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CHAPITRE VI

DEPUIS LA CAPITULATION DE LINZ JUSQU'AU DÉPART DE MORAVIE DES PRUSSIENS

(1" janvier à mai 1742).

Janvier 1742. — 'i. Le grand-duc prend des cantonnements dans le cercle de Be« chin. — 3. M. de Polastron s'empare de Deutschbrod. — Le prince de Lobkowilz se retire sur Iglau. — M. de Neuperg retourne à Vienne. — Le prince Charles de Lori'aine prend le commandement de l'armée. — 6. Les troupes françaises dans leurs quartiers d'hiver. — 10. M. de Torrlng marchant sur deux colonnes pour la Bavière. — Linz bloquée à la rive droite du Danube par M. de Kewenhuller, et à la rive gauche par des détachements de troupes légères. — 11. Prise de Scharding ; M. de Bernklau s'y installe. — 12 . Le château de Wittenberg occupé, — Les Bavarois abandonnent Wilshofen, dont s'empare Mentzel. — Détachements envoyés par M. de Ségur pour s'emparer de Gallneukirchen, forcés de rentrer dans Linz. — Le grand-duc arrive à l'armée. — 19. Le roi de Prusse à Dresde, obtient du roi de Pologne le commandement sur les Saxons. — 21. Arrivée du roi de Prusse à Prague. — Départ des Saxons pour la Moravie. — 22. Le roi de Prusse de Prague suit les Saxons. — 23. Les ennemis attaquent Linz. — 24. Capitulation de Linz. — Les troupes françaises se retirent à Donauworlh. — Les Bavarois en Bavière. — M. d'Estrées quitte le blocus d'Egra, y laisse M. de Molac. — Glatz occupée par des troupes prussiennes, qui font le siège du château. — 25. Le roi de Bohème élu roi des Romains, à Francfort, sous le nom de Charles VII. — Le grand-duc quitte l'armée autrichienne, retourne à Vienne. — 26. Le roi de Prusse se rend à Landskron avec M. Schmettau, y joint M. de Schwerin. — 27. M. d'Estrées arrive avec sa cavalerie à Horazdowitz et Schuttenhofen, cercle de Pilsen. — 28. Prise de Passau et de Braunau par les Autrichiens. — M. de Bernklau passe l'Isar. — 30. Mentzel s'avance vers Munich avec ses troupes légères. — 31. M. de Bernklau investit Straubing. — M. de Kewenhuller cantonne son armée sur la rivière d'Inn.

Février \" au 10. M. de Torring rassemble ses troupes à Neustadt; passe le Danube le 14. — 5. Mouvement de M. de Polastron pour la Moravie, conjointement avec les Saxons et les Prussiens. — Les Prussiens et les Saxons restent en Moravie. — 9. Les Saxons occupent les villages de Saar, Wessely et Bochdalow; les Prussiens arrivent à Gross-Meseritsch. — Le roi à Bochdalow. — 13. Mentzel s'empare de Munich ; M. de Kewenhuller y fait entrer des troupes réglées. — 14. M. de Broglie se porte sur Iglau en même temps que les Prussiens et les Saxons. — Le prince de Lobkowitz évacue Iglau, se retire à Neuhaus. — 16. M. de Broglie se replie. — 17. Les troupes françaises se mettent en marche pour retourner à Prague. — 18. M. de Polastron à Prague avec les troupes fran-

çaises et saxonnes. — 20. A Boraw. — 21. A Choctibroz. — 22. A Czaslaw. — 28. A Prague; ses troupes entrent dans des quartiers d'hiver. — 29. Le roi de Prusse fait passer ses troupes et les Saxons dans des quartiers d'hiver en Moravie.

Mars 2. Cavalerie et dragons, dans le cercle de Pilsen, joints par les régiments de Luxembourg et de Beauce. — 7. M. de Clermont-Tonnerre approvisionne Frauenberg. — L'armée prussienne quitte Wischau. — 10. M. de Clermont fait rentrer ses troupes dans leurs quartiers. — 14. Départ d'un train d'artillerie pour le siège d'Egra. — 21. M. le maréchal de Torring se retire vers IngolstadI. — 22. L'ennemi assiège Straubing. — 23. M. de Torring fait entrer son infanterie dans Ingolstadt, marche pour chasser les ennemis du haut Danube. — 2i. M. de Leuville arrive à Unter-Sandau. — 24. M. de Torring à Kemertshofen. — 28. S'avance sur Donauworth. — 3i. Jonction avec le duc d'Harcourt.

Avril 2. Tentative infructueuse sur le château de Frauenberg. — Le prince Charles à Znaym ; le reste de ses troupes sur la haute Moldau, aux ordres du prince de Lobkowitz. — Renforts pour le siège d'Egra. — 3. Mort de M. de Leuville. — M. de Saxe chargé de la conduite du siège. — 4 au 5. Tranchée ouverte devant Egra. — M. de Torring marche à Kelheim; arrive à Buxsheim, y est joint par M. d'Harcourt. — 6. Le roi de Prusse fait partir les Saxons pour la Bohème. — 6 au 7. M. de Willemur, commandant à Ingolstadt, force l'ennemi à abandonner VVohlburg, et à passer le Danube en coupant le pont. — 7. M. de Torring campe sous Ingolstadt. — 8. M, de Broglie fait revenir sa cavalerie dans ses premiers cantonnements à Pisecko — 7 et 9. Les Palatins partent d'Ingolstadt et de Neuburg pour joindre M. de Torring. —9. M. de Torring se porte sur Kelheim. — 10. Marche au secours de Straubing. — Départ de M. de Ségur avec ses cinq derniers bataillons pour retourner en France. — M. de Bernklau fait soutenir Kelheim. — 11. Levée du siège de Straubing. — 13. M. de Torring arrive à Riedenburg. — Les ennemis évacuent Kelheim. — Les Autrichiens se retirent à Platling, après avoir brûlé les ponts du Danube et de l'Altmùhl. — 16. M. de Torring à Donaustauf au-dessus de Ratisbonne. — 18. S'empare de Deggendorf, abandonné par les Autrichiens. — 19. Capitulation d'Egra.

A peine enfermé dans Linz, M. de Ségur, pour informer de sa situation M. de Broglie, détache vers Piseck M. de Boissonnade, capitaine au régiment Royal- Vaisseaux, et le ciiarge d'un rapport verbal au maréchal, ne voulant pas lui confier un document écrit qui pouvait tomber entre les mains de l'ennemi, dont les détachements parcouraient en maîtres le pays entre l'armée du Danube et celle de Bohême. M. de Boissonnade arrive à Piseck vers le 5 janvier. A ce moment les armées en présence sur la Moldaw se séparaient dans leurs cantonnements; le grand-duc, ayant échoué dans son entreprise sur Piseck, craignant de se voir couper la route de Moravie, repasse promptement la Moldaw, le 4., et

charge M, de Neuperg du commandement de l'armée, dont la droite était cantonnée du côté de Deutschbrod et Chrudim, l'aile gauche à Budweis et Freystadt, et le centre dans le cercle de Bechin, presque au confluent de la Luschnitz et de la Wotawa. Ainsi dégagé, M. de Broglie, saisissant l'occasion de donner un peu de repos à ses troupes que décimaient le froid et les maladies, lève immédiatement le bivouac de Piseck, et répand ses régiments dans des quartiers en arrière de la Wotawa.

Ses ordres s'exécutent (1) : le 6, l'infanterie s'établit en première ligne sur les bords mêmes de la rivière, depuis Wrasch jusqu'à Przestiowitz, la cavalerie jusqu'à Pilsen, les Bavarois à Strakonitz à la gauche de notre infanterie. Par suite de l'arrivée récente des régiments venus de Prague, l'effectif était de 22 B. et 52 E, et le chiffre des combattants s'élevait déjà à plus de 11,500 hommes. Les Bavarois n'avaient que 4 ou 5,000 hommes à mettre en ligne. Pendant ce temps, à l'aile gauche, M. de Polastron quittait Habern et paraissait devant Deutschbrod qu'il n'eut pas de peine à enlever. Après un court engagement l'ennemi se retira, en nous laissant un immense magasin sur la prise duquel on avait fondé de grandes espérances pour faire vivre l'armée dans ce pays pauvre

(1) État-major : MM. de Broglie, d'Aubigiié, de Mirepoix, do Boufflers, de Leuville, de la Gervaisais, de Ximenès, de la Farre.

Cantonnements : la Marine, 4 B., la Reine, 2, Alsace, 3, à Piseck. — Piémont, 2B., à Stekna; 1, à Kestran ; 1, à Staniek. — Penthièvre, 2 B., à Sadari, Dubel, Ratib.»r et Neuhof. — Rochechouart, 1, à Preslowitz et Wittkow. — Anjou, 2, à Nepodwitz, Wondrichow et Dobesitz. — Beauce, 1, à Boresciinitz et Stiwitz. — Rosny, l.àTopeles et Streichow. — Berry, 1, à Krestowitz et Mladolitz. — Luxembourg, 1 , à Swatonitz et Wraz.

Colonel-général, .3 E., à Donianitz, Galonitz, Radomishl. — Gramont, 3, à Wosseck et Petrowitz. — Egmont, 3, à Gross-Klein et Kojilz. — Mestre-de-camp, 3, à Sedlitz. — Clermont, 3, à Luzan, Mitlichitz et Czckanitz. — Vogué, 2, à Cbrastowitz et Las. — Le Roi, 3, à Chlaponilz, Drowbl, Château. — Fiennes, 2, à Prolick et à Semnitz. — Levis, 2,àDruss etWelnitze. — Brissac, 2, à Rowna et Rohesne. — Royal-Allemand, 3, à Borschitz, Jaradilzeet Lom. —Pons, 2, à Strakowitz et Radowitz. — Sabran, 3, à Muschelitz, Dol et Skworlitz. — Orléans, 3, à Przedolilz, Kressitz et Nowawes. — Asfeld, 2, à Podoly et Sobesilz. — Chabrillan, 3, à Holnschitz et Koschly. — Brigade des carabiniers, 10, à Pilsen, Plzenes, Straklau, Borek, Kasciowitz, Schnelburg, Blaltna. Rég. deRattsky au château deDrohwle; les régiments de Beauce, Rosny et Luxembourg à Prague, et l'artillerie à Crikowa.

et déjà dévasté; puis la gauche de l'armée alliée retombe dans son inaction et s'établit le long des frontières de la Moravie. Lorsque la nouvelle foudroyante de la retraite sur Linz de M. de Ségur et M. de Minutzi lui parvint, l'électeur était à Munich; aussitôt il donne ordre aux troupes à portée de Braunau d'entrer dans cette place, renforce la garnison de Scharding, presse la marche des milices bavaroises sur la rivière d'Inn et ordonne de mettre immédiatement en état de défense la place d'Ingolstadt, la clef de la Bavière, seul passage sur le Danube oii l'on pût établir en toute sécurité les magasins de l'armée et retrouver un point d'appui pour couvrir l'arrivée des renforts envoyés de France.

