MANCEDVRES SUR LA MOLDAW, OU LA WOTTAWA ET LA SAZAWA
(27 novembre à 31 décembre 1741).
Novembre 1741. — Lestleux armées à Miniseck. — Arrivéede l'armée autrichienne sur la Sazawa. — 27. Celle aux ordres de l'électeur entre dans des cantonnements. — 28. M. de Ségur est joint par les compagnies franches de Jacob, de Pauly et de Duchemin. — L'armée autrichienne se replie, prend des cantonnements, la droite à Clirudini, la gauche à Budweis. — M. de Lobkowitz à Chrudim. — 29. Arrivée du maréchal de Bolle-lsle à Prague.
Décembre 3. — M. d'Aubigné occupe Piseck. — 4. M. de Polastron se porte sur la Sazawa, de l'autre côté de la Moldau. — 7. M. d'Aubigné envoie M. de Morfagne à Piseck; l'ennemi l'abandonne. — M. de Polastron à Janowitz. — 8. M. d'Aubigné à Piseck. — 9. M. de Mortagne chasse l'ennemi de Frauenberg, s'empare du château. — 10. M. d'Aubigné à Protiwin. — 12. M. de Polastron marche sur deux colonnes à Kultenberg. — 13. La colonne française à Willimow, celle des Saxons à Czaslau. — Le prince de Lobkowitz à Deulschbrod. — 14. M. de Belle- Isle fait ouvrir une communication par Klattau et Gravenau sur Passau. — Les Saxons à Hermannesteck près Chrudim. — Le prince d'Auhalt à Pardubitz, en chasse les Autrichiens qui se retirent à Deutschbrod. — Le grand-duc fortifie Budweis, retranche et palissade Tabor, Teyn et Wesely. — Occupe Budweis. — M. de KewenhuUer rassemble un corps sous Vienne. — 15. M. de Polastron cantonne les troupes françaises dans les environs de Goltzjenikau. — 16. Nouvelle communication sur Passau par Strakonitz et Winterbcrg. — 17. Les troupes se mettent en marche pour les quartiers d'hiver. — M. d'Estrées est chargé de bloquer Egra et commande les milices du Haut-Palatinat. — 19. L'électeur reçoit à Prague les hommages des vassaux du royaume de Bohême. — Arrivée du maréchal de Broglie pour prendre le commandement de l'armée. '— 21. M. de Polastron rassemble ses troupes à Habern. — 22. Bevient à Goltzjenikau. — 23. M. de Broglie à la tête de l'armée, mais reste sous les ordres de l'électeur. — M. de Polastron à Janowitzki. — Envoie ses troupes dans des quartiers d'hiver sur la basse Sazawa ; les Saxons dans la haute Sazawa. — M. le maréchal de Schwerin en Moravie avec un corps prussien. — 2'i. M. de Broglie avec quelques tmupes rejoint M. d'.\ubigné. — 25. M. d'Aubigné rassemble ses troupes. — Mouvement général de l'armée autrichienne qui jtasse la Moldau le 25 et campe entre Budweis et Frauenberg , et le 26 à Protiwin et Wodnian. — 26. M. de Schwerin s'enq)are d'Olmutz. — M. d'Aubigné se relire à Piseck, y cantonne. — 27. Départ de M. de Belle-Isle pour Francfort. — M. de Broglie arrive à Piseck. — 27 an 28. Y rassemble les troupes. — 28. L'électeur roi de Bohême part pour Munich. — T. II. y
Dispositions de M. le maréchal de Broglie, — Attaque de Piseck. — L'année du grand-duc s'avance sur Piseck, son succès. — M. de Kewenliuller s'empare des villes d'Enns et de Steyer, passe la rivière d'Enns. — 29. M. de Saignes détaché. — M. de Ségur abandonne la ligne de la rivière d'Enns, se relire à Linz. — M. le chevalier de Saxe joint M. de Polastron; ce dernier rassemble ses quartiers à Choclibroz, les Saxons à Przibram. — L'armée du grand-duc se replie. — 30. A Protiwin. — 31. Passe la Moldau à Teyn et à Budweis, campe près cette dernière ville.
Pendant ce temps, le maréchal de Belle-Isle était arrivé, précédé par son frère le chevalier de Belle-Isle, qui avait rejoint le 23 novembre le quartier de l'électeur à Molhol. Le maréchal était resté à Dresde, pendant la marche de notre armée sur Prague, très souffrant d'une sciatique. Il entra dans Prague le 29. L'électeur envoie au-devant de lui ses gardes et son carrosse, et la cavalerie saxonne se porte au loin pour l'escorter jusqu'à l'hôtel occupé par M. de Séchelles, intendant de l'armée, où il devait prendre son logement. L'électeur vint l'y trouver dès son arrivée , et tous deux se concertèrent longuement sur la direction à donner aux opérations. Ils rétablirent d'abord l'ordre dans la ville de Prague, où la discipline du premier jour avait fait place à une certaine licence par suite du mélange des troupes alliées et de la multiplicité des commandements (1).
