‹ Les guerres sous Louis XV (volume 5)Chapitre 7 sur 21 · Partie d'Enns le 9, elle est le 13 à Budweis · texte numérisé non relu

Partie d'Enns le 9, elle est le 13 à Budweis

L'électeur de Bavière l'avait quittée depuis deux jours, laissant ses instructions à M. de Leuville. Elles lui prescrivaient de ne pas le suivre dans son mouvement sur Prague, mais de s'arrêter à Budweis, et de se maintenir énergiquement dans cette position qu'atout prix il était essentiel de conserver, afin de protéger nos communications avec Enns et Linz d'oîi nous tirions sans cesse des munitions et des vivres. En dehors de la route de Pilsen à Amberg, elles constituaient notre seul débouché comme notre seule ligne de retraite. M. de Leuville (1) prit ses dispositions en conséquence. II tint le gros de son armée rassemblé à Budweis, laissant les Bavarois et M. de Torring aux avant-postes de Wesely et à Tabor, envoie à Teyn le reste du régiment de Berry rejoindre les 4 compagnies de ce régiment que M. de Brocard y avait déjà fait avancer depuis le 6 novembre. Il pousse son artillerie à Teyn et à Piseck, occupe sur la droite des Bavarois le poste de Wittingau avec un détachement et jette au delà de la Luschnitz plusieurs partis avancés^ dont l'un, celui de M. le lieutenant-colonel de Bonnaire, occupait la ville de Neuhaus, barrant la grande roule de Prague sur laquelle s'avançait l'armée du grand-duc.

Notre front de défense dessinait ainsi une ligne convexe demicirculaire, couverte à l'extérieur par la Luschnitz, adossée d'un côté aux montagnes du Manharlsberg, de l'autre à la Moldau. Les abords en étaient bien éclairés par nos partisans, et la position de la réserve, placée au centre et à bonne portée, permettait de porter rapidement des secours sur les points attaqués. C'était une position des plus solides.

Nos convois de munitions et de vivres défilaient en arrière à destination de Prague. M. du Brocard arrivait le 26 octobre avec l'artillerie de l'armée et quelques voitures de poudre et de farine. La plus grande partie des convois suivait, mais d'autres restaient encore en roule. Ces derniers n'arrivant pas et de graves événe

(1) Leuville (Louis-Thomas du Bois de Fiennes, marquis de), né le 24 septembre 1668, mousquetaire en 1688, maréchal de camp le 8 mars 1718, lieutenant général le 22 décembre 1731 ; mort le 3 avril 1742 au siège d'Egra.

ments paraissant imminents, on détache de Budweis, le do, toutes les voitures et on embarque tout le matériel sur la Moldau et la Wottawa à Teyn et à Piseck, par la nécessité de gagner Prague le plus rapidement possible. Les moyens de transport manquaient; les quelques bœufs qu'on employait à ce service, harassés de fatigue, tombaient en route; les gens du pays requis pour les conduire se sauvaient à la première occasion; en présence des difficultés de toutes sortes qui surgissaient, il fallut abandonner une partie des voitures et noyer des chargements de poudre entiers dans la Moldau, faute de pouvoir trouver sur place de nouveaux moyens de transport que les habitants, encouragés par le voisinage de l'armée du grand-duc, nous cachaient à l'envi.

Après cet embarquement du 15 novembre, il ne parvint plus que deux convois à Budweis. L'un, chargé de poudre et de vivres, le 17, est envoyé de suite à Piseck, où il put encore s'embarquer le 48 ; l'autre, composé de matériel d'artillerie, le id, n'en partit qu'avec l'armée. Quelques jours après le passage de ce dernier convoi, la route de Freystadt restait coupée par les coureurs autrichiens.

Pendant cette période du 15 aii 19 novembre de graves événements s'étaient passés sur la Luschnitz. M. de Nadasty, parti le 11 de Jaispitz avec un gros corps de hussards, paraissait le 12 devant Neuhaus, pour s'assurer de ce poste qui, s'appuyant à un château fort, pouvait, s'il était bien défendu , barrer longtemps la route de Prague à l'armée du grand-duc. Ignorant qu'il fût occupé par nos soldats, le général Nadasty, sans le reconnaître, envoie pour marquer l'emplacement du camp un officier et une dizaine de hussards, qui, s'avançant inconsidérément, se virent tout à coup entourés par nos cavaliers et tombèrent sans résistance aux mains de M. de Bonnaire, arrivé de la veille à Neuhaus.

Mais bientôt débouchèrent par centaines les cavaliers ennemis, M. de Nadasty à leur tète, qui, ne voulant pas laisser à M. de Bonnaire le temps de se reconnaître et de se fortifier, ordonne l'attaque. Ses hussards s'avancèrent bravement, furent repoussés, puis reprirent l'avantage, grâce à l'arrivée des croates du lieutenant-colonel Prasinski. Us forcèrent M. de Bonnaire à abandonner la ville et à se réfugier dans le château, l'y poursuivirent jusqu'à ce qu'enlin nos soldats, ayant épuisé leurs munitions, demandèrent à capituler. Une portion pourtant put s'échapper; ceux demeurés au château,

furent faits prisonniers de guerre, avec 25 officiers au nombre desquels M. de Bonnaire, lieutenant-colonel de Berchiny.

Le grand-duc suivait de près M. de Nadasty. Parti de Jaispilz le 13 novembre, il campait le 14- à Zlabrugs, le 15 à Kônigsegg, à Neuhaus le 16, au lendemain du jour où ses hussards s'en étaient emparés. II ne resta qu'une journée à Neuhaus; le 18, il en repartit par la route de Tabor et campa avec toute son armée (1) dans la plaine de Kardas-Bazeschitz, à proximité de Luschnitz.

C'était sur M. le maréchal de Tôrring, toujours à Wesely et à Tabor, qu'allait vraisemblablement porter l'effort de l'ennemi. Il n'eut pas le courage de l'attendre. Prétextant son infériorité numérique, malheureusement trop réelle, il avertit M. de Leuville qu'il ne se considérait pas comme en état de résister avec succès à une attaque des Autrichiens, et le prévint qu'il abandonnait ses positions sur la Luschnitz et se retirait sur la Moldau, estimant que, dans la situation actuelle, une retraite opportune était préférable à une défaite assurée. En vain, prévoyant les conséquences désastreuses de cette retraite, M. de Leuville le supplia-t-il de revenir sur sa détermination, l'assurant que les Français se porteraient en force sur Wittingau pour l'appuyer ; M. de Torring ne voulut rien entendre (2).

Il rassembla ses troupes dans la soirée, et le 19 au matin s'établit à Teyn, derrière la Moldau.

Ce mouvement découvraitabsolument notre poste de Wittingau, à même désormais d'être tourné par sa gauche ; le parti de le replier fut donc pris dès lel9. Pendantsamarchesur Budveis,laplus grande agitation régnait au camp français. La résolution inattendue de M. de Tôrring étaitjugée sévèrement, et personne ne se dissimulait la situation critique de l'armée. La ligne de la Moldau, en effet, de-

(1) Augmentée depuis le départ de Znaïm de 3,000 liommes ramenés par le prince •de Lobkowilz et des 3,000 de M. de Palfy.

(2) Celte guerre se transporta tout à coup au milieu de la Bohême, dans un i)ays tout nouveau pour l'armée et plus éloigné de nos frontières qu'aucun de ceux où elle avait eu à agir jusqu'alors. Tout réussit aussi longtemps que l'armée niarcha en avant : mais rien n'était préparé pour la maintenir dans sa conquête. On avait compté sur la bonne volonté de la Prusse et tie la Saxe, mais toutes deux avaient préparé leur paix avec l'Autriche ; de sorte qu'abandonnés à nous-mêmes, sur une terre que nous avions ravagée, nous fûmes contraints de nous enfermer dans Prague.

lOG

vait être d'une défense bien plus difficile que celle de la Luschnitz; en outre, sa possession n'empêchait pas l'ennemi de s'étendre au sud pour couper la route de Freystadt, ou au nord pour se porter sur Prague. Était-il dès lors prudent de chercher à s'y maintenir?

