le versant de la Moldaw, sa droite dans la plaine et un grand ravin derrière lui; cette position lui permettait de déboucher pendant la nuit sur deux colonnes, l'une passant pas Wichsradt et l'autre par la ville neuve, et de nous attaquer sans aucune crainte.

Néanmoins le maréchal de Broglie écrivait au ministre de la guerre, et justifiait ainsi sa sortie :

« Comme nous avons beaucoup de jeunes officiers et de cavaliers qui n'ont pas fait la guerre, c'est le moyen de les aguerrir que de leur faire voir de temps en temps l'ennemi et pour leur apprendre dans de pareils combats les manœuvres nécessaires, qui sont bien différentes de celles d'un jour de bataille oii, quand les troupes sont en ligne, elles n'ont qu'à marcher droit devant elles, regardant leur droite et leur gauche; au lieu que, dans un combat comme le dernier, il faut faire des mouvements prompts, selon ceux que font les ennemis, ce qui ne peut s'apprendre par théorie, mais seulement par pratique. L'intendant en chef de l'armée constate que la consommation du pain étant de 300 sacs par jour, nous avons encore trois mois de subsistance, car il reste 30,000 sacs de grains; mais, sur l'article de la viande, nous sommes à la veille de ne plus être nourris que de cheval, les ennemis ayant bouché

les passages et coupé tous les chemins qui aboutissent à la ville, et comme ils occupent tous les villages qui nous environnent, il n'est pas possible que les paysans lassent rien entrer. »

Sans pouvoir se rendre compte aussi exactement du danger, le conseil des ministres était vivement préoccupé et se décidait à envoyer au secours de nos troupes celles du Rhin et du Danube.

En effet, le 29, M. de Breteuil exprimait à M. de Broglie que les difficultés survenues à la jonction de son armée aux troupes de M. d'Harcourt l'ayant sans doute empêché de passer à l'armée de Bavière pour opérer une puissante diversion en faveur de celle de Prague, le roi s'était déterminé à un projet de vigueur et avait résolu d'envoyer immédiatement de Dusseldorf l'armée du maréchal de Maillebois. Elle se rendrait à Egra, prenant en chemin les troupes du duc d'Harcourt et partie des bavaroises-hessoises et palatines. Il ajoutait que le secours arriverait à Egra du 10 au 15 septembre, recommandant en même temps le secret de cette marche. C'était l'armée qui, hivernant en Westphalie, sans rien faire, avait été rappelée en deçà du Rhin pour surveiller les forces anglo-allemandes se réunissant en Belgique.

Le 1®"" août, le maréchal de Broglie sous Prague depuis le i3 juin, bloqué depuis le 25 juillet, ne devait plus compter sur une négociation pour sa retraite; puisque le maréchal de Belle-Isle, en réponse à sa lettre à M. le comte de Konigseck, lui demandant une seconde entrevue, recevait un simple avis portant que, le roi traitant directement à Vienne avec la reine de Hongrie, toute nouvelle conférence avec lui devenait inutile, par le fait que ses pleins pouvoirs ne sauraient s'étendre à une solution de cette importance. Les négociations ainsi rompues, M. de Broglie ne songea plus qu'à résister, jusqu'à la dernière extrémité, plutôt que d'en arriver à une capitulation à laquelle tendaient les lenteurs diplomatiques de la cour de Vienne.

Toutes les fortifications de Prague sont minées, pour les faire sauter dans le cas où l'on serait obligé d'en sortir l'épée à la main; en attendant, trois ordonnances imposent à la ville des contributions tant en argent qu'en subsistances, et l'on se met ainsi en état de faire une longue résistance. Afin de connaître les ressources exactes de la ville , M. de Broglie ordonne par proclamation aux habitants de « remettre le 3 à midi, au plus tard,

chez le primateur de Prague, un état exact de toutes les denrées contenues dans leurs maisons avec une liste des habitants, » les prévenant que u le 4, commenceront les visites domiciliaires sous la direction des commissaires nommés à cet effet, accompagnés d'officiers et de prévôts de l'armée, qui auront le droit de punir de mort sur-le-champ l'auteur de toute déclaration reconnue inexacte. »

Les fourrages commencent à devenir très rares, alors tous les chevaux des habitants sortent de Prague; la viande de boucherie augmente dans des prix exagérés. Les soldats ont encore du riz et du beurre pour la soupe ; ces deux aliments manquent au bout de quelques jours, et le soldat est bientôt réduit au pain et à l'eau.

Le maréchal deBroglie écrit au cardinal de Fleury : « Prague est (( à peu près débloqué; mais il ne reste que quatre chevaux par « compagnie de cavalerie, hors les Carabiniers, qui en ont six. On <( a tué le reste des chevaux pour en donner la viande aux troupes, (( à raison d'une livre par jour à chaque soldat. Ils ont été quel- « ques jours à s'y accoutumer; à présent ils en mangent aussi « bien que si c^était du bœuf, et cela n'a causé jusqu'ici aucune « maladie. »

Le prince Charles, commandant le siège, et le général Tungen, les tranchées, trouvèrent plus de résistance qu'ils ne supposaient, et ont de la peine à établir une batterie destinée à ruiner une redoute qui incommodait leurs travailleurs; les généraux Festititz et Baronay ne sont pas plus heureux, ne pouvant par le feu continu de la place établir leurs batteries.

M. de Belle-lsle commence à faire travailler à la construction de plusieurs ouvrages si nécessaires, que si l'ennemi avait eu le temps de s'emparer des hauteurs sur lesquelles ils ont été construits , non seulement on ne pouvait l'empêcher de cheminer en sûreté jusqu'au corps de place, mais il était impossible de tenir sur les remparts, ni de déboucher pour des soriies. M. de Broglie, tout en prétendant que M. de Belle-lsle fatiguait les troupes à des travaux inutiles et exposait celles dans les ouvrages à être enlevées, dut reconnaître que si, avant de s'enfermer dans le corps de place , il eût construit une redoute à la hauteur dite les Deux cents Chevaux, qui eût communiqué avec le chemin couvert de la ville et un autre ouvrage à la partie, dite le

Vieux Retranchement, l'ennemi ne pouvait plus former d'attaque sur le front de Laurenberg. M. de Belle-Isle écrivait au ministre : « Il serait difficile de vous dépeindre le désespoir de toute cette armée, car quoiqu'elle envisage depuis longtemps la perte de ses chevaux et de ses équipages, le moment fatal de la réalité est venu avec la douleur dans toute son étendue. Les dernières distributions ont cessé, elles, n^ont servi qu'à prolonger d'une semaine l'existence de la cavalerie et à diminuer le fonds du magasin, qui était réservé uniquement pour les chevaux qu'on veut garder. Vous ne sauriez vous représenter ce que c'est que le spectacle de 15,000 à 16,000 chevaux qui rongent leurs licous, la terre et tout ce qui se présente, en sorte qu'une grande quantité sont épars dans le camp et plusieurs, abandonnés par leurs maîtres, passent du côté des ennemis, où les hussards qui nous environnent les capturent à nos yeux. Nous ne manquerons ni de pain ni de sel d'ici à quatre mois; mais tout le reste manquera infiniment plus tôt, surtout la viande et une infinité d'autres choses, parce qu'il n'a été pris aucune mesure à l'avance. »

Le 13, le prince Charles envoie le général Bathiany établir, de l'autre côté de la Moldaw, des batteries destinées à nous déloger de notre camp et s'y porte lui-même. <i Ils n'ont vraiment, dit un témoin, commencé à remuer de la terre que le 12, à la porte dit le Vieux Retranchement, et ont travaillé à l'établissement de sa première parallèle les jours suivants. Ils amènent du canon le j4. »

Prague, divisée inégalement par la Moldaw, était attaquée au petit côté par le grand-duc à droite et le prince Charles à gauche.

Le prince Lobkowitz était posté vis-à-vis de Wischeradt, séparé de Bathiany, et de Festititz par le ruisseau de Podanka qui coule entre Wischeradt et Prague. Ces trois généraux bloquaient le côté appelé la nouvelle et la vieille ville, qui sont en quelque sorte l'une dans l'autre, n'ayant qu'un simple mur de séparation. Il n'y avait point d'attaque de ce côté-là, mais seulement quelques batteries contre le château de Wischeradt. C'était pourtant le côté le plus faible. M. de Broglie sentait bien le péril de cette situation. Le général Bathiany traverse la Moldaw, le canon nous force d'évacuer une partie du camp, puis les îles, puis l'infirmerie (hôtel des invalides), où bivouaquaient nos hussards. Le 17, les Autrichiens battent en brèche un de nos bastions. Leur artillerie consistant

en plus de 100 pièces de gros canon et 36 mortiers, divisés en plusieurs batteries, commença à jouer tout à la fois contre les ouvrages de la place, contre le bastion du mont Saint-Laurent, contre la redoute et la place d'armes que nous avions construite sur la contrescarpe du front de l'attaque. Persuadés que l'ennemi aurait bientôt ruiné les défenses de la place, nous fortifiâmes le mont Saint-Laurent, colline entre la porte de Strohoff et la porte de l'Empire ou Reichs-Thor.