Il écrit au roi de Prusse alors à Berlin pour lui demander de le dégager par une sortie vigoureuse sur la Moravie (J), et supplie M. de Broglie de passer lui-même dans la haute Autriche avec un détachement considérable, d'envoyer M. d'Estrées sur l'Inn avec les 3 régiments de cavalerie qu'il avait près d'Egra, ou de rappeler tout au moins sur la Moldaw et d'envoyer sur l'Inn les 4 régiments bavarois à M. de Piosasque. A sa lettre datée du 3, le maréchal répondit, le 7, qu'il ne saurait, en présence de l'inaction des Saxons et des Prussiens, ni quitter Piseck, où les Autrichiens pouvaient revenir en force d'un moment à l'autre, ni abandonner le blocus de la ville d'Egra qui assurait les derrières de l'armée. Il détachait M. de Torring avec toutes les troupes bavaroises (infanterie et cavalerie) alors sur la Moldaw, pour les diriger sur Passau.

Le maréchal de Torring, parti de Strakowitz le 10 janvier, se forme à Winterberg en deux colonnes pour vivre plus facilement, envoie la seconde, commandée par M. de Raymond, surStraubing par Furthet Cliam, va lui-même sur Passau avec son infanterie et marche avec une telle lenteur qu'il n'y parvient que le 16. Cependant M. de Rewenhuller mettait le temps à profit, arrivait le 31 décembre au soir sous les murs de Linz et faisait sommer M. de Ségur. Il lui fut répondu qu'on l'attendait de pied ferme; le lendemain,

(1) C'est dans les montagnes de la Moravie et de la Bohônie que naissent les trois grands fleuves de l'Allemagne du Nord, la Vistule, l'Oder et l'Elbe. Les deux premiers sont des ruisseaux quand ils sortent de la Silésie autrichienne ; l'Elbe, au contraire, qui prend sa source sur le versant méridional du Kiesengebirge, réunit ses affluents €t se grossit en un véritable fleuve avant de sortir de l'Autriche pour entrer en pays saxon.

nouvelle sommation avec menace d'attaque dans la journée. On congédia le tambour, chargé de répondre au général autrichien « que, s'il envoyait un troisième parlementaire, on le ferait pendre, mais que lui M. de KewenhuUer serait le bienvenu, qu'on l'attendait avec impatience, que les barrières de la ville lui seraient ouvertes, mais que la garnison, distribuée dans chaque maison, ferait le coup de fusil , et que, tant qu'il y aurait une pierre sur l'autre, on ne se rendrait point »

M. de KewenhuUer attaque aussitôt les faubourgs avec le régiment de dragons du Prince-Eugène, qui fut très maltraité. Le combat recommença; au bout de trois quarts d'heure, cette attaque est repoussée, tandis qu'un détachement de grenadiers et de hussards, qui s'avançait à la tête du pont situé à la rive gauche du Danube, est arrêté par une fusillade de nos avant-postes. M. de KewenhuUer, après cet insuccès, se contenta de maintenir le blocus, et la place resta investie sur la rive droite par le gros de l'armée, qui protégeait l'arrivée successive de l'artillerie de siège tirée del'arsefial de Vienne, et sur la rive gauche par des détachements de troupes légères récemment renforcés par trois régiments de cavalerie venus des bords de la Moldaw.

La place de Linz n'était pas défendable; après la conquête de la haute Autriche, l'électeur de Bavière avait fait exécuter quelques travaux de défense, mais le temps manquait et la place était tout au plus à l'abri d'une insulte, d'ailleurs mal approvisionnée de munitions; fourrages en très petite quantité; les vivres également devaient manquer au bout de peu de temps, si les ennemis parvenaient à. couper les communications avec la Bavière par le Danube. En revanche, avec l'excellent moral de l'armée franco- bavaroise acculée sous ses murs etmalgréles tristes conditionsdans lesquelles il se trouvait, M. de Ségur ne désespérait pas de pouvoir y braver tous les efforts des Autrichiens jusqu'à ce qu'un secours le dégageât.

La résolution de s'enfermer dans Linz prise en conseil de guerre du 31 décembre au l®"" janvier, M. de Ségur avait proposé à M. de Minutzi de faire sortir une partie soit des Bavarois, soit des Français, et de les diriger sur Scharding, afin de couvrir la Bavière et de former le noyau d'une armée de secours; le reste des troupes lui paraissait suffisant pour déjouer toute attaque de vive force et, en raison de son effectif réduit de moitié, être à môm,e de prolonger

la résistance beaucoup plus longtemps que l'armée -entière, qui aurait bien vite consommé les faibles approvisionnements réunis dans la place. M. de Minutzi, probablement influencé par les recommandations de son souverain données de Piseck le 26 décembre à la réception du mémoire porté par M. de Marcieu, s'y était opposé et insistait pour que l'armée tout entière restât dans la capitale de la haute Autriche et la défendît jusqu'à la dernière extrémité.

M. de Ségur eut l'imprudence de se ranger à cet avis funeste. Sa résolution prise, il barricade les rues, construit aux carrefours des retranchements, prend les dispositions les plus vigoureuses pour repousser l'ennemi, s'il tentait un coup de force. Mais le danger n'était pas là. Après ses démonstrations du 1'='' janvier, du reste peu sérieuses, M. de Kewenhuller, comprenant que le point capital pour lui était de se rendre maître du cours du Danube en amont de Linz, de manière à couper les communications des assiégés avec la Bavière, et qu'une fois ce point obtenu, la famine lui livrerait à bref délai et pour ainsi dire sans combat une armée avec laquelle une lutte désespérée n'était pas sans danger, tourna toute son attention de ce côté, se bornant à observer la place. Le colonel Mentzel , ayant pris Eflerding, s'avance le 11 janvier sur Scharding, ville sur l'Inn, défendue par un château fortifié. La garnison, ayant été sommée, offrit de se rendre , pourvu qu'on lui permît de se retirer. Mentzel avait ordre de ne la recevoir que prisonnière de guerre.

Le commandant bavarois abandonna la ville et le château. Les bourgeois portèrent aussitôt les clefs au partisan autrichien, qui se détacha avec une partie de ses hussards pour aller à la poursuite de la garnison. Il n'atteignit que quelques traînards qu'il eut soin de massacrer pour éviter à ses gens la peine de les amener, puis il dépêcha un exprès au comte de Kewenhuller l'informant de la prise de Scharding. Appréciant toute l'importance de la place conquise et voulant s'en assurer la possession, le général s'empresse d'y envoyer M. de Bernklau, avec deux régiments d'infanterie et des Varasdins.

Mentzel, profitant de la terreur qu'il inspirait et du désarroi de ses ennemis, se porte le lendemain, 12, sur Wilshofen, poste important par son pont sur le Danube. Il n'y rencontre pas plus de résistance qu'à Scharding et s'en empare. Les Bavarois, soit trop faibles,

effrayés d'unB irruption si subite, n'opposaient plus dans cette triste campagne la résistance qu'on en attendait. Leurs places tombaient devant les sommations de quelques cavaliers, leurs troupes pliaient sous les premières charges, et la terreur atteignit même à un tel point que l'électeur fit exécuter publiquement des officiers supérieurs convaincus de trahison ou de lâcheté.

Cependant le maréchal de Tôrring, ayant appris la reddition de Scharding, forme le projet de reprendre la ville et de reconquérir ainsi la ligne de l'Inn. II part, avec 3 régiments d'infanterie et i de dragons (1) de Passau le soir du 16, s 'avance sur Scharding avec ses 4 régiments et son artillerie. Arrivé à quelque distance de la place, il apprend qu'un convoi de foin devait y arriver dans la nuit. Il pense pouvoir profiter de la circonstance pour se saisir d'une des entrées de la ville. Ses ordres sont donnés en conséquence et ses troupes massées près de la porte par laquelle devait entrer le convoi; dès qu'il parut, vers 9 heures du soir, elles l'assaillirent et dénoncèrent leur présence par leur feu de mousqueterie. Mais le général de Bernklau ne tomba point dans le piège; soupçonnant les progrès de l'ennemi, et jugeant qu'il valait mieux perdre à coup sûr quelques hommes et quelques voitures que de risquer une affaire de nuit en rase campagne avec un ennemi dont il ne connaissait pas la force, il se garda bien d'ouvrir les portes et assista impassible derrière ses remparts à la prise de son convoi.

M. de Torring, voyant qu'il ne réussirait pas à entrer par ruse dans une place dont le commandant était si bien sur ses gardes, résolut de l'emporter de vive force. Le 21 à la pointe du jour, il attaque la redoute qui couvrait le pont et s'en rend maître après une vigoureuse résistance, ensuite avance avec son artillerie et commence à battre en brèche la porte de la Tour, mais il ne peut venir à bout de la rompre; il ordonne un nouvel effort désespéré et lance en avant ses grenadiers, en les chargeant d'aller enfoncer la porte à coups de hache. A peine ceux-ci s'étaient-ils découverts que les Autrichiens les saluèrent d'un tel feu qu'ils se débandèrent aussitôt sans possibilité de les faire avancer.

A la pointe du jour, lesAutrichiens sortirent avec le général Bernklau à leur tête et reprirent la tête du pont, l'épée à la main. Les

(1) Minutzi, Moradisky, Halstein et Piosasque-dragons.

Bavarois se replièrent après une certaine résistance, laissant nombre des leurs sur le terrain, et rejoignirent le gros de leur troupe à quelque distance en arrière. Voyant ses efforts inutiles, le maréchal de Torring abandonna son entreprise et , sans chercher à regagner Passau, se dirigea au sud et défila vers la Roth, petite rivière qui se jette dans l'Inn en amont de Scharding, dans le dessein de la passer et de détruire ensuite le pont derrière lui, afin de gagner plus tranquillement Braunau. Les hussards de Mentzel à la nouvelle de sa marche s'étant aussitôt repliés vers l'Inn, il les trouve en grand nombre devant lui, couvrant la rive droite de la Roth, ayant même eu le temps de détruire le pont. 11 fallut le rétablir; à peine achevé, un corps d'infanterie autrichienne et un gros de cavaliers débouchèrent sur les derrières des Bavarois : c'était la meilleure partie de la garnison de Scharding aux ordres du général Bernklau, qui, apprenant la situation du comte de Torring, s'était hâté de le suivre et de saisir l'occasion d'infliger aux Bavarois un échec désastreux. Ceux-ci réussirent néanmoins à passer la rive droite de la Roth et à détruire le pont derrière eux; mais l'infanterie de Bernklau, divisée en trois colonnes, passait elle-même la rivière en d'autres points et ne tarda pas à les atteindre. Assaillis de tous côtés, les Bavarois, saisis d'une terreur panique, jetèrent leurs armes et se dé' bandèrent; heureusement pour eux, l'infanterie autrichienne trop fatiguée pour les poursuivre et la nuit, qui survint bientôt après, les dérobèrent en partie au sabre des hussards. « La peur leur donnait une telle légèreté qu'il était difficile de les atteindre, sans cela il n'en serait peut-être pas échappé un seul. » (D. G., 3423.)

Après cette déroute, M. de Torring, hors d'état de continuer à tenir la campagne, se réfugia sous Braunauj y jeta une portion de son infanterie démoralisée, et avec le reste se replia sur Straubing où il joignit sa cavalerie, aux ordres de M. Raymond, arrivée dans cette ville le 24.