M. de Leuville, très indécis dans une conjoncture aussi grave, ne voulut pas prendre sur lui seul la responsabilité [d'une résolution contraire aux ordres de l'électeur; il réunit en conséquence un conseil de guerre pour avoir l'avis des officiers généraux. Ceux-ci, d'un commun accord, déclarèrent que, dans leur opinion, la retraite des Bavarois ne permettait plus de garder Budweis. Gomme la route de Prague, par l'abandon de la ligne de la Luschnitz, devenait ouverte à l'armée du grand-duc qui, sans nul doute, allait se porter à marches forcées, par la rive droite de la Moldau, au secours de celte ville, il ne restait d'autre parti que de donner à nos troupes la même direction par la rive gauche, de manière à rejoindre M. de Gassion, et à lui apporter un secours bien nécessaire dans le cas probable où il serait obligé de livrer aux forces bien supérieures du grand-duc une bataille sous les murs de Prague. Ordre de départ donné pour le 20, l'armée française passe la Moldau, brûle le pont, et le lendemain, àProtiwin, joint les Bavarois, qu'elle emmène parPiseck, Mirowilz, Mitin, Dobritz et Mnisekà cinq lieues de Prague; on y apprit en arrivant (26 novembre) la prise de la ville. Le grand-duc avait perdu du temps, il était resté cinq jours à Kardas-Razeschitz, jusqu'au 23; il ne croyait pas aux dépêches alarmantes. Prague pourtant, selon lui, devait résister à un coup de main, et, chasseur passionné, il s'était attardé aux belles chasses des forêts de Bohême, pensant n'avoir pas besoin de surmener ses troupes.

Peut-être aussi crut-il nécessaire, avant de prendre la route du nord et de marcher sur Prague, de s'assurer de toutes les positions que nous abandonnions autour de Budweis, de couper la route de Freystadt, d'occuper les gorges et défilés du Manhartsberg et d'intercepter ainsi toute communication entre notre armée de Bohême et celle sur le Danube aux ordres de M. de Ségur. Toujours est-il qu'il détacha le 20, de son camp de Kardas-Razeschitz, des troupes qui entrèrent à Budweis, à Piseck (1), à Protiwin, à mesure que

(1) Piseck, située sur ua torrent descendu de la Samniawa, partie méridionale du Bohmerwald, dans une contrée de forêts el de châteaux forts.

nous évacuions ces postes, qui s'y emparèrent des nombreux approvisionnements de guerre et de bouche que nous n'avions pu emmener, et qui, poussant jusqu'à Freystadt, refoulèrent au sud les compagnies franches de Jacob, Pauly et Duchemin laissées sur nos derrières pour la protection des convois et qui, coupées ainsi de l'armée de M. de Leuville, furent obligées de se rejeter sur le Danube et d'aller rejoindre les troupes de M. de Ségur.

Mais cette opération ne peut justifier l'inaction du grand-duc à Kardas-Razeschitz. Des troupes légères suffisaient pour atteindre le but; il fallait envoyer à grandes journées à Prague, dont le gouverneur l'appelait à son secours, et s'il eût agi ainsi, le grand-duc rendait impossible le coup d'audace qui livrait à ses ennemis la capitale de la Bohême et leur donnait désormais dans cette province un point d'appui de premier ordre. Par une sorte d'illusion sur la gravité de la situation, il commit alors une grande faute qui faillit tout compromettre et dont les conséquences ne furent réparées que par l'habileté de son successeur et les fautes que plus tard commirent à leurHour ses adversaires. Tant il est vrai qu'à la guerre il est toujours dangereux de croire qu'on a du temps devant soi; c'est là surtout que la promptitude dans l'exécution est aussi nécessaire que l'habileté dans la conception.

Cependant, après s'être reposée quatrejours à Kardas-Razeschitz, l'armée autrichienne se mit en roule le 23, passa par Sobieslau et campa le soir àTabor, l'ancienne citadelle des hussites, alors bourg ruiné au pied d'une colline couronnée d'un vieux château. Elle y resta jusqu'au 25. Mais à partir de ce moment, les nouvelles de Prague se succédant de plus en plus alarmantes, elle force sa marche, traverse Miltschin, Wotitz et arrive le 26 à Beneschau et Borzitsch. Son avant-garde, composée de 10,000 hommes sous les ordres du lieutenant-feld-maréchal comte de Collovrath, s'avance jusqu'à Stierdzick, précédée d'une pointe de 3,000 croates et d'une nombreuse cavalerie qui, presque en vue des murailles de Prague, apprit que la ville était emportée. L'armée s'arrêta.

C'était le corps de M. de Gassion qui, laissé à Pilsen le 1"'' novembre, venait, le2G, de s'emparer de Prague. Par suite de la rentrée en ligne de la brigade d'Anjou et de l'arrivée de quelques renforts amenés par M. de Polastron, il comprenait alors 21 B. et 32 E. (les brigades de Piémont, du Roi, d'Anjou et le régiment de Marsay);

mais son organisation première était changée. La division du Chayla avait été dissoute, les régiments répartis dans les autres divisions, sa cavalerie incorporée dans la division de Clermont-Tonnerre, son infanterie donnée à M. de Polastron. Ces modifications s'étaient produites du l'"" au 6 novembre, au fur et à mesure de l'arrivée à Pilsen, par les troupes qui devaient s'y réunir.

Cette concentration à peine opérée, M. de Gassion avait marché; M. d'Armentières reprit les devants avec une forte avant-garde. Parti le G novembre de Pilsen, il occupait successivement Rokitzau le 6, Maulh le 1, Zebrak le 8, et arrivait le 9 à Beraun oij, avec sa division, M. de Gassion le rejoignait le 11, après avoir, le 10, à Zebrack, tenu un conseil de guerre et fait savoir à l'électeur que les instrucUons de Versailles ne lui permettaient pas de se détourner de Prague.

Le camp des Français fut placé en arrière de la rivière de Beraun sur la rive droite. MM. de Polastron etdeClermont-Tonnerre rallièrent le 12 et le 13, puis toute l'armée franchit la rivière et campa le soir sur la rive gauche, à cheval sur la roule de Prague.

Dès le lendemain, 14, les abords de la ville sont reconnus par MM. de Gassion, de Polastron et de Glermont-Tonnerre, partis à cet effet de Beraun sous l'escorte de M. de Brissac. Puis l'armée s'ébranle le 19 et campe à Horselitz, où la rejoint l'électeur de Bavière, arrivé le 19 à Konigsaa! avec la cavalerie du comte de Saxe. Celleci reste sur la Moldau, renforcée d'un corps de 1,500 hommes d'infanterie aux ordres de M. de Ximénès, pour y protéger la construction d'un pont de radeaux jeté à quelques kilomètres en aval de cette ville ; nos troupes pourraient ainsi déboucher sur la rive droite et compléter à l'est l'investissement de Prague. On se porte alors en avant de manière à resserrer de suite la ville à l'ouest. La cavalerie de M. de Clermont-Tonnerre fut laissée sur les derrières au camp d'Horselilz ; l'infanterie, le 20, dresse ses tentes sur les hauteurs en vue des remparts. L'électeur, avec les troupes de M. de Polastron, s'établit à Mothol; M. de Gassion, avec sa division, prend position à Ginonitz. A ce moment arrivaient les troupes saxonnes. Elles étaient depuis longtemps à Pirna, et depuis longtemps aussi Auguste II hésitait entre la marche en avant qu'il lui fallait faire pour avoir droit à sa part des dépouilles de l'Autriche (1), ou la défense de son pro- (1) Convention avec la France et la Bavière du 19 septembre 1741.

pre territoire, car ilredoutaitFrédéric qu'il savaitpeu scrupuleux et capable de s'agrandir même aux dépens d'un allié. Il faillit même prendre le second parti, après l'ordre de marche donné. Mariè- Thcrèse, comme c'était prévu, avait publié le traité d'Ober-Schnellendorf et envoyé à M. de Belle-Isle im émissaire, le sieur Roch, pour traiter de la paix. Il fut éconduit et s'en vengea eu.publiant la nouvelle d'une invasion prochaine de la Lusace par les Prussiens. Heureusement, le G'^ de Podevils, ministre des affaires étrangères de Frédéric, vint à temps rassurer M. de Belle-Isle et le C'^ de Briihl, ministre d'Auguste, en affirmant l'attachement de son maître aux intérêts de la coalition, et l'ordre de départ fut donné.

