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Acte de la reine pour conférer au grand-duc le suffrage de Bohême

« La dignité d'électeur du saint Empire romain étant attachée à notre royaume de Bohême, suivant la bulle d'Or de l'empereur Charles IV, et les princesses du sang royal devant succéder à la couronne au défaut des descendants mâles, et jouir sans aucune exception ni restriction de toutes les prérogatives qui lui sont attachées, il est manifeste et incontestable que bien que notre maison archiducale se trouve sans descendants mâles, la dignité électorale ne cesse point d'y résider. Il est de plus notoire que le royaume de Bohême a été possédé en différents temps par trois princesses au défaut de princes de la maison royale, sans que personne se soit jamais avisé de leur disputer la dignité électorale, ou se soit opposé au suffrage qu'elles avaient droit de donner à l'élection d'un empereur.

(( C'est pourquoi ne pouvant non plus être privée du même droit, nous conférons et donnons, tant pour nous que pour nos descendants, audit duc de Lorraine et de Bar, grand-duc de Toscane, notre très cher époux, le droit que nous avons, conformément aux libertés et aux privilèges de notre royaume de Bohême , d'assister en personne ou par ses envoyés à la diète de l'élection d'un empereur, pour y donner sa voix, étant persuadée qu'aucun de nos descendants présents et futurs, ne manquera jamais de

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respect envers le duc , leur père, au point de vouloir lui disputer le contenu de la présente disposition. »

11 restait à savoir quel accueil les diverses cours de l'Empire feraient à la résolution inattendue de la reine de Hongrie. Le comte de Golloredo fut envoyé en conséquence en mission auprès des principaux cabinets pour sonder les esprits et préparer les voies. Il trouva les électeurs de Mayence, de Trêves et de Hanovre tout disposés à reconnaître la légalité de la délégation donnée par Marie- Thérèse, étant eux-mêmes au fond très désireux de voir le grandduc de Toscane élevé à la dignité impériale; mais il ne rencontra pas chez les autres électeurs des dispositions aussi favorables. Quoi qu'il en soit, Marie-Thérèse, sans se laisser arrêter par la froideur qui lui était témoignée, et résolue à dissiper les équivoques, ne tarda pas à soulever officiellement la question et à demander que son époux fût, en qualité de prince revêtu de la dignité électorale pour la Bohême, traité comme les autres électeurs, c'està-dire qu'il eût à recevoir à bref délai une lettre de convocation pour l'élection future, et à ce qu'un logis fût affecté à Francfort pour l'ambassadeur qu'il lui plairait d'y envoyer.

L'archevêque de Mayence, dans les attributions duquel rentrait le soin de prévenir les autres électeurs du lieu et de l'heure de réunions et de les inviter à y assister, obéit sur-le-champ à l'injonction de Marie-Thérèse et envoya au grand-duc de Toscane la lettre de convocation qu'on lui demandait. Mais le roi de Pologne, auquel en sa qualité de grand maréchal héréditaire de l'Empire i appartenait de faire droit à la deuxième demande de Marie-Thérèse et de régler la question du logis de l'ambassadeur de Bohême à Francfort, répondit par une fin de non-recevoir catégorique, et saisit même l'occasion pour protester formellement contre l'exercice du suffrage de Bohême , vu les conditions anormales dans lesquelles ce pays se trouvait alors gouverné.

Le roi de Prusse, les électeurs de Bavière, de Cologne et palatin s'associèrent à cette protestation.

Marie-Thérèse, à laquelle on jetait ainsi le gant, le releva, et, en réponse à la protestation des électeurs coalisés contre elle, fit publier une lettre dans laquelle elle réfutait avec chaleur les arguments de ses adversaires, dont les uns déclaraient que la voix

de la Bohême était vacante, et les autres qu'elle appartenait à un agnat(I).

A ces objections présentées en commun par les cinq électeurs, le roi de Pologne ajoutait que, en tout cas, si le suffrage de Bohême n'était pas suspendu, il ne pouvait appartenir qu'à lui seul en sa qualité du plus proche agnat, ou plutôt encore au prince électoral son fds, et, dans la pensée que sa prétention pût être admise, il s'empressait de déclarer ce jeune prince majeur, afin de le mettre en état, le cas échéant, d'exercer la dignité électorale de Bohême.

Marie-Thérèse, malgré l'hostilité bien marquée qui accueillait ses premières ouvertures, ne désespéra point pourtant de triompher. Elle change de tactique et, au heu de heurter de front les difficultés, cherche à les tourner. Dans ce but, elle entreprend de détacher du faisceau de ses ennemis les princes qu'elle supposait lui être le moins hostiles. Il ne lui restait aucune espérance du côté de la maison de Bavière, l'âme de la coalition, et avec laquelle une guerre prochaine ne paraissait déjà plus douteuse. Bien que l'électeur Charles-Albert n'eût pas encore ouvertement remis en avant les droits prétendus à l'héritage de Charles VI, depuis quelque temps son cabinet affectait des allures mystérieuses, entretenait avec la France une correspondance secrète, levait des soldats et faisait des armements considérables.

Il devenait difficile également de songer à réussir auprès de l'électeur palatin, qui exerce le vicariat sur les cercles du bas Rhin, en raison de sa parenté avec l'électeur de Bavière, ni auprès de l'électeur de Cologne, le propre frère de ce prince. Il restait le roi de Pologne et le roi de Prusse. La reine de Bohême tourne d'abord ses vues du côté du premier de ces souverains et envoie auprès de lui à Dresde le comte de KewenhuUer, diplomate aussi adroit que général habile.

Celui-ci essaya d'émouvoir Auguste III en lui représentant l'Al-

emagne désireuse d'un chef puissant, capable de repousser les

ennemis du dehors et de contenir ceux du dedans ; que l'élection

du grand-duc de Toscane à la dignité impériale était seule capable

(1) Collatéraux, qui descendent par màlcs d'une môme souche masculine. Agnatus, nalus.

de maintenir l'édifice du corps germanique ; que c'était par conséquent pour lui un devoir de patriotisme de lui donner sa voix lors de l'élection et de consentir dès à présent tout au moins à reconnaître ce prince comme électeur de Bohême. Le roi de Pologne resta sourd à ces insinuations; il lui répondit qu'après mûre réflexion il ne reconnaissait pas l'exercice du suffrage de Bohême par un prince étranger qui n'était pas le souverain du pays, et que, personnellement, il ne se p rèttrail j f mais l\ pareille illégalité, mais encore que sa qualité de vicaire de l'Empire dans les cercles de haute et basse Saxe lui faisait un devoir de s'y opposer.