Le maréchal de Belle-Isle et l'électeur décidèrent, pour mettre terme à tous les abus, la création à Prague d'un état-major de place composé des officiers les plus fermes et les plus énergiques de 'armée. Leur nomination donna lieu à quelques tiraillements: l'électeur voulait les prendre tous parmi ses Bavarois; mais, sur la remarque que, les troupes de M. de Tôrring étant destinées, d'après les conventions, à repasser le Danube pour y remplacer les Français de M. de Ségur dans la défense de la haute Autriche, il serait anormal que les régiments français fussent soumis à la police d'officiers étrangers, l'électeur céda et se contenta d'exiger que le commandant fût un officier général français de son choix. Il
(1) « H est indispensable, écrivait M. de Séchelles à M. de Breteuil, de former incessamment un état-major qui établisse une jwlice dans cette ville immense, une fois iilus grande que Lille et extrêmement jieuplée. Les troupes des trois nations y causent un désordre inexprimable, sans cependant ([u'il soit arrivé d'accidents, et en vérité c'est un miracle, j'en ai tremblé tous les jours. »
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désigna pour ce poste M. le comte de Bavière, lieutenant général français, son parent, et le maréchal y consentit (1).
M. de Chevert venait d'être choisi entre tous pour exercer les imporlantes fonctions de lieutenant, de roi dans Prague. Le succès de son escalade le mettait en relief. « C'est, écrivait M. de Belle- Isle, celui que je connais le plus propre à remplir un poste aussi important que celui qui vient de lui être confié à Prague; car, avec la dignité et le maintien convenables, le roi n'a point d'officier dans ses troupes plus capable d'un grand détail. »
Il venait, du reste, d'être aussi proposé pour un brevet de brigadier, en récompense du fait d'armes accompli dans la nuit du 2o au 26. Toutes les faveurs lui arrivaient à la fois, et sa carrière militaire, si brillante , était désormais assurée. Il n'y avait sur lui qu'une voix dans l'armée, et M. de Belle-Isle, qui l'appréciait si bien, le présentait ainsi à M. de Breteuil :
« Vous connaissez le mérite et les talents personnels de M. de Chevert. C'est lui qui a réalisé la fausse attaque de Prague, dont M. le comte de Saxe lui avait laissé le soin. Je n'en reprendrai point ici le détail , mais ce qu'il y a de certain, c'est que c'est à Chevert qu'est dû le succès.
« C'est une action des plus distinguées que puisse exécuter un officier, et les suites en sont d'une prodigieuse conséquence, et il est heureux que la grâce que mérite M. de Chevert se trouve appliquée sur un aussi bon sujet de tous points, et que S. M. ait un prétexte de l'avancer sans que qui que ce soit ait lieu de s'en plaindre, et je crois que rien n'est plus convenable que de le faire brigadier; ce qui le mettra en état de rendre, dans la suite, des services plus importants, et ne peut que donner de l'émulation à tous les bons sujets. Si, comme je l'espère, vous approuvez ma
(1) Élat-inajor de la place de Prague. Commandant : le comle de Bavière, lieutenant général. Lieutenant de roi : M. de Chevert , lieutenant-colonel de Beauce. Majors .-MM. de la Tour, aide-major de Rohan et aide-major général; de Cainbron, major de Navarre; de GoncI, major de Beauce; de Cherval, major de Mestndecamp (dragons). Aides-majors .-MM. dePlimbeau, cai)ilaine, et Le Bœuf, aidemajor de Beauce; do Bombelie, lieutenant, et de Ligondès, major de Meslre-decamp (dragons) ; Victor, aidc-majorde Royal-Bavière; deRince et deBeauval, aidesmajors de Navarre; de Larre, aide-major de la Marine; de Grape, aide-major de Saxe (infanterie).
proposition, le plus tôt sera le mieux, tant pour le bon exemple que les grâces pomptement accordées donnent, que pour imprimer plus de poids et de dignité au commandement, dont il est présentement revêtu. Il serait à désirer que le roi n'accordât jamais les grâces que de cette manière; il y en aurait beaucoup moins, et elles seraient toujours bien placées. »
M. de Belle-Isle et l'électeur, après avoir rétabli l'ordre et la discipline dans Prague, où devait rester le quartier général de l'armée, convinrent du plan de campagne en présence delà retraite des ennemis et de leur mouvement sur Neuhaus.