L'armée (1) quitte donc les environs de Pirna dans les premiers jours de novembre par la rive gauche de l'Elbe. Elle forma, pour passer les défilés de l'Erzgebirge, trois colonnes parallèles : la première par Neustadt, la seconde par Zinwald et Toplitz, la troisième par Bienenhofen et Aussig; toutes trois dans la direction de Lobositz.

L'armée, forte de 20,000 hommes environ, comprenait 21 B. d'infanterie (2) et 33 E. de cavalerie (3), un bataillon d'artillerie avec un train considérable et des uhlans (4).

Les premiers détachements arrivèrent à Leitmeritz le 9 novembre; mais le gros des troupes ne parut que quelques jours plus tard, retardé dans sa marche par un temps affreux et par les difficultés du passage des montagnes, surtout dans les défilés de

(l);L'armée saxonne était sous les ordres du comte de Rulowslii', le chevalier de Saxe commandait la cavalerie ; tous deux frères du comte Maurice de Saxe. Le comte deCosel, à la tête du régiment saxon de Cosel, était également fils d'Auguste II, roi de Pologne.

(2) 11 régiments (Leib-Regz, 1 B., 1" et 2", les gardes, la Reine, Prince-Xavier, Weissenfels, Cosel, Frankenberg, Niesemeuschel, Scbomberg, Allenbeeh, 2 B. chacun).

(3) 13 régiments (gardes du corps (trabans), 4 E. ; carabiniers, 4 ; Leib-Regz (grenadiers), 2; Prince- Royal, Maffu, Haudring, Schinckwetz, Gersdorf, Obyrn (cuirassiers), 3; Scblichting , Rechenberg (dragons), 2 chacun; uhlans, 6; chevaux-légers, 1).

(4) Ces hulansou uhlans sont montés sur des chevaux cosaques de i)etitc taille, mais infatigables. Ils sont armés d'un sabre et d'une espèce de demi-lance, qu'ils nomment corpikgen, au bout de laquelle est une banderole taillée en llammette, avec quoi ils font un bruit qui effraye les chevaux de l'ennemi, et dont ils se servent aussi avanlageuscinent jiour percer le cavalier.

Boskobohla. Enfin, après un court repos employé à jeter des ponts sur l'Eger entre Budin et Hortowitz, les Saxons franchirent celte rivière, le 16, et s'avancèrent sur Prague à petites journées. Le 20, leurs avant-postes donnaient la main aux détachements de l'armée de M. deGassion; le 23, le gros de leurs forces arrivait à Tursko ; le 24, àRostok, mais sans artillerie, celle-ci restée en arrière à Budin, faute de chevaux pour l'atteler.

Telle était autour de Prague la situation au 24 novembre. Le C^" de Saxe, avec ses 24 E. et les 1,500 fantassins de M. de Ximenés, occupait Konigsaal et y jetait un pont de bateaux sur la Moldau. M. de Gassion, posté à Ginonitz, et l'électeur, placé à Mothol avec les troupes de M. de Polastron, resserraient la place à l'ouest, et les Saxons, à Rostok, complétaient l'investissement au nord. La cavalerie de M. de Glermont-Tonnerre était en réserve vers Horselitz et Unhost avec le quartier de M. de Glermont-Tonnerre, et l'armée de MM. de Leuville et de Tôrring, en marche sur Prague, côtoyait la Moldau et campait àMitin. Un corps de 10,000 Prussiens, formé des troupes que Frédéric, après le traité d'Ober-Schnellendorf, avait envoyées se cantonner en Bohême, aux ordres du prince Léopold d'Anhalt, s'était assemblé vers Jungbuntzel, et avait paru depuis le IG aux environs de Brandeis sur le cours supérieur de l'Elbe. Le grand-duc avec M. de Neuperg n'avait pas encore quitte Tabor.

La garnison de Prague, avec les renforts jetés par M. de Lobkowitz à son passage sous ses murs le G novembre, ne se composait que de régiments de Seckendorf, de Wallis et d'Ogilvy, le reste formé de quelques débris des régiments de Botta et de Braun, de hussards et d'artilleurs; occupant en outre le château de Wischrad. Mais, en outre de ces troupes régulières, le gouverneur de la place, M. d'Ogilvy, disposait pour la défense de quelques corps de milices locales, formées de bourgeois et d'étudiants enrégimentés et armés à la hâte. La place est commandée de tous côtés par les hauteurs qui l'entourent. Les remparts, à forme bastionnée, n'étaient pas en mauvais état, étaient bien flanqués et extrêmement élevés; mais les abords n'étaient pas protégés, le fossé était à sec sans chemin couvert ni contrescarpe revêtue pour empêcher l'assaillant de parvenir jusqu'au pied même des murailles. Le château de Wischrad n'était ni mieux situé ni mieux défendu. Néanmoins, malgré

toutes ces défectuosités, la place, si elle ne paraissait pas pouvoir tenir longtemps contre une attaque en règle avec de l'artillerie, semblait parfaitement à l'abri d'un coup main.

La situation des Français et des Saxons était critique. Dans quelques jours le grand-duc arrivait. Au risque d'un échec et d'une retraite qui en serait la conséquence, devait-on tenter d'emporter Prague par surprise; fallait-il attendre l'artillerie pour en faire le siège régulier, ou, en se contentant d'investir la ville, passer en force sur la rive droite et livrer bataille en avant de la ville, après avoir rallié M. de Leuville?

L'électeur était indécis ; M. de Saxe, entre autres, penchait pour livrer bataille; mais la plus grande partie des officiers généraux, trouvant que c'eût été pousser trop loin la témérité que de combattre avec une rivière à dos et une place ennemie derrière soi, pensaient avant tout à s'emparer de Prague, dont la possession devait décider du sort de la Bohême et oii l'armée trouverait des approvisionnements considérables, place d'arme importante, entrepôt admirable, point d'appui nécessaire aux opérations ultérieures; et comme ils ne croyaient pas à la possibilité de la réussite d'une attaque par surprise, ils penchaient pour que l'armée se retranchât sur la Moldaw, s'entourât d'une ligne de contrevallalion sur la rive gauche, de manière à résistera tous les efforts des troupes du grand-duc au dehors, pendant que le siège régulier de la place suivrait son cours. Les partisans d'une attaque de vive force insistaient, de leur côté, sur les périls d'une telle ligne de conduite qui, passant brusquement à la défensive absolue, affaiblirait le moral de notre armée et diminuerait notre prestige extérieur; ils représentaient que les longueurs d'un siège laissaient d'ailleurs prise à bien des éventualités autrement redoutables pour nous qu'un échec dans un assaut; d'ailleurs, l'assaut leur paraissait avoir toutes chances de réussite, d'après la faiblesse de la garnison, l'état des fortifications, et ce qu'on pouvait espérer aussi d'intelligences dans la place annonçant le médiocre concours des habitants à la garnison. Ainsi pensait M. de Saxe.

On sait quelles hésitations le comte de Saxe eut à vaincre pour obtenir qu'on suivît son avis; encore le dut-il aux représentations de M. de Schmettau, que nous avons déjà vu si influent auprès de Charles-Albert, et à la déclaration de M, de Rutowski, que les

Saxons attaqueraient seuls, si les Français ne le voulaient faire (1). Force fut donc de les aider, au moins par une fausse attaque , que l'ardeur du général français rendit la plus efficace. La ville fut prise.

M. le comte de Ruloivski au roi de Pologne.

'<■ 26 novembre.

« Gomme on avait reçu plusieurs avis que l'armée autrichienne, commandée par le grand-duc de Toscane, était en marche vers Prague, on résolut de ne plus différer à attaquer la ville d'assaut. La nuit du 25 au 26 de ce mois fut fixée pour cette expédition. On avait d'abord eu dessein de commencer l'attaque du côté de la rivière, près du couvent des jésuites; mais, sur le rapport d'un déserteur, on se détermina à l'entreprendre du côté de la porte Caroline. Il avait été convenu avec l'électeur de Bavière qu'une partie des troupes françaises sortirait de ses tranchées à une heure après minuit, pour former une fausse attaque du petit côté de la ville, pendant que le comte Maurice de Saxe attaquerait la ville neuve, et que les troupes saxonnes ;, de leur côté, formeraient deux véritables attaques, l'une sur les deux îles qui sont sur la rivière, du côté de la ville neuve, et l'autre du petit côté de la ville, près de la porte Caroline.