Cet échec diplomatique de M. de Kewenhuller à Dresde augmenta encore la froideur qui existait déjà entre les cours de Dresde et de Vienne. Il portait en effet le dernier coup au rêve caressé par la reine de Bohême, car elle ne pouvait guère, vu l'état d'hostilité déclarée de l'Autriche avec la Prusse, se flatter de l'espoir devoir Frédéric II se rallier à ses vues. Le grand-duc de Toscane, s'il se fût présenté à l'élection, eût donc été assuré d'échouer, cinq voix lui étant contraires et l'un des quatre autres suffrages d'avance déclaré nul et non avenu. Aussi Marie-Thérèse cessa brusquement toutes négociations à ce sujet, et, comme pour braver ses adversaires et affirmer hautement son droit envers et contre tous, envoie officiellement le baron de Brandau comme ambassadeur à Francfort y exercer en son nom le droit électoral de Bohême lors de la future élection, dont l'époque, pas encore fixée, était supposée prochaine.

Cependant comme la Bavière continuait ses armements, comme à certains symptômes on pouvait déjà deviner qu'elle était décidée à une rupture, encouragée par la France, et qu'au premier choc l'Espagne mettrait aussi ses troupes en campagne, Marie-Thérèse restait fort inquiète. Un nouveau péril apparaissait. Outre les résistances à l'élévation de son époux à la dignité impériale, c'était aujourd'hui la pragmatique sanction elle-même qui allait décidément et ouvertement être contestée; c'était l'intégrité de ses États menacée , et l'antique prépondérance de la maison d'Autriche sur le point d'être mise en cause.

Pour faire face à l'orage, Marie-Thérèse avait besoin de toutes ses forces. La guerre avec la Prusse les absorbait. Neuperg,

SUCCESSIOxN D'AUTRICHE. — BAVIÈRE (1741). 37

toujours derrière la Neisse près d'Ottmachau, d'où il entendait le canon du siège de Brieg, ne pouvait être rappelé sur le Danube sous peine de voir la Silésie tout entière tomber au pouvoir des Prussiens. Aussi la reine de Hongrie, reconnaissant alors, mais trop tard, sa faute en repoussant les premières offres de Frédéric, résolut-elle de faire elle-même des ouvertures à ce prince et de terminer avec lui au prix d'un sacrifice. La défaite de son armée à Mohvilz avait abattu son orgueil, l'attitude menaçante de la Bavière acheva de faire fléchir son obstination. Elle qui avait autrefois repoussé avec tant de hauteur toute idée de cession de territoire, aujourd'hui sollicitait elle-même et offrait à la Prusse un agrandissement en échange de son alliance , ou tout au moins de sa neutralité. Elle ne doutait pas d'ailleurs que Frédéric ne se prêtât à une proposition dans ce sens, et qu'il ne préférât la possession incontestée d'une petite partie de la Silésie, garantie définitivement par un acte authentique et un traité solennel, aux chances d'acquérir un territoire plus étendu en continuant la guerre.

Elle eut recours aux bons offices de l'Angleterre et à la Hollande, et pria ces deux puissances de s'interposer en vue de la paix. Celles-ci s'adressèrent au roi de Prusse par leurs ministres à Berlin, mylord Hindford et le baron de Ginkel, et lui offrirent leur médiation; mais ce prince ne répondit que froidement à leurs propositions.il comprenait à merveille combien, depuis le commencement de la guerre, la situation s'était modifiée à son avantage, il n'ignorait pas les trames qui s'ourdissaient partout contre l'Autriche, il savait que l'armée de Marie-Thérèse serait dans un avenir rapproché obligée de courir d'un autre côté à la défense des frontières, et il démêlait, quoique rien n'eût transpiré à cet égard, que la démarche qu'on faisait auprès de lui venait de l'initiative de la reine de Hongrie, éperdue. Cependant il ne refusa pas d'entrer en conférence. Mais à la connaissance des conditions du traité, lorsqu'il vit que les sacrifices auxquels se résignait l'Autriche se réduisaient à l'abandon des quelques districts de Silésie, réclamés dans l'origine, il ne put s'empêcher de faire sentir aux négociateurs que les temps étaient changés, et rompit l'entrevue en leur déclarant qu'il ne poserait à présent les armes que si Marie-Thérèse lui cédait la Silésie tout entière, pour l'indemniser des frais d'une guerre que cette princesse l'a-

vait contraint à déclarer en refusant de reconnaître ses droits.

Tout espoir de conciliation ayant ainsi disparu, chacun des deux partis chercha des alliances. Le roi de Prusse entra en pourparlers avec la Bavière et la France, la reine de Bohême se tourna vers l'Angleterre, la Hollande, la Bussie, la Saxe, et même aussi vers la France. Cette dernière puissance n'avait pas encore en effet dessiné son attitude. Quoique encore tenues secrètes, ses résolutions n'en étaient pas moins déjà irrévocablement arrêtées, et son appui appartenait aux ennemis de Marie-Thérèse.

Après la mort de Charles VI, l'électeur de Bavière avait immédiatement recommencé ses obsessions à Versailles et reproduit ses protestations contre la pragmatique sanction. 11 ne trouva d'abord que peu d'encouragement. Le cardinal de Fleury, quelque peu gêné par la garantie signée du roi, redoutait la tache qu'imprimerait à l'honneur de son souverain un manque de parole. Cependant l'intérêt de la France commandait une entente avec la Bavière, exigeait impérieusement que l'on ne laissât pas échapper une occasion d'affaiblir' la maison d'Autriche et de miner ce colosse d'empire qui, depuis Charles-Quint, nous portait de si terribles coups. Placé entre sa conscience et son patriotisme', le vieux ministre, fort indécis, penchait en secret pour une alliance avec la Bavière; jugeant prudent de ne pas se donner le tort de faillir à ses engagements sans être sûr au moins d'en recueillir les résultats, il laisse les événements se dessiner et reste impénétrable.

Sur ces entrefaites survinrent l'invasion de la Silésie par la Prusse, les démarches de Marie-Thérèse pour élever le grandduc de Toscane à l'Empire, le conflit général que cette prétention suscita dans toute l'Allemagne. Tout penchait au gré des désirs secrets du cardinal, l'occasion qu'il attendait se présentait à lui; l'Autriche, battue en» brèche de tous côtés, devait être incapable de résister à tous les ennemis levés contre elle , si la France se prononçait par les armes en leur faveur.

Le cardinal de Fleury n'hésita plus; il reprit les négociations avec l'électeur, lui fît connaître que le roi avait mûrement examiné ses prétentions sur l'héritage du défunt empereur, reconnues fondées; qu'en conséquence, du moment que la pragmatique sanction lésait des droits légitimes, l'article 10 du traité de Vienne devenait nul et

sans valeur; que, par suite, la France rentrait ipso facto dans la plénitude de sa liberté d'action et qu'il pouvait compter sur le concours de cette puissance pour faire prévaloir, au besoin par la force, ses justes revendications sur la succession de Charles "VI.

Cependant aucune alliance n'était encore conclue sur ces bases, lorsque tout à coup le duc de Belle-Isle présenta de son initiative à Versailles un projet tout nouveau. Élevant la question plus haut, il proposait de faire monter l'électeur de Bavière sur le trône impérial, de donner à la Bavière, à la Saxe, à la Prusse, des agrandissements territoriaux aux dépens de l'Autriche, et de porter ainsi un coup mortel à cette ennemie séculaire de la maison de Bourbon en créant à côté d'elle et avec ses dépouilles trois puissances rivales et en faisant de l'Empereur une créature de la France.