Tandis que se passait sur les bords de la Roth cette désastreuse affaire du 21, d'autres engagements plus glorieux, mais non moins malheureux pour nos armes, avaient lieu sous les murs de Linz. Les troupes de M. de Ségur se défendaient avec la plus grande énergie; non contentes de défier tous les efforts de l'ennemi, elles faisaient de fréquentes sorties, allaient elles-mêmes le chercher dans ses lignes et lui faisaient acheter la gloire de les tenir blo-

quées. Presque pas un jour ne s'écoulait sans qu'on en vînt aux prises. Leur attitude en imposait à l'ennemi et, d'après le témoignage même des généraux autrichiens, il y a apparence que si Tôrring eût pu reprendre Scharding et qu'avec un corps tant soit peu considérable il eût pu s'approcher des postes des assiégeants, les inquiéter, favoriser les sorties des assiégés et leur faire parvenir des vivres , M. de RewenhuUer se serait vu contraint d'abandonner ses entreprises. Les vivres s'épuisaient, le temps pressait. Quelques jours après, les espérances s'évanouirent quand on apprit l'insuccès de la tentative faite sur Scharding. M. de Ségur résolut alors de tenter un coup de désespoir et de chercher à s'ouvrir lui-même un passage , soit sur la Bohême vers Piseck, soit sur la Bavière. Pour accomplir ce dessein, deux gros détachements formés de troupes d'élite s'avancèrent dans les deux directions, l'une sur Gallneukirchen, l'autre sur Efferding. Le premier détachement, lancé sur la route de la Bohême à la rive gauche du Danube, fut formé de presque tous les grenadiers fran- i

çais ou bavarois de la garnison. M. du Châtel en prit le comman- t

dément, le chevalier de Peyrilles, lieutenant-colonel de Royal- '

Vaisseaux et lieutenant de roi dans la place, qui avait une ^

connaissance parfaite du pays, l'accompagna avec la compagnie 1

franche Jacob à l'avant-garde. On arrive au point du jour devant le village de Gallneukirchen, qu'il fallait emporter, mais dont la prise devait suffire pour assurer le passage de l'armée en Bohême. Convaincus par le silence qu'ils allaient surprendre l'ennemi, ils se hâtaient d'entrer dans le village par les deux côtés, quand tout à coup les Autrichiens, avertis par leurs espions, firent un feu si vif sur les troupes françaises et bavaroises que, malgré toute leur valeur, elles furent obligées de se retirer avec de grandes pertes. Les Français perdirent sept capitaines de grenadiers tués ou blessés; le brave de Peyrilles fut au nombre des morts; son neveu, de Bousquet, alors enfant et qui l'avait suivi dans cette expédition, fut grièvement blessé et ne dut son salut qu'à des paysans catholiques qui, émus par son jeune âge et par sa croix de Malte, l'enlevèrent du champ de bataille et le recueillirent chez eux.

Le second détachement, dirigé sur la route de la Bavière à la rive droite du Danube, avec M. du Rumain, trouva les ennemis en

force à quelque distance de la ville et les chargea; mais, la cavalerie ayant lâché pied, l'infanterie fut bientôt enveloppée par les Autrichiens et obligée de se rendre, à l'exception d'une centaine d'hommes environ qui, conduits par MM. d'Achi et de Bonneva), capitaines au régiment Royal-Vaisseaux, firent bonne contenance et réussirent à regagner Linz avec la cavalerie, après avoir repoussé sur un terrain plat et découvert toutes les attaques des dragons et des hussards autrichiens.

Cependant M. de KewenhuUer, instruit par les prisonniers de la situation dans laquelle se trouvait Linz et de la disette de vivres qui commençait à se faire sentir, jugea le moment venu de peser sur les décisions de M. de Ségur par une attaque en règle, qu'il était, du reste, à môme d'entreprendre, ayant reçu de Vienne toute la grosse artillerie de siège que la reine de Hongrie lui avait fait amener par les chevaux de ses propres équipages, la navigation du Danube étant devenue impossible à cause des glaçons que charriait ce lleuve.

Le grand-duc venait de céder le commandement de l'armée autrichienne à l'archiduc Charles, qui vint le joindre, le 21 janvier, à son quartier général, à moitié chemin entre Linz et Efferding. Ce prince reconnaît les abords de la place, et, après avoir déterminé les points où devaient avoir lieu les attaques, fit masser ses troupes, le 22, à l'entrée de la nuit. Chaque colonne étant à son poste, on se mit en marche, on s'engagea dans un chemin creux trop étroit pour la grosse artillerie. Les obstacles obligèrent de changer les dispositions, quelques officiers généraux furent d'avis de se retirer, mais il persista dans son projet d'attaque, maintint ses troupes sous les armes jusqu'au jour, et, formant ses troupes sur deux lignes au lieu d'une, fit avancer l'armée dans cet ordre. La droite, sous les ordres du comte de Mercy, couvrit la plaine entre les montagnes et le Danube, protégeant le déploiement de l'artillerie qui, abandonnant les mauvais chemins où elle s'était engagée, suivit tout entière la grande route d'Ebersberg, le gros canon et les mortiers sur la gauche, les pièces de campagne sur la droite. La gauche, formée de pandours aux ordres du baron de Trenck, couronna les hauteurs au sud de la place. Elle vint se heurter au couvent des Capucins, qu'elle emporta malgré une vive résistance, met le feu à toutes les maisons voisi-

nés , s'empare des coupures palissadées, puis, renforcée, enlève d'assaul un couvent à proximilé de la place, le brûle et s'établit en vue des ren:iparts, n'ayant laissé derrière elle que des ruines et des décombres. A la droite, les troupes de M. de Mercy, également avancées au milieu des incendies, étaient parvenues jusqu'au couvent des Carmes qu'elles canonnaient à outrance, n'ayant pu ni s'en emparer ni le brûler. L'assaut était imminent. On n'était pas en force, on n'espérait plus être secouru, on n'avait plus de vivres, on ne s'entendait plus et l'on avait contre soi la haine passionnée des bourgeois, rendus insolents par l'approche de l'armée autrichienne.

Dans cette extrémité, le conseil assemblé des principaux officiers décida qu'on capitulerait. En conséquence, le 23 au soir, M. du Châtel est envoyé auprès du grand-duc; celui-ci ne voulut d'abord accorder que la vie, exigeant que toute la garnison se rendît prisonnière de guerre. Toutefois M. deKewenhuUer, consulté, regarda comme imprudent de poser des conditions trop dures à cette garnison nombreuse qu'il ne fallait pas pousser à un acte de désespoir qui pourrait changer totalement la fortune de la guerre. Il ajouta que le maréchal de Torring cherchait à rassembler de nouveau un corps capable de tenir la campagne, qu'il pouvait recevoir des troupes de Bohême ou d'ailleurs, et, pour peu que le siège durât encore, l'armée de la reine de Hongrie se fondrait et se dissiperait, rebutée par la rigueur du froid et la crainte d'un insuccès; que, d'ailleurs, il s'agissait de redonner de la confiance aux troupes, et qu'on ne pouvait y réussir qu'en les menant en avant, et non en les arrêtant longtemps, qu'enfin le but était de prendre Linz et non de le détruire, ce qui ne manquerait pas d'arriver, si l'on réduisait l'ennemi à la nécessité d'une plus longue résistance. Il termina en disant qu'il n'était pas encore temps d'affecter trop de hauteur et de fierté, que l'importance des avantages obtenus jusqu'ici ne justifiait pas encore.

Le grand-duc se rendit à ces conseils. Il essaya d'obtenir de M. de Ségur que les Bavarois demeurassent seuls prisonniers, lui offrant en échange la permission de rejoindre avec les Français larmée du maréchal de Broglie. M. de Ségur refusa. Enfin l'on tomba d'accord et l'on convint que la garnison entière sortirait avec les honneurs de la guerre, à la condition de ne pas servir

pendant un an contre la reine de Hongrie; que les Bavarois se retireraient dans le haut Palalinat. et que les troupes françaises se rendraient d'abord à Donauworlh, pour y rester jusqu'au milieu d'avril, et ensuite en France; mais toutefois que si, avant leur départ de Donauworth, l'armée de Marie-Thérèse par des circonstances se portait de ce côté, elles évacueraient cette place et se retireraient sur le point qu'il plairait au général autrichien de leur indiquer (1),

La capitulation, rédigée sur ces bases, fut signée le jour môme dans la soirée, la veille même du jour où l'électeur de Bavière était proclamé empereur à Francfort, et pendant que M. de Broglie et le roi de Prusse concertent leur plan d'attaque sur l'armée autrichienne. En conséquence de celte capitulation, le 24 au matin, nos troupes et celles des Bavarois sortaient de Linz (2) et prenaient la route de la Bavière. Elles se formaient à peine à deux lieues de Linz, quand elles rencontrèrent un gros de hussards. Ceux-ci les laissèrent passer tranquillement, mais quand les équipages marchant àla suite de la colonne parurent, ils les arrêtèrent, et, malgré les protestations des conducteurs sur la capitulation, ils ne voulurent rien entendre et se mirent à piller, et s'en allèrent, chargés de butin, non sans avoir massacré quelques valets d'équipage. M. de Ségur s'en plaignit au général autrichien, qui eut peur que les Français ne se considérassent par là comme dispensés d'exécuter

(1) Dans l'Histoire de la dernière guerre de Bohême (Francfort, 17i5, t. Il \>. 39), on lit que les Français n'étaient que 8,000, c'est-à-dire inférieurs de moitié aux Autrichiens. Mais, page 407, il est dit qu'à l'évacuation de Linz, il sortit de la ville : 17 B. d'infanterie, 2 régiments de dragons et 2 de cuirassiers. Or, le ms 501 delà bibliothèque de l'Arsenal, sur l'état militaire delà France depuis 1725, donne pour moyenne des B. d'infanterie (en 1725 égale à 702) le chiffre de 568 hommes en 1749, et pour la cavalerie, 520 hommes en 1725 et 268 en 1749. On esl donc autorisé à conclure que la garnison française de Linz était de 11,232 à 14,184 hommes.

(2) Troupes sorties : infanterie française : II B. Royal -Vaisseaux, 3; Touraine, 3 ; Rohan, 3 ; Souvré, 2 ; infanterie bavaroise : 5 B. Prince-Clément, 3 B. ; Prince- Electoral, 2; RoyalArlillerie; dragons français: Bauffremont , 4 E.; L'Hôpital- Saint-Mesnies, 4 ; cuirassiers bavarois: 10 E. (d'Armée 5, de Costa, 5) ; Hat-major: M. de Ségur, lieutenant général, ayant avec lui les princes de Rohan, de Tingry e de Zollern; MM. de Marcieu, du Chûtelet, de Souvré; milord Clare, le comte Minutzi; MM. de BauH'remont el de L'Hôpital.

la capitulation. M. deRewenhuller fît estimer le dommage et paya.

Pendant que l'armée de M. de Ségur défilait sur Donauworth ainsi que les troupes de M. de Minutzi, le grand-duc quittait Linz pour retourner à Vienne, et l'armée de M. de Kewenhuller, poursuivant ses avantages, gagnait les bords de l'Inn et prenait position pour soutenir les détachements de M. de Bernklau, qui s'étaient portés de Scharding sur Passau et Braunau. Investies le 27, sommées le 28, ces deux places se rendirent le jour même sans résistance. Le château d'Oberhaus, qui pouvait tenir plusieurs jours, capitula également dès la première sommation.