« Nous commençâmes notre attaque à quatre heures du matin. Elle fut exécutée par toutes les compagnies de grenadiers, qui formaient 4 B., et qui étaient commandées par les lieutenants-colonels Sehdens, Schlegel, Gersdorff et Carlowitz. Ils étaient suivis de travailleurs couverts par un détachement d'infanterie, divisés aussi en quatre B., sous le commandement des colonels Natzmar et Franckenberg, et des lieutenants-colonels Crousaz et Watzdorff. Le colonel comte de Cosel , qui conduisait cette attaque, descendit dans le fossé à hitêle du premier B. des gre-

(1) Le comte de Rutowski, qui commandait les Saxons, fixa les incertitudes de l'électeur en lui faisant dire, le 24, qu'il attaquerait seul avec les troupes du roi son maître, quand môme, de notre côté, on ne lui prêterait aucun secours. On n'a pu lui refuser de favoriser son entreprise en tentant, par de fausses attaques, de détourner l'attention de la m^rnison.

nadiers , le passa et fît placer les échelles à l'autre côté. Il fui d'abord repoussé par un feu très vif des assiégés. Il ramena son monde et attaqua une seconde fois avec tant de vigueur, qu'il parvint enfin, avec son B., jusqu'au haut du rempart. Les trois autres B. suivirent son exemple. Ce fut pendant que les Saxons essuyaient le feu de la ville, au passage du fossé, que le major général Weisbach fut tué. Le lieutenant général Renard, qui avait pénétré jusqu'à la porte de la ville, l'ayant fait ouvrir, la garnison mit bas les armes et les troupes entrèrent sans aucune résistance. Elles occupèrent aussitôt le grand marché, ainsi que les autres portes et le reste de la ville.

« Les généraux Jasmund et Rockau, qui, avec 9 B., commandaient la seconde attaque à l'autre côté de la rivière, rencontrèrent d'abord beaucoup de difficultés à passer deux fossés, ou canaux, qui les arrêtèrent quelque temps. Cet obstacle fut cause qu'ils pénétrèrent plus tard dans la ville que les autres troupes et particulièrement plus tard que celles de France, commandées par le comte Maurice de Saxe. On n'éprouva point de résistance à ces deux dernières attaques. Vers le point du jour, on porta au comte Rutowski les clefs de la partie appelée le petit côté de la ville. Le nombre des prisonniers qu'on a faiis en s'emparant de Prague monte à 3,000. Le commandant avait partagé la garnison sur les remparts. La plus grande partie des troupes réglées se trouvait à l'endroit où les Saxons firent leur attaque. On a fait entrer 5 B. dan s le petit côté de la ville. Les régiments de Weissenfels et de Franckenberg ont été mis dans la vieille ville. On a renvoyé le reste des troupes à l'armée. On ne peut donner de trop justes éloges à la conduite que le comte Maurice de Saxe et le lieutenant général Renard ont tenue dans cette expédition, aussi bien que le feu général Weisbach, le colonel Neubauer, les lieutenants-colonels Schmielinski, Nostitz, Poniatowski, Gersdorff, Carlowitz et Diber, et plusieurs autres officiers de moindre rang. »

M. le comte de Saxe au chevalier de Folard.

« 28 novembre.

a Mon cher chevalier, on ne peut que s'instruire en s'enlretenant avec vous; car personne ne traite comme vous des choses de la

guerre; je vais vous informer de ce que nous avons fait depuis quelques jours. Je suis arrivé avec ma division, le 18 novembre, à Konigsaal; j'y ai conduit depuis le Danube l'électeur de Bavière; le 20, les Saxons nous ont joints avec 20,000 hommes; le corps de M. de Gassion s'est rendu le même jour devant Prague. J'étais ainsi à la droite, M. de Gassion au centre où l'électeur s'était logé, et les Saxons à la gauche ; l'artillerie saxonne pour le siège est restée à Budin, à douze lieues d'ici, faute de chevaux. Les premiers jours se sont passés à reconnaître la place; le 22, j'écrivis la lettre suivante à l'électeur :

« Je suis revenu ici à deux heures du camp des Saxons où V. A. « E. m'avait envoyé, et où j'ai passé la nuit avec 500 grenadiers et (( 4- B., à peu de distance de la palissade de Prague, potir attendre « le moment que l'attaque seraitcommencée sur leur droite, par les « troupes françaises, comme V. A. E. m'avait fait l'honneur de me « le dire, et je ne me suis retiré que lorsque l'arrivée du jour ne « me laissait plus aucune espérance sur cette entreprise.

« L'on m'a remis, à mon arrivée, la lettre que V. A. E. m'a fait (( la grâce de m'écrire, et où elle m'ordonne do faire un détache- (( ment de 1,000 cavaliers, de 600 dragons et 5 à 600 fantassins, « avec quelques hussards, pour passer la Moldaw et faire arriver « des fourrages pour en faire un magasin à Konigsaal. Me serait- « il permis, Monseigneur, de vous représenter que, mon pont sur (( la Moldaw n'étant point établi, je courrais risque de perdre ces « troupes si elles étaient poussées, d'autant plus qu'il pourrait très « bien se faire que l'avant-garde de M. de Neuperg fût demain à « notre hauteur; ainsi je ne puis, sans exposer ce corps à un dan- « ger apparent, l'envoyer de l'autre côté de la rivière; car si les a ennemis y sont, ils sont supérieurs; au reste, s'ils n'y sont pas, (( un détachement de cavalerie, qui a passé aujourd'hui la Moldaw « avec M. de Beauvau, me paraît suffisant pour obliger les habite tants à obéir autant que les voitures du pays pourront fournir; (( sur quoi toutefois V. A. E. ne doit pas trop compter, car elles sont (( presque toutes occupées pour nos subsistances journalières. Je (( ne veux pas entretenir V. A. E. des autres inconvénients qui se « trouvent à faire ce détachement. Je prendrai la liberté de pasci ser à un détail plus grand sur notre situation : V. A. E. aura la « bonté de se ressouvenir qu'étant à Saint-Polten, j'ai eu l'honneur

« de lui dire qu'il fallait se mettre à cheval sur le Danube à Krems « et y fortifier les deux têtes du pont qui y serait établi; que par « ce moyen nous empêcherions M. de Neuperg de se transporter au « poste important de Tabor et à Prague ; ce qui faciliterait au corps « de M. de Gassion et aux Saxons de faire le siège de cette ville, « sans que les ennemis y pussent apporter aucun obstacle, et que « par cette position V. A. E. conserverait la conquête qu'elle venait « de faire de la haute Autriche. V. A. E. a jugé à propos de se retirer « des environs de Vienne, de se rendre à Budweis, et de là devant « Prague ; elle se ressouviendra combien j'ai combattu cette der- « nière démarche, et combien j'ai insisté pour qu'elle se portât « à Tabor et qu'on occupât Budv^eis.

« On s'est pressé, Monseigneur, devenir devant Prague, au lieu « de suivre mon sentiment, que je crois d'une telle importance « que, pour n'y avoir pas adhéré, la perte de la haute Autriche c( s'ensuivra, et que nous manquerons la conquête de la Bohême « si, par une conduite prompte, ferme et convenable, l'on ne « répare cette faute.

i( Nous avons ici près de -40,000 hommes : il faut dès demain (( jeter des ponts sur la Moldaw et marcher au-devant des enne- « mis qui marchent à Prague; avec un tel corps nous ne devons « rien redouter; nous pouvons, d'ailleurs, prendre des positions (( qui nous donneront tout le temps d'attendre le corps de M. de a Leuville et vos troupes qui seront ici dans six jours; pour lors « nous serons supérieurs aux ennemis en nombre, et sans doute « en qualité de troupes. La prise de Prague, celle de la Bohême, « la conservation de la haute Autriche, celle de vos propres États « et de l'armée seront une suite de cette démarche; j'ose assurer « V. A. E. que, si elle diffère à prendre ce parti, le manque de « subsistances l'obligera d'abandonner la Bohême et de se retirer « dans la Bavière où le même défaut de subsistances fera périr les « troupes françaises et les siennes.