L^électeur de Bavière devait, avec la dignité impériale, réunir à ses possessions la Bohême, la haute Autriche, le Tyrol et le Brisgaw; la Prusse devait recevoir la basse Silésie , la Saxe s'agrandir de la haute Silésie, de la Moravie et du haut Manhartsberg. La maison de Hapsbourg n'eût ainsi conservé que la basse Autriche, la Hongrie, la Styrie , la Carinthie et la Carniole. Ce projet, d'une haute conception politique et dont la réalisation ne paraissait pas impossible en raison de l'état des esprits en Europe, séduisit le cabinet de Versailles. Le roi y donna son assentiment, et l'électeur Charles- Albert y souscrivit.

La dignité impériale qu'on lui offrait était une large compensation du sacrifice qu'il faisait en s'engageant ainsi moralement h ne plus poursuivre la revendication de l'héritage entier de Charles VI, et les avantages inespérés assurés avec l'appui de la France paraissaient trop séduisants pour qu'il cessât de maintenir ses premières prétentions, que lui-même devait juger exorbitantes, de déposséder entièrement Marie-Thérèse.

L'accord s'étant établi sur le but à poursuivre, les négociations furent rapidement menées. Elles aboutirent à la conclusion d'un traité d'alliance et de secours, dit de Nymphenburg (1), entre la

(1) Il existait depuis longtemps une alliance entre la France et la Bavière, renouvelée la dernière fois IclC mai 1738. Les traités sont des 2 février 1714, i2 novembre 1727 et 15 novembre 1737. Néanmoins celle alliance n'a élé afiirméo qu'en 1741,

France et la Bavière, sur lequel le roi de France apposa sa signature le 18 mai 1741.

Le roi d'Espagne, toujours guidé par sa vieille haine contre la maison de Hapsbourg, à laquelle il ne pardonnait pas le démembrement de ses États sanctionné par le traité d'Utrecht, et convaincu d'ailleurs que l'abaissement définitif de cette maison restait indispensable pour lui assurer les conquêtes en Italie qu'une guerre lui procurerait, s'associa aux projets de la France, signa également le traité et entra dans la coalition naissante.

La France avait alors une armée de 130,000 hommes, sans compter les milices; l'Espagne disposait de 60,000 soldats, la Bavière de 15,000 : total de plus de 200,000 hommes dès à présent jetés sur l'ennemi commun, déjà en lutte avec la Prusse, dont les seules forces le tenaient en échec.

Aussi le maréchal de Belle-Isle se flattait de mener à bien l'exécution de son projet; il répondait même de réussir dans le point le plus délicat, d'amener les électeurs, soit par voie de persuasion, soit par voie de contrainte, à donner, lors de l'élection impériale, leurs voix au souverain de la Bavière, et ne demandait pour cela que des pouvoirs diplomatiques absolus et au besoin le concours d'une armée de 35 à 40,000 hommes (en dehors d'une armée d'égale force destinée à opérer sur le Danube avec les Bavarois), qui se tiendrait prête à se porter du côté qu'il indiquerait pour donner à ses négociations le poids nécessaire et tenir en échec les électeurs récalcitrants ou les puissances tentées d'intervenir en faveur de Marie-Thérèse. Son assurance giigna tous les esprits. Louis XV, pensant ne pouvoir remettre en des mains plus habiles le soin des intérêts de la France, et confiant dans ses talents de diplomate et de général, lui donna à la fois et le poste d'ambassadeur près du corps germanique et le commandement de l'armée qui devait se porter en Bavière et en Bohême. Clément-Auguste de Bavière, évêque de Munster et de Paderborn, coadjuteur de Cologne, évêque d'Hildesheim et d'Osnabruck, électeur depuis

par le traité de Nyinphenburg, près Munich, si;^iié le 18 mai par le maréchal de Bclle-isle; et cependant il n en existe traces, ni aux archives de Paris, ni à celles de Municli. Probablement le maréchal en était porteur lors de son arrestation à Elbingerode cl l'aura détruit avec toute sa correspondance.

1733, était grand maître de l'ordre teutonique au moment des assemblées de conférences à la diète d'élection.

On ne peut se figurer les dépenses occasionnées par les réceptions de tous genres dans les dîners, les équipages et les étalages des ambassadeurs des têtes couronnées. Les représentants électoraux de Bavière, de Saxe, palatin, de Brandebourg, de Hanovre, de Modène, de Danemark, de Suède, furent resplendissants de luxe; mais de Belle-Isle réussit dans son imagination à rendre plus brillants encore les effets que devait produire la France, par ses réceptions, ses spectacles en français, en allemand, ses bals, ses feux d'artifice, ses joutes sur le Mayn et l'argent jeté dans les rues à la population. Son entrée fournit les détails les plus curieux; précédée de courriers, sa suite arrive avec douze chevaux tenus en main suivis de douze voitures à quatre chevaux sous des couvertures de velours vert, tous avec l'écusson de ses armes en bosse, relevés de deux bâtons de maréchal de France , entrelacés de guirlandes d'or avec les armes pareilles aux quatre coins; 150 valets de pied en livrée verte galonnés sur toutes les coutures avec culotte et veste écarlate, nœuds d'argent à l'épaule, chapeau galonné surmonté d'un plumet vert, puis ses pages, enfin 24 seigneurs, formant l'ambassade, dont son frère, le chevalier de Belle- Isle, M. de Blondel, envoyé de France longtemps près de l'électeur palatin et à la cour électorale de Mayence, M. le chevalier d'Harcourt.

Au centre le maréchal, sur un cheval magnifique avec harnachement enrichi de pierreries et d'or. Afin de donner un titre d'éclat à son ambassadeur, le roi fil sept maréchaux de France, dont il fut le dernier : M. de Brancas, le duc de Ghaulnes, M. de Nangis, le prince d'isenghien , le duc de Duras, Desmarets, marquis de Maillebois et M. de Belle-Isle.