M. de Bernklau s'approche ensuite de Straubing, que venait d'évacuer M. de Torring, somme cette place le 28 et l'investit le 30; mais M. de Kewenhuller, la jugeant l'une des plus importantes de la Bavière et pouvant l'arrêter longtemps, renonce à en faire le siège en raison de la rigueur du froid, qui eût rendu le bivouac mortel à son infanterie déjà fatiguée par cette campagne d'hiver.

Il cantonne donc ses troupes sur l'Inn et Tlsar, maintient le général Bernklau en observation autour de Straubing, établit son quartier général à Landshut, et ne tient en alerte que ses hussards, qui, battant le pays dans tous les sens, mettent sur leur passage tout à feu et à sang. L'arrivée de Mentzel répand la terreur dans toute la Bavière. Ce partisan ne menaçait-il pas les Bavarois qui seraient trouvés les armes à la main, à la réserve des soldats appartenant aux troupes réglées, de leur faire couper le nez et les oreilles! La régence de Munich protesta, et fit, par députés, représenter au général Bernklau, que de pareilles cruautés ne s'étaient jamais pratiquées parmi les chrétiens, et que d'ailleurs les milices du pays étaient des corps constitués reconnus. Bernklau répondit que Mentzel n'avait pas outrepassé ses instructions, qu'effectivement il avait ordre de traiter avec la dernière rigueur des ennemis qu'il ne trouvait pas revêtus de l'uniforme de soldat, et que cet ordre serait maintenu.

La diète se rassemblait à Francfort. M. le maréchal de Belle-Isle entrait avec solennité dans celte ville, suivi par une vingtaine d'officiers, auxquels M. le maréchal de Brogiie avait accordé la faveur de représenter toute notre armée à l'imposante séance où l'on donnait un maître à l'Empire, et dont il envoyait les noms à Versailles. Les princes électeurs ou leurs délégués s'y trouvaient, ainsi que le

représentant de la reine de Hongrie ; mais il fut obligé de quitter Francfort, l'assemblée ayant déclaré que la voix de la Bohême, qu'il prétendait exercer, était provisoirement suspendue. Le 24 janvier, la décision de la diète prise, elle créait l'électeur de Bavière roi de Bohême, roi des Bomains; et quelques jours après, le 12 février, il était proclamé empereur sous le nom de Charles VH. Il en reçut la nouvelle à Mannheim, oii, depuis l'invasion de ses États, il s'était retiré avec la reine et le prince royal.

Le nouvel empereur, dès le commencement de janvier, avait écrit au roi de Prusse pour lui demander, afin de dégager M. de Ségur, de faire marcher en avant ses troupes qui occupaient Landskron, Olmutz, et le maréchal de Broglie s'était joint à lui pour déterminer Frédéric à se porter sur Iglau, Neuhaus et Tabor, s'engageant à faire en même temps un effort suprême sur Budweis pour chasser par cette attaque commune les Autrichiens de la Bohême. Il écrivait en outre à M. de Polastron :

(( Je vous adresse le rapport verbal que vient de me faire M. de Boissonnade, envoyé en poste par M. de Ségur. Il vous instruira de la situation où il se trouve aujourd'hui^ qui est bien embarrassante; je ne vois d'autres ressources, pour y remédier, que si M. le comte de Saxe, joignant les troupes qu'il commande aux troupes prussiennes commandées par M. le prince Léopold d'Anhalt et M. le maréchal de Schwerin, voulait, après s'êtrç joints ensemble, marcher à M. de Lobkowitz, pour le chasser des postes qu'il occupe. Je promets, de mon côté, d'attaquer M. de Neuperg de toutes mes forces; mais il faut que tout cela agisse de concert : c'est également l'intérêt de toutes les puissances alliées, et si l'on manque ce moment, il ne reviendra peut-être pas. Je doute fort que vous réussissiez dans cette ambassade.

« Je vous prie donc de conférer avec M. le comte de Saxe, de ma part, d'en écrire de môme à M. le prince Léopold d'Anhalt, aussi bien qu'à M. le maréchal de Schwerin, en leur envoyant à chacun copie du rapport pour les mettre au fait de la situation où se trouve à présent M. de Ségur, et de me mander, le plus diligemment qu'il vous sera possible, quelles seront leurs réponses, étant absolument impossible qu'aucun des corps de troupes, soit Saxons, soit Prussiens, soit Français, puisse séparément attaquerl'ennemi dans la position où il est. Le corps de troupes qui était venu pour nous

18i LES GUERRES SOUS LOUIS XV.

attaquer s'en est retourné lentement, mais a pourtant repassé la Moldaw et repris ses anciens cantons; savoir ce qu'ils vont faire, c'est ce que j'ignore. »

Le roi de Prusse parut se prêter à cette demande. Il part de Berlin le 18 janvier, se rend d'abord à Dresde, oi!i, à la suite d'une conférence avec le roi de Pologne, il obtient que les troupes saxonnes fussent placées sous ses ordres; puis, après avoir réglé ce point important, qui doublait les moyens de faire prévaloir ses projets personnels, il gagne Prague, oh il est reçu avec tous les honneurs. Malgré les griefs que sa conduite antérieure avait pu soulever, on restait désireux de ménager un souverain en qui l'on se flattait de trouver un sauveur. Voici les termes avec lesquels Frédéric raconte lui-môme comment il obtint du roi de Saxe le commandement personnel de ses armées en Bohême :

«. L'après-midi, il y eut une conférence chez le roi ; le comte de Saxe, MM. de Briihl, de Valori, des Alleurs et le comte Rutowsky, s'y trouvèrent. Le roi leur exposâtes moyens qu'il croyait les plus convenables pour sauver M. de Ségur et la Bavière ; il avait une carte de la Moravie sur laquelle il leur expliqua son projet de campagne. Son dessein était de tomber de toutes parts sur les quartiers des Autrichiens. En conséquence, M. de Broglie devait attaquer le prince de Lorraine, qui commandait l'armée ennemie du côté de Frauenberg, tandis que les Prussiens et les Saxons les prendraient en flanc vers l'Iglau. Le comte de Saxe objecta que M. de Broglie avait à peine 16,000 hommes avec lui et que l'expédition d'Iglau manquerait faute de fourrages et de subsistances.

« Le roi expliqua d'abord à M. de Valori le but de l'expédition d'Olmutz et l'utilité qui en résulterait pour la France, le seul moyen qui, suivant lui, pût sauver les troupes bloquées à Linz. Le roi voulait aller à Dresde; il flt partir M. de Valori un jour avant son départ, pour qu'il sondât les esprits et les préparât à ses propositions. On était convenu que M. de Valori ferait un signe de tête à l'arrivée du roi. Ce signe se fit, et dès que ce prince eut franchi la cérémonie des premiers compliments d'usage, il s'entretint avec le comte de Briihl de son projet. En voici la raison, mais pour la bien saisir, il faut reprendre de plus haut.

« Le feu roi de Pologne, Auguste II, avait fait un plan de partage de la succession de l'empereur Charles VI. La cour de Vienne

en eut vent. Le prince de Lichtenslein, passant par Dresde en 1733, sous le règne d'Auguste III, raécontenl du comte Suikowsky, ministre et favori, assura Briihl que, s'il pouvait lui procurer ce projet de partage, lui et sa cour n'épargneraient rien pour perdre Suikowsky et pour lui procurer sa place; cet écrit copié, on le remit au prince de Lichtenstein.

« Or les Saxons s'étaient déclarés contre la maison d'Autriche, et, précisément avant l'arrivée du roi, la reine de Hongrie avait envoyé une vieille demoiselle de Kling à Dresde, qui, ayant assisté k l'éducation de la reine de Pologne, masquait la commission dont elle était chargée du prétexte d'un voyage extraordinaire dont l'unique but était de se rapprocher d'une princesse à laquelle elle était attachée depuis longtemps. A peine est-elle arrivée à Dresde qu'elle se rend chez le comte de Biiihl, et, le tirant à l'écart, elle sort de sa poche ce projet de partage, et lui dit : « Connaissez- « vous ceci? Promettez-moi sur-le-champ de faire que les Saxons « se retirent de la Bohême, ou je découvre votre trahison, et « vous perds.» Briihl promit ce qu'elle voulut; outre cela, il n'osait par timidité désobliger le roi, et il avait de la répugnance à remettre les troupes saxonnes entre les mains d'un voisin qu'il voulait dépouiller de ses États six mois auparavant. Ajoutez que Briihl se prêtait avec répugnance à l'agrandissement de l'électeur de Bavière, auquel il enviait la dignité impériale. Après que ces différents sentiments se furent combattus dans son esprit, la peur l'emporta; par timidité il remit au roi le commandement des troupes saxonnes, bien résolu de les retirer aussitôt que cela serait possible. La première objection était sans réplique; quant à la seconde, le roi se chargea de la lever, d'aller à Prague se concerter avec M. de Séchelles, intendant de l'armée, sur les moyens de fournir des vivres auxSaxons. Sur ces entrefaites, le roi de Pologne entra dans la chambre. Après quelques moments, le roi voulut du moins lui faire l'honneur de lui communiquer à quel usage on destinait ses troupes. Le comte de Briihl avait vite plié la carte de la Moravie; le roi la lui redemanda, on l'ctala de nouveau, et ce prince appuyait surtout sur ce que le roi de Pologne n'aurait jamais la Moravie, s'il ne se donnait la peine de la prendre. Auguste III répondait oui i tout, avec un air de conviction mêlé d'un regard qui dénotait l'ennui. Briihl, que cet entrelien impatientait,

l'interrompit en annonçant à son maître que l'opéra allait commencer. Dix royaumes à conquérir n'eussent pas retenu le roi de Pologne une minute de plus. On alla donc à l'opéra, et le roi obtint, malgré tous ceux qui s'y opposaient, une résolution finale. Il fallait brusquer l'aventure, comme l'on prend une place d'assaut : c'était le seul moyen de réussir à cette cour.

« Le lendemain, à six heures du matin, Frédéric fit inviter le père Guarini, qui était en même temps une espèce de favori, de ministre et de confesseur. Ce prince lui parla de façon à lui persuader qu'il ne voulait réussir que par lui; la finesse de cet Italien fut la dupe de son orgueil. Le père Guarini, en quittant le roi, se rendit auprès de son maître, qu'il acheva de confirmer dans la résolution qu'il avait prise. Enfin Frédéric partit, après avoir vaincu tous les obstacles, la mauvaise volonté du comte de Briihl, le peu de résolution d'Auguste III et les tergiversations du comte de Saxe, qui, peu occupé de la Bavière, avait encore en tête les chimères de la Gourlande, et croyait, pour faire sa cour, être dans la nécessité de contrecarrer, autant qu'il était en lui, les Prussiens. »

Le roi de Prusse, arrivé le 21 à Prague, donne des ordres pour que l'armée saxonne entrât en Moravie et s'établît dans le cercle de Stadt. Non content de s'être emparé de tous les fourrages, blés et avoines des cercles de Landskron et d'Olmutz, et voulant réserver aux Prussiens les ressources du pays envahi, il exige que les Saxons soient nourris sur les magasins français et qu'à cet effet M. de Séchelles les prélève sur ses approvisionnements. Il fallut y consentir : on espérait qu'au nom de l'intérêt commun il porterait ses efforts sur Neuhaus et Tabor, afin de prendre ainsi directement l'ennemi entre deux feux, et ne se laisserait pas détourner par le chimérique espoir d'obtenir d'aussi grands résultats au moyen d'une simple invasion de la Moravie et d'une menace sur Vienne.