« Pardonnez si j'ose prendre la liberté de vous faire ces repré- « sentations; mais je les ai crues nécessaires, parce qu'il m'a paru « qu'on inclinait à se retrancher et à garder la Moldaw, qui est « ce qui peut nous arriver de plus fatal (1). »

(1) Lettre du 22 novembre.

« Le 24, dans la nuit, S. A. E. m'envoya l'ordre suivant :

« M. le comte de Saxe aura la bonté de passer la Moldaw le plus (( matin qu'il lui sera possible, pour se porter jusqu'où il croira « pouvoir le faire avec prudence et sûreté; il tâchera d'avoir des « nouvelles des ennemis ; il tâchera aussi de faire assembler et (( conduire au pont de Ronigsaal les fourrages, grains et farines , « de même que le nombre de bœufs portés par l'état ci-joint; il (( prendra avec lui toute la cavalerie et ses dragons, c'est-à-dire « tout ce qui sera en état de marcher; il laissera les tentes, les (( équipages et les étendards; il trouvera à neuf heures du matin, <c au pont vis-à-vis du camp de M. de ïessé, de l'infanterie qui doit (( y attendre ses ordres. Il fera donner le pain pour quatre jours (( à son détachement; et s'il n'était pas en état de le lui faire (c fournir, il en donnera avis à M. de Séchelles, qui y suppléera.

« Il emmènera avec lui un maréchal de camp, et restera au « delà de la Moldaw le plus en avant qu'il se pourra sans se « compromettre; il est prévenu aussi qu'il doit passer demain de (t l'autre côté de la Moldaw 1,200 chevaux et quelques compa- « gnies de grenadiers des troupes de Saxe; ils doivent s'avancer (t plus ou moins vers le grand chemin de Kolin et de Rutterberg. « M. le comte de Saxe aura la bonté de donner de ses nouvelles « à celui qui les commandera, afin de se secourir en cas de « besoin; les uhlans, qui doivent arriver demain ou après, auront « ordre d'aller joindre le détachement saxon; il en passera 200 « dans celui de M. de Saxe; on envoie le double du présent à « M. de Rutowski, pour se conformer de son côté aux mesures « prises. »

« Cet ordre était accompagné d'une lettre de M. de Séchelles, avec un détail pour les subsistances et les fourrages. Voici ma réponse à M. de Séchelles :

« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'é- « crire; je suivrai vos intentions; mais vous auriez dû me donner u un commissaire ; car je vous avoue franchement que je n'entends « rien à la commission dont je suis chargé, de vous procurer « des subsistances, surtout quand il est question de manœuvrer (( devant les ennemis, ce qui arrivera vraisemblablement demain « ou après-demain; chacun a son talent. Il y a, d'ailleurs, tant « d'officiers bien mieux en état que moi de faire entrer des con-

« tribulions; je crois cependant qu'ils y seraient embarrassés s'ils ce se voyaient à découvert de l'autre côté d'une rivière, vis-à-vis a une nuée de hussards soutenus d'une armée dont ils font la « tête. Je ne saurais me persuader que le principal de ma mission « soit de rassembler des fourrages; le soin d'empêcher que les « ennemis ne jettent du secours dans Prague, et d'arrêter leurs « premières troupes pour les obliger de se rassembler et nous a donner le temps de prendre cette place, me paraît plus essen- « tiel et occupera mon peu de capacité. Si, à la faveur de mon « expédition, je pouvais vous faire avoir des blés et des bestiaux, « je crois que ce serait un avantage; mais ma situation me paraît « trop critique pour m'en occuper et faire des démarches en con- « séquence; ainsi ayez la bonté d'envoyer avec moi un commisci saire entendu, sur qui cela roule; mais qu'on fasse mieux, qu'on a prenne Prague, et nous aurons de tout en abondance (1). »

« Je passai, le 25 au matin, le pont de la Moldaw (2), entre Ronigsaal et Prague, avec mes dragons, ma cavalerie, des carabiniers, des compagnies de grenadiers et d'infanterie; je pris encore quelque infanterie du camp de M. de Tessé. Dès que j'eus passé le pont, je reçus avis que 14,000 hommes des ennemis forçaient des marches pour arriver dans Prague le lendemain, 26, et qu'ils étaient suivis de toute leur armée; je pris sur-le-champ mon parti : j'écrivis le billet suivant à l'électeur :

(( Je viens d'apprendre que l'on doit jeter demain 14,000 hom- « mes dans la place; il ne nous reste d'autre ressource que de « faire attaquer Prague de vive force; la garnison ne peut résister

(1) Lettre du 24 novembre.

(2) « Le 25 au matin, je me rendis à Konigsaal, au bord de la Moldaw, pour y recevoir 4 comi)agnies de grenadiers et 500 hommes diufanterie, (jui me venaient du camp de M. de Gassion, au.vquels je joignis 300 honunes conunandés par M. de Broglie, que je tirai d'un détachement qu'on avait envoyé pour assurer la construction d'un |)onl de pontons qu'on jetait sur la rivière. Comme il n'était i)as encore fini, pour ne [loint iierdre de temps, je passai avec l'infanterie sur les radeaux , et je m'en fus à un village, nommé Kundradilz, attendre M. de Saxe, ramassant loutce que je trouvai d'éciielles, de cordes et de haches. Lecomtede Saxe m'y joignit deux heures après mon arrivée, ayant passé la Moldaw avec sa cavalerie dès que le pont eut été tini -, il avait avec lui 000 mailres de la brigade du Roi, 800 carabiniers et 600 dragons des régiments Mestre-de-camp, Royal et Dauphin, tous divisés par détachements et commandés par les colonels et lieutenants-colonels des corps. »

(( à nos efforts, si nous l'attaquons par plusieurs côtés; et la bour- « geoisie armée, quoique très nombreuse, ne doit pas nous « effrayer; ainsi, si V. A. E. veut faire faire deux attaques aux « Saxons, dont l'une par le gros de leurs troupes et l'autre par le (( détachement que je suppose avoir passé dans ce moment la « Moldaw, j'en ferai une de mon côté; le corps de M. de Gassion « pourra en faire une quatrième. Si la chose ne convient pas « à V. A. E., je marcherai au-devant des ennemis, et, lorsque (( je serai poussé, je me retirerai, laissant Prague sur ma gauche, « vers le pont des Saxons, d'autant qu'il ne me sera plus pos- (( sible de repasser par celui qui est entre Konigsaal et Prague.

« Il faut faire avertir le détachement des Saxons de ne pas trop (( s'éloigner, car il pourrait être coupé par le corps des ennemis « qui marchera sur moi (1). »

« Je fis lire cette lettre au baron de Dieskau, l'un de mes aides de camp, et je lui dis : « Vous voyez de quelle conséquence « est ceci : partez, et tâchez de persuader à l'électeur qu'il donne « les mains à l'escalade de Prague; faites-y consentir aussi les « Saxons; dites à mes frères que, si Prague n'est pas pris, les « Français n'ont d'autre retraite que la Saxe, et qu'ils seront res- « ponsables de leur refus. »

« En conséquence, je marchai à Kundraditz, et de là je revins à deux heures après midi devant Prague, pour reconnaître par où je ferais mon attaque. A peine m'eut-on tiré quelques '.olées de canon, que je reçus le billet suivant de l'électeur :

« Je remets à vous répondre plus en détail, je me borne à vous « avertir que le pont des Saxons ne peut être fait aujourd'hui, ni (( peut-être demain ; le plus sûr est de n'y compter que pour aprèsce demain, 27. »

« Je répondis sur-le-champ : « Puisque le pont des Saxons n'est « pas fait, et que V. A. E. ne se détermine pas à faire attaquer « Prague, je vais marcher au-devant des ennemis pour les arrêter « le plus qu'il me sera possible. Il fait si froid que la plume m'é- « chappe des doigts, et que V. A, aura de la peine à lire mon écri- (c ture; je lui en fais mes excuses. »