« Le maréchal de Belle-lsie, fils de Louis Fouquet, marquis de Belle-Isle, et pelit-fiis du célèbre Nicolas Fouquet, descendait par sa mère de l'illustre maison de Ventadour. Né le 22 septembre 1684, colonel de dragons, et n'ayant guère plus de vingt ans, il se distingua en Italie. 11 aime la guerre, et, n'en déplaise à quelques mauvais libelles, il a tout ce qu'il faut pour faire un bon général. II est brave, d'une bravoure reconnue et signalée. Il est vigilant, actif. Jamais personne ne l'a trouvé au lit, soit en campagne, soit enquar-

tier,'à quelque heure qu'on soit venu le voir. Il est sobre naturellement, simple dans ses habits; il méprise les commodités les plus permises. En un mot, c'est de lui qu'on peut dire à juste titre : Fatiyato humus cubile est; cibus queni occupât satiat; tempora somni arcliora quant noctis. Mais comme il n'est point d'homme parfait, on accuse M. le maréchal d'être peu sévère envers le soldat, et de l'être beaucoup envers le peuple. On le taxe aussi de trop d'économie, reproche qu'on peut facilement s'attirer chez une nation aussi généreuse que la France. Néanmoins, il est de l'équité de n'y pas souscrire aisément^ et de se ressouvenir de la figure que ce seigneur a faite à Francfort, qui n'est certainement pas celle d'un avaricieux. Il joint à la bravoure la fermeté, l'intrépidité, la vigilance et la sobriété. Avec une vaste pénétration^ un des esprits les plus éclairés et une telle habitude au travail que douze secrétaires peuvent à peine suffire jour et nuit pour l'expédition de ses dépêches. Hors du cabinet, seigneur poli, affable, gracieux, ennemi de la flatterie et du vice, insinuant, avec une physionomie mêlée d'une certaine gravité, prévient en sa faveur, complaisant, chacun sent les effets de sa générosité (I). » Revêtu de sa haute situation, M. deBelle-Isle quitte Versailles^ se rend auprèsdes divers princesde l'Empire et commence ses négociations, tandis que des ordres parlaient pour formerlesdeux arméesappelées àse concentrerau mois d'août, l'une en Alsace, l'autre sur les frontières du Luxembourg.

Ainsi, bien que toutes les résolutions prises à Versailles fussent encore tenues secrètes, la France venait de déchirer effectivement le traité de Vienne et, au mépris de la parole donnée, de porter un coup terrible à la pragmatique sanction qu'elle s'était engagée solennellement à respecter et à défendre. Et cependant la France ne pouvait pas se déclarer pour Marie-Thérèse.

Est-il possible d'admettre que le giand-duc de Toscane, une fois parvenu à l'Empire, eût ratifié la cession de la Lorraine, son domaine patrimonial, et n'eût pas désavoué le premier le traité de Vienne, qui avait terminé la précédente guerre h ses dépens, quoiqu'il y fût resté complètement étranger? Pouvait-on espérer

(1) Mémoires de l'élection de l'Empereur.

« Sans avoir l'ail de grandes clioses, dit Voltaire, il a>ait une grande réputation ; il n'avait été ni ministre ni général, et passait jxiur l'Iiommc le (dus capable de conduire un État et une armée. »

qu'avec les immenses ressources militaires de toute l'Allemagne, il consentît à rendre en échange de cette province le grand-duché de Toscane pour indemniser Stanislas et donner satisfaction à la France? Quel que fût le parti de la France, l'avènement de Marie- Thérèse devait fatalement amener la guerre entre ses armées et celles de l'Autriche. Comment donc blâmer le cabinet de Versailles d'avoir, en présence d'une éventualité inévitable, rompu le premier un traité qui devait l'être tôt ou lard; d'avoir fait à ses intérêts le sacrifice de son renom de loyauté, alors qu'il était devenu évident que la loyauté ne servirait à rien qu'à paralyser notre action vis-à-vis d'un prince dont la force des choses devait faire notre ennemi, jusqu'à ce qu'il arrivât au faîte du pouvoir et, libre de tous embarras, il se jetât sur la France isolée pour lui arracher une de ses plus précieuses conquêtes, la Lorraine? A ce moment le roi de Prusse et Marie-Thérèse, n'ayant pu parvenir à s'entendre au sujet de la Silésie, cherchèrent tous deux des alliances en Europe. Le roi de Prusse se tourna naturellement du côté de la Bavière. Il n'ignorait pas les résolutions prises par la France en faveur de l'électeur; le marquis de Valori, notre envoyé à Berlin, les lui avait laissé entrevoir et même déjà quelques ouvertures étaient entamées pour attirer dans notre parti un allié si précieux. Frédéric ne demandait pas mieux; l'intervention du maréchal de Belle-lsle l'y décida.

M. de Belle-lsle, en quittant Versailles, s'était déjà rendu dans les principales cours souveraines de l'Allemagne, mais jusqu'ici ses négociations n'avaient encore produit aucun résultat. Il trouvait chez les divers princes souverains un accueil courtois, mais réservé. Les uns ne dissimulaient pas leurs sympathies pour l'Autriche, les autres se montraient défiants.

C'est alors qu'il prend la résolution d'aller trouver le roi de Prusse dans son camp de Molwitz. En apprenant l'arrivée de l'ambassadeur de France, il envoie au-devant de lui 150 maîtres(I) pour lui servir d'escorte et le reçoit avec tous les honneurs possibles. Le moment était favorable à la réussite des projets de M. de Bellelsle , car le roi de Prusse apprenait l'arrivée des Russes à l'est,

(1) Maître signifie cavalier. Cette expression, qui vient du temps d'Henri IV et a sul)sisté jusqu'à la fin de Louis XV, désignait les premiers cavaliers, mais cette expression a fini par s'effacer entièrement des usages militaires.

se portant contre ses États avec des démonstrations menaçantes; les Hanovriens étaient campés sur les frontières à l'ouest, et les Saxons, rassemblant leurs troupes, semblaient décidés à s'unir aux Hanovriens contre lui.

Les conférences ne furent donc pas longues, l'alliance proposée répondant aux vues des deux partis. Elles aboutirent à la conclusion d'un traité entre la Prusse et la Bavière. Le roi de Prusse promettait d'employer tout son crédit pour procurer la dignité impériale à l'électeur, et de ne point poser les armes jusqu'à ce que ce dernier eût réalisé les agrandissements territoriaux poursuivis aux dépens de l'Autriche , dans la limite déjà convenue avec la France. Il devait envoyer en Allemagne, outre l'armée qui assisterait les Bavarois et occuperait l'Autriche, une autre armée qui tiendrait les Hanovriens en échec. H déclarait, en outre, de la manière la plus formelle, se désister en faveur du prince de Schultzbach, héritier présomptif de l'électeur palatin allié de la Bavière, de toutes les prétentions que ses ancêtres avaient formées sur les duchés de Bergh et de Juliers.

L'électeur de Bavière, de son côté, s'engageait à s'unir au roi de Prusse et à ne signer la paix que conjointement avec ce souverain et lorsque celui-ci aurait obtenu satisfaction au sujet de la Silésie; il cédait en outre à Frédéric, pour de l'argent, la principauté de Giatz, ou plutôt ses droits prétendus sur elle.

Il fallait obtenir la garantie de ce traité par la France. M. de Belle-Isle n'était pas autorisé à s'engager sur ces bases et, trouvant lui-même les prétentions du roi de Prusse excessives, voulait limiter à la basse Silésie les agrandissements conséquence de la guerre. Il en référa à Versailles et partit de Molwilz avant que rien fût arrêté, laissant à M. de Valori (1) le soin de continuer les négociations.