Préoccupés d'assurer leurs derrières, menacés par la place d'Egra, toujours au pouvoir des Autrichiens, ils résolurent d'abord d'y envoyer un corps de troupes pour l'investir et au besoin l'assiéger. Étant tombés d'accord sur le point principal de reconquérir Budvveis et la route de Freystadt, afin de rétablir la communication avec M. de Ségur, ou tout au moins de se poster avantageusement dans les environs de cette place, en face de l'armée du giand-duc, de manière à protéger les passages que l'on pourrait s'ouvrir en arrière vers Rlattau et Winterberg, ils décidèrent qu'une partie de l'armée marcherait immédiatement sur Budweis et qu'une autre partie remonterait la Sazawa, avec les Saxons et les Prussiens, pousserait M. de Neuperg sur la Moravie et, se rabattant sur la gauche par Iglau et Pilgram, tournerait Neuhaus et forcerait ainsi l'armée autrichienne à évacuer sa redoutable position sur la Luschnitz et la Moldau.
M. d'Estrées (1) devait diriger l'opération sur Egra, M. d'Aubigné (2) conduire les troupes qui marcheraient à Piseck, et M. de Polastron (3) faire le mouvement tournant sur la Sazawa. Les trois
(1) 4 régimenls de cavalerie (la Reine, 3 E. ; Penlhièvre, 2; Ilendicourt, 2; Fleury, devenu Dauiihin-éUangers, 2).
(2) Français, 2 brigades d'infimterie : brigade de Piémont (Piémont, 4 ; la Reine, 2-, Luxembourg, t), brigade d'Anjou (Anjou, 2 B. ; Alsace, 3; Roêhechouart, 1); 2 brigades de cavalerie : brigade de Colonel-général (Colonel-général, 3 E.; Grammont, 3; Egmont, 3), brigade d'Orléans (Orléans, 3 E. ; Asfeld, 2; Chabrillan, 3).
Bavarois, infanterie (Minulzi, 3 B.; Moravilski, 3; Holstein, 3); cavalerie (Torring, 5 E. ; Raymond, 5; Hohensoler et Piosac (dragons), 3 cbacun).
(3) 1 brigade d'infanterie : brigade du Roi (le Roi, 4 B. ; Royal-Bavière, 3) ; 2 brigades de cavalerie : brigade de Mestre-de-cami» (Mestre-de-camp, 3 E. ; Clermonl,
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colonnes destinées à marcher sur Egra, la Sazawa et la Moldau se mirent en mouvement le A décembre. Le corps saxon, qui marchait avec M. de Polastron, n'eut que 4 B. et 8E., avec des uhlans; malgré toutes les démarches de M. le maréchal de Belle-Isle, le roi de Pologne, méfiant et timoré, ne voulut pas d'abord en employer davantage. En revanche, le prince d'Anhalt s'avançait à côté de nous avec son corps tout entier de 10,000 Prussiens , 10 B. et 15 E. De sorte que, sans compter les grenadiers, fusiliers de la Marine, dragons, hussards ou artilleurs, l'ensemble des troupes destinées à opérer le mouvement tournant sur les sources de la Sazawa comptait 21 B. et 38 E., tant français que saxons et pruS' siens.
Ces dispositions d'attaque, bien conçues, péchèrent par l'exécution. On employa trop peu de troupes du côté de Budweis, où il aurait fallu frapper un coup rapide, et le mauvais vouloir des Saxons et des Prussiens, qui devaient seconder l'attaque de flanc de M. de Polastron, fit échouer les efforts de celui-ci, par des retards tels que tous les avantages attendus furent à peu près perdus.
Le roi de Prusse se décidait à rentrer dans la lutte. Il venait en effet de rompre le traité d'Ober-Schnellendorf (1) et de se ranger de nouveau dans le parti des ennemis déclarés de Marie-Thérèse. Le moment lui avait paru favorable, bien que la prise de Prague, brillant et inattendu fait d'armes, n'eût pas beaucoup amélioré nos affaires. Nos armées, toujours coupées l'une de l'autre, formaient deux tronçons dont l'un, sur le Danube, évidemment trop faible pour couvrir la ligne de l'Enns, était très compromis, et dont l'autre, enfermé en Bohême, avec des communications difficiles et précaires,
3 ; Vogué, ?.) , brigade do Royal (Royal, 3E. ;Aiidl<iu, 2;Fou([uel, 2). Et eu outre: 8 coiiipagiiies de grenadiers auxiliaires aux ordres de M. de Broglie; 4 compaguies franches de dragons; brigade de la Marine sous M. d'Aubigné; hussards; Royal- Artillerie.