Le duc deBroglie reçoit de M. de Breteuil une lettre, le 15 septembre, lui donnant avis que le comte de Saxe, parti le 6, devait avoir rejoint en ce moment M. deMaillebois; que, le 18, ils seraient à Amberg, marchant entre l'Eger et la Beraun sur Strakonitz, pour arriver incessamment à son secours. Le même jour, on fit un grand fourrage, devenu bien nécessaire. Le 17, le roi nomme général en chef des trois armées M. de Broglie, auquel il recommande la modération et les égards dus aux maréchaux de Belle-Isle et Maillebois. M. de Broglie restait donc abandonné à lui-même au milieu de la Bohême, en présence de l'ennemi, séparé de la France par la Bavière entière qu'occupaient les Autrichiens, ne possédant plus aucun poste sur le Danube, ayant à craindre chaque jour de voir arriver de la Moravie une seconde armée autrichienne, à qui la retraite des Prussiens rendait la liberté de ses mouvements.

Les escarmouches continuèrent jusqu'au 19, jour oii les batteries des Autrichiens se trouvèrent prêtes à tirer sur la hauteur avancée hors du camp occupée par les brigades, qui, ne pouvant soutenir un feu si vif, furent obligée* d'abandonner leur poste et de se retirer dans le chemin couvert. Soit que le prince Charles ménageât son infanterie, dont il avait besoin pour une entreprise telle que le siège de Prague; soit qu'il supposât une capitulation, il ne fit point attaquer nos postes avancés sur les hauteurs qui commandaient notre camp et la ville. Il est même à propos de remarquer un fait, c'est que les Autrichiens n'ont jamais attaqué vigoureusement, se bornant à nous affamer et à nous inquiéter par le feu. xMaîtres de toutes les hauteurs, ils élevèrent des batteries de mortiers et de canons qui ruinèrent les retranchements, et qui, plongeant au milieu du camp, obligèrent bientôt toute l'armée à se renfermer dans Prague,

En abandonnant nos retranchements, on coupa les ponts sur la Moldaw, tout en conservant une batterie dans le jardin de Mansfeld pour couvrir nos travailleurs.

Les assiégeants étendent leur contrevallalion, et commencent à travailler à une parallèle pour communiquer aux deux attaques. L'attaque de la droite était celle du grand-duc, et l'autre celle du prince Charles. En même temps, M. de Broglie cherchait à renouveler des négociations inutiles, toujours avec espoir d'évacuer la Bohême, en sortant de Prague avec armes et bagages.

« C'était allonger la courroie, dit-il, dans l'espoir où est la cour de Vienne que, par la faim et le manque de subsistances, elle nous ;

obligera à capituler. »

La faim était sans contredit notre plus cruel ennemi : la sagesse de M, de Séchelles y suppléa. Cet intendant, par le pressentiment de ce qui devait arriver, avait formé un grand magasin de grains et de farines. La viande était la seule nourriture qui leur manquât. Alors le maréchal de Broglie ordonna de tuer cent cinquante chevaux par semaine et d'en distribuer la viande aux soldats.

Les deux maréchaux de France donnaient eux-mêmes l'exemple, ne mangeant que du pain et de la chair de cheval. Il y avait chez le maréchal de Broglie des tables où l'on servait à tous les officiers ces deux sortes d'aliments. Les repas étaient courts; la plupart des convives mangeaient, sans s'asseoir, un morceau de pain, et couraient se faire tuer avec autant de gaieté que s'il eût été question d'aller au bal. Depuis le 19 au soir jusqu'à la fin du siège, ce ne furent que sorties continuelles.

Dans la nuit du 18 au 19, les Jjrigades de Navarre et d'Orléans opèrent une sortie sur la droite, où l'ennemi perdit beaucoup de monde. Dans la nuit du 19 au 20, les Autrichiens essayent de reprendre l'offensive sur le chemin couvert du côté du régiment d'Alsace; ils y sont accueillis avec tant de fermeté qu'ils se retirent en désordre. Cette action impressionne si vivement le grand-duc, qu'à partir de ce moment il double ses postes.

Le 20, M. de Broglie opère une nouvelle sortie à la tête de 5 brigades d'infanterie et 34 compagnies de grenadiers, que commande M. de Courten, 1,200 chevaux et 10 pièces de canon.

Le but est de favoriser le passage de cavalerie et de compagnies de grenadiers avec M. de Lavalelte, qui doit se porter sur Mel-

nick pour escorter le prince de Deux-Ponts, le duc de Brissac et M. de Beauvau, et d'y rester pour établir la communication avec la Saxe. M. de Broglie marchant du côté de Prossick, M. de Luxerabourg se portait en avant de Sainte-Marguerite avec la brigade de Piémont et de la cavalerie pour déloger l'ennemi.

Le 21, M. de Maillebois par des espions fait part de sa position, de ses dispositions de marche et des espérances de sa jonction. Le même jour, M. de Breteuil recommandait expressément de se concerter avec M. de Maillebois, de se conformer à ses ordres plutôt qu'à ceux de l'empereur, s'ils y étaient contraires.

Nos généraux se défendaient avec toute la vigueur qu'on en attendait, et, le jour oh ils recevaient de si loin des exhortations et des conseils, ils opéraient une sortie avec la plus grande partie des troupes sur une batterie de -40 pièces de canon, établie pour battre la ville en brèche. Ils en enclouentune partie, en prennent quelques-unes, mettent le feu à un réduit renfermant des munitions et rentrent dans la ville après un combat sanglant où l'ennemi éprouva de très grandes pertes. On blâma beaucoup cette sortie du 22 août (1) en plein jour, parce qu'il n'était pas possible que les ennemis ne fissent pas cesser tous les travaux et rentrer les travailleurs h leurs corps.

Cependant, malgré les fautes de M. de Villemur qui ne se défila pas assez pour marcher plus rapidement avec le régiment du Roi, après avoir chassé l'ennemi de sa parallèle et s'être emparé de ses batteries , on se porta en avant, au lieu de s'établir dans des abris. Ce fut une opération que l'on peut regarder comme un combat d'infanterie des plus glorieux.

A la tôle de la brigade d'Auvergne, régiments dePenthièvre et Yivarais, se distingua M. de Guiberl (2), capitaine, père du littéra-

(l)'Dans cette sortie du 22 août, non seulement tes assiégés ruinèrenlles ouvrages (les assiégeants, mais leur livrèrent un combat sanglant. Endn, cédant au nombre et à la nécessité de rentrer dans la placi!, ils battirent en retraite, eiimioiiant dos drapeaux et des prisonniers. MM. de liiron l'I d'Eslrpos y furent blessés ainsi (|ue le|)rince de Deux-Ponts (père de Maximilipn-.Marie-Michel, prince i>alatin de Deux-l'onls, colonel-propriétaire du régiment d'Alsace au service de France, <|ui, à l'dge de 17 ans, > (il merveilles). Brigadier le 5 décembre 1781, maré(-lial de (;amp le 9 mars 1788, lieutenant général le 7 novendjre 178'.», roi de Bavière en 180.'», il coiid)attit dans nos rangs à Auslerlitz.

(2) Guiberl (Charles-Benoît, condede), né à Monlauban en 171 j. Entre au service

leur, mort général le 6 mai 1790. Les maréchaux de Belle-Isle et de Broglie se tinrent pendant loute la sortie sur le rempart, ne le quittèrent qu'après la rentrée des troupes. Celle sortie restera mé" morable parles canons emmenés, les drapeaux pris et les personnes qui en furent les trophées. Le 23, elle nécessita une suspension d'armes pour retirer les blessés et enterrer les morts; le 25, M. de Danois sort du camp le soir, se dirige sur Melnick, par la nécessité de se procurer des subsistances dont la disette commençait, et, le 26 août, les brigades encore campées dans les fossés entrent dans Prague. Les assiégeants continuent leur feu ; mais la nuit les assiégés travaillaient avec tant d'ardeur, que le lendemain les batteries et remparts étaient remis en état.

Les 28 et 29, les Français continuèrent le feu de leur artillerie jusqu'au 3L Les assiégés commençaient à manquer de poudre, bien que très ménagée; la disette devenait si grande, que les soldats exténués de faim et de fatigue ne se soutenaient plus que par leur courage. Ces 25,000 hommes, préférant la mort à une démarche qui pût compromettre leur honneur au point de vue des lois de la guerre, étaient animés de cette exaltation qui semblait accroître leur énergie à proportion de leur misère et à mesure que cet état empirait.

Au commencement de septembre, l'ennemi presse le siège de Prague plus vivement qu'à aucune autre époque; il bat en brèche avec sa grosse artillerie. Déjà maître des ouvrages extérieurs, il croit s'apercevoir que ses batteries commencent à surmonter celles des assiégés et espère entrer dans la ville avant l'arrivée de M. de Maillebois , ou du moins prendre la basse ville et être ensuite en état de disputer le passage de la Moldaw. Le 2, les attaques redoublent, l'artillerie des Autrichiens continue son feu pendant le jour et la nuit, ouvrant, le 3, une parallèle du côté du chemin couvert. Dans la nuit du 5 au 6, nouvelle sortie dans laquelle on chasse l'ennemi de ses boyaux en détruisant ses ouvrages; dans celle du

en 1731 dans la compagnie de cadets genlilshonimes. Fait avec disliuclion les campagnes d'Italie, de BoMine et de Flandre. 5 novembre 1757, major général, il est prisonnier à Rosbach, profite de son séjour en Prusse pour étudier la tactique de Frédéric. Rendu à la liberté, il se retire à Maulauban, où il rédige les ordonnances du service des places et en campagne ; mort à Paris, le 8 décembre 1786, lieutenant général et gouverneur des Invalides.

7 au 8, encore deux sorties fort heureuses à la suite desquelles l'ennemi semble se préparer à un assaut général.