Les choses traînaient en longueur ; la cour de Prusse, impatiente, pressait en vain ce diplomate de donner une réponse définitive, lorsqu'un incident brusqua la solution. M. de Valori, pendant un

(1) Valori (Guy-Louis-IIenri, marquis de), né à Mciiiii le 12 octobre 1692. Son père était lieutenant général. Enseigne au régiment de Piémont le 30 octobre 1707. Le 20 août 1713, envoyé de Villars pour porter au roi les drapeaux de Landau. Se distingue déjà à cette époque par sa corrcsi^ondance et ses goùls diplomatiques. Brigadier le 15 juillet 1739. Envoyé à Berlin dans les premiers jours de 1740. Lieutenant

entretien avec Frédéric, laissa par mégarde tomber un billet de sa poche; le roi, sans faire semblant de rien, mit le pied dessus et congédia le ministre au plus vite. Il se trouva que ce billet était de M. Amelot, secrétaire des affaires étrangères : il portait de n'accorder Glatz et la haute Silésie à la Prusse qu'en cas qu'il en résultât un plus grand inconvénient s'il les refusait. Après cette découverte, M. de Valori fut obligé d'en passer par toutes les volontés du roi. Le traité de la Prusse avec la France fut conclu le 5 juin sur les bases convenues avec la Bavière; la France s'engageait à employer au besoin 100,000 hommes pour soutenir ses nouveaux alliés avec promesse de mettre ses armées en mouvement avant la fin du mois d'août.

Le maréchal de Belle-Isie, prenant congé du roi de Prusse, se rend à Dresde oh il reste quelques jours en conférence avec le roi de Pologne. Il éprouve beaucoup de difficultés à persuader ce monarque; toutefois, en lui faisant comprendre le danger auquel il s'exposait en persévérant dans son alliance avec l'Angleterre contre la Prusse, en lui représentant la cause de Marie-Thérèse comme désormais perdue et en lui laissant entrevoir, d'un autre côté, d'avoir une part personnelle dans les dépouilles de la maison de Hapsbourg, la Moravie et le haut Manhartsberg, il arrive à le rendre hésitant ; mais il ne put obtenir de lui la promesse d'une alliance immédiate. Le roi de Pologne ne trouvait pas les affaires assez engagées pour se déclarer. Il se contenta de témoigner plus de froideur à ses anciens alliés et attendit les événements.

L'adhésion aux vues de la France de deux des souverains les plus puissants de l'Allemagne ne pouvait manquer dès lors d'entraîner celle d'autres princes indécis et qui n'attendaient peut-être, pour se déclarer contre Marie-Thérèse, que la certitude de le faire sans s'exposer à rester isolés.

On gagna aussi la Sardaigne par l'espérance d'un agrandissement en Italie. Toute l'inquiétude se portait sur l'Angleterre et la Hollande; car le parlement était unanime à soutenir l'Autriche contre les Bourbons de France et d'Espagne.

général le 10 mai 1748. Par son habileté devient et reste l'ami de Frédéric. 11 avait remplacé M. de la Chetardie, nommé à la cour de Turin. Mort à Hanau le l*^'' janvier 1758, commandant du comté.

Enfin le roi d'Espagne Philippe V, descendant de Charles-Quint en ligne directe, prétendait aussi à la succession des Élats autrichiens; Charles-Emmanuel, roi de Sardaigne, issu de Catherine, seconde fille de Philippe II, faisait revivre des droits sur le duché de Milan. C'était le démembrement de la monarchie autrichienne. Charles, électeur de Bavière, que la France voulait porter sur le trône impérial, était fils de l'électeur Maximilien, qui avait compromis son existence pour Louis XIV, dans la guerre de la succession d'Espagne. Né en 1697, il avait succédé à son père en

Marie-Thérèse, de son côté, ne restait pas inactive. Justement alarmée du refus du roi de Prusse d'entrer en arrangement avec elle sur des bases équitables, et redoutant en ce moment, oti les sourdes menées de la Bavière lui annonçaient déjà de nouvelles complications, de sentir ses forces retenues en Silésie par suite de l'obstination de ce prince, alors qu'elles pouvaient être nécessaires sur le Danube pour la protection de sa capitale, elle entreprit de lui susciter des ennemis dans l'Empire et hors de l'Empire.

Elle s'adresse d'abord à l'Angleterre et à la Hollande. Outre les alliances que ces deux puissances avaient déjà conclues avec l'Autriche, leur intérêt n'était pas de souffrir l'agrandissement de la maison de Brandebourg, dont les possessions sur le Rhin et la Meuse touchaient à leurs frontières et occasionnaient avec elles de fréquents démêlés; d'ailleurs, leur politique invariable a toujours été de secourir la maison de Bourbon contre la maison de Hapsbourg et tour à tour la maison de Hapsbourg contre la maison de Bourbon, dès que l'une d'elles s'est vue en état de primer l'autre. Or le roi de Prusse ne pouvait affaiblir la reine de Hongrie sans travailler en même temps à établir la supériorité de la France sur la maison d'Autriche, et par conséquent sans renverser cet équilibre que ces puissances jugeaient si nécessaire à leur propre sécurité.

L'Angleterre et la Hollande avaient donc promis à Marie- Thérèse leur concours contre la Prusse. La Russie n'avait pas tardé à lui donner les mêmes assurances. Ces trois puissances pouvaient mettre sur pied près de 200,000 hommes; l'Angleterre disposait de 64,000 soldats, y compris lesHanovriens; la Hollande en avait 30,000; la Russie, outre des Cosaques et des Tartares

en masses innombrables, en entretenait 92,000, plus 30,000 miliciens,

Frédéric cependant avait pris les devants à Saint-Pétersbourg et présentait à la grande-duchesse régente les plus belles promesses pour l'engager à ne pas se mêler des affaires de Silésie. Le comte de Munnich, président du conseil en Russie, était gagné à ses intérêts; mais la grande-duchesse, personnellement sympathique à l'Autriche, se montra sourde aux insinuations du roi de Prusse, et obtint de ses ministres une décision conforme à ses sentiments, malgré l'opposition obstinée du comte de Munnich qui, à la suite, donna sa démission. Elle informa en conséquence Marie-Thérèse de ses dispositions, dans sa querelle avec la Prusse, à épouser sa cause, et lui promit un secours de 30,000 hommes et des subsides en argent pour venir en aide à ses finances épuisées.

Le roi de Prusse avait appris cette résolution de la cour de Russie pendant que ses négociations avec l'électeur de Bavière étaient encore pendantes, et l'irritation qu'il en ressentit n'avait pas peu contribué à déterminer son alliance avec ce prince et à faciliter la mission de M. le maréchal de Belle-Isle auprès de lui.