« Sur-le-champ j'envoyai M. de Mirepoix avec l'infanterie au

(1) Au pont de la Moldaw, le 25 novembre 1741.

pont de la Moldaw que j'avais passé, avec ordre de se retrancher sur une hauteur qui se trouvait vis-à-vis la tête de ce pont, afin de protéger ma retraite, si j'étais poussé, et de repasser la rivière à la faveur de cette infanterie. Je retournai avec la cavalerie à Rundradiz que j'avais reconnu, pour un poste de cavalerie, assez bon pour y passer la nuit, pouvant appuyer ma droite et ma gauche à des ravins, et je poussai des partis en avant. A six heures du soir, le baron deDieskau revint; il me dit qu'il avait eu de grands assauts à soutenir; que le comte de Schmettau avait opiné pour l'escalade, et avait ajouté que ce serait un très grand ridicule si on était obligé de se retirer, faute de subsistances, sans savoir que devenir, ni où pouvoir vivre; qu'il était incertain si le roi de Pologne voudrait recevoir les troupes alliées dans la Saxe; qu'outre la perte de l'armée, qu'il croyait inévitable, toutes les affaires de l'Europe pourraient en être ébranlées, et qu'enfin à la guerre il fallait quelquefois risquer, surtout quand la perte ne pouvait être considérable; que quelques officiers générauxavaientété d'un avis contraire, soutenant que cette façon de prendre les placesleur était inconnue; que l'électeur, que l'affaire touchait de plus près, avait pris l'affirmative et donné son consentement, si on pouvait persuader les Saxons (1) ; à quoi lui, Dieskau, avait répondu qu'il s'en chargeait, et qu'ayant pris uncheval de l'électeur, parce que le sien était rendu, il avait poussé au camp des Saxons où on l'avait fait précéder par un officier qui avait failli tout déconcerter, sous prétexte qu'il n'y avait pas d'échelles pour cette entreprise; mais qu'enfin il avait tiré le billet suivant du comte de llutowski, qu'il avait apporté à l'électeur :

« Le pont des Saxons n'étant pas fait, le comte de Saxe ne peut « pas s'y replier; nous ferons une véritable attaque à la porte de ce Carls-ïhor, et tâcherons de l'emporter; au cas qu'elle ne réus-

(1) « Il fut résolu qu'on commencerait par le côté de celle place vis-à-vis lequel élail campé M. de Gassion; que le comte de Saxe passerait la Moldaw avec un déla- «heiiient, el irait aussi faire une fausse attaque à l'endroit de la ville qui avoisine la basse rivière, et qu'ensuite les Saxons en force tenteraient d'emporter la place de leur côté, où il y avait moins d'obstacles à vaincre.

« M. le comte de Saxe, M. de la Tour et moi, nous étions restés à Kônigsial avec les 24 E. qui avaient conduit l'électeur depuis Saint-Polten jusqu'au camp de M. de Gassion. » {M. de Mirepoix à M. de Bre(cuiL)

d20 LES GUERRES SOUS LOUIS XV.

« sisse pas, elle passera pour une fausse attaque; on fera défiler les « troupes à l'entrée de la nuit pour pouvoir commencer l'attaque « sur les deux à trois heures du matin; mais nous attendrons que « la fausse attaque de M. de Gassion soit commencée une heure ce avant, de même que celle du comte de Saxe, afin d'attirer l'at- « tenlion de la garnison de leur côté; car à celui de ,Garls-Thor, il « y a 1,000 hommes de piquet toutes les nuits. »

« Au bas du billet était écrit de la main de l'électeur : « Je vous « prie de vous conformer à ceci et d'attaquer, soit à faux ou vé- « ritablement, selon que vous le jugerez à propos avec espérance de H réussir, et, par conséquent, sans exposer mal à propos les troupes : {( nous ferons de même ici. »

« Je fis sur-le-champ rappeler M. de Mirepoix; je ramassai quelques échelles, etj'accommodai des poutres avec des cordes pour me servir de béliers. Le marquis de Mirepoix revint me joindre à neuf heures du soir avec son infanterie, et nous marchâmes sur-lechamp vers Prague; mais comme la partie que j'avais commencé à reconnaître était celle de la citadelle, qui était très forte, je coulai tout le long du fossé jusqu'à Neu-Thor, la seule porte non murée de ce côté de la ville; quoique l'on m'eût dit que le revêtement y était fort haut, je résolus néanmoins d'y faire mon attaque, parce qu'il me fallait une porte pour faire entrer tout de suite ma cavalerie, n'ayant qu'une poignée d'infanterie; la ville, d'ailleurs, étant immense, je jugeais que si la cavalerie était une fois dans la ville , elle empêcherait les différents postes de la garnison de se communiquer et de se réunir; j'allai donc auprès de cette porte, qui est la seconde en deçà de la basse Moldaw, dans le dessein d'y planter mon escalade; je fis mes dispositions en marchant. Comme j'approchais de la ville, j'entendis l'attaque de M. de Pùlastron (1), il pouvait être une heure après minuit; je fis halte, et pendant qu'on distribuait les échelles, la poudre et les balles, je m'avançai avec M. de Chevert, pour reconnaître oii nous ferions

(1) « Elle dura , par un feu noir el bien répondu de la place, jusqu'à Irois heures, et elle finissait quand nous arrivâmes sur le bord du fossé. Le comte de Saxe, suivi de Chevert; lieutenant-colonel de Jîeauce, fut lui-même reconnaître, et lit tout de suite sa disposition pendant (jue je faisais disiribuer la poudre, les balles et les différents agrès dont je m'élaismuni en chemin. Il lit mettre pied à terre aux dragons el carabiniers, et laissa M. de la Tour, à la tête des COO maîtres de la brigade du Roi

SUCCESSION D'AUTRICHE. — BOHÊME (1741). 12t

l'attaque. Je me coulai dans le fossé qui n'avait point de revêtement du côté de la campagne; je trouvai, près de la porte, un bastion revêtu en briques jusqu'à environ trente pieds; vis-à-vis était une espèce de plate-forme formée par les gravois et les immondices de la ville, et à peu près au niveau du rempart. Comme le temps pressait, l'attaque du comte de Polastron étant presque finie, je n'eus pas le temps de reconnaître la place plus loin, et je me décidai à l'escalade dans le flanc du bastion du polygone, à côté de celui où était la porte de la ville; je dis à M. de Chevert que je me mettrais avec les troupes sur cette plate-forme, dès que je m'apercevrais qu'il serait découvert, pour y attirer le feu de tout le polygone, et qu'en même temps j'attaquerais le pontlevis.

« Nous retournâmes aux troupes; tout cela se fit dans un si grand silence, que les sentinelles du rempart ne s'en aperçurent pas. J'avais fait mettre pied à terre aux dragons et aux carabiniers; il me restait de la cavalerie, que je fis avancer sur la chaussée pour entrer dans la ville dans le moment que j'aurais forcé la porte. Les échelles ayant été distribuées aux grenadiers, j'ordonnai au premier sergent (1) de monter avec huit grenadiers et de ne point tirer, telle chose qu'il arrivât; de poignarder les sentinelles, s'il pouvait les surprendre, et de ne se défendre qu'à coups de baïonnette, s'il trouvait résistance; ce sergent devait être suivi de M. de Chevert, à la tête de grenadiers et de dragons ou fusiliers conduits par M. de Broglie. Le sergent étant parvenu au haut du rempart avec les huit grenadiers, les sentinelles donnèrent l'alerte. Je m'étais assis sur le bord du fossé, au bout de la plate-forme de gravois, vis-à-vis le bastion dans lequel M. de Chevert devait monter. J'avais caché des dragons à trente pas derrière moi : je me levai et criai : A moi, dragons! ils parurent sur-le-champ. Tout ce qu'il y avait d'ennemis sur le polygone et sur la courtine, nous ayant découverts, se mit à tirer sur nous; j'y fis répondre par un très grand

et des 400 carabiniers qui reslaienl à cheval. MM. de Lcvis et de Fournoisc étaient à la létc des inqiicls de la brigade du Roi ; M. de Vichy, le chevalier de Bcauvois et M. de Prudamont, à celle des carabiniers ; et MM. de Clievreuse, de Fleury et de Vassé, à celle des dragons. »

(1) Nommé Jacob Pascal-, il devint capitaine retraih^.

feu. Pendant ce teraps-Ià, M. de Chevert montait avec les grenadiers (1); les ennemis ne s'en aperçurent que lorsqu'il y eut une compagnie sur le rempart; alors ils vinrent à la charge, tirèrent beaucoup et croisèrent leurs armes avec les grenadiers; mais ceuxci ne se défendirent qu'à grands coups de baïonnette, et tinrent ferme. M. de Chevert fut bientôt suivi de trois autres compagnies de grenadiers et du comte de Broglie avec ses piquets; mais comme on se pressait de monter sur les échelles et qu'elles ne pouvaient soutenir le poids de tant d'hommes, il s'en rompit beaucoup, ce qui faillit tout déconcerter. J'envoyai au plus vite un officier pour y remédier, et je me pressai d'arriver au pont de la porte avec mes dragons; j'ordonnai qu'on mît à leur place les piquets d'infanterie qui me restaient, afin de continuer le feu de protection. Dans le moment que j'arrivai, M. de Chevert, qui avait forcé le corps de garde par le dedans de la ville, m'abattit le pont-levis.