En effet, on se souvient que le ministre de la guerre avait écrit, le 21 août, à MM. de Belle-Isle et de Broglie, déjà prévenus par des espions, que le maréchal de Maillebois arriverait le 17 à Francfort, à Amberg et à Egra vers le 20 septembre, et serait par conséquent à portée de l'ennemi du 6 au 15 octobre ; qu'avec cette assurance ils pouvaient se défaire d'une partie de leurs chevaux au défaut de fourrages, mais qu'il fallait en conserver le plus possible. L'ennemi, connaissant cette marche de M. de Maillebois , pressait ses opérations et cherchait en vain à s'emparer de la basse ville. Voyant leurs efforts infructueux, les Autrichiens renouèrent alors leurs conférences avec M. de Belle-Isle. L'accent n'était plus le même; les affaires changeaient de face par l'arrivée de la nouvelle armée. Il ne devait plus être question d'évacuer la Bohême, mais de la défendre; les troupes du roi, toujours animées du même esprit, ne pouvaient plus souscrire à une capitulation. Cette conférence produisit un bon effet sur la garnison; les soldats, pleins de joie et d'espérance, reprirent courage.

Dans la nuit du 12 au 13, après un engagement sérieux, l'ennemi semble contraint de lever le siège. Le comte de Kewenhuller avait écrit plusieurs fois à la reine qu'à cause de la marche de M. de Maillebois, il ne devait plus être question de perdre du temps devant Prague; il fallait marcher sur les frontières de Bavière et disputer à l'armée ennemie les passages pour pénétrer jusqu'à Prague.

Le 14, il n'y avait plus une batterie, l'artillerie était en marche sur Piseck; enfin l'ennemi se retirait tout à fait de Prague, pour marcher du côté de Beraun, à la rencontre du maréchal de Maillebois, en laissant, pour investir la place, environ 12 à 13,000 hommes. Le prince Charles et le grand-duc, comptant revenir devant Prague, en donnaient le commandement au général Festititz. Des corps de troupes légères furent placés à Hastowilz et d'autres au delà de la Moldaw : les portes de Prague restaient ouvertes et des partis français commencèrent à battre l'estrade, en ayant de fréquentes rencontres avec l'ennemi.

Ce môme jour, on reçut la nouvelle que le comte de Saxe marchait en avant de l'armée de Maillebois, que M. de Seckendorf chassait l'ennemi de Munich, Landshut et de toutes les places de la Bavière :

alors M. de Broglie donne l'ordre à M. d'Apcher d'enlever un convoi de farine et de grains sur la route de Beraun. Ce détachement rentra le lendemain soir avec une grande partie du convoi.

« De par le roi, S. M. ayant fait marcher en Bohême à la réquisition de l'Empereur les armées qu'elle avait fait assembler en Weslphalie et en Bavière, dans la vue de dégager celle que commande M. le maréchal de Broglie dans la ville de Prague actuellement assiégée, et jugeant pour le succès des opérations qu'elle a projetées que le commandement de ces trois armées soit réuni en la personne d'un chef qui par l'ancienneté de son grade soit en droit de l'exercer, S. M. a ordonné que le maréchal de Broglie en prenne le commandement. »

Le maréchal alors se décide à marcher lui-même à l'ennemi, pour l'éloigner de Prague, dans le dessein d'attaquer en même temps le camp du général Festilitz près du parc de l'Empereur et un pont de bateaux construit à Roslock. Parvenu à faire lever le siège, il occupe le château de Roslock, la maison de l'Étoile, l'abbaye de la Victoire et celle de Sainte-Marguerite.

Il campe les brigades de Piémont, Anjou, Orléans, Navarre et Rochechouart, leur droite à la montagne desTrois-Groix et la gauche au village de Lieben, les grenadiers et toute la cavalerie dans le village de Wisoczan, et détache M. de Lavalette, lieutenant-colonel des carabiniers, assez heureux pour surprendre la garde de Melnick. M. de Danois occupe Brandeis et Melnich , pendant que M. de Lavalette s'empare de Leitmeritz destiné à servir d'entrepôt aux convois arrivant de Saxe et du dernier pont qui restât aux ennemis sur la haute Moldaw. Tous ces succès et l'espoir qu'on fondait sur la diversion de Maillebois poussèrent même M. de Breleuil à prévoir le cas d'une marche en avant, et il écrivait le 26 septembre à M. de Broglie :

« Après la levée du siège de Prague, le roi désire que vous réunissiez toutes ses troupes en laissant le nécessaire à Egra et à Prague, que vous poursuiviez le prince Charles avec la plus grande vivacité possible, soit pour le combattre dans sa retraite, ou pour le déposter de Budweis et de ïabor. Par voire ancienneté et la possession de votre commandement, rien ne permet de vous contester, lors de la réunion des troupes l'autorité nécessaire tant sur M. le maréchal de Maillebois que sur le comte de Saxe. »

Malheureusement M. de Maillebois ne put passer, et le siège de Prague fut continué. Pendant tout le mois d'octobre nous assistons à ses essais infructueux. Placé dans la gorge de Bram-am- Hof, il écrivait, le 2 octobre, à M. de Belle-Isle : « Le grand-duc est toujours placé de façon à ce qu'on ne le combatte point sans faire une folie; ma position est tout aussi bonne; ainsi il est dans le même cas à mon égard; comme, en le tenant en échec, je ne remplis pas mon objet principal qui est de vous dégager complètement, et que vous ne pouvez tirer d'autre avantage de cette situation que la facilité de vous dégager avec vos propres forces, que je crois suffisantes pour vous délivrer des troupes qui forment votre blocus.

« Je vais prendre mon parti pour tâcher de vous joindre ; il n'y en a pas de plus court que celui que je vous ai marqué, qui est le long de l'Eger, tirant sur Kaaden et Saaz.

« Je me porte le 6 à Egra, et si je ne trouve pas d'obstacle, je puis être en huit jours à Kaaden. »

Et le 3 octobre, à M. de Broglie :

« Le commerce me parait plus libre par l'établissement de vos postes de Melnick et de Leitmeritz; je vous ferai le détail de la marche que je projette; je crois que ma position ici, depuis le 26 du mois passé, a dû favoriser vos opérations, puisque j'ai toujours le grand-duc de Toscane en respect. 11 était arrivé au débouché de Hayd avant moi; j'ai eu le bonheur de m'en emparer.

« Je projetais d'aller vous rejoindre par Tepl, Theusing et Rakonitz, qui est le plus court; mais il est placé de façon que je ne puis prendre cette route sans m'exposer à un combat désavantageux qu'il m'est prescrit d'éviter. »

A quoi le maréchal de Broglie répondait, le 8 :

« J'ai reçu votre lettre du 3 de Bram-am-Hof; si l'on m'avait cru et qu'on vous eût fait passer par Egra, vous seriez à présent à Leitmeritz et notre jonction serait faite : mais il est inutile de parler du passé, n'y ayant plus de remède.

« M. Danois est à Leitmeritz, à vos ordres tant pour vos subsistances que pour s'avancer où vous lui indiquerez. Il attend avec impatience votre arrivée, et il fait fortilier Leitmeritz et Brandeis, »

Par suite des dernières instructions du roi, à l'égard des opérations qui devaient suivre la levte du siège de Prague, toutes les

troupes devaient être réunies , en laissant seulement à Prague et à Egra le juste nécessaire à la conservation de ces deux places, poursuivre le prince Charles, occupant déjà Pilsen, s'emparer de Budweis et Tabor d'oti dépendent la conservation de la Bohême et la communication avec le Danube.

Les derniers jours du mois avaient été consacrés à se procurer des vivres, des subsistances de toute espèce par les postes établis sur la route de Saxe et dans les environs de Prague.

La situation au commencement d'octobre n'était pas changée.

Le maréchal de Broglie recevait à la fois, le 6, la lettre du maréchal de Maillebois sur les dispositions de marche et l'ordre du roi pour prendre le commandement des trois armées. Le 8, il se plaignait à M. de Breteuil de la lenteur de la marche de M. de Maillebois avec lequel il se serait déjà joint à Leitmeritz, s'il avait pris de suite la route d'Egra, la plus sûre, quoique la plus longue, comme il en avait toujours exprimé l'avis. Le 11 , comme il se préparait à envoyer des subsistances à M. de Maillebois et à le rejoindre, il détachait un renfort du camp de Lieben à MM. Danois et de Lavalette. Le 13, il donne mission à des ingénieurs de fortifier Leitmeritz et Brandeis.

M. de Maillebois lui annonce qu'arrivé le 7 à Egra, il allait tenter le passage pour le rejoindre.

Cependant le ministère de la Guerre continuait ses ordres à M. de Belle-Isle de porter son attention sur la garnison de Prague , d'emmener avec lui les Bavarois, d'enlever des otages pour obliger la ville à prendre soin des malades, des blessés ; enfin de donner avis à M. de Broglie de l'arrivée de M. de Maillebois, le H, à Leitmeritz et de sa résolution de retourner sur le Danube, s'il ne forçait pas les passages.

On n'ignorait donc pas, à Versailles, les obstacles pour cette •jonction des troupes en Bohême, car le même jour M. de Breteuil renouvelait à M. de Broglie l'ordre de partir de Prague de sa personne, s'il ne pouvait y joindre les troupes, et de se rendre au plus tôt à l'armée de M. de Maillebois ; envoyant en même temps à M. de Belle-Isle l'ordre de se mettre à la tête de l'armée de Prague, lui recommandant de pourvoir aux approvisionnements, à la subsistance des troupes, à la remonte de la cavalerie, en prenant de gré ou de force des chevaux dans les cercles de Bohême où l'on

restait le maître, enfin de commencer à prendre ses dispositions pour revenir en France. Quelques jours se passèrent encore; ces ordres et contre-ordres, envoyés à de si grandes distances, augmentaient de plus en plus l'incertitude des généraux.