(1) La convention d'Obsr ou Klein-Schnellendorf, château de la haute Silésie, est du 9 octobre entre Frédéric, lord Ilindford et le maréchal de Neuperg, qui en conséquence fait sortir de Neissc une partie de l'artillerie, marche par Jagenidorf sans être harcelé par les Prussiens. Le 20, Frédéric fait le siège de Neisse, ([ui cal>itula le 31. Le roi, ne regardant pas la convention de Schnellendorf comme une trêve obligatoire, conclut la paix le 2i novembre, à Breshiu, avec lelecteur de Bavière.
allait périr de misère et de froid si on ne l'aidait à refouler les Autrichiens en Moravie et à leur reprendre Budweis, tout au moins à élargir son rayon d'action et à conquérir des quartiers d'hiver plus étendus où nos soldats', déjà bien diminués, pussent se refaire en attendant le retour de la belle saison. Il importait à Frédéric que nous ne fussions pas écrasés ; il savait bien que si nous subissions un désastre, il en ressentirait le contre-coup; il redoutait la prépondérance de l'Autriche sur les champs de bataille encore plus que la nôtre : obéissant à ses vues personnelles, il nous tendit alors une main intéressée.
La conduite de l'Autriche l'y avait d'ailleurs autorisé; elle avait, par un faux calcul, donné aux stipulations du traité d'Ober-Schnellendorf une publicité complète. Outre les billets anonyme répandus dans toute l'Allemagne, outre les indiscrétions du s'' Koch, un de ses émissaires accrédités, l'impératrice Amélie, veuve de l'ancien empereur Joseph I", avait écrit directement à l'électeur de Bavière qu'elle l'engageait à entrer en accommodement avec TAutriche avant le d" décembre, ajoutant en forme d'avertissement que, s'il n'agissait pas ainsi, Marie-Thérèse se trouverait amenée à ratilier les préliminaires dont elle était convenue avec les Prussiens. C'était une révélation, et cette fois presque officielle. L'électeur de Bavière montra cette lettre au roi de Prusse et, à la suite de cette communication, Frédéric, se considérant comme délié de tout engagement avec l'Autriche, déclara reprendre sa liberté d'action,
M. de Belle-Isle venait justement de lui écrire pour lui rappeler ses promesses de concours; il marquait son étonnement de l'inaction inexplicable dans laquelle depuis plus d'un mois ce prince tenait ses troupes. La réponse du roi ne se fit pas attendre; il affirma, comme M. de Podewils l'avait déjà annoncé à Dresde, que son intention n'avait jamais été d'abandonner ses anciens alliés, qu'il demeurait fidèle à la cause commune, si éloigné d'un accommodement avec l'Autriche que, pour en donner une manifeste preuve, non seulement il dirigerait avec nos troupes le corps sur TElbe, mais encore attaquerait les Autrichiens du côté d'Olmutz par l'armée du maréchal Schwérin, alors en Silésie, et qui recevait l'ordre de se rassembler pour entrer en Moravie.
Cette dernière diversion devait nous être d'un puissant secours.
tant en raison de la direction que de l'importance numérique des troupes employées. L'armée de M. de Schwérin, en effet, ne comprenait pas moins de 20,000 hommes (1).
Ainsi 900 chevaux allaient marcher sur Egra, 20,000 hommes sur Deutschbrod, 15,000 sur Piseck, 20,000 sur Olmulz. Il restait à Prague ou dans les environs environ 25 à 30,000 hommes, 30 B. dinfanterie, 53 E. de cavalerie, 12. E. de dragons, 4 de hussards et 2 B. d'artillerie (2).
M. d'Estrées remonte la Béraun avec la brigade de la Reine et arrive le 8 décembre en vue d'Egra. Il trouve devant cette place la compagnie franche de Galhau et quelques milices bavaroises envoyées du Haut-Palatinat et déjà occupées à la resserrer; avec ses fortifications en bon état, ne pouvant songer à un assaut, il essaye de l'intimidation et fait sommer le gouverneur. Le baron de Gérard, officier bavarois, est chargé de la sommation au nom de son souverain. Après une entrevue avec le gouverneur, celui-ci, frappé du succès tout récent de l'escalade de Prague, ne se montrait pas d'abord éloigné de l'idée d'accepter une capitulation honorable; mais ayant consulté ses officiers, il les trouva opposés à tout accommodement avec l'ennemi. Dans les conditions de résistance où se tenait la place que la reine de Hongrie avait confiée à leur fidélité, il repoussa donc formellement les injonctions du baron de Gérard, qui rentra au camp français le soir même et de là se rendit immédiatement à Prague où, arrivé le 10, il rend compte à l'électeur et au maréchal de Belle-Isle de l'insuccès de sa mission.