Cependant il redoutait encore, malgré l'appui de la France, les entreprises que pourrait diriger un aussi puissant voisin. Il fut bientôt tiré d'inquiétude grâce aux soins du cabinet de Versailles qui, attentif à tout ce qui pouvait traverser ses desseins, profita habilement de la sourde irritation des Suédois contre les Russes (1). Ils ne leur pardonnaient pas, en effet, d'avoir voulu s'immiscer dans leurs affaires intérieures. On réussit à décider le cabinet de Stockholm à déclarer la guerre à la Russie, ce qui paralysa toutes les forces de cette dernière puissance et détourna de Berlin l'orage qui l'eût menacé.

(1) Le 25 avril et 25 juin, des conventions commerciales furent conclues entre la France el la Suède, avec laquelle nous n'avions eu jusque-là que des convenlions politiques. Le port deWismar (sur la mer Baltique, grand-duché de Mecklenburg- Schwerin) est accordé comme entrepôt franc au commerce français à l'exclusion de toute autre nation. Le but était d'établir un commerce direct entre la France et la Suède, au lieu d'employer l'intermédiaire des Anglais, des Hollandais et desHambourgeois. Les vins de France s'étaient substitués en Suède aux vins de Portugal, et la France avait de son côté à demander à la Suède des produits de ses mines et de ses forêts. Cette tentative ne fut malheureusement pas soutenue. Un traité de commerce fut aussi passé avec le Danemark en août 1742.

Marie-Thérèse , après ses négociations avec l'Angleterre, la Hollande et la Russie, s'adressa ensuite à la Saxe; mais elle ne reçut du cabinet de Dresde qu'une réponse évasive. Les négociations de M. de Belle-Isle portaient déjà leurs fruits. Elle se tourna ensuite vers la France. Elle ignorait ou feignait d'ignorer les menées de cette puissance; elle lui demanda en conséquence, en vertu de l'article 10 du traité de Vienne, l'exécution de ses engagements et écrivit au cardinal de Fleury une lettre fort touchante pour lui exposer la situation par suite de l'attaque imprévue du roi de Prusse et le pressant besoin qu'elle avait d'un secours efficace. « Vous venez trop tard, » lui répondit alors le cardinal, et il développa sa pensée, en ajoutant que le roi ne pouvait à présent se dispenser de tenir les anciens engagements pris avec la Bavière au cas où les droits de cette maison seraient reconnus légitimes; qu'il s'était engagé à donner ses secours à l'électeur Charles-Albert, s'il se trouvait dans le cas de les réclamer; que, du reste, le défunt empereur n'avait pas accompli l'acte principal du traité de Vienne, par lequel il s'était chargé de procurer à la France la garantie de ce traité avec la diète de l'Empire, et que la reine de Hongrie avait contribué elle-même à la résolution prise à Versailles, par sa froideur et sa méfiance envers la France; qu'elle avait été mal conseillée en ne lui faisant jusqu'ici aucune ouverture de nature à prévenir les difficultés qui se présentaient, et en paraissant vouloir se passer d'un allié dont elle ne semblait reconnaître qu'à présent toute la valeur. Cette réponse précise jeta la cour de Vienne dans de cruels embarras. Elle lui révélait nettement la situation et l'imminence d'une revendication ouverte de la Bavière. En conséquence, Marie-Thérèse crut devoir immédiatement se prémunir, en vue d'une agression armée des troupes de l'électeur, et elle fît avancer, du côté de Linz, les quelques régiments disponibles et qui n'étaient pas employés à l'armée de M. de Neuperg. Ceux-ci, aux ordres de M. le comte de Palfy, vinrent prendre position derrière l'Enns.

Tous les appuis sur lesquels comptait Marie-Thérèse lui manquaient ainsi successivement; la Russie paralysée par la Suède, la Hollande ne lui donnant que l'espérance de son appui moral , la France laissant entrevoir ses projets hostiles, la Saxe observant une réserve de mauvais augure, elle ne pouvait désormais plus

espérer de secours efficaces contre le roi de Prusse que de la part de l'Angleterre ou de quelques petits princes de l'Empire. Dans ces conjonctures, elle renouvela ses instances à Londres et à Francfort : elle écrivit elle-même au roi George.

Dans le temps qu'on croyait le calme et la tranquillité entièrement affermis, et après avoir découvert l'erreur touchant des testaments et le codicile de Ferdinand, le roi de Prusse, au mépris des assurances qu'il m'a données, d'avoir intention de conserver à mon égard une amitié constante, au mépris du droit qu'il a reconnu me convenir de succéder dans les royaumes et États paternels, au mépris des lois de l'Empire, et en particulier de la paix publique, au mépris enfin de toutes les lois, et par une violation manifeste des liens qui sont 1 a base de la société humaine, attaque le duché de Silésie et l'envahit au milieu de l'hiver, à la tête d'une nombreuse armée, sans avoir préalablement fait aucune représentation à ce sujet. De ma part, il n'est rien que je n'aie fait pour donner au roi de Prusse des preuves incontestables de constante amitié. Le marquis Botta d'Adorno lui a été envoyé, avec ordre de concerter et arrêter en mon nom les moyens les plus propres pour resserrer les liens d'une parfaite amitié. Il n'y avait dans les instructions de cet envoyé aucune restriction, que de n'entrer dans aucun engagement préjudiciable au droit d'autrui, que le père du roi régnant a garantis solennellement à la diète de l'Empire. Mais ces avances n'ont fait aucune impression. Loccasion paraissant favorable, l'envie d'envahir le patrimoine d'autrui et de troubler le repos de ses voisins l'a emporté sur toutes les autres considérations. Il ne s'agit pas ici de mes seuls intérêts , mais de ceux de tout l'Empire. La manière de penser deV. M. à cet égard n'est pas différente de la mienne, je le sais, et qu'elle n'a rien tant à cœur que de conserver l'union de l'Empire, laquelle se trouve à présent dans un danger extrême. C'est pourquoi je n'ai pas balancé un moment d'avoir recours à V.M. à sa parole royale et sa sollicitude inaltérable pour le repos public, afin qu'elle veuille concerter incessamment avec moi les moyens les plus sûrs pour arrêter un si grand mal. Quant à moi, j'opposerai à ce danger imprévu toutes les forces que Dieu m'a accordées, n'attendant d'autre récompense de mes travaux qu'une entière satisfaction des dommages que j'ai soufferts ainsi que de ceux qui auront été causés à mes sujets et aux étrangers, qui se sont reposés sur la garantie des États de Silésie.