Le 17, M. d'Apcher, détaché pour éloigner le plus possible les hussards ennemis, rentre au camp avec une prise de 54 chariots de riz, de farine et d'avoine.

Le 18, M. de Maillebois écrit que tout ce qu'il peut faire en ce moment est d'envoyer un corps de troupes à Leilmerilz et de tâcher de procurer ainsi des subsistances à Prague, en attendant sa jonction; en môme temps M. Danois se rendait à Leitmeritz, laissant une garde à Brandeis et à Melnick sous M. de Lavalette, pour escorter un fort convoi de bœufs et d'argent, et recommande à M. de laFare, commandant toute la cavalerie àLiebenavec23 B., de ne point fatiguer ses troupes par des fourrages aussi fréquents.

Malheureusement, dans ces circonstances critiques où l'on aurait tant eu besoin d'être unis, la concorde ne régnait pas entre les chefs de notre armée. Ils ne s'entendaient pas davantage avec les généraux bavarois, et les défenses du cabinet de Versailles d'exécuter certaines parties du programme de l'électeur ne contribuaient pas peu à rendre vis-à-vis de ces derniers leur situation difficile. Où ils avaient moins d'excuses, c'était dans les perpétuels dissentiments qui existaient entre eux, que la lettre suivante du maréchal de Belle-Isle à M. de Breteuil révèle de la façon la plus évidente (1) :

«Vous savez, disait-il, par ma lettre du H, à quel excès s'est porté M. le maréchal de Broglie, par des propos déplacés, vis-à-vis ma dignité. Lorsque, le 26 juin, vous m'annonciez que l'intention du roi était que les deux armées de Bavière et de Bohême n'en fissent qu'une seule, vous m'y expliquiez si clairement les., ordres du roi que je ne puis comprendre sur quoi était basée la conduite irrégulière et entièrement opposée à tous principes de M. de Broglie. « Voulant être instruit, vous m'avez prescrit par votre lettre du 20, et j'en souligne les endroits, ce qui se passait sur l'Elbe, pour être en état de suppléer à toutes les omissions de M. de Broglie et assurer par mes soins l'exécution de vos ordres.

(1) Prague, le 20 octobre.

Je n'en continue pas moins à faire tout ce qui dépend de moi pour diminuer le désordre général qui règne dans toutes les parties et qui mène au grand galop les troupes à leur destruction. J'ai pu distinguer grand nombre d'officiers, beaucoup plus que M. de Broglie, qui n'a rien vu. Je compte quitter la Bohême avec votre permission; mon devoir est de me rendre à Francfort, où j'aurai bien des points à traiter avec l'empereur et vis-à-vis la négociation de M. Ronigseck. Je reste attaché au bien du service, malgré le repos dont ma santé a si besoin. »

Le maréchal de Broglie, informé de la marche de M. de Maillebois sur le Danube et ne comptant plus sur son secours, reprend ses dispositions pour se maintenir dans Prague".

Le 22 octobre, il fait revenir de Leitmeritz le biscuit envoyé pour M. de Maillebois et ordonne à M. Danois, qui y commande, d'observer les mouvements de l'ennemi toujours aux environs de Saaz et de Budin. Les hussards recommençaient leurs courses du côté de Prague; notre infanterie commençait à moins s'en effrayer et à les repousser. C'est alors que M. de Broglie conçut le projet de cantonner les troupes même pendant l'hiver, de remonter la cavalerie, en imposant un certain nombre de chevaux sur les cercles de Bohême et aux environs de Prague.

Le 25, M. de Breteuil donne avis à M. de Belle-Isle que malheureusement le maréchal de Maillebois, n'ayant pu traverser les défilés de Raaden pour effectuer sa jonction, recevait Tordre de se retirer sur la Naab et de s'y placer de façon à tenter encore une fois de rentrer plus tard en Bohême. M. de Broglie ne recevant aucune communication du roi sur son départ, ni aucune leltre du ministre, apprenant qu'un courrier avait été enlevé entre Lieben et Brandeis le 2î, se disposait dans celte inquiétude à passer l'hiver à Prague, lorsqu'il fut instruit de sa nouvelle destination. Avec les instructions ministérielles à la date du 13 pour prendre le commandement de l'armée de Maillebois, il s'occupe de ses préparatifs de départ, en laissant à M. de Belle-Isle ses dernières recommandations pour répondre à la confiance de S. M.

Le 26, les deux généraux ont une conférence sur les divers projets pour effectuer la jonction des deux armées ou au moins arriver à une diversion. Les ennemis attaquent un convoi entre Leitmeritz et Melnick, escorté par un M. du Chayla, qui y fut tué, ainsi que

son lieutenant et une soixantaine d'hommes sans compter les blessés. Ce convoi, chargé de grains, de sel, venait de Dresde.

Le 27, M. de Broglie quitte Prague sous prétexte de visiter des postes entre l'Elbe et la Saxe, s'échappant sous un déguisement, et prend la route de Brandeis, Melnick et Leitmerilz. 11 devait se rendre le plus tôt possible à Dresde ou sur la Naab; mais il n'est à Dresde que le 8 novembre, à Nuremberg le 13, et à l'armée le 19. Il ne remplit donc pas les intentions du roi par celte lenteur, car M. de Maillebois, s'attendant à être remplacé, pouvait se trouver dans le cas de livrer bataille à quelque prix que ce fût, ne courant aucun risque, même en la perdant, puisqu'il se voyait dépouillé de son commandement.

Délivré alors d'un chef dont il supportait avec peine la direction, M. de Belle-Isle prend ses mesures, rassemble ses subsistances, rétablit la discipline et l'exercice dans les troupes, fortifie la communication le long de l'Elbe, réunit les détachements éparpillés et remonte la cavalerie, dont il appréciait toute l'importance.

Suivant son habitude il fait part au ministre de la Guerre de ses actes et même de ses impressions.

« Le maréchal de Broglie (1), écrivait-il, vient de partir après m'avoir longuement entretenu sur ma situation générale et sur les moyens de jonction. Gomme il n'aime pas à approfondir les matières et à entrer dans les détails, il a remis cette discussion au temps où il aura joint M. le maréchal de Maillebois, ce qui peut nous mener très loin, surtout dans une saison si avancée. Je crois qu'il aurait pu partir plus tôt; mais il marche si lentement, avec si peu de diligence, que je crains de ne pas avoir de ses nouvelles avant le 18 novembre. Toutes les nouvelles me confirment que M, de Kewenhuller est retourné sur le Danube avec un gros détachement; mais nous ignorons toujours ce que peut faire M. de Maillebois. Les effectifs sont fort dispersés et fort affaiblis par suite de la séparation des soldats, qui ne peuventplus vivre en chambrée, ni faire d'ordinaire; les débauches, le libertinage, engendrent beaucoup de maladies, je ne vous parle pas du manque régulier de distribution de pain, de viande, sans les décomptes, et alors dépérissement des troupes, des équipages et de toutes les autres parties.

(1) 2" octobre, à M. de Breteuil. .''

Je vais tâcher de débrouiller ce chaos et de faire rentrer cette multiplicité de détachements. Notre communication avec la Saxe n'est guère bien établie parle long de l'Elbe. Il vient cependant d'arriver sans accident un convoi venant de Leitmeritz. »

Les mouvements que M. de Belle-Isle se proposait de faire pour éloigner de Prague la plus grande partie de ses troupes étaient dictés par la nécessité de vivre plus facilement et d'assurer en même temps le cours de l'Elbe, de la Moldaw et de la Saxe; ils commencèrent le 29. M. de la Pare marcha ce jour-là de Lieben avec les brigades d'infanterie de Navarre, d'Auvergne et d'Anjou et celle de cavalerie Colonel-général pour aller sur l'Elbe et prendre le commandement dans le pays depuis Melnick jusqu'à la Saxe.

Que pouvaient les efforts de ce général expérimenté pour rétablir nos affaires désormais perdues en Bohême? Tout au plus retarder le succès final des ennemis, et seulement se soustraire à une capitulation qui semblait inévitable.

« Plus j'approfondis l'état où M. de Broglie a laissé ici toutes choses, plus je trouve le mal plus grand et les remèdes plus difficiles. Je ne vous parle pas de l'excessive diminution des troupes, vous en ayant suffisamment expliqué les causes, mais de l'état des subsistances (1). »

Il chercha donc à éloigner ses troupes sur la plus grande surface de terrain possible pour les faire vivre. Le 31 octobre, il constatait avec douleur qu'il n'y avait plus de fourrages que pour deux jours. « Sel, riz, eau-de-vie, tout va manquer, surtout le chauffage, tout le bois des environs ayant été brûlé par les deux armées, de sorte que si les troupes étaient obligées de rentrer dans la ville, elles n'y pourraient pas tenir longtemps sans y périr de misère et être bientôt réduites à des extrémités auxquelles les plus courageux sont obligés de céder. »

On le voit, il envisageait froidement sa situation; il prit ses mesures pour ne céder à la fortune qu'après avoir tout tenté. Le 1" novembre, il priait M. de Bretcuil de lui faire passer des fonds.