Ils songèrent à diriger immédiatement sur Egra de l'infanterie avec du canon et à entreprendre le siège régulier de la place;
(1) 19 B. (Schwérin, Glasnap, Goetz, Gieist, Kleist, 1 B. chacun; Sydorn, Princc- Dielrich, Lamolte, Truchscss, Selehoiis, Voigt, Pnnce-Maurice, 2 chacun); 4i E. (carabiniers, 5 E. ; cuirassiers : Rolhenbourg, 5; Mollendorf, 10; Kamuberg, 5; Posodowski, 5; hulans, 3; hussards Broinkowski, 2; hussards, 9).
(2) Français : brigade de Navarre (Navarre, 4 B. ; Beauce, 1 ; Rosnyvinen, 1) ; Inigade de la Marine (la Marine, 4 B. ; Penlhièvre. 2) ; brigade du Roi (le Roi et Fiennes ^ 3 E. chacun; Levis et Brissac, 2 ciiacun); brigade de Royal-Allemand (Royal-Allemand, 3E.; PonI, 2; Sabran, 3); dragons (Mestre-de-camp, Dani)liin, Armenonviile, 4 E. chacun) ; hussards (Berchiny et Rattsky, 2, chacun); artillerie (Laborie, de la Bachelcrie, 1, chacun).
Bavarois : le régiment d'infanterie des gardes, 3 B. Saxons : 15 B., 25 E.
mais, toutes considérations bien pesées, ils jugèrent ne pouvoir à ce moment se dégarnir, au profit d'une expédition lointaine et secondaire, de plus de troupes qu'ils n'en avaient envoyé. Ils se contentèrent de prescrire l'investissement de la ville. M. d'Estrées, d'après leurs ordres, établit en conséquence ses troupes en cantonnement dans les villages environnants, coupa toutes les communications de la place avec l'extérieur, et pour se protéger, tant contre les sorties de la garnison que contre les insultes des hussards autrichiens qui rôdaient jusque dans celte partie de la Bohême, couvrit ses cantonnements par quelques ouvrages de campagne tracés sous la direction d'ingénieurs envoyés de Prague. Tout le reste du mois de décembre se passa dans cette situation et sans aucun incident.
M, de Belle-hle au Ministre.
« 22 décembre, 1741.
« 11 est fâcheux que l'on ait à remuer des troupes dans une saison si rude. Le froid excessif qu'il fait m'a fait penser à procurer à nos soldats un secours absolument nécessaire à leur conservation. L'idée m'en est venue sur l'exemple des Bavarois, Saxons et Prussiens, qui ont tous, par-dessous leur veste, des camisoles croisées sans manches et qui entrent dans la culotte; ils ont tous aussi des bas drapés. Je crois, M., que vous approuverez d'autant plus cette dépense qu'elle ne coûtera rien au roi, et que d'ailleurs rien n'est si essentiel que la conservation des hommes; aussi avonsnous pris toutes les mesures possibles pour qu'ils soient bien nourris, bien soignés dans les hôpitaux que l'on a formés à Prague, Piseck et Pilsen. »
Les 20,000 hommes destinés à refouler M. de Neuperg en Moravie et le chasser de Deutschbrod formèrent trois colonnes parallèles : les Français à droite, les Saxons au centre, les Prussiens à gauche. La première, de Kônigsaal où les troupes s'étaient rassemblées la veille, prit sa route par Kamenitz , Pisely, Wondrzegow, Kozerat et Saint-Procop, conduite par M. de Polastron, emmenant avec lui le duc de Biron et le chevalier d'Apcher, maréchaux de
camp. Elle balaya les abords de la Sazawa, repoussa tous les détachements ennemis qui y fourrageaient encore et en enleva plusieurs, entre autres beaucoup de hussards venus à Beneschau avec le comte de Keiserstein, commissaire général des guerres autrichiennes, pour y chercher un convoi qu'on y avait préparé. M. de Polastron, prévenu de leur présence à Beneschau, à son passage à Pisely, s'était porté à leur rencontre avec quelques escadrons, les avait attaqués à l'improviste et tous pris avec le convoi de trente chariots chargés de munitions de bouche confié à leur escorte. M. de Keiserstein, prisonnier, ayant ses terres en Bohême, prêta serment au nouveau souverain.