« Les premières troupes qui entrèrent dans la ville ayant crié Vive le roi! l'attaque commença par un grand feu de part et d'autre; je laissai des dragons à la porte; j'en jetai sur le rempart de chaque côté pour assurer mes flancs; je poussai à toute bride la cavalerie dans les rues de la vieille et de la nouvelle ville, et je marchai, avec les compagnies de grenadiers et le reste de la cavalerie, vers le pont de Prague qui les sépare de la partie de la ville appelée le petit côté, afin d'en favoriser l'entrée aux Saxons, dont l'attaque durait toujours avec grande vivacité. J'entrai chemin faisant dans l'hôtel de ville, où les magistrats assemblés me remirent les clefs; un moment après, il vint un aide de camp du comte d'Ogilvy, qui me dit qu'il se rendait mon prisonnier; j'étais alors au pont, qui était barricadé et où il y avait deux pièces de canon chargées à cartouches qui auraient pu nous causer quelque désordre (2); ce-

(1) « c'est à ce siège qu'eut lieu ce dialogue entre Chevert et un grenadier : «Vois-tu celte sentinelle?— Oui, moucolonel. — Elle va te dire : Quivalà?ne réponds rien, mais a\ ance. — Oui, mon colonel. — Elle tirera sur toi et te man([uera. — Oui, mon colonel. — Va l'égorger, je suis là ]»our te défendre. >- Le grenadier s'avance, est manqué par la sentinelle, la tue. Clievert le suit ; le fils aîné du maréchal de Broglie marche après lui : on est sur le rempart, la porte neuve est enfoncée; le comte de Saxe entre dans la ville. » (Lacretelle, Histoire du XVIII'^ sié. de.)

(2) <c Pendant que MM. de la Tour et de Saxe opéraient de leur côté, du mien,

pendant M. d'Ogilvy s'était ravisé, il voulut parlementer; je chargeai le baron de Dieskau, mon aide de camp, de lui signifier que, s'il ne se rendait sur-le-champ, je ferais tout passer au fil de l'épée; je lui renvoyai encore M. de Spens, capitaine de dragons dans le Mestre-de-camp, pour lui dire de faire cesser dans le moment toute résistance à l'attaque des Saxons. J'avais lié conversation avec ceux qui gardaient le pont et la barricade, et insensiblement je m'en emparai, après quoi je m'avançai de l'autre côté de la ville où le gouverneur vint à ma rencontre; je lui tendis la main et la paix fut bientôt faite, nous étant connus dans les guerres de Flandre.

<( Je me rendis chez lui et, après l'avoir prié de me faire donner à boire (car je mourais de soif), je lui demandai un ordre pour que le commandant de la citadelle la remit à mes troupes, ce qui fut exécuté sur-le champ.

« Un instant après, les Saxons entrèrent dans la ville; mes trois frères s'étant rendus chez le gouverneur, je leur dis : Canailles, je vous ferai toujours voir que je suis votre aîné.

« Il n'y a pas eu le moindre pillage; il est vrai que j'avais prévenu mon détachement, que ma cavalerie avait ordre de sabrer tous les cavaliers et dragons qui mettraient pied à terre, et tous les soldats qu'on trouverait épars. Prague, une des plus grandes villes de l'Europe, contient sept villes; il faut pour la défendre plus de 20 B. ; elle a été prise le môme jour que mon grand-père la prit, en 1640; il n'y a point d'exemple qu'une ville ait été emportée par les Français, l'épée à la main, sans pillage.

« Voilà une trop longue lettre, mon cher chevalier, mais il a bien fallu vous tout conter.

« Je reçois dans le même moment l'ordre ci-joint de l'électeur, qui nous fait voir que j'étais bien instruit du mouvement et des desseins des ennemis et qu'il n'y avait pas de temps à perdre : « Vous partirez demain malin à la pointe du jour avec votre déta-

avec linfanlcrie, les dragons et les carabiniers pied à terre, je nclloyai les remparts el m'emparai de tous les postes qui étaient do ce côté de la rivière. J'y lis désarmer et j'y pris environ 500 bourgeois ou écoliers, à qui la garde de celte partie de la ville était confiée, et je ne pus joindre que ce peu de monde, quoiqu'ils y fussent assez nond)reux; le reste s'était dissipé à la iiremière nou\elle que nous étions entrés. » {Lettre de M. de Mirepoix.)

(( chement; il est nécessaire que vous sachiez, pour votre inslruc- (( tien, que le gros corps de l'armée est avec le duc de Lorraine, (( qu'ils poussent en avant tous leurs croates et de la cavalerie qui « devait se jeter dans Prague, le jour même que nous entrions; « ainsi vous devrez prendre des mesures pour ne pas être coupé, « en occupant quelques postes par votre infanterie, en vous re- <i pliant sur elle. »

« Je vous prie, mon cher chevalier, de communiquer cette relation à M. Alexandre (1) pour qu'il ait la bonté d'en faire la lecture à M. de Breteuil (2). »

M. de Saxe (3) disait vrai; il n'y avait pas eu le moindre pillage, et c'était à ses bonnes dispositions et à sa fermeté qu'en appartenait le résultat. De l'aveu même d'un auteur allemand, les trois quarts des habitants n'avaient appris qu'en se levant la prise de la ville, et dans leur naïf élonnement ils ne pouvaient comprendre d'être passés sous une autre domination sans être pillés et violentés. A huit heures du matin, selon M. de Mirepoix, la ville n'avait plus rien de la physionomie d'une place prise d'assaut et l'on y circulait librement. Les magistrats, en retour des ménagements envers leurs concitoyens, voulurent donner à M. de Saxe une marque de leur reconnaissance; ils lui firent présent d'un diamant de 40,000 écus, sous le chaton duquel ils avaient fait graver: « Offert au comte de Saxe par la ville de Prague, en mémoire de la bonne police qu'il y a tenue, la nuit où elle a été prise. » Le

(1) Secrétaire général au ministère de la guerre.

(2) M. (le Breteuil (François-Victor le Tonnelier, marquis de) avait été ministre de la guerre le 4 juillet 1723, et remplacé le 19 juin 1726 par Le Blanc pour la deuxième fois jusqu'à sa mort.

M. d'Angervilliers (Nicolas-Prosper Bauyn), nommé le 22 mai 1728, mourut en fonctions, le 15 février 1740, et eut comme successeur, le 20 février 1740, pour la deuxième fois et jusqu'à sa mort, le 7 janvier 1743, M. de Breteuil.

(3) Il fallait marcher sur Vienne , au lieu de s'enfoncer au cœur de la Bohême, sans places, sans points d'a])pui, sans ligne de retraite; bientôt les Français se trouvèrent dans une position critique, leur uni([ue salut devint Prague. Le mois de novembre amenait ses ])luies et ses froides journées-, l'armée, peu nombreuse, manquait de matériel. Les maréchaux consultèrent le comte de Saxe-, celui-ci, après avoir reconnu la place, proposa de s'en emi)arer par surprise; l'honneur n'appartient i)oint à Chevcrt; Chevert a montré sa bravoure jusqu'à l'héroïsme, mais il exécutait les ordres du comte de Saxe, qui avait formé le projet de l'expédition et tracé le plan.

diamant ne fut pas refusé. Certainement Chevert ne l'eût pas accepté.