Déjà, il avait un peu remonté les régiments de cavalerie, les dragons et les hussards, ayant trouvé à acheter des chevaux par le

(1) Lettre à M. de Breleuil, le 28 octobre.

moyen d'avances, auxquelles s'étaient prêtés M. le duc de Ghevreuse en vendant sa vaisselle d'argent, MM. de Fleury, de Surgères, et beaucoup d'officiers. Il continua donc celte remonte, le moyen le plus sûr et le plus prompt pour faire sortir de la ville ce qui s'y trouvait de cavalerie, réunir les brigades, occuper des quartiers jusqu'à Raurzim , en deçà de l'Elbe et au delà le long de l'Iser depuis Brandeis jusqu'à Jung-Buntzlaw, afin d'éloigner les ennemis restés dans les environs de Prague sous les ordres des généraux Festetitz et Forgalz, et les chasseurs, au nombre de 2 à 3,000, que les seigneurs des cercles de Buntzlaw et de Koniggraatz armaient à leurs frais.

De son côté, M.Lobkowitz, détaché de l'armée du grand-duc, avait marché de Passau et s'était établi à Rakonitz avec 15,000 hommes, dont une partie devait s'emparer de notre communication avec la Saxe. Le 14 décembre, il arrive à Neu-Strasitz, sur le grand chemin de Prague, et le lendemain à Unhost,à trois lieues de cette ville, poussant une pointe d'avant-garde sur Schlan. Le même jour, le marécha fait pendre un espion, et un marchand boucher qui avait surfait des soldats au-dessus de la taxe affichée. Le 5, M. de la Fare ramène nos postes à Melnick, excepté 800 hommes laissés à Leilmeritz, sous les ordres de MM. d'Armentières et Reigemorte, ingénieur.

Le 6, le maréchal de Belle-Isle forme un nouveau camp à Lieben, au-dessous de Prague , pour y rassembler toutes les troupes qui en avaient été détachées précédemment. On fait faire, le 8 novembre, un nouveau fourrage par l'infanterie, et, le 10, une expédition à cinq lieues de la ville par toute la cavalerie, les dragons et les hussards sous les ordres du maréchal en personne, sur la nouvelle de la marche du prince Lobkowitz , qui, ayant campé la veille à Horzelilz, harcèle l'arrière-garde de M. de Berchiny. Dès le jour, Prague est de nouveau bloquée, les passages coupés parles corps des généraux Festetitz, Forgatz et Saint-Ignon. Arrive la nouvelle de la prise du château de Teschen, la reddition de M. de Reigemorte, quoique ce fort soit regardé comme imprenable et avec des vivres pour deux mois. Prague ne pouvait plus être sauvée que si M. de Broglie était arrivé à son secours; il venait d'échouer dans son mouvement et l'annonçait au roi en ces termes :

« Sire, le mouvement que je viens de faire en faisant marcher

l'armée au secours de Braunau, sans artillerie, sans canons, sans souliers, sans pain et presque sans fourrages, était presque impraticable, et c'étaient des obstacles plus que suffisants pour l'entreprendre. J'ai fait l'impossible pour y parvenir, et, grâce à Dieu, j'ai réussi; à peine ai-je eu du pain pour revenir dans les cantonnements entre l'Inn et l'Isar, et, si j'avais tardé davantage à y rentrer, toute l'armée serait morte de faim^ sans que j'eusse pu y remédier. »

Le cabinet de Versailles changea d'avis alors; il ne cessait d'imposer à M. de Belle-Isle l'obligation de tenir dans Prague, jusqu'à cette diversion tant attendue, de se faire jour à travers l'ennemi, si les circonstances le lui permettaient, en lui rappelant toutes les précautions pour cette sortie de Prague. L'exécution de cette pensée paraissait bien difficile, il fallait traverser l'Allemagne , au milieu d'habitants hostiles, par un froid excessif, avec des troupes épuisées, alors que des nuées de hussards voltigeaient autour de Prague, devant avertir le prince de Lobkowitz du moindre mouvement : le maréchal entouré d'espions, et atteint d'un rhumatisme qui ne lui permettait pas de monter à cheval, étaient encore des causes aggravantes à cette détermination.

Le 1"'' novembre donc, M. le maréchal de Belle-Isle écrivit à M. le maréchal deBroglie pour le prier de faire passer tous les fonds nécessaires à Prague. Il ajoute qu'il remédiait autant que possible au manque de discipline de l'armée , mais restant toujours dans l'appréhension d'une seconde visite de l'ennemi.

A la même époque, dans un long rapport adressé au ministre, M. de Belle-Isle lui fait part de ses dispositions pour retirer les troupes de la ville de Prague en tout ou en partie par la route d'Egra. Ayant refondu les brigades, afin de les égaliser et en former des sections proportionnées au service et aux manœuvres nécessaires à cette retraite , il ne lui restait plus que 12,635 hommesd'iiifanterie, 2,300 cavaliers montés et 2,600 à pied, avec 600 dragons dont 500 seulement à cheval, plus 350 hussards à cheval et t60 dragons des compagnies franches : effectif réel, 18,585 hommes, dont 15,335 à pied et 3,250 à cheval, non compris environ 3,000 malades, qui mouraient chaque jour dans la proportion de 25 à 30.

C'est seulement le 9 que lui parvient la correspondance ministérielle datée de novembre, avec les duplicataf de celle d'octobre, concernant les intentions du roi sur la retraite de Prague avec

ordre de l'accomplir le plus tôt possible, n'ayant plus désormais à compter sur une diversion en Autriche.

Le maréchal n'abandonnait pas le projet de retraite auquel M, Lobkowitz ne cessait de mettre obstacle, tout en continuant ses fourrages journaliers. Ses sorties étaient destinées à aguerrir nos troupes et surtout à habituer l'ennemi à nous voir en dehors de la ville , sur la route qu'on prendrait quand on voudrait se retirer. Ce fut tout à fait la raison de la sortie du li et des jours suivants. Afin de déjouer tous les soupçons de l'ennemi, M. le chevalier de Belle-Isle quitte Prague avec toute la cavalerie et de l'infanterie sous le prétexte de fourrager, et sur le chemin projeté de la retraite.

Ses inquiétudes augmentaient en restant sans nouvelles, il écrivait à M. Des-Alleurs de lui adresser celles de Versailles; aux maréchaux de Broglie et Maillebois de ne pas l'oublier, par n'importe quelle route à défaut de celle de Leitmeritz, les priant de lui envoyer de l'argent, bien que M. de Breteuil annonçât depuis longtemps, des lettres de change et de forts approvisionnements à Egra. Les ennemis continuent à se renforcer tous les jours sur ces deux routes et les couvrent d'infanterie et cuirassiers, hussards, Rasciens, distribués au loin dans des postes qui sont appelés à rendre une retraite impraticable.

Prague, 12 décembre 1742.

Maréchal de Belle-Isle à M. de Breteuil.

« Je suis en peine de ne point recevoir de vos nouvelles , pas plus de M. de BrogUe : jugez de l'embarras où me laisse cette ignorance. Il fait un temps afl'reux à ne pouvoir faire deux lieues en un jour, il neige et ne gèle pas, ce qui n'arrive jamais en cette saison dans ce pays. Le prince Lobkowitz s'établit et se fortilie journellement avec de nouvelles troupes sur le côté des chemins qui mènent à Egra et en Saxe; cependant, vu l'inconvénient de capituler à la merci d'un ennemi vindicatif, je m'arrange pour tenter la retraite de l'armée entière, dès que j'aurai ce qu'il faut (I). »

(1) Le maréchal avait annoncé que chaque sac de grain entré au magasin serait payé, et ce stimulant en fit apporter mille environ, beaucoup plus (lu'on ne l'espérait.

Le maréchal, n'hésitant donc plus sur le parti à prendre, ne s'occupe que des dernières dispositions de»marche. La cavalerie a ordre de ferrer les chevaux avec des crampons, de se pourvoir de deux fers de rechange par cavalier. Le 13, MM. d'Aubigné et de Villemur, inspecteurs, passent la revue des brigades d'infanterie dans leur nouvelle formation, pour que tous les bataillons soient portés à 700 hommes.

Le ÎA, pour dérober davantage son projeta l'ennemi, M. de Belle- Isle envoie de nouveau son frère, avec toute sa cavalerie, fourrager à quatre lieues de Prague, sur le chemin qu'il projetait de suivre, aGn de continuer à accoutumer les Autrichiens à voir nos troupes sur cette route et leur dérober sa première marche. Ne cherchant qu'à tromper l'ennemi depuis longtemps, il répandait le bruit que les subsistances après lesquelles il courait étaient pour lui donner le temps d'attendre dans Prague le retour de la belle saison. L'ennemi finit par ajouter foi à ces bruits, ne pouvant s'imaginer que des troupes aussi fatiguées, ayant autant soulfert, fussent en état de traverser cette route de Prague à Egra par un froid aussi intense et par un pays dont les habitants leur étaient aussi hostiles. Enfin, le 15, parait l'ordre définitif de sortir de Prague. Le jour même, il avait passé en revue l'infanterie et la cavalerie en état de marcher, leur avait distribué des rations pour douze jours et donné l'ordre de départ sur la roule d'Egra. Puis, malgré ses souffrances, il travaille jusqu'au dernier moment pour précipiter son départ, à la vue d'un ennemi qui se renforçait à chaque instant.

Ce fut le 16 à midi, par la porte de Caristhor, que sortit la cavalerie, laissant le petit ruisseau d'Eisen à sa gauche, une colonne traversant Libotz, l'autre marchant parallèlement.