Frédéric s'éloigna sans laisser rien préjuger de ses projets. Il couche le 22 à lungbuntzel, le 23 à Roniggratz, arrive le 24 à Glatz, où il trouve un détachement des troupes du prince d'Anhalt, qui venait de s'emp^er de cette ville, poussant le siège du château. Il en repart le lendemain, accompagné du maréchal de Schmettau, et se dirige sur Landskron, oti il avait convoqué un grand conseil

de guerre. Le chevalier de Saxe, le maréchal de Schwerin et M. de Polastron assistèrent à ce conseil et reçurent ses instructions pour la campagne prochaine, qui devait enfin s'ouvrir sérieusement.

Notre armée restait toujours à peu près dans la même situation, sauf quelques mouvements d'avant-gardes nécessités par le départ des Bavarois et de M. de Torring.

Le maréchal de Broglie au ministre de la Guerre.

« 29 janvier 1742.

(( La dernière petite action fera connaître à notre cavalerie que « les hussards ne sont pas fort à craindre. Je le prêche tous les « jours; mais il faut un peu de temps et quelques actions pour « qu'ils soient persuadés que les hussards ne sont dangereux que « quand on fuit devant eux. Il est vrai qu'ils se présentent bien ; <( mais il n'y a pas d'exemple que, quand une troupe se tient en- « semble, soit cavalerie, soit infanterie, des hussards, quoique « beaucoup plus forts, lésaient attaqués. Je leur ai cité cent exem- « pies dont j'ai été témoin, et j'espère qu'en les leur faisant voir « quelquefois, il ne les craindront plus,

« Avec l'avant-dernière affaire en voilà deux de suite oti la cava- « lerie s'est bien comportée, et il y a tout lieu de croire que cela (' ira toujours de mieux en mieux. Les troupes me paraissent conw vaincues que les hussards ne sont donc point à craindre comme « ils se l'étaient imaginé d'abord. »

Le régiment de la Marine quittait Piseck pour Strakonitz et celui de la Reine se dirigeait le 12 sur Wolin, pour assurer la liaison avec le château de Winterberg qu'occupait un détachement. Les trois régiments de cavalerie de M. d'Estrées, rappelés sur la Wottawa, avaient été relevés autour d'Egra par le régiment d'infanterie de IJerry; le blocus de la place continuait sous les ordres de M. de Molac; quant à M. d'Estrées, parti d'Egra, il s'établissait avec la brigade de la Reine à Schuttenhofen, où il arrivait le 27.

Les Autrichiens, de leur côté, n'avaientpas bougé de laMoldaw; sur leur gauche, M. de Rewenhuller avait poussé jusqu'à l'inn;

par contre, leur droite, sous M. de Neuperg, se retirait sur Iglau et pouvait d'un moment à l'autre être débordée. Cette situation les rendait circonspects, l'attitude du roi de Prusse étant inquiétante. Ils avaient donc laissé pendant tout le mois de janvier M. de Broglie tranquille dans ses cantonnements, Marie-Thérèse venait cependant de mettre à leur tête un nouveau général, jeune, actif, intelligent, l'archiduc Charles, qui débutait alors dans la carrière des armes oîi son nom devait bientôt briller à 29 ans. C'était le propre frère du grand-duc François de Toscane, ^'oici comment le dépeignait un contemporain :

« Le prince Charles est le second fds de Léopold- Joseph-Charles, duc de Lorraine et de Bar, né en 1679, et mort le 27 mars 1729, petit-fils de ce duc de Lorraine si célèbre par ses victoires sur les Turcs. Sa mère est Elisabeth-Charlotte d'Orléans, fille de Philippe de France, frère unique de Louis XIV. Le prince Charles est né le 12 décembre 1713. Ses premiers exploits ont fait croire avec raison qu'il parviendrait un jour à la réputation de son aïeul.

et II est d'une taille un peu au-dessus de la moyenne; il est bien fait et d'une figure dégagée, cependant plutôt gras que maigre. Ses cheveux sont d'un brun clair. Il a le front large, les yeux noirs, pleins de feu, et à fleur de tête, le nez petit, mais bien fait, le visage long et un peu creusé de petite vérole; son teint est celui d'un homme de guerre, c'est-à-dire fort brun et fort hâlé. Il a la physionomie spirituelle, parle beaucoup, et parle bien, de sorte qu'on lui sait bon gré d'un défaut qui rend les autres hommes insupportables. Comme il a beaucoup vu et beaucoup lu, il lui arrive rarement de tomber dans des redites; lorsqu'il parle de guerre, c'est un plaisir de l'entendre, et comme j'ai souvent eu cet honneur-là, je puis dire que les heures ne m'ont paru que des instants, et que j'ai toujours trouvé ses conversations trop courtes. Il est d'une humeur fort gaie, et il sait donner un tour enjoué aux choses les plus sérieuses. 11 s'énonce noblement, et tous ses discours sont remplis d'une éloquence mâle et guerrière. Quant aux qualités de son âme, elles répondent à celles du corps. Il est brave, généreux, et poli envers tout le monde. Élevé auprès de la duchesse sa mère, il n'a rien de cette fierté qu'on respire à la cour de Vienne; au contraire, il est extrêmement gracieux. Il sait se familiariser, sans

s'abaisser, et se concilier le respect et l'amour de ceux qui l'approchent. Il aime le soldat, et il en est aimé; il lui fait tout le bien qu'il peut, et lui épargne tout le mal que l'intérêt du service et de la discipline lui permet de lui épargner. Tel est le prince Charles, qui a paru plus formidable après la perte d'une bataille qu'avant de l'avoir perdue; quia conquis la Bavière, chassé les Français de l'Allemagne, après les avoir poussés hors de la Bohême, et qui semble n'avoir échoué sur le Rhin que pour être une nouvelle preuve de l'inconstance de la fortune. »

Le prince Charles n'avait jamais eu beaucoup d'estime pour le feld-maréchalNeuperg; souvent il désapprouvait celle que le grandduc lui témoignait; toute l'armée était mécontente de la conduite de ce général, qui n'ignorait pas les propos tenus sur son compte. Mais, pour ne pas mécontenter le grand-duc, Marie-Thérèse avait différé de le rappeler. Le prince Charles, en arrivant à l'armée, comprit que c'était une nécessité absolue. Il écrivit pour solliciter le rappel de ce feld-maréchal, et représenta les choses de façon que la reine, de l'avis de son conseil, s'y résolut pour le bien de son service. M. de Neuperg fut rappelé à Vienne et, peu de temps aprèS; envoyé dans les Pays-Bas pour commander dans l'importante place du Luxembourg. Cependant l'armée de Westphalie restait toujours inactive. On avait eu quelques inquiétudes de ce côté; mais la nouvelle qu'on eut de la retraite de 6,000 hommes au roi de Danenark et de la déclaration du landgrave de Hesse qu'il ne servirait pas contre le nouvel empereurni contre ses alliés, fît cesser les craintes.

Tandis que les alliés, peu d'accord sur la conduite de la guerre, demeuraient inaclifs sans s'opposer à la marche en avant de M. de KewenhuUer, la cour de Vienne cherchait à profiter de ses derniers succès. Toute la Bavière au sud du Danube était au pouvoir des Autrichiens, On songea à pénétrer aussi par le Tyrol, évitant les Bavarois qui eussent pu tenir dans les montagnes. M. de Lannoi, avec un corps d'infanterie hongroise et quelques troupes légères, part le 10 février de Kitzbuchel, à la jonction de l'Achen et de la Saalach, et entre sur le territoire ennemi, puis arrive à Traunstein où il trouve le lieutenant feld-maréchal de Stentz et les hussards de Mentzel. On investit Munich; et, dans cette capitale non fortifiée, nul ne songe à la résistance. La régence envoya des

députés pour traiter d'une capitulation. Elle fut signée le 13 février 1742; ce jour même, l'électeur était sacré empereur.

Rewenhuller, voulant alors s'assurer la conquête de la capitale de la Bavière, y fît entrer une garnison de troupes régulières aux ordres du comte Léopold Palfy. Les Hongrois et les bandes de Mentzel continuèrent à tenir la campagne, mettant tout à feu et à sang, répandant partout la terreur.

M. de Torring s'était éloigné de Straubing à la fin de janvier, à l'approche des troupes de M. de Bernklau. Il avait rassemblé ses troupes du 1" au 10 mars vers Neustadt; harcelé par les hussards de Mentzel, menacé et ne se croyant plus en sécurité sur la rive droite du Danube avec son petit corps, il passe ce fleuve le 14, cantonne ses troupes dans les villages de la rive gauche, en détache, quelques jours après, un détachement qui se jette dans Straubing, toujours bloqué par M. de Bernklau.

Quant à M. de Rewenhuller, laissant ses troupes en quartiers sur risar, il se porte de sa personne à la droite de sa ligne et s'établit à Deggendorf, où il s'occupa de réunir des magasins en vue de la reprise prochaine des opérations. Mais la neige, qui tombe continuellement depuis quelques jours, oblige à arrêter les marches.

On ne s'étonnera pas, connaissant d'après lui-même la politique tortueuse de Frédéric, que la conférence des alliés à Olmiitz n'eût amené aucun résultat et que le mouvement si nécessaire vers Iglau n'eût pas encore été exécuté. La relation qu'il a faite de la conférence, et le ton dont il traite les personnes qui y avaient pris part, ne peuvent laisser aucun doute sur son intention de se jouer de ses alliés et de ne s'occuper que de ses intérêts particuliers. Il parut d'abord entrer dans leurs vues ; le 5 février, le mouvement d'offensive commença et l'on franchit les frontières de la Moravie, se concentrant d'abord aux environs de Gross-Mezeritsch. Les Français, partis de Polna, vinrent se cantonner à Radostin, Nettin; les Saxons, partis de Swratka, à Saar, Wessely et Bochdalow ; les Prussiens, au nombre de 15,000 environ venus d'Olmutz, à Gross- Mezeritsch ; le quartier général de Frédéric fut établi à Bochdalow (1). Le roi de Prusse, tout en maintenant son armée sur une ligne de la Sazawa à Gross-Mezeritsch, fit alors avancer sur Iglau,

(1) L'armée combinée comprenait 43 B., G6 E. et 5,000 uhlans ou hussards.

avec ordre de s'en emparer, le prince Thierry d'Anhalt, avec un détachement composé de Prussiens, de Saxons et d'un petit corps de grenadiers, d'un escadron de dragons et de hussards français aux ordres du comte de Broglie.

En allant sur la route de Melnick, un courrier a été attaqué bien que sous bonne escorte.

Le maréchal de Broglie à M. de Breteuil.

(c Le détachement accompagnant l'escorte sur Melnika été atta- « que à la pointe* du jour par un nombre infini de hussards sou- « tenus de deux grosses troupes. Quoique le feu des hussards fût « supérieur par le grand nombre, cela n'empêcha pas le détache- (( ment de continuer sa route et de conduire à Melnick le courrier « dont il était chargé.