De la vallée de la Sazawa, M. de Polastron, au lieu de marcher droit sur Deutschbrod pour couper la retraite à M. de Neuperg, passe dans la v:allée de l'Elbe. La roule à Deutschbrod, hérissée d'obstacles, ne traversait qu'un pays pauvre et sans ressources; les Saxons, d'ailleurs, marchant à sa gauche, ne pouvaient seuls déloger de Czaslau et de Chrudim les forces supérieures de M. de Neuperg, et il était nécessaire de les appuyer dans leur opération; lui-même, obligé de garder ses derrières, ne pouvait mettre en ligne assez de monde pour ne pas risquer, en voulant couper son adversaire, d'être coupé par lui. La vallée de l'Elbe offrait, en outre, des ressources pour la subsistance de nos soldats qui manquaient de tout dans leur marche, à tel point qu'on leur envoyait le pain de Prague, et enfin l'accès de Deutschbrod était plus abordable par Habern et Ghoctibroz que de tout autre côté. Ces considérations le portèrent à prendre sa direction sur Goltz, Jenikau et Wilhmow.
En quittant la vallée de la Sazawa, il y laisse, pour assurer sa communication avec Prague, les 3 B. de Royal-Bavière, toute la brigade de cavalerie de Mestre-de-camp et les 600 fusiliers de la brigade la Marins, et dès lors il commence à gravir le plateau de Czaslau.
Il parvient le 7 décembre à Janowitz, sur la crête qui sépare le bassin de la Sazawa de celui de l'Elbe, et il s'y arrête quelque temps pour permettre aux Saxons d'arriver à sa hauteur. Des nuées de hussards tourbillonnaient autour de sou camp. Toujours honteusement repoussés lorsqu'on était en force, ils revenaient sans cesse à la charge, infatigables. Nos soldats ne trouvaient de
sécurité que dans leur camp. Des détachements entiers furent même parfois enlevés ; l'un deux, s'étant trop avancé le 8 dans une reconnaissance, se trouva tout à coup enveloppé par des forces tellement supérieures qu'il fut pris en entier.
La seconde colonne, les Saxons sous le général Birckholtz, part de Prague par Schworetz et Kaurzim, marchant sur Czaslau. Elle arrive à Rultenberg le 12 seulement. A cette date, les Français débordaient Czaslau parla droite; M. de Polaslron, après un court séjour à Janowilz, reprenait sa marche avec le régiment du Roi et la brigade royale, traversant Janowitzki et se trouvant posté à Gollzjenikau, où il avait trouvé un fort détachement de M. de Neuperg qu'il avait attaqué, dispersé, refoulé dans la direction de Ghoctibroz el de Deutschbrod.
Le 13, le mouvement en avant des deux colonnes continua; les Saxons s'emparèrent de Czaslau, presque entièrement abandonné par l'ennemi, pour se concentrer vers Chrudim; les Français se portèrent sur Willimow, oii ils rencontrent d'abord une vive résistance; mais, après un court engagement, ils entrent dans la ville, où ils ramassent des prisonniers et font main basse sur un fort convoi de vivres et de fourrages.
La 3" colonne, de 6 B. et 4,000 chevaux prussiens aux ordres du prince d'Anhalt, partie de Brandeis, avait remonté l'Elbe, traversé Podebrod, Kolin et Elbeteinitz. Elle arrivait alors à Preluc.
M. de Neuperg, occupant Chrudim avec le gros de ses forces, pensait s'y maintenir contre les Français et les Saxons de M. de Polastron, et il doutait encore, malgré toutes les apparences, que le prince d'Anhalt voulût sérieusement l'attaquer, se reposant sur les clauses de la convention d'Ober-Schnellendorf qu'il ne savait pas encore officiellement dénoncée; il fut détrompé dès le lendemain, 4 décembre.
Les trois colonnes s'avancèrent à la fois de Willimow, de Czaslau, de Preluc. Les Saxons se portèrent droit sur Hermannesleck, en face de Chrudim, et les Prussiens, après avoir passé l'Elbe à Pardubitz près de l'embouchure de la Chrudinka, remontèrent cette rivière, débouchant sur le flanc droit des Autrichiens. En présence de ces deux attaques convergentes et de la supériorité numérique de l'ennemi, craignant d'ailleurs être coupé du gros de son armée par le mouvement que faisait M. de Polastron dans la direction de Nas-
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soberg, M. de Neuperg jugea prudent de décamper et se replia sur Deulsclîbrod.