Les vivres suivirent à deux heures par la porte de Sainte-Marguerite, l'infanterie et l'artillerie à quatre heures, enfin les bagages à six heures du soir, laissant Stern et Libotz à droite, jusqu'après Hostiwitz; au village de Klein-Jentsch, elles se retrouvèrent pour s'arrêter à Gross-Jentsch. La cavalerie et l'infanterie formèrent quatre lignes parallèles à l'Eisen; le parc des vivres, les escortes des vivres et de l'artillerie et Royal-artillerie, une cinquième ligne défendue à sa gauche par une compagnie franche à cheval, des grenadiers couvrant le village et ayant comme avant-garde un régiment de hussards, un régiment de dragons et des grenadiers. L'en-

nemi crut à un fourrage, comme les jours précédents. Dans la nuit du 16 au 17, il gela si fort que la Moldaw, qui traverse la ville, fut prise entièrement et la glace assez forte pour supporter les plus gros chariots; le maréchal de Belle-Isle sortit de Prague, précédé d'une avant-garde à la tête de laquelle il se place avecl'élat-major, emmenant avec lui seize otages, tous les équipages, l'arlillerie et les munitions nécessaires à une pareille entreprise, résolu d'attaquer et de combattre, s'il trouvait obstacle à son passage.

Il confie Prague à M. de Chevert, avec 4,000 malades ou convalescents et 1,800 hommes détachés de tous les régiments. II lui laissait cette mission de hardiesse, de courage et d'abnégation comme au plus capable de s'en acquitter, et Chevert le fit au delà de toute espérance.

(c J'avais fait prendre, écrivait le maréchal, en partant, du pain et du riz pour six jours, et je conduisais avec moi des bœufs pour distribuer la viande journellement. J'en ai donné une livre par jour à chaque soldat pour suppléer au pain; je lui ai fait donner aussi du lard et de l'eau-de-vie. J'avais fait ficeler secrètement du foin, j'en ai fait prendre à toute la cavalerie et aux équipages pour deux jours, et pour quatre jours d'avoine. Après que j'eus joint les • troupes à la pointe du jour par un brouillard et un verglas qui rendaient ma marche extrêmement pénible, je la continuai jusqu'à Tuchlowitz, où je surpris un régiment de cuirassiers qui eût été enlevé sans le brouillard qui facilita sa retraite. On en tua une vingtaine, on fit dix-sept prisonniers et l'on prit vingt-deux chevaux.

« Comme le pays est fort ouvert et qu'il y a douze ou quatorze lieues de plaine à traverser, ayant affaire à un ennemi, qui avait plus de 8,000 chevaux frais et sans bagages, j'avais partagé mon armée en cinq divisions (1), deux avant-gardes et une grosse arrière-garde. Chaque division composée d'une brigade d'infanterie de 2,200 à 2,300 hommes, de 2 brigades de cavalerie d'environ 500 chevaux, d'une brigade d'artillerie de 6 pièces et des équipages des officiers généraux et des troupes de la division.

« Ma première avant-garde était composée alternativement de

(1) M. de Sandricourt commandait la r« division, M. de Clermont-Tonnerre la 2^, M. du Chayla la 3^, le comte de Bavière la 4% et le chevalier de Belle-IsIclaSe.

mes carabiniers ou dragons, de mes hussards et de 18 à 20 compagnies de grenadiers, et la seconde avant-garde, des gardes ordinaires et du campement. Il faut observer que le pays est fait de façon qu'il est impossible de marcher sur plus d'une colonne; il est aisé de comprendre la file que doit tenir tout ce que je viens de détailler, et c'est par cette raison que, mon armée étant partagée en divisions, j'étais toujours en état de faire face en force à la tête, à la queue et le long de la colonne, parce que faisant face à gauche ou à droite, selon le côté où paraîtrait l'ennemi, je me trouvais toujours en bataille, mes armes, mêlées infanterie, cavalerie et canons, couvrant mes équipages que je faisais mettre derrière. Le soir, au départ de Tuchlowitz, les ennemis firent mine d'attaquer mon arrière-garde avec quantité de hussards et de croates, soutenus par 12 escadrons de cuirassiers avec leurs étendards. Mes grenadiers, postés derrière les chariots, firent feu si à propos, ce qui joint à quelques volées de canon a obligé l'ennemi de se retirer en désordre. Ils attaquèrent encore le centre de ma colonne, à la troisième division : le résultat fut le môme. Ils se présentèrent aussi en grand nombre à l'avant-garde , oti ils furent chargés avec plus de vigueur; tout cela ralentit beaucoup la marche, ce qui fait que l'arrière-garde n'arriva qu'après minuit. La terre était couverte de neige, l'armée fit cependant six grandes lieues, ce qui obligea de ne partir le lendemain qu'à midi. »

En effet, le 17 au soir, après avoir traversé Braschkow, Gross- Dobra, Dokes, le maréchal était arrivé à Tuchlowitz.

Ce premier camp fut établi après Tuchlowitz en laissant toujours la rivière à sa gauche. On l'avait traversée avant d'entrer dans cette petite ville, après avoir repoussé à Stein-Zebrowitz l'attaque de cuirassiers qui gardaient le passage et qui se reportèrent sur la droite dans la direction de Rladno,

Le 18, il fut obligé de séjourner pour reposer ses troupes, et de se tenir toujours en observation à cause delà cavalerie qui, pendant la nuit du 17 au 18, se tenait vers Stokow, à portée de l'attaquer dans sa marche, le 19 au matin. Les dispositions furent si bien prises, et l'ordre de marche si bien compris que tout se passa en quelques escarmouches et volées de canon.

11 marche par Wastrow, Rinholec, Buda, en laissant à droite Slockow et Neu-Strasitz. En même temps il relève le moral de ses

troupes par cette proclamation : « Le roi (1), n'ayant plus à cœur que le salut de cette armée, a mis en mouvement une grande partie de ses forces pour la dégager de la fâcheuse position d^ns laquelle elle se trouvait dans Prague. Les circonstances ayant exigé que les forces soient employées sur le Danube, et la rigueur de la saison pouvant apporter des obstacles à une jonction désirée et nécessaire, le maréchal, se conformant aux ordres du roi, a cru devoir prévenir les extrémités fâcheuses auxquelles cette armée aurait pu être réduite par la disette en prenant le parti de la conduire, d'un lieu où elle ne pouvait bientôt plus résister pour l'établir dans des quartiers tranquilles et plus à portée du royaume. Le maréchal a pris toutes les précautions pour tromper l'ennemi, il a pourvu à toutes les subsistances nécessaires pour une marche qu'il sent devoir être pénible. L'on doit s'attendre à être attaqué , harcelé par Tennemi de toutes parts pendant huit jours; mais si cette armée n'est pas nombreuse, elle est aguerrie et si supérieure par le grand nombre d'officiers dont elle est composée qu'il n'y a aucun doute de vaincre. Les troupes connaissent depuis longtemps leur chef, elles savent avec quelle ardeur il s'est toujours employé pour elle, il ne doute donc pas qu'elles concourront à ses vues et aux ordres du roi, pour le salut de l'armée. »

L'armée quitta Tuchlowitz à minuit, à la fin du troisième jour de marche; on avait campé pour la seconde fois, et le deuxième camp formait un angle saillant, vers Kroschaw, dont les côtés étaient occupés par l'infanterie et la cavalerie; les hussards, en arrière, protégés par des avant-postes, les dragons et des postes restent en arrière deLisan pour couvrir le quartier général. Avant d'arriver à Lisan sur la droite, des bandes de hussards, suivant le cours de la Rakonitz, se présentèrent pour attaquer l'arrière-garde pendant que les cuirassiers, acharnés à la poursuite, se portèrent sur l'armée à la hauteur Kolesowic, après avoir traversé Kroschaw et Herndorf.

L'ennemi, convaincu que l'armée allait prendre sur la gauche pour passer la Beraum, fit rompre les ponts de Rakonitz et y plaça de l'infanterie.

On arriva la nuit à Jechnitz; toute l'armée crut y camper, mais

(1) Ordre du 17 au 18 décembre, donné à Tuchlowitz.

le maréchal la poussa jusqu'à Slebenz, laissant une brigade d'infanterie en arrière de Jechnitz. Le troisième camp (20 décembre) entourait Stebenz d'une sorte de pentagone dont trois côtés gardés par l'infanterie, le quatrième par la cavalerie, le cinquième par les hussards avec des grand'gardes sur chacune des faces.

Le matin du 21, comme l'on était au bivouac, on alluma de grands feux pour faire croire que toute l'armée réunie passerait la Slrela, prendrait la chaussée de Pilsen, la grande route de Pilsen à Egra. L'ennemi fît donc filer le lendemain sur cette gauche des troupes destinées à nous attaquer; le maréchal, cette fois comme les autres, les trompa dans leurs prévisions.

« C'est là, dit-il, que l'on commença à entrer dans les montagnes et les défilés, je changeai ma disposition qui ralentissait trop mes mouvements. Je fis séjourner toute l'infanterie, l'artillerie et les équipages et fis prendre les devants, par un chemin différent, à toute ma cavalerie, que j'envoyai droit à Egra, ne réservant avec moi qu'une partie des carabiniers, tous les dragons et hussards. Je remis l'armée en marche à une heure après minuil, au lever de la lune , mon infanterie entremêlée par divisions avec les canons et les équipages; toujours une grosse arrière-garde. »

En parlant de Stebenz, l'armée suivit la route de Rarlsbad jusqu'à Lubenz, où elle la quitta pour prendre les défilés effroyables de de Luditz, traversant Chiesch et suivant le torrent de la Strela.