Elle écrivit dans les mêmes termes à peu près à la diète de l'Empire pour se plaindre de l'agression de Frédéric. Le roi de Prusse, bien qu'au fond peu soucieux de l'opinion, ne T. u. 4

se dissimula pas qu'en présence d'une mise en accusation aussi précise, il était de son intérêt d'effacer les impressions que ces lettres pouvaient produire sur l'esprit des princes de l'Empire , désireux de ne pas laisser dénoncer son ambition démesurée sans protester et surtout sans chercher à dissiper les craintes éveillées par Marie-Thérèse d'une semblable entreprise de sa part; il tenta donc de se disculper. Il adresse à son ministre, auprès de la diète germanique, une lettre dans laquelle il énumère ses griefs contre l'Autriche, et accuse cette puissance de ne reconnaître aucun juge dans l'Empire et de l'avoir forcé, en mettant sa volonté au-dessus des lois de la société et de l'Empire, de recourir aux armes pour faire valoir ses droits. Afin de donner plus de poids à ses arguments, il assemble en même temps aux environs de Magdeburg une armée de 40,000 hommes, aux ordres du prince d'Anhalt, tonte prête à envahir le premier État qui oserait se prononcer pour secourir la reine de Hongrie. 11 tint ainsi en respect le corps germanique, corps très formidable s'il eût été uni, mais en réalité très faible par suite des divisions intestines encore accrues depuis la mort du chef de l'Empire, dont la puissance avait bien pu les absorber jusqu'alors, mais ne les avait pas détruites.

Les opérations militaires continuaient en Silésie , sans amener d'engagement entre les deux partis. Après la bataille de Molwitz, le maréchal Neuperg campait derrière la ville de Neisse dans une position presque inexpugnable; le roi de Prusse, établi sur le champ de bataille même, couvrait le corps du maréchal Ralkstein qui reprenait le siège de Brieg. Ce siège ne fut pas long; huit jours après l'ouverture de la tranchée, le comte Piccolomini, qui commandait la place, capitule avant que son chemin couvert fût emporté et sans encore aucune brèche aux ouvrages. Après trois semaines à Molwitz, l'armée prussienne s'établit à Grottkau, puis sur les hauteurs de Strehlen oh elle reste deux mois. Dans cette position, appuyée à droite sur Schweidnitz, à gauche sur Brieg, elle couvrait toute la basse Silésie et pouvait recevoir ses subsistances de Breslau. Cette dernière ville était neutre ; le maréchal Neuperg, qui y avait des intelligences, voulut tenter un coup de main pour s'emparer des magasins. Il quitte Neisse, se porte dans la direction de Frankenstein, espérant que Frédéric ne manquerait pas de se prendre au piège qu'il lui

tendait et que , tombant de suite sur Neisse, il s'éloignerait ainsi de Breslau.

Ce dernier soupçonnait les projets du général autrichien; déjà il avait mis Breslau à l'abri et fait entrer par ruse ses troupes dans la ville. II avait demandé aux magistrats le passage pour un régiment; les équipages que ce dernier traînait à sa suite s'étant agglomérés à l'entrée de la ville', la porte n'avait pu être refermée à temps derrière eux; 3 B. et 5 E. prussiens, amenés adroitement à proximité, s'étaient alors glissés dans l'enceinte et en moins d'une heure, malgré les protestations des habitants, ils prenaient possession des ouvrages de défense de la ville, des places, des remparts et des portes.

M. de Neuperg, déçu dans ses projets, imagina de s'en venger sur Schweidnitz, où les Prussiens possédaient également un magasin. Frédéric le prévint encore : Tavant-garde autrichienne ne put pas dépasser Reichenbach, où elle se heurta à l'armée du roi de Prusse accouru en hâte de Strehlen. Elle rétrograda sur Frankenstein où Neuperg s'établit alors, la droite appuyée à cette petite ville, la gauche non loin de Silberberg, en arrière de deux ruisseaux qui couvraient dans toute sa longueur le front de son camp.

Sur ces entrefaites (17 juillet 1741), le roi d'Angleterre, que depuis longtemps l'ambassadeur de France, M. de Bussy, pressait de proclamer sa neutralité, se laisse convaincre par l'approche du danger. Il se résigne à promettre de ne donner aucun secours à la reine de Hongrie et à ne pas s'opposer à l'électeur de Bavière, comme empereur d'Allemagne. La résolution de l'électeur de Hanovre, qui privait Marie-Thérèse du secours d'une armée de 25,000 hommes, lui fut d'autant plus sensible que la guerre qui éclata entre la Suède et la Russie lui enleva en même temps tout espoir d'un appui du côté de Saint-Pétersbourg.

D'un autre côté, l'électeur de Bavière avait assemblé ses troupes près de Scharding; son armée, augmentée, comptait alors environ 20,000 hommes. Son dessein était d'entrer dans la haute Autriche et de se saisir de cette province avant que les Autrichiens fussent en nombre pour s'y opposer; mais comme il ne pouvait réussir sans être auparavant maître de Passau et de son château, nommé Oberhaus, qui forme en quelque sorte la clef du passage, il résolut

de s'emparer de cette place, bien qu'elle appartînt à un prince absolument désintéressé dans la querelle, le cardinal-évêque de Passau. A cet effet, il détache de son armée un petit corps de grenadiers, sousles ordres du général Minutzi, qui s'approchent de Passau le 31 juillet et prennent position pendant la nuit, en se dissimulant, aux abords de la porte qui fait communiquer la ville et le château. A l'aube du jour, un bailli, complice, se présente seul à une porte opposée, dite de Saint-Séverin, et entre dans Passau. Il traverse la ville, arrive à la porte près de laquelle se tenait le détachement bavarois, et se la fit ouvrir comme s'il voulait sortir de la place. A peine la garde lui eut-elle ouvert les battants, qu'il appelle à voix haute les grenadiers de M. de Minutzi : ceux-ci accoururent, s'assurèrent de son poste, puis entrèrent dans la ville, désarmèrent la garde du prince-évêque, occupèrent toutes les portes, et se rendirent ainsi maîtres de la ville et de ses remparts.

Cependant ils n'avaient pu s'emparer du château d'Oberhaus, placé en dehors de l'enceinte. C'était la résidence de l'évêque, qui l'occupait avec une petite garnison. Le général Minutzi le fit sommer par un officier porteur d'une lettre de l'électeur dans laquelle celui-ci s'excusait auprès du prélat du fait d'avoir envahi son territoire, en en rejetant la responsabilité sur la nécessité oij il était de veiller à la sécurité de son électorat, et le priant d'évacuer le château d'Oberhaus et de trouver naturel que les troupes bavaroises l'occupassent aussi longtemps que les circonstances l'exigeraient. Il ajoutait dans sa lettre qu'il n'était nullement dans ses intentions de porter la moindre atteinte à ses droits seigneuriaux, ni le moindre préjudice à ses revenus, que la présence de ses troupes dans Passau ne serait point à la charge de l'évêché, et que toutes les mesures étaient prises pour pourvoir à leur subsistance sans peser sur les habitants. Il terminait en promettant que , si le château était remis sans délai entre ses mains, il ne resterait dans la ville que les troupes strictement nécessaires pour garder l'arsenal et les trois ponts sur l'Inn, tandis que s'il lui était répondu par un refus, et s'il se voyait contraint d'emporter le château par la force, la ville de Passau devrait s'attendre à supporter les charges d'une forte garnison pendant tout le siège, dont l'issue d'ailleurs ne pouvait être douteuse.