« Il serait bien essentiel que S. M. donnât quelque marque de « satisfaction à tout le détachement pour récompenser safermeté, « et donner de l'émulation et de l'envie à toute la cavalerie d'en « faire de même. »

Le prince d'Anhalt, parti le 14 février, arrive le lendemain près d'un bois à une Heue d'iglau; des hussards l'occupent, il les fait attaquer par le général Rochau et ses uhlans; on les poursuit dans les taillis, et ils se retirent vers Iglau. M. de Lobkowitz l'apprend et abandonne la ville, dont le soir même les alliés s'emparent sans résistance. Le même jour, Frédéric, son quartier-général transporté à Oppalau, au lieu de prendre la route de Neuhaus et de Budweis, lançait ses avant-gardes sur Znaim et Vienne.

Il démasquait enfin ses véritables projets, manquant à la promesse faite au maréchal de Broglie. On ne saurait admettre qu'il voulût sincèrement dédommager les Saxons, par la conquête de la Moravie, des frais d'une guerre entreprise à contre-cœur, ni qu'il s'imaginât en menaçant Vienne obliger plus sûrement le prince Charles à s'éloigner de la Bohême. Il n'est pas permis de le supposer en le voyant, quelques jours après, prendre des quartiers derrière la Thaya, au lieu de se porter résolument sur Vienne.

Il est donc bien plus probable que, fidèle à sa ligne de conduite, tracée depuis le commencement de la guerre, il ne visait qu'à traî-

lier les opérations en longueur. Il semble l'exprimer lui-môme dans ses mémoires : «Les partis mitigés, dit-il, n'étaient alors plus de saison : ou il fallait s'en tenir à la trêve verbale, qui n'assurait de rien et que les Autrichiens avaient si ouvertement enfreinte, ou il fallait détromper les alliés de la Prusse de leurs soupçons par quelque coup d'éclat. L'expédition en Moravie était la seule que les circonstances permissent d'entreprendre, parce qu'elle rendait le roi plus nécessaire et le mettait en situation d'être également, recherché des deux partis. »

M. de Broglie, instruit des projets de Frédéric, ne balance pas, et donne l'ordre à M. de Polastron de se séparer des Prussiens et de ramener ses troupes à Prague. Dès le 16 février, il quitte Iglau, où il ne laissa qu'une garnison saxonne, et rejoint son lieutenant qui se met en route à son tour le 18, campe le même jour à Saar, le 20 à Boraw, le 21 à Choctibroz, le 22 à Czaslaw. Il arrive le 28 à Prague et y prend des quartiers d hiver.

Quant au roi de Prusse, il poursuivit sa marche , occupa sans coup férir toute la Moravie et fit aussitôt entrer ses troupes dans des quartiers d'hiver. Mais dans leur invasion ils avaient trouvé le moyen de nuire à tout le monde.

Les Prussiens s'étaient avancés dans la Moravie, faisant des dégâts partout où ils passaient, afin d'ôter aux ennemis l'espérance d'y pouvoir subsister, au cas que l'envie leur prît de le suivre dans cette province. Cette précaution, que la raison de guerre peut justifier, fut funeste aux Saxons; car comme ils venaient après les Prussiens, ils ne trouvaient que des quartiers ruinés et dépourvus de tout, de sorte qu'ils souffraient la disette comme si l'ennemi, en se retirant, avait tout ravagé pour leur nuire. Les Prussiens, formant l'avant-garde, ne manquaient jamais de bons gîtes; mais comme ils avaient ordre de détruire toutes les provisions et ce qu'ils ne pouvaient pas emporter, ceux qui venaient après eux ne trouvaient qu'endroits désolés. M. Rutowski, commandant en chef les Saxons, ne pouvant plus être témoin de la misère de ses troupes, demanda son rappel, quitta subitement l'armée, dont il laissa le commandement au chevalier de Saxe, et revint à Dresde.

Les Saxons achevaient de consumer ou de détruire le peu que les Prussiens avaient laissé après eux, de sorte qu'en fort peu de temps tout ce beau pays se trouva réduit à la dernière pauvreté.

Les paysans fuyaient de tous côtés, emportant leurs effets, surtout depuis que l'ennemi obligeait ceux tombés entre ses mains à lui découvrir le grain et les denrées qu'ils cachaient. Tout objet non consommé était détruit. Ils entraient dans les châteaux et les maisons, prenaient l'argent et les meubles les plus précieux, détruisaient ce qui ne valait pas la peine d'être emporté ou qui paraissait trop embarrassant. En un mot, ce marquisat, naguère regardé comme le plus beau et le plus riche de l'Allemagne, n'était plus qu'un pays désolé, effet ordinaire et triste du plus redoutable de tous les fléaux.

Les Saxons établirent leurs quartiers les plus voisins de la Bohême, et les Prussiens occupèrent le bas cours de la ïhaya (1). Un corps prussien tiré de Silésie fut chargé d'occuper Wischau, Kremsier et Ungarisch-Hradisch, pour couvrir les cantonnements du côté de la Hongrie.

Quelques jours après la prise des cantonnements, les Prussiens, partisdeZnaym, font irruption dans la haute Autriche; la lerreurs'en répandit jusqu'aux portes de Vienne. Sur-le-champ 10,000 hommes sont rappelés de la Bavière au secours de cette capitale. Les hussards de Ziethen poussèrent jusqu'à Stockerau, aune poste de Vienne. Cette irruption fit vivre aisément les troupes par la quantité de subsistances qu'elle leur procura. Cependant la cour de Vienne ne restait pas inactive. Si elle négociait avec ardeur, elle ne négligeait pas non plus toutes ses ressources pour se dégager par la force de tant d'ennemis qui l'accablaient. Elle lève en Hongrie d 5,000 hommes de troupes régulières; elle convoque dans ce royaume le ban et l'arrière-ban, qui devaient lui apporter40,000 hommes, avec l'intention d'en former deux corps d'armée, dont l'un devait pénétrer en Moravie, et l'autre gagner en haute Silésie les derrières de l'armée prussienne, tandis que le prince de Lorraine s'avancerait

(1) Les Saxons à Saar, Wcssely, Neusiacltl, Polna, Iglaii, Triesch, Tcltsdi, Datschilz, Zlabings, Hait, PisUing, Fratting, Raabs, Froisfein, W'oltaw, lUidwilz, Popowilz, Aujesl, Velchap , Wladislaw, Tassaw, Gross-Biltescli, Kizizaiiow, Slraschkau, Unlcr et Ober Obzawa.

Les Prussiens à Wiscbaw, Gaya, Goding, Tiiinilz, Laudsluil, Koslel, Nikolspurg, Aiislerlilz, Sclowitz, Raigen, Kanitz, Krumlau, Kromau, PrahlKz, Molielno, Dallcschitz, Misliborist, Rolitman, Hosling, Lyspilz, Jayspilz, Mislilz, Sdiillern, Fraiii, Hardeck, Lukan, Znaini, Eidberg, Laa, Dumhollz.

de la Bohême pour combattre de front les troupes du roi de Prusse.

Le prince Charles tenait toujours ses troupes cantonnées autour de Tabor, Neuhaus et Budweis. Il avait envoyé à plusieurs reprises des détachements dans la direction de la Sazawa pour surprendre nos convois; mais M. de Bercbiny, posté à Pischely, les avait toujours repoussés avec perte.

L'armée du prince Charles se reliait par Freystadt avec celle de M. Kewenhuller, dont une partie des troupes légères avait passé le Danube et faisait des incursions incessantes dans les montagnes qui séparent la Bohême de la Bavière. La route de Winterberg était l'objectif principal de leurs efforts. Nous occupions le château de Winterberg, et à Wolin se trouvait le régiment d'infanterie de la Reine avec de la cavalerie aux ordres de M. Ximenès; ces troupes étaient sans cesse aux prises avec les hussards ennemis, surtout pour la protection des convois que dans l'hiver il était nécessaire d'envoyer pour approvisionner la garnison de Winterberg. Le 4 février, M. de Salières, capitaine au régiment de Brissac, commandait l'escorte d'un convoi aux ordres de M. de Beaufonteau, capitaine de grenadiers au régiment d'infanterie de la Reine. Les généraux autrichiens, ayant eu avis du départ de cette troupe de Wolin, détachèrent des cuirassiers, des dragons et des hussards pour s'emparer du convoi. Le détachement ennemi se porta en toute hâte sur le village de Czkyn, où les Français s'étaient arrêtés. Il y arriva au moment où ceux-ci se disposaient à continuer leur route.

M. deSalièresn'eutpas plus tôt aperçu l'ennemi, que, sans s'effrayer de leur nombre, il pensa à mettre le convoi en sûreté, et à faire résistance: il place les chariots chargés de vivres derrière le cimetière de l'église du village; sa cavalerie se poste sur les ailes des chariots, et avec ses grenadiers il entre dans le cimetière. En même temps il dépêche un cavalier à M. de Ximenès pour lui donner avis qu'il venait d'être attaqué, et le prier de lui envoyer du secours. L'officier autrichien fit sommer le commandant français de se rendre prisonnier de guerre avec tout son monde, le menaçant de le faire passer au fil de l'épée. Sur le refus, il fît mettre pied à terre à ses dragons pour forcer le cimetière, pendant que les hussards et les cuirassiers en faisaient le tour pour venir

attaquer l'escadron 'français qui gardait le convoi. Le combat se passa à coups de fusil. Les dragons tentèrent plus d'une fois d'escalader la muraille du cimetière; ils furent toujours repoussés. Trois heures s'écoulèrent, lorsque enfin un renfort Le cavaliers, ayant chacun un fantassin en croupe, arriva de Wolin. M. de Ximenès en avait donné le commandement à M. de Montauban, lieutenant-colonel du régiment d'Orléans. Cet officier, jugeant que l'affaire n'était pas finie, met ses fantassins à terre, les divise par petits pelotons, les fit marcher droit au cimetière et tomba avec sa cavalerie sur le flanc des cuirassiers et des hussards autrichiens, qui prirent aussitôt la fuite. On ne s'amusa pas à les poursuivre; on ne pensa qu'à pousser le convoi, qui arriva heureusement à sa destination. Les ennemis, sans tenter d'autres coups décisifs, tenaient au moins le pays et continuaient cette guerre d'escarmouches qui leur réussissait si bien. M. de Kewenhuller mettait à exécution les mesures de rigueur qu'il s'était proposées contre le duché de Neuburg; Straubing, Ingolstadt, Donauworth, étaient à l'abri de toute insulte, mais hors ces places tout le pays lui appartenait. Il parla donc en maître.

(( Nous, Louis-André de Kewenhuller, comte du Saint-Empire romain, etc. De par Sa Majesté la re ine de Hongrie et de Bohême, etc., savoir faisons aux États du duché de Neuburg que, comme ils n'observent pas une exacte neutralité dans la guerre présente à laquelle S. M. Hongroise a été forcée, qu'au contraire on donne toute assistance aux ennemis de S. M. et leur permet de faire de ce duché un rendez-vous pour y rassembler leurs troupes, on sera par là dispensé d'avoir à l'avenir aucun égard ni ménagement pour ce pays. Si leur mandons que, dans huit jours de la date de cette sommation, ils ayent à payer sans faute et sans délai la somme de 200,000 florins du Rhin à la caisse royale de mon armée; faute de quoi on agira contre le duché de Neuburg, et tout ce qui en dépend, par le fer et le feu, et par toutes sortes d'exécuiions militaires dans la dernière rigueur, les ordres convenables à ce sujet étant déjà donnés, sur quoi les états de ce pays auront à se régler pour se garantir des suites fâcheuses à quoi ils doivent s'attendre infailliblement. Donné au quartier de Landshut, le 5 mars 1742. L. A. Kewenhuller. »

La régence de Neuburg, surprise de ces menaces, répondit :

« Nous avons appris avec étonnement p:ir les lettres patentes que Votre Excellence a adressées aux états de Neuburg, et qui nous nous ont été rendues aujourd'hui à six heures du soir par M. Antoine Rukhetz, capitaine de cavalerie de la généralité, que, parce que dans la guerre qui s'est allumée entre l'électeur de Bavière et la reine de Hongrie, on n'observe pas de la part de ce duché une exacte neutralité, etc. »

Toutes les représentations ne servirent de rien; le haut Palatinat ne devait pas cire traité plus favorablement que la Bavière. Pour toute réponse, KevenhuUer donna l'ordre au général Bernklau de se porter avec ses troupes à la rive droite du Danube.