Dans la journée même du 26, l'électeur de Bavière tît son entrée dans la ville, la garnison prisonnière rangée le long des rues, les troupes françaises et saxonnes bordent les remparts, les drapeaux autrichiens déployés sur la place d'armes sous la garde de dragons français. Le comte de Saxe, avec les clefs de la ville neuve, et le comte de Rutowski, avec celles du petit côté, se portèrent au-devant de rélecteur et les lui présentèrent, puis on se rendit solennellement à l'église métropolitaine y chanter le Te Deum.

Le doyen du chapitre officiait en l'absence de l'archevêque, parti la veille de l'assaut. Ce prêtre vénérable, fort dévoué à la maison d'Autriche, se trouva, au moment du Domine salvum, dans le plus grand embarras : prierait-il pour la reine, selon ses sentiments; prierait-il pour le roi, selon les convenances? Il tourna la difficulté et les assistants ne furent pas peu stupéfaits de l'entendre tout à coup psalmodier, gravement et avec résolution. Domine salvum fac populum tuum. L'électeur eut le bon sens de ne pas se formaliser de cet écart. Après la cérémonie, il visita les remparts, les bastions où l'on avait attaqué, et rentra ensuite à son quartier.

Les Saxons laissèrent dans Prague 9 B., dont 3 dans le petit côté et 4 (Weissenfels et Frankenberg) dans la vieille ville ; le reste retourna à Troja. Les Français, de leur côté, placèrent un pareil nombre de soldats dans la ville neuve; le reste de leur infanterie cantonna aux environ^ de Mothol et Ginonitz; leur cavalerie se répandit autour d'Horselitz et d'Unhoft. Les troupes de MM, de Leuville et de Tôrring, qui avaient campé le 2G à Mitin, arrivèrent le 27 à Konigsaal et s'établirent dans les villages avoisinant le confluent de la Moldau et de la Beraun, les Français vers Konigsaal, les Bavarois un peu en avant d'eux vers Gros-Kuchen etRlein-Kuchen.

L'armée autrichienne, alors en pleine retraite, s'arrêta sur la Sazawa, aux environs de Peschely, le 26, à la nouvelle de la prise de Prague. Le grand-duc assembla immédiatement un conseil de guerre. La plupart des officiers généraux se prononcèrent pour abandonner momentanément toute entreprise. Ils firent remarquer qu'en restant sur la Sazawa on amènerait fatalement un choc entre les deux armées, qu'il faudrait livrer une bataille décisive et

qu'une victoire ne procurerait pas de grands avantages; l'ennemi, maître de Prague, avait ses derrières assurés et pouvait se réfugier sous le canon de cette place et y attendre les renforts que le roi de Prusse ne devait pas manquer de lui envoyer.

Ils firent ressortir, d'un autre côté, qu'une défaite compromettrait sans retour le succès de la campagne, l'armée autrichienne n'ayant point de place à portée derrière laquelle elle pût se couvrir, et qu'elle risquait d'être détruite avant de pouvoir atteindre un poste où elle pût de nouveau se rassembler et tenir tête à l'ennemi. Ils conclurent enfin, à l'unanimité, que dans des circonstances aussi délicates il était préférable de ne rien livrer au hasard, de se borner à harceler l'ennemi pendant tout l'hiver, à l'affamer, à l'empêcher de s'étendre et à lui couper ses communications avec le Danube, tout en conservant les siennes avec l'Autriche; ajoutant que, par ce système, les Français, déjà fatigués par des marches très longues et très pénibles, peu accoutumés au climat de Bohême, verraient immanquablement leurs effectifs se fondre en peu de temps; enfin, par la difficulté de se recruter, le printemps les trouverait dans l'impossibilité de rien entreprendre; que d'ailleurs les Saxons souffriraient presque autant du défaut de subsistances et ne pourraient guère plus que les Français réparer, par des renforts tirés de leur pays, les vides qui se produiraient dans leurs rangs; l'attention devait se borner seulement à inquiéter par des troupes légères leurs propres frontières sur lesquelles on savait le roi de Pologne constamment alarmé.

Le grand-duc se rangea à leur avis et donna immédiatement les ordres pour la retraite. Elle commença le 27 novembre et s'effectua dans le désarroi le plus complet. Les soldats, découragés et croyant la situation pire qu'elle n'était, se débandaient, pillaient les villages et restaient en arrière dans l'intention de se rendre aux Français; c'était une véritable déroute. Cependant peu à peu les chefs rétablirent l'ordre, et la marche en arrière prit son cours régulier.

Le gros de l'armée, formé de 2 régiments de cuirassiers, de 3 de dragons, de 1 de hussards et de 37 B., c'est-à-dire presque toute l'infanterie, fut ramené vers Budweis.

Il s'établit 20 B. sur la Luschnitz, à Teyn, Béchin, Tabor, Wesely, Wittingau et Neuhaus; 14 B., 2 régiments de cuirassiers

et 2 de dragons, sur la Moldau depuis Freystadtjusqu'àTeyn; 3 B., 1 régiment de dragons et 1 de hussards, au delà de la Moldau à Piseck, Strakonitz, Vodnian, Protiwin, Prachaliz, Netolitz et Frauenberg, sur la Woltawa et la Blanilz.

Le reste de l'armée, aux ordres de M. de Neuperg et composé de 6 B. et de 14 régiments de cavalerie, dragons ou hussards, au lieu de reprendre la route de Neuhaus, remonta le cours de la Sazawa et alla s'établir à Czaslau et à Chrudim. Quelques régiments furent poussés sur Deutschbrod, Iglau et Pilgram, pour assurer sa liaison avec le corps principal.

Par ces dispositions, le grand-duc espérait, sur sa gauche postée à Budweis et Neuhaus, barrer à l'ennemi la route de Vienne et celle de Linz, et, par sa droite établie à Chrudim, couvrir l'entrée de la Moravie.

Son plan était bien conçu; sa gauche, établie derrière ces marais de Tabor d'oia jadis Ziska, chef des hussites (1), avait bravé pendant si longtemps tous les efforts de ses ennemis, semblait inexpugnable, et si sa droite était un peu en l'air, elle n'était en aucune manière compromise, n'ayant derrière que des hauteurs faciles à franchir, la ceinture de montagnes qui entoure la Bohême perdant à cet endroit beaucoup de son élévation (21

L'électeur de Bavière, s'il eût eu vraiment un coup d'oeil militaire, n'eût point dû lui laisser le temps de s'établir dans ces positions. Le succès de l'escalade de Prague avait doublé le moral de notre armée, la prise de cette ville assurait nos derrières; il devait sans tarder d'un jour marcher sur les pas du grand-duc, profiter du désordre de sa retraite et tomber en force sur Budweis pour rétablir nos communications avec M. de Ségur.

Il fit toutefois suivre les ennemis par quelques détachements dans la direction de Kolin et de Beneschau, mais plus pour s'assurer de leur départ que pour le contrarier, et seulement le 29, alors que la majeure partie de leurs troupes avait déjà décampé.

(1) Guerre civile de 1415 à 1434.

(2) M. de Baye aie mmistre de la guerre, 30 noverabrc 1741 : « Officiers et soldais ont un zclc qui ne (leut sex|)rimer, ceftendanl l'officier subaUernc souffre et paye tout forl cher. Tous ceux qui ne sont pas en élat de metlrc beaucoup du leur cl qui ne sont pas riches ne mangent que du pain de munition et n'ont pas toujours de la viande. »

Le comte de Saxe pousse la reconnaissance au sud de Prague avec ses 24 E. ; il se porte par Jessenitz sur Pisely, chasse les derniers hussards' qui couvraient la retraite de l'arrière-garde de l'armée, ramasse des grains et des fourrages, et, après s'être assuré que les Autrichiens n'avaient pas laissé au delà de la Sazawa des magasins sur lesquels il pût faire main basse, reprend la route de Jessenitz et rentre à Prague le 2 décembre.

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