On donna alors un peu de repos à nos troupes. Elles en avaient grand besoin; le froid et surtout la misère éclaircissaient tous les jours nos rangs plus encore que les rencontres incessantes avec les hussards hongrois. Si à Prague, au quartier général de l'armée, on était plein d'illusions et d'espérances sur le résultat de la campagne, comme on peut en juger sur une lettre écrite le 20 décembre par M. d'Espagnac au Ministre de la guerre , on commençait au camp de M. de Polaslron à voir les choses plus en noir, comme l'exprime encore une lettre datée deGoltzjenikau, écrite à la même date par un officier de la colonne envoyée sur la Sazawa. De ces deux documents très intéressants, l'un respire une confiance entière dans le résultat, l'autre laisse percer déjà le découragement et les inquiétudes.
a C'est à Deutschbrod (1) que les ennemis ont ramassé les fourrages et les grains du pays qu'ils ont abandonné, et comme il est d'une extrême conséquence de leur enlever les subsistances, les Saxons, qui sont à Chrudim, vont marcher en force à Deutschbrod pour prendre ce poste. Je ne crois pas qu'on le défende, vu que M. de Polastron viendra par la droite, pendant que les Prussiens s'avanceront par la gauche. Il y aurait, en ce cas, de l'imprudence à M. de Lobkowitz de hasarder 5 à G,000 hommes d'infanterie. Deutschbrod pris, nous descendrons à Pilgram et à Iglau; il n'y a pas d'apparence que pour lors les ennemis tiennent la Molflaw, ni la Luschnilz. Ce qui rendra l'attaque de Deustchbrod fiicile, c'est que, si l'ennemi abandonnait la Moldaw pour y marcher, M. d'Aubigué la passerait et le mettrait entre deux feux. Celui-ci n'a rien à craindre de son côté, attendu que, si on allait à lui, il se replierait sur Piseck, pendant que M. de Polastron et les alliés couperaient la retraite des imprudents. »
« Vous ne sauriez (2) croire combien nous souffrons dans ce détachement, étant privés de pain, vin, viande et bière; nous serions absolument sans vivres, si M. de Polastron ne nous faisait donner de temps en temps du pain et un peu de viande. Je crois, entre
(1) M. le chevalier d'Espagnac à M. de Brelcuil, Prague, le 20 de'ccmbre 1741.
(2) De l'année de M. de Polastron, Gollsjenikau, le 22 décembre 1741.
vous et moi, que nous ne rapporterons pas beaucoup de lauriers, la guerre se faisant uniquement par les hussards, uhlans, grenadiers et compagnies franches; à mesure que nous avançons, les ennemis se retirent. On prétend que le but de notre détachement est de les pousser dans la Moravie; nous en avons pour longtemps, si le mauvais ne change au beau. Nous avons failli brûler le 17, le feu ayant consumé cinqmaisons et six granges. L'artillerie était près du feu, mais nous avons fait assez de diligence pour la sauver. » M
Le repos momentané donné à nos troupes avait cependant encore une autre raison que la nécessité de les remettre un peu de leurs rudes fatigues et de leur dénuement depuis leur départ de Prague. En s'engageant à agir conjointement avec nous, les Prussiens avaient entendu conserver une certaine liberté d'action. Or si, de son côté, le maréchal de Belle-Isle désirait qu'après l'évacuation de Chrudim on marchât tous ensemble sur Deutschbrod, le roi de Prusse, qui d'ailleurs ne tenait pas à brusquer les événements, estimait préférable que le prince d'Anhalt s'étendît dans la direction de Landskron pour donner la main aux troupes du maréchal Schwérin, et ne s'ébranlât que lorsque ce dernier, après s'être emparé d'Olmutz, serait en état de s'avancer dans la direction de Brunn et de Znaïm sur les derrières des Autrichiens. Les Saxons, de leur côté, montraient une grande irrésolution et une timidité désespérantes; ils se refusaient à nous suivre sur Deutschbrod, alléguant la supériorité numérique des Autrichiens, si nous étions privés de l'appui des Prussiens; mais en réalité obéissant à un sentiment de méiiance envers ces derniers, et redoutant de s'engager à notre suite en laissant le champ libre aux entreprises que ceuxci méditaient sur leur propre pays.
M. de Belle-Isle, désespéré de ces contretemps, employa toutes ses forces pour y remédier. Il envoya courriers sur courriers à Berlin, à Dresde; il ne put rien obtenir de Frédéric que la promesse que le corps du prince d'Anhalt ne dépasserait pas Landskron. Mais il réussit à persuader à la cour de Saxe de faire marcher à la suite du petit corps du général Birkhollz le reste de l'armée du comte de Rutowski, toujours campé aux environs de Prague, et de l'avancer sur la Chrudinka, d'où il pourrait surveiller les mouvements des Prussiens du prince d'Anhalt, tout en concourant à l'attaque de Deutschbrod.
En conséquence, le reste de l'armée saxonne (15 B. et 25 E.) quitte Prague le 16 décembre, sous les ordres du chevalier de Saxe (1), pour appuyer les forces déjà engagées sur la Chrudinka et la haute Sazawa. En attendant, on cantonna les troupes alliées à proximité de Deutschbrod; M. de Polastron établit les siennes aux environs de Goltzjenikau; les Saxons occupèrent les villages sur la ligne de Czaslau à Ghrudim, et les Prussiens s'étendirent dans la direction de Landskron, autour de Hohemauth et de Leutomische.