L'ennemi fut encore plus trompé par cette direction que par les précédentes , ne croyant pas les passages praticables par cette sorte de route, et pensant que les deux grandes routes de Karlsbadet de Pilsen, pouvaient seules être suivies par les Français, qui, à leur départ de Stebenz, avaient pris le chemin de Lubenz. M. de Lobkowitz envoya alors détruire le pont de Rarlsbad, comptant sur la défaite totale de cette armée, qu'il avait suivie avec tous ses grenadiers, 4 régiments de cuirassiers et 2 régiments d'infanterie, et, pour atteindre plus sûrement son but, il faisait précéder cette petite armée par son infanterie, le long de l'Eger et du Beraum ; mais, à partir de Luditz, il n'envoya plus que ses hussards.

A la cinquième marche, la cavalerie prit une autre route, celle de Chiesch, Petschau, en suivant à travers bois et marécages, Pasnau, Gessing, Goslau, Miroliiz, Bohm-Rilmes. Comme dans le défilé

entre Johannes et Ludilz les bagages avaient souffert, il fut décidé que l'artillerie prendrait par KoUeschan, Kobyla jusqu'à Teusing, en traversant des marais que la gelée avait rendus praticables.

Le i3, sixième marche, l'artillerie rejoint l'infanterie à Teusing; la cavalerie, sous les ordres de M. de Sandricourt, était à Lauterbach.

« Jusque-là l'armée avait presque toujours campé en front de bandière; mais ayant déjà mis trois ou quatre lieues de grands défilés derrière moi, je fis cantonner les troupes dans les faubourgs de Luditz, J'y restai jusqu'au lendemain à midi, et comme le brouillard de la nuit n'avait fait qu'une glace sur laquelle mon artillerie n'eût jamais pu monter une très haute et très roide montagne, je la fis tourner par des marais glacés et j'arrivai à onze heures du soir à Teusing, où je restai encore le lendemain jusqu'à midi, pour laisser le temps aux troupes de faire leur soupe, de bien manger et de dormir. »

Le 24, l'armée, moins la cavalerie, qui prit par Petschau, passe par Frohnau, Ebmet et Goddorf.

« J'ai omis (1) de dire qu'à mesure que j'ai fait faire les distributions, j'ai fait brûler les voitures qui n'eussent jamais pu passer et m'embarrassaient beaucoup. Par la même raison, je fis brûler également les caissons portant les cartouches de l'infanterie, infiniment trops lourds. Je fis mettre les cartouches sur des chariots de paysans conduits par des gens du pays, au moyen de quoi tout a passé légèrement et est arrivé sans accident.

« Le 25, je mis l'armée en marche à minuit et arrivai à la pointe du jour à l'entrée de la forêt qui couvre la haute montagne de Kœnigswart, d'où l'on descend par un chemin de précipice qui eût été impraticable sans la neige qui en adoucissait l'escarpement. Je plaçai à la droite et à la gauche de l'entrée du défilé les deux brigades de Piémont et d'Auvergne pour faire l'arrière-garde de tout. ».

Le 26, huitième marche, à la suite de laquelle les troupes prirent les cantonnements suivants : le quartier général avec une compagnie de grenadiers, à Unter-Sandau; la brigade du Roi et les gardes, à Ober-Sandau; les dragons à Conradsgriin ; à Konigswart, les brigades de Navarre, la Marine, Piémont et Auvergne; au

(1) Rapport du maréchal.

château de Konigswart, les cavaliers et les équipages; les hussards à Marksgriin , et à Maiersgriia 2 compagnies de grenadiers et 3 compagnies de carabiniers.

Enfin, le 27, M. de Belle-Isle arrive à Egra, ayant fait -40 lieues en dix jours de marche, y compris les séjours, ou plutôt en dix nuits, avec une armée fatiguée ; il échappait à des ennemis bien montés, par des chemins impraticables, sans autre perte que quelques équipages, et ayant, selon son expression, la nature en plus à combattre.

Il cantonne immédiatement ses troupes (1) et fait partir le chevalier de Belle-Isle pour rendre compte au roi de son arrivée et demander des ordres sur la destination de son armée; puis il écrivait au ministre : «11 est mort quantité de soldats de froid dans les neiges, la moitié de l'armée est malade; mais il serait difficile qu'il en fût autrement par ce froid excessif et la nécessité oii j'ai été de marcher autant de nuit que de jour. y>

«En partant de Prague, dit encore M. de Belle-Isle, j'avais laissé le commandement de la place à M. de Ghevert, officier de distinction, avec une garnison de 4,000 hommes, composée de tous les convalescents malingres et infirmes et d'un nombre de cavaliers à pied hors d'état de soutenir les fatigues de la marche. Cette garnison était nécessaire pour la sûreté des malades ou blessés restés dans les hôpitaux et pour tromper le prince de Lobkowitz sur la force des troupes sorties de Prague. Enfin, par précaution et pour faciliter la capitulation, j'ai emmené avec moi vingt personnages des plus notables pour me servir d'otages. »

Le jour où le maréchal arrivait à Egra, M. de Ghevert ratifiait un traité honorable, sur lequel M. de Mauriac, lieutenant-colonel du régiment d'Ouroy, s'était entendu avec le prince Lobkowitz.

Le traité portait que la garnison sortirait libre et avec les honneurs de la guerre, le 2 janvier 1743, pour être conduite aux frais de la reine de Hongrie jusqu'à Egra, et que l'évacuation de la ci-

(1) Infanterie : brigade du Roi, à Waldsassen ; Navarre et Piémont, à Treuiiitz, Ober et Unler Schon, Matzelbach et Dornbach ; Auvergne, à Pograth et Gebag ; la Marine, dans les faubourgs d'Egra. Cavalerie : Colonel-général, àUnter et Ober Lohnia; Royal, à Trebendorf et Hollas; Mestre-de-camp, à Zellendorf; le RoiàReisig; Royal-Allemand, à Kammersdorf; la Reine, à Lelienslein ; les carabiniers, à Ober et Unter Pilmersreut; Orléans, à Langenbrud; les dragons, à Mulilbach, Ober et Unler Kuhnreulh; les hussards et compagnies franches, à Milterteich.

tadelle ou du nouveau château de Wischerad aurait lieu le 28. M, de Chevert conduisit les négociations avec tant d'habileté, de délicatesse et d'honneur, que le prince Lobkowitz lui offrit en présent deux pièces de canon aux armes de Bavière, prises pendant le siège, avec une lettre de sa main lui exprimant toute son estime. La capitulation accordée, il rejoignit M. de Belle-Isle à Egra (1), avec son convoi d'invalides, parmi lesquels était Vauvenargues, qui depuis ne fît que languir et mourut à trente-deux ans (2) .

(1) Route tenue par la garnison de Prague, le 1 5janvier : Horselitz, Béraiin (séjour), Zébrack, Mauth, Rokilzen, Pilsen (séjour), Ulic, Mies, Tchernoschin, Plan (séjour), Sandau, Egra.

(2) Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, né à Aix, le 6 août 171 5. Par sa faible constilulion, l'emploi de ses premières années sembla l'éloigner des études littéraires. En 1734, à 18 ans, appelé au service par sa naissance et les vœux de ses parents, les goûts de la jeunesse, les dissipations de l'état militaire, lui firent bientôt oublier le peu qu'il avait appris au collège. Cette même année, il fait la campagne d'Italie comme sous-lieutenant au régiment du Roi-infanterie; celle de 1741 le conduit en Allemagne, puis en Bohême et, à la fin de 1742, à la retraite de Prague. Capitaine, il rentre en France dans les jjremiers jours de 1743, avec sa santé détruite, et commence sa correspondance avec Voltaire, alors dans tout l'éclat de sa renommée.

H se détermine à quitter le service, en l'exposant à son colonel, M. de Biroii, qui essaye de l'en dissuader. 11 donne sa démission en 1744 avec l'espérance d'entrer dans la ca'MÙère diplomatique. A peine rentré dans sa famille, il est atteint d'une petite vérole de l'espèce la plus maligne, qui défigure ses traits et le laisse dans un état d'inllrmités sans remède. C'est alors que, conservant cette même philosophie qui l'avait dirigé toute sa vie, il ne trouva plus de consolation que dans l'étude et l'amour des lettres.