Bernklau franchit le fleuve; le d7 mars, à Deggendorf, n'ayant point trouvé d'obstacle à sa marche, il passe avec la môme facilité la Naab, la Laber, l'Altmuhl, et arrive à Stadt-am-Hof, faubourg de Ralisbonne appartenant à l'électorat de Bavière. Là il commence à lever des contributions jusque sur les hôpitaux, et, après avoir jeté la terreur dans Ratisbonne à la faveur de ses pandours, il continue sa marche. A son approche, le feld-maréchal de Torring se retire sous le canon d'ingolstadt, quoiqu'il eût deux fois plus de monde que Bernklau, et la garnison de Kelheim n'attendit pas d'être sommée pour évacuer la place; elle l'abandonne avec précipitation, et se sauve à l'armée de Torring. Les Bavarois ne faisaient plus la moindre résistance pour défendre leur pays. Bernklau, s'étant rendu maître de Kelheim, poussa jusqu'à Ingolstadt, pour voir s'il ne pourrait point attirer le feld-maréchal bavarois à un combat. Il y eut une assez vive escarmouche à la vue de cette place.

M. de Torring avec son infanterie et sa cavalerie ne jugea pas à propos d'engager une action générale; laissant son infanterie dans Ingolstadt, il se porte le 23 avec sa cavalerie et ses dragons sur le haut Danube, pour en chasser les hussards et protéger l'armée tant des troupes françaises que des troupes palatines en marche pour le joindre. Il arriva le 24 à Remertshofen et fît le 31 sa jonction avec M. d'Harcourt à Donauworth.

A peine fut-il arrivé dans cette place qu'il reçut de l'empereur un blâme formel pour avoir abandonné ses positions, et un ordre précis de retourner à Wohburg et même de pousser de nouveau jusqu'à Straubing, si c'était possible, dès que les troupes palati-

nés seraient arrivées pour le soutenir. Il se disposa en conséquence à reprendre l'offensive dans les premiers jours d'avril ; Straubing étant alors serré de près, l'investissement s'était depuis le 22 mars changé en un siège régulier.

Menlzel, s'étant en même temps approché de Donau\vorth, vint sommer M. de Ségur, qui s'y trouvait avec les troupes de capitulation de Linz, de sortir de la place et de se retirer selon ses engagements. Mais cet officier général avait reçu ordre du cabinet de Versailles de ne sortir de Donauworth pour rentrer en France que remplacé par les 5 premiers B. du corps de M. le duc d'Harcourt; il répondit donc par un refus à l'invitation du colonel Mentzel, et basa son refus sur ce que les Autrichiens avaient eux-mômes violé les clauses de la capitulation de Linz en s'emparant des munitions de celte place, qui eussent dû retourner au roi de France, en pillant les équipages de l'armée sur la route de Scharding et en se permettant d'arrêter des officiers français envoyés de Donauworth sur la rive droite du Danube pour y rassembler les fourrages nécessaires à sa cavalerie. Mentzel s'éloigne alors de Donauworth et se porte avec ses hussards sur le pont de Hochsladt, qu'on avait négligé de garder et dont il se saisit le 18, traverse le territoire de Neuburg et, par l'incurie de la régence de cette principauté, s'empare des villes de Gundeltîngen et de Lauwingen. Il pousse alors un détachement de hussards jusqu'au cœur de la Souabe, dans le but d'inquiéter la marche des troupes de M. d'Harcourt.

La négligence de la régence de Neuburg fut fortement blâmée; M. de Ségur s'en plaignit à l'électeur palatin et en informa l'empepeur par M. le chevalier de Belle-Isie, qui résidait à Francfort. Il s'empressa, d'ailleurs, de faire donner avis des mouvements de Mentzel à M. d'Harcourt, ainsi qu'à M. de Sarles, qui commandait un corps de troupes palatines en marche sur Ingolstadt et destiné, comme les Français de M. d'Harcourt, à venir au secours de M. de Torring en Bavière.

Le maréchal de Broglie, voyant, au commencement de mars, les affaires prendre mauvaise tournure sur le Danube, jugea de la plus grande importance de se rendre maître d'Egra. Les récents succès de M. de Kewenhuller, l'occupation par les Autrichiens de toute la région entre Munich, Ralisbonne et Linz, l'audace de leurs

partisans, maîtres de la plupart des ponts du Danube, et particulièrement de ceux de Stadt-am-Hof, Deggendorf et Lauwingen, le mettaient dans une situation très difficile. Si la garnison de celte ville était renforcée, l'armée française, entièrement coupée de France, était prise en Bohême. Le siège présentait bien des difficultés. Par sa situation, Egra est une des portes de la Bohême. Située à l'angle est du quadrilatère que forme le Fichtel Gebirge, adossée à une colline rocheuse, elle commande la vallée de l'Eger, qui baigne en partie ses murs. Elle était défendue par de bons bastions, un chemin couvert palissade, un fossé sec, et au delà par une triple muraille avec des tours. Ses dehors tous minés, on ne pouvait guère l'aborder que du côté de l'eau, où elle n'a qu'un mur double, et un ravin qui défend la tête du pont. En outre, la place était abondamment pourvue de munitions de guerre et de bouche, etcommandéeparun officier de mérite.Pourattaquerunevillesibien défendue, les Français ne disposaient que de moyens restreints. On ne pouvait dégarnir la Wotlava, sur laquelle les Autrichiens étaient à portée de revenir; il fallait tirer de Prague ou de Nuremberg l'artillerie; enfin M. de Kewenhuller était assez enorgueilli par de récents succès pour qu'on eût raison de craindre son intervention contre l'armée assiégeante.

Malgré tous ces obstacles, le maréchal de Broglie persista dans ses projets, les soumit à l'empereur, qui parut y consentir et fit seulement quelques difficultés à propos de l'artillerie dont on avait besoin, ne voulant pas qu'elle fût tirée de Prague, mais de Nuremberg, plus à portée d'Egra : néanmoins celle de Prague y fut employée. M. de Leuville, ayant reçu l'ordre de diriger les opérations du siège, partit de Strakonitz et arriva, le 24 mars, h Unter- Sandau, où il trouva le régiment de Rochechouart. 11 poussa jusqu'à Scheibenreuth, y tomba malade et y mourut. Immédiatement investi du commandement à sa place, le comte de Saxe quitte Pilsen et s'empresse de se rendre à son poste. « Chargé, écrivait-il au baron de Breteuil, de ce siège, je me porte avec d'autant plus de plaisir à cette opération, qu'il est bon d'ôter aux ennemis cette place, qui est sur les frontières de la Saxe et qui pourrait bien devenir, cet été, une tanière de hussards, si les armées s'éloignent de la Bohême en s'approchant du Danube. Je compte en être maître le io. »

Il disposait pour atteindre ce but de 3 régiments d'infanterie et 5 de cavalerie (1), et trouvait sous les murs d'Egra des Bavarois et la compagnie franche de Galhau, MM. de Mirepoix, les ducs de Chevreuse et deBoufflers, tous trois maréchaux de camp. Le comte de Saxe, ayant reconnu avec les ingénieurs (2) le côté choisi pour ouvri la tranchée, fît avancer à l'entrée de la nuit, le 7 avril, le régiment de Rochechouart, et 2 compagnies de grenadiers, qui sont placées à plat ventre, en avant du travail, pour arrêter les patrouilles ennemies; on distribue des fascines et des outils, et les ingénieurs commencent leur tracé. Les pièces établies de l'autre côté de la rivière tirent à boulets rouges, ce qui porte l'attention des assiégés de ce côté. Vers minuit, M. Galhau dirige une fausse attaque du côté del'Ober-Thor; la garnison bat la générale, allume des pots à feu sur la partie de la fausse attaque, et, grâce à ces précautions, le travail de la première nuit est dérobé à l'ennemi. On tira la nuit du 8 au 9 avril. Quatre pièces sont mises en batterie dans la journée du 9. La nuit suivante, la branche gauche de la parallèle était achevée; la nuit du 9 au 10, on s'approchait du glacis; une autre batterie à la gauche est perfeclionnée dans le jour.

Le 10 au soir, M. Desmarels, capitaine, est tué d'un coup de canon dans sa batterie. Malgré le travail de la nuit du 10 au 11, impossible de se loger sur le chemin couvert; M. de Sancé établit une batterie qui commence à tirer, le 1 i , à dix heures du matin : la batterie de Desmarets fut si bien servie ce jour-là, qu'à trois heures après midi tout le canon du demi-bastion était démonté. On

(1) Rochechouart, Beauce, Luxembourj^ ; Royal (3 E.), d'Andlau, Fouqiiet (2 chacun), et 2 régiments de dragons (Mestre-de-cainp et Armenonville, de 4 E. cliacun).

(2) Toutes les dispositions étaient prises pour éviter d'être surpris par une sortie des assiégés, comme le témoigne l'ordre suivant -. « Il sera placé à la tête de chaque village où il y aura de la cavalerie ou des dragons un i)elit corps de garde de huit hommes à pied ou à cheval , selon (pie la situation l'exigera, pour découvrir et voir sur la ville, avec une ou deux sentinelles ou vedettes qui avertiront d'abord qu'ils verront attaquer une des trois gardes ordinaires de cavalerie, lesquelles gardes auront, derrière les endroits où elles seront ])lacées, des tas de paille où elles mettront le feu en cas qu'elles soient altaciuées, ce qui servira de signal aux piquets des quartiers, qui sy porteront sur-le-champ. Il y aura 25 hommes parE., le piquet avec un caiiltainect un lieutenant par régiment, qui auront leurs chevaux sellé et les cavaliers bottés, prêts à brider et à monter à cheval, etc. »

trouva, le 12, beaucoup de bas fonds en poussant la sape pour s'approcher de la demi-lune; ce qui relarda l'ouvrage, les travailleurs ayant de l'eau jusqu'à la cheville. Les ennemis garnirent celte nuit les bords de la rivière de grands arbres, dans la crainte qu'on n'en tentât le passage et qu'on n'attaquât la demi-lune par la gorge.

Le prince de Deux-Ponts et M. d'Aubigné arrivèrent le 12 de Piseck, avec 2 bataillons, Navarre et la Marine; celte nuit, on se logea sur l'angle saillant du chemin couvert. Le 12 au matin, le logement sur le chemin couvert terminé, les ennemis démasquèrent, l'après-midi, une batterie sur le haut du vieux château, qui plongeait dans la tranchée. D'abord on établit dans la batterie Desmarets deux embrasures, ce qui éboula le chemin de ronde et perça la muraille. Sur les quatre heures de l'après-midi, le mineur se plaça pour la descente dans le chemin couvert; la batterie de Desmarets commence à tirer et démonte celle des ennemis sur le haut du château, malgré la vivacité de leur feu.