L'évêque demanda à réfléchir; mais, le général Minulzi lui ayant

accordé deux heures, il se résigna à remettre aux troupes bavaroises son château d'Oberhaus. Il ne le fit pas toutefois sans déposer une protestation pleine de dignité, dans laquelle il déclarait les droits des faibles opprimés en sa personne et constatait qu'il ne cédait qu'à la violence. L'électeur ne se dissimulait pas ce que son procédé avait de contraire au droit des gens; aussi, voulant prévenir les inquiétudes et calmer les susceptibilités des petits princes de l'Empire qui pouvaient s'alarmer de voir l'un d'eux traité avec ce sans-façon, s'empressa-t-il d'écrire à ce sujet à son ministre auprès de la diète une lettre oîi il essaya de se disculper et de justifier sa conduite :

(t On apprendra sans doute bientôt à Ratisbonne que nous nous sommes assurés ces jours-ci de la ville de Passau et de son château appelé Oberhaus, et y avons mis une garnison de nos troupes.

(( Nous pourvoyons nous-mêmes à la subsistance des troupes que nous avons mises en garnison à Passau, sans qu'elles soient aucunement à charge aux habitants et aux sujets du pays.

(( Nous avons surtout eu soin de donner au cardinal-évêque les assurances les plus fortes que nous n'avons pas l'intention de donner la moindre atteinte à sa suprématie territoriale, mais qu'au contraire nous sommes résolu de remettre en son pouvoir la ville et le château, avec l'arsenal et les munitions, aussitôt que le danger sera passé. Nous avons pareillement enjoint au comte Minutzi d'occuper la ville de Passau et d'y mettre garnison, de faire observer bon ordre à ses troupes , ce qu'il a exécuté avec ponctualité à notre satisfaction et à celle du cardinal-évêque. »

Cependant M. de Palfy restait immobile. Les intentions prêtées à l'Autriche étaient-elles fondées? Tout semble le faire présumer, cependant rien ne le prouve. Quoi qu'il en soit, Marie-Thérèse se montra fort contrariée de l'entrée des Bavarois dans Passau, et, voulant au moins tirer d'un événement qu'elle n'avait pu empêcher tout le parti possible, elle chercha à l'exploiter au profit de ses intérêts et à le dénoncer à l'Europe sous les couleurs les plus odieuses. Dans ce but elle écrivit deux lettres fort vives, l'une à l'évêque de Passau lui-même, l'autre à ses ministres auprès des cours étrangères :

Le premier de ce mois, on apprit inopinément qu'un détachement de troupes bavaroises, étant entré à l'improviste dans la ville de Passau, avait obligé la garnison à mettre bas les armes, qu'ensuite il avait entouré la résidence du prince, et tâché d'obliger par là le cardinal-évêque à rendre Oberhaus; mais que S. E, s'étant excusée de le faire, on avait employé la force. L'envoi que nous avons cru devoir faire de quelques régiments d'infanterie et de cavalerie dans nos États qui confinent à ceux de Bavière, pour notre propre défense, fournira peut-être à cette cour un prétexte de dire qu'on a cru devoir nous prévenir. Mais nous croyons pouvoir nous flatter que tout l'univers est intimement convaincu que nous ne songeons pas à troubler la tranquillité de personne, mais uniquement à défendre nos États. Toute la chrétienté sait aussi bien que l'Empire que nous avons détruit les prétentions de la maison de Bavière par l'inspection du testament sur lequel elle avait voulu les fonder. Cependant nous n'avons opposé que la douceur et la modération à ce procédé. Nous avons donné toutes sortes de preuves de notre ardent désir de rétablir la bonne intelligence avec la maison de Bavière, désir qui subsiste encore. Nous avons môme poussé la confiance jusqu'à faire marcher vers la Silésie la plus grande partie des troupes destinées à la défense de nos États d'Autriche; mais la Bavière augmentant continuellement les préparatifs de guerre au dedans et au dehors, et le bruit d'une prochaine invasion de sa part étant devenu général, nous manquerions à nos devoirs si nous ne pourvoyions à notre propre sûreté. Nous n'avons jamais rien fait ou entrepris qui put tendre à obliger un État libre de l'Empire à faire quoi que ce fût contre sa volonté. Au contraire, afin de tranquilliser le cardinal de Lamberg, évèque de Passau, et ne lui laisser aucun sujet d'appréhension, nous lui avons donné les assurances les plus fortes. Au reste, sans nous arrêter à relever tout ce qu'il y a d'odieux dans cette démarche, nous sommes prêts à donner les assurances que nous ne nous emparerons jamais de la ville de Passau ni de son château, et n'y mettrons point de garnison, si la cour de Bavière veut faire la même déclaration, donner les mêmes assurances et retirer les troupes.

C'était trop demander à l'électeur, Marie-Thérèse le savait bien ; mais elle espérait aussi, en paraissant faire preuve d^un désintéressement excessif et d'un désir immodéré de paix, aliéner à Charles- Albert quelques sympathies. Elle n'y réussit point; les exigences de la politique et de la stratégie parlaient alors trop haut pour qu'aucun prince trouvât mauvais que le souverain de la Bavière ne se dessaisît point, à présent qu'il en était maître, d'un poste militaire indispensable, si, comme cela n'était déjà plus dou-

teux, bien que la guerre ne fût pas encore déclarée, les hostilités étaient imminentes sur le Danube. Charles-Albert continua donc î\ occuper Passau ; ses troupes s^établirent entre cette ville et Scharding, prêtes à s'élancer sur. les terres autrichiennes. Néanmoins comme la France n'était pas encore prête à les soutenir, le signal de l'invasion fut ajourné, et elles restèrent dans l'inaction pendant tout le mois d'août 1741.

L'insurrection de la Hongrie fût venue trop tard pour sauver l'Autriche, si l'invasion eût été bien conduite et si les Franco-Bavarois eussent marché droit à Vienne ; mais l'électeur de Bavière n'avait ni les talents, ni le caractère du grand rôle que les circonstances l'avaient conduit à usurper. Il n'osa se porter de suite sur Vienne, faute de gros canons; il eut peur surtout que les Saxons, ses nouveaux alliés, ne cherchassent à s'emparer de la Bohême pour leur compte, s'il allaita Vienne, au lieu d'aller à Prague. Enfin , craignant que le nouvel empereur ne fût trop puissant s'il avait la capitale delà monarchie autrichienne, il déconseilla le siège de Vienne. L'esprit de jalousie et de défiance, si ordinaire dans les coalitions, se montrait déjà sous les formes les plus mesquines. Après un mois d'hésitation, l'armée franco-bavaroise passa le Danube et se porta en Bohême. Déjà en 1703, l'électeur de Bavière, également généralissime des armées, refusa de marcher sur Vienne, comme le lui conseillait le maréchal de Villars; en 1741, son fils placé dans les mêmes conditions repousse les conseils qui demandaient à frapper un coup décisif, en se rendant maître de la capitale de l'Autriche, et l'électeur se porte sur Prague; on dut se conformer à sa volonté.

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