En 1746, parurent son Introduction à la connaissance de l'esjprit humain, ses 7J<^/7exioHs sur divers sujets, sur quelques poètes, les orateurs et les caractères, méditations, letlres, Maximes, dialogues, etc. Voltaire, dans l'éloge funèbre des officiers morts dans la guerre de 1742, dit, en juin 1748 : 'i Je l'ai toujours vu le plus infortuné des hommes et le plus tranquille. Par quel prodige avais-tu à l'âge de 25 ans la vraie philosophie et la vraie éloquence.' »

Au moment de mourir, Vauvenargues avait souvent été pressé de recevoir le curé : il s'y refusait; cependant leprêtrc, pieux, théologien éclairé, devait êtredestiné à influencer l'esprit du philosophe. Malgré cette opposition, il est difficile de regarder comme un incrédule celui qui a écrit dans l'esprit de la religion sa méditation sur la foi, la prière à la trinité, rimilationde Pascal. Il n'existe pas de portrait de Vauvenargues, nes'étant jamais laissé peindre. Enlevé à la fleur de l'ûgc, Vauvenargues n'a pas joui de sa gloire. Après avoir langui plusieurs années dans unélat de souffrance sans remède, qu'il supportait sans se plaindre, il mourut le 28 mai 1747. Celte sérénité d'<lme qu'il montra jusqu'à ses derniers moments, il ne la dul qu'à sa fermeté de caractère. Bien ([ue n'étant pas soutenu par les dogmes 'chrétiens, il avait l'intime conviction d'un Uieu. ■< Oh, mon Dieu! s'écriait-il avant d'expirer, je

Ainsi finit le glorieux siège de Prague, soutenu avec tant de bravoure. Les combats sanglants suffirent pour exciter l'ardeur naturelle des Français, animés encore par la pensée d'échapper à la honte de se rendre prisonniers de guerre. Le prince Lobkowitz fut le premier trompé sur la possibilité d'une retraite dans une saison si rigoureuse, sans provisions; par les abords d'une place si bien gardée et dont les villages, à quatre lieues à l'entour, restaient complètement dévastés. Les glaces charriées par la Moldaw l'ayant forcé de replier ses ponts, il eut le tort de placer toute sa confiance dans ses hussards chargés d'observer les mouvements de Prague. Toutes les difficultés prévues n'effrayèrent pas le maréchal de Belle- Isle.

« Il serait difficile d'imaginer un plus affreux spectacle que <( celui de cette route où avait passé cette armée française. On y a voyait en plusieurs endroits des pelotons entiers tant soldats qu'of- « ficiers, morts de froid. »

Le maréchal, tout perclus d'infirmités, tantôt en voiture, en traîneau, se montre partout, indiquant lui-même les routes, les sentiers, infatigable, se faisant porter quand il ne pouvait monter à cheval, et, malgré ses pertes, conservant la satisfaction et l'amourpropre d'emmener avec lui tous les canons portant les armes de son souverain. Aussi, en France, sa retraite fut-elle célébrée avec enthousiasme, un peu trop peut-être, et c'est ce que ne manqua pas de faire remarquer Frédéric (1).

(( Dans tout autre pays, une retraite comme celle-là aurait causé une consternation générale ; en France, où les petites choses se traitent avec dignité et les grandes légèrement, on ne fit qu'en rire, et Belle-Isle fut chansonné. En pareille occasion, on aurait jeûné à Londres, exposé le sacrement à Rome, coupé des têtes à Vienne : il valait mieux se consoler par une épigramme. » M. de Belle-Isle était celui qui pouvait être le plus satisfait du résultat, et il le dit suivant son habitude : « J'ai séjourné jusqu'au 3 janvier pour laisser reposer les troupes d'où je les ai conduites dans le Palatinat, toute

« crois ne l'avoir jamais offensé. » L'imagination n'est pas le caractère dominant de son stvle, elle s'y montre cependant. Son esprit était sérieux ; mais son àme était jeune. Il a laissé une oraison funèbre de son camarade le lieutenant de Seytres, mort à la suite de la retraite de Bohême.

(1) Histoire de mon temps, t. II.

l'infanterie le long de la Naab, communiquant par ma droite aux quartiers de M. de Broglie, en deçà et à la rive gauche du Danube. Dans cette position, j'attends des ordres sur ma destination. Il paraîtra incroyable à la postérité qu'une armée comme celle-ci, avec de l'artillerie, ait fait cette retraite par la saison de l'année la plus rude et les jours les plus courts, à travers un pays ennemi, armé et soutenu par une armée de 20,000 hommes, sans néanmoins avoir été entamée et n'ayant perdu que ce qui n'a pu suivre. D'après les étals, je vois que ma perte est d'environ 800 hommes et une quinzaine d'officiers laissés en arrière attaqués de maladies et dans l'impossibilité de suivre. »

Et le dernier jour de l'année, il adressa au roi copie du traité signé par M. de Chevert avec le prince Lobkowitz, et lui demanda son approbation à ce que les troupes de Prague, au lieu de se rendre à Egra, suivissent la route de Mies à Amberg, où toute l'armée serait réunie. La Bohême était détinitivement perdue.

Cette armée venait d'avoir ses cadres, épuisés, remplis par les milices arrivant en Bohême. Les rigueurs de l'hiver, se joignant aux misères de cette guerre désastreuse, amenèrent une grande démoralisation; cependant les actes d'héroïsme ne manquèrent pas à cette époque malheureuse, et l'on ne pourrait citer tous ceux qui se dévouèrent au salut de tous.

Sans parler de Chevert, le héros plébéien dont le nom manque à la liste des maréchaux, cette retraite sauva à la France les cadres d'une armée avec tous ses drapeaux et lui épargna la honte d'une capitulation inévitable. Avec peu de jugement, des écrivains ont comparé cette retraite à celle immortalisée par Xénophon , n'établissant pas cette différence que nos 10,000 eurent des ennemis à combattre plus redoutables que les soldats d'Arlaxercès, qu'enfin dans cette partie la plus septentrionale de la Perse aucun ne périt de froid; puis il convient d'ajouter que les Grecs étaient à tout moment prêts à se révolter, tandis que les Français, malgré leurs soufrances, témoignèrent toujours une soumission, une discipline, une patience à toute épreuve.

A son arrivée à Egra, le maréchal de Belle-Isle ne trouva pas d'ordres sur la destination de son armée; mais considérant que, dans l'état où elle était réduite et par ses pertes et par le découragement qui y régnait, il ne fallait pas compter qu'elle pût rendre aucun

service pendant la campagne suivante, prévoyant d'ailleurs l'impossibilité oùil serait de se rassembler, faute de voitures et de subsistances, si M. Lobkowitz, qu'on assurait avoir porté un corps sur Plan, venait à déboucher dans le haut Palatinat, il résolut de gagner Amberg. C'était autant pour subsister plus facilement que pour se mettre à portée de l'armée de Bavière et de la route à prendre pour ramener les troupes en France. Le ministre semblait prévenir ses intentions; car il lui indiquait, à la date du 2 janvier, de se disposera ramener l'armée dans le royaume par la route d'Amberg, en observant seulement de laisser à Egra les 7 B. d'infanterie allemande qui faisaient partie de son armée, pour former pendant l'hiver la garnison de cette place.

Dès le 3, les troupes se mirent en marche pour prendre des cantonnements, que le maréchal indique dans la lettre précédemment citée, sur la Naab et dans les environs d'Amberg. Il se rendit dans cette ville le 6. Le même jour, la plus grande partie des troupes arriva dans ses cantonnements ; les dragons n'y arrivèrent que le 8, laissant à Egra 800 malades et des officiers, si maltraités par le grand froid qu'on fut obligé d'en amputer. La garnison de la place resta composée de 3 B. de milices, de la compagnie franche de Godernau, Royal-Suédois, Royal-Bavière, sous les ordres deM.d'Hérouville, lieutenant général détaché de l'armée de Bavière.

Amberg devenait un point important, bien qu'occupé seulement par 4 B. de milices et un nombre prodigieux de malades. Le haut Palatinat abandonné , il appartenait à M. de Broglie de se mettre en mesure de soutenir la Naab, Amberg et Egra, en y destinant 20 B, et 4 régiments de dragons. C'était d'autant plus imprudent d'étendre ainsi son armée à la rive gauche du Danube, devant être bienlôt privé de 6 B. et 12 E. qu'il avait ordre de renvoyer en France. Malgré ses vives réclamations , il se détermine à faire passer à la rive gauche du Danube les brigades de Champagne et de Normandie qui occupent Donastauf, Regenstauf et dans la basse Naab jusqu'à Burglengenfeld en communication avec Amberg.

Les troupes du maréchal de Belle-Isle en marche par le cercle de Franconie, Hermanshofen, Hersbruck, Nurenberg, traversent le Neckar sur le pont d'Heilbron, les glaces n'ayant pas permis de le passer à Wimpfen, et le Rhin à Spire. Elles furent partagées en sept divisions, dont la première partit le 20 des environs

d'Amberg; le maréchal gagna Versailles, le 29, par Francfort, laissant à M. d'Aubigné le commandement des troupes et le soin d'acheminer les différentes divisions vers leur destination.

Le 25 , M. le prince Lobkowitz commençait à déboucher des gorges de la Bohême par Tirschenreuth, WaldhausenetWaldmunchen, n'ayant d'autre objet que de prendre ses quartiers dans le haut Palatinat; elles arrivaient en effet sur la Naab à mesure que nous les quittions, mais sans nous inquiéter; ce ne fut qu'à l'arrière-garde de la division la Fare, à Weiden, qu'il y eut quelques coups de fusil.

La dernière se mit en marche d'Amberg le 4 février. Le régiment d'Alsace, jusqu'alors resté sur la Naab pour protéger la retraite de ces différentes divisions, rentre dans Amberg. La place restait alors défendue par ce régiment, 4 B. de milices: faible effectif! Mais il n'était pas probable que les ennemis, dans une saison aussi rigoureuse, pensassent à l'assiéger, bien que sa communication avec l'armée du Danube fût coupée ou du moins fort inquiétée, celle d'Egra l'étant déjà par la position que venaient de prendre autour de cette place et sur la haute Naab les troupes de M. le prince Lobkowitz, qui s'établissaient successivement à Waldsassen, Neustadt, Weiden, Nabburg et Schwandorf.

Les troupes de l'armée de Bohême rentrant successivement en France, c'est maintenant à M. le maréchal de Broglie et à la Bavière qu'appartient la suite des mouvements qui se firent pendant le reste de l'hiver.

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