Dans la nuit du 12 au 13, le logement de l'angle saillant du chemin couvert est augmenté. Le 13, deux cavaliers de tranchée sont élevés dans le logement de l'angle saillant du chemin couvert pour l'enfder et le plonger. Vers les quatre heures du matin, le comte de Saxe, étant à la tranchée, fait sortir les grenadiers de droite et de gauche, attaque l'ennemi, qu'il rechasse du chemin couvert, rétablit le travail; le Bonnet-de-prêtre est ruiné, la sape courte perce dans l'angle du chemin couvert, jusqu'à la palissade. Le 14, les ennemis canonnèrent si vivement la tête de la sape, qu'on ne put la continuer pendant le jour; ils firent la nuit suivante un très grand feu de mousqueterie. On commence à établir une batterie sur la face droite du chemin couvert, pour faire brèche. On poussa la seconde parallèle de la gauche, l'on s'approcha du fort du Bonnet-de- prêtre.

Le 15, dans la journée, les ennemis canonnèrent la tête de la sape du demi-baslion de la gauche avec une telle vivacité, qu'ils empêchèrent le travail des batteries destinées à battre en brèche la demi-lune. La célérité avec laquelle les ennemis se servirent de leurs canons pendant tout le siège était sans exemple. Dans la nuit du 15 au 16, les ouvrages se perfectionnent; dans celle du IG au 17 est poussée une sape au bout de la seconde parallèle ; le 17, dans

la nuit, le feu ne fut pas aussi violent que les précédentes par suite de la neige et du mauvais temps.

Le 18, à cinq heures du matin, la batterie du chemin couver commence à battre en brèche la face droite du corps de place.

Les ennemis, s'étant aperçus de la descente du fossé, et craignant qu'on n'y débouchât pour donner l'assaut au corps de la place, arborèrent le pavillon blanc, le 19, à huit heures du matin, et demandèrent à capituler. Deux otages ayant été donnés de part et d'autre, un officier de la garnison sortit, à midi, avec les articles de la capitulation; après quelques allées et venues, au sujet des changements que le comte de Saxe jugeait nécessaires, la capitulation fut signée à dix heures du soir : les grenadiers français s'emparèrent tout de suite de la demi-lune et de la porte de la ville qui y communiquait. Nos soldats s'étaient bien comportés; leur général écrivait au baron de Breleuil, le 10 avril : « Je ne puis que donner les éloges les plus grands de la valeur et de l'ardeur que les troupes du roi ont témoignées dans ce siège. Couvertes de neige, accablées de misère et sur les dents, elles ont fait des travaux immenses et inconcevables. Gustave-Adolphe, avec 22,000 hommes, y avait employé vingt-huit jours, et il s'en faut bien qu'elle fût ce qu'elle est h présent, »

Le 22 avril, le comte de Saxe se rendit près de l'Ober-Thor, pour voir sortir la garnison (1); elle se mit en marche pour Passau. Les régiments de Mestre-de-camp et d'Armenonville-dragons, et ceux d'infanterie de Rochechouart et de Beauce, avec les grenadiers et les piquets de renforts arrivés le 12, partirent le 23 pour Piseck avec M. de Boufflers. Le régiment de carabiniers, qui devait arriver le 24 à Egra, retourna dans ses cantonnements. Le marquis de Mirepoix resta dans Egra. La prise de celte ville valut au comte de

(1) '< Dans un traité d'échange et de rançon jiour les prisonniers de guerre, signé à Proliwiii le 23 , il est stipulé que les prisonniers seront rendus, de bonne foi et |)ar échange, quinze jours après leur détention ou payement d(^ leur rançon (ivéc à : Meslre de camp, 700 florins d'Allemagne; lieutenant-colonel, 300; major, 150; capitaine, 100; lieutenant, 40; cornette, 30; maréchal des logis ou sous-officier, 14 ; trompette, tambour, 10; soldat, 7. A l'égard de la nourriture des prisonniers, il est convenu qu'il leur sera fourni chaque jour une ration égale à celle (|ue reçoivent les années belligérantes, et en outre 6 kreulzers jiar cavalier et 5 par l'antassin. Il est défendu de part cl d'autre de dé|K)uiller entièrement les prisonniers. »

Saxe des lettres de félicitations de l'empereur Charles-Albert et du maréchal de Broglie. Peu de jours après la capitulation, le comte de Saxe obtint un congé pour se rendre à Saint-Pétersbourg, où l'appelaient de grands intérêts. Il s'agissait de la restitution d'une terre située en Livonie, dépendante de la succession de sa mère, et qui avait été confisquée sous le règne de la princesse Anne. 11 arrive à Dresde le l*^"" mai et se met en route pour la Russie. Cette conquête d'Egra nous rendit maîtres de toutes les places fortes du pays; mais en dehors des murs de ces forteresses ou de l'enceinte des camps, nous ne rencontrions, soit en Bavière, soit en Bohême, que des populations hostiles. Les soldats en marche, pour rejoindre l'armée, se virent refuser l'entrée de Marienthal, sous prétexte que cette ville, résidence princière, était exempte du logement des gens de guerre. L'Europe perdait toute confiance dans la puissance de la France, car déjà la dissolution de la coalition formée par les princes d'Allemagne contre l'Autriche se manifestait de toutes façons. Le chevalier de Belle-lsle eut hâte de se plaindre d'un procédé qui révélait le peu d'accord existant entre les deux électeurs de Cologne et de Bavière, et accusait le ministre de Cologne, M. Heid, de trahir les intérêts de l'empereur, propre frère de son souverain.

On était au mois d'avril, et depuis la prise de Prague, c'est-à-dire depuis quatre mois, tout s'était passé en marches et contremarches, les villes capitulant à la première sommation des Autrichiens, résultat de la faute qu'on avait commise en se dirigeant sur Prague sans assurer suffisamment la défense du Danube. Cependant quand Égra tomba aux mains des Français , une période plus remplie de hauts faits d'armes allait s'ouvrir, et pour l'intelligence des mouvements il est utile de connaître les positions des alliés.

Les Prussiens (1) et les Saxons (2), disséminés dans le triangle

(1) Infanterie : 18 B. (Schwerin, Glasnap, Goetz, C.ieisI, l chacun; Sydvow, Pr. Diélrich, la Molle, ïruchst's. Selehous, Voigt, Priiiz Moritz, 2 chacun); cavalerie: 44 E. (carahuiiers, Rollienburg, Kanueberg, Posodowsky, 5 chacun; Mollendorf, 10 E. ; uhlans, 3; hussards Bromkowsky, 2; hussards, 9).

(2) Infanterie : 19 B. (Leib Regz, 1 B. ; 1^' garde, 2" garde, Konigin, Naverius, Weissenfels, Cosel, Fianbenkerg, Nicsmeuschel, Schoinberg, 2 chacun); cavalerie : 33 E. (SchlichUng-dragons, Leib Regs, Konigs, Pr. Moffée, Rechenberg Dr., Ilau-

qui a pour sommets Olmiilz, Iglau et Znaym, coupaient de Vienne le prince de Lobkowitz. Les Français occupaient un demi-cercle dont les deux extrémités étaient Prague et Piseck. Les communications entre ces deux villes étaient établies par les compagnies franches, postées à Mirowitz, Mitin, Dobritz, Mnisek, Klingenberg, Worlitz, Kameïk, Dawle, Konigsaal et Béraun (1). M. de Broglie avait réparti ses 34 B. et ses 83 E. à Piseck, quartier général, où il avait avec lui M. de Glermont, lieutenant général et tout l'état-major, 7 B. (2); MM. d'Aubigné, de la Farre et de Polastron, lieutenants généraux, ayant chacun avec soi un maréchal de camp. MM. de la Gervaisais, de Béranger et de Ximenès étaient à Strakonitz, avec 4 B,, à Steckna avec 2, à Wolin avec 3 (3), à Mirowitz, le duc de Luxembourg, maréchal de camp, avait 4 B. (Novare), et le duc de Boufflers, de même grade, 2 (Penthièvre) à Dubef. M. de Rivery^ lieutenant-colonel d'Anjou, occupait Winterberg. On conservait ainsi la communication avec la Bavière et on gardait le cours de la Wottawa. A Égra et aux environs, M. de Leuville, avec M. de Mirepoix, avait 4 B. et H E. (4) à Prague, 6 B. et 4 E. (5) à Pilsen (6), les carabiniers (10 E.), 5 E. à Horrazdowitz (7), 3 à Schuttenhoffen (8),

ilriiig, Schineliwitz, Gersdoorff, Obyni, de 2 E. chacun; gardes du corps, carabiniers, 4 E. chacun; uhlans, 6; chevau-Iégers, 1).

(1) Voici les noms de ces compagnies, rangées dans l'ordre des lieux qu'elles occupaient et qui sont ci-dessus nommés : dragons de Romberg, de Saincenis, deGauderman ; infanterie de la Harte, Bock, Jacob, la Haye, Pauly, Ducheniin.

(2) Piémont, 4; Alsace, 3; compagnie de dragons, hussards Berchiny et Raltsky.

(3) Strakonitz : la Marine; Steckna, Anjou; Wolin, la Reine, 2, Roswinen, 1, et 200 chevaux.

(4) Berry, Beauce, Luxembourg, Rochechouarl, de 1 B. chacun; Mestre-de-campgénéral de dragons, Armenonville, Andlau, Fou([uet, de 2 E. chacun; Royal-cavalerie, de 3 E., et en outre les compagnies franches de dragons et l'infanlerie de Galhau.

(5) M. de Gassion, lieutenant général ; duc de Biron, maréchal de camp (le Roi, 4 B. ; Laborie-artillerie, I; Marsey-artillerie, 1 ; Royal-dragons, 2 E., Fleury-cavalerie, 2).

(6) Comte de Saxe, lieutenant général ; de Baye, aide maréchal général des logis de l'armée; de Montmort, aide maréchal général dos logis de la cavalerie.

(7) Sabran, 3 E.; Pons, 2.

(8) M. d'Apcher (Royal-Allemand, 3 E.).

10 h Steynilz (i), 9 à Tauss elaux environs (2), 8 à Rlattau (3), 9 à Hayd et Tachau (4), 8 à Mies et Plan (5), 6 à Pischely (6), avec 2 B. d'infanterie.

(1) M. d'Eslrées, maréchal de cam|t (la Reine et Penlhièvre, 3 E. chacun ; Hendecourl et Dauphin-étranger, de 2).

(2) Le Roi, 3 E.; Brissac, Fiennes, Levis, de 2 cliacun.

(3) Orléans, 3 E.; Asfeld, 2; Chabrillan, 3.

(4) M. de Curton, lieutenant général; M. de RaltsUy, maréchal de camp (Colonelgénéral, Grammont etÊgraont, de 3 E. chacun).

(5) M. du Chayla, lieutenant général; M. de Fresnes, maréchal de camp (Mcstrede-camp général, 3 E. ; Clermont, 3; Vogué, 2).

(6) M. de Herchhiy, nnréchal di ciai) (llilts'.iy et Berchiny, de 3 E. chacun) ; Royal-Bavière, 2 B.

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