En même temps que M. d'Estrées partait par Egra, et M. de Polastron par la route sur la Chrudinka, une 3* colonne était dirigée de Prague et rouvrait la communication avec Linz ou tout au moins empêchait le grand-duc de s'étendre à l'ouest de Budweis, de manière à conserver la possibilité de rallier M. de Ségur et de faire passer à sa place M. de Tôrring dans la haute Autriche, en utilisant les quelques défilés en arrière qui donnent accès sur Passau. Cette colonne, sous les ordres de M. d'Aubigné, était accompagnée de MM. de Ghabannes-Curton , de Ximenès et de Rattsky. M. de Piosasque, lieutenant général bavarois^ avec trois officiers généraux, commandait les troupes de l'électeur en remplacement de M. de Torring resté auprès de ce prince à Prague avec le régiment des gardes.
Les Bavarois prirent la tête, dans la pensée, si la route était libre, de se diriger droit sur Freystadt et Linz. M. de Piosasque et M. de Mortaigne.étaient d'avant-garde, et derrière eux toute la colonne s'ébranla en deux divisions. Elles quittèrent Prague les 3 et 4 décembre.
La marche s'exécuta avec toute l'activité possible jusqu'à hauteur de Piseck, que notre avant-garde, le 6 décembre, trouva occupée par un détachement de hussards autrichiens ayant prisposition et semblant vouloir résister aux dragons de M. de Mortaigne. Ils se savaient soutenus par des fantassins et des cuirassiers, à quelques lieues seulement en arrière. M. de Morlaigne sentait l'importance du poste de Piseck qui commande le débouché au delà de la Wottawa, où l'ennemi pouvait arrêter notre armée, si on lui laissait le temps de s'y établir solidement, et d'y faire arriver ses renforts; il attaqua sur-le-champ les hussards et le fit avec tant de
(1) Chevalier de Saxe (Georges), lils d'Auguste III, roi de Pologne, et de la princesse Lubomirska.
142 LKS GUEP.PvKS SOUS LOUIS XV.
vigueur qu'au premier choc il les chassa de la ville et y entra sur leurs pas. Le lendemain, il continua sa route sur Proliwin, refoulant devant lui les détachements du grand-duc de l'autre côté de la Moldaw, et arriva le 9 devant le château de Frauenberg, à deux petites lieues seulement de Budweis. Ce château pouvait nécessiter un siège, si l'ennemi eût pris les précautions nécessaires; mal pourvu, mal défendu, il tomba presque sans coup férir entre les mains de nos soldats.
M. d'Aubigné, qui suivait M. de Mortaigne, arriva le 8 à Piseck; il y laissa les deux brigades d'infanterie de Piémont et d'Anjou et se porta le 10 sur Protiwin avec les Bavarois et la cavalerie.
On était alors en face de Budweis; de l'autre côté de la Moldaw, apparaissaient au nord et au sud de la ville des masses annonçant la présence de nombreux ennemis. Attaquerait-on avec les 15,000 hommes qu'on avait sous lu main? On avait quitté Prague convaincus, sur la foi des déserteurs, que l'armée autrichienne découragée se retirait en Moravie et se rejetait sur Vienne; tout à coup elle se montrait là devant nous, compacte , dans une attitude résolue, attendant avec calme notre choc à l'abri d'une rivière. Toutes les illusions du premier jour n'étaient pourtant pas encore tombées, quelques officiers se berçaient encore de l'espoir que ce n'était là qu'un rideau destiné à masquer et à couvrir la retraite du grand-duc. Ils s'obstinaient à croire à une panique des Autrichiens; ils voulaient attaquer sur-le-champ, a M. de Mortaigne, écrivait M. de Séchelles à la date du 11, n'est pas sans espérance que cette entreprise réussira et que nous profiterons de la terreur des ennemis, qui se trouvent dans une position délicate, étant poursuivis en queue par M. de Polastron et en tête par M. d'Aubigné. »
Cependant on apprit que le grand-duc, renforcé considérablement sur sa gauche, achevait de retrancher et de palissader Teyn, Tabor, Wesely, Budweis, etc., et qu'il avait alors autour de Budweis, outre une nombreuse cavalerie , plus de 20 B. susceptibles d'être réunis en quelques heures sur le point où nous voudrions tenter le passage de la Moldaw. M. d'Aubigné jugea prudent de ne pas risquer une attaque. Il fit connaître sa situation à M. de Belle-Isle et, en attendant sa réponse, se contenta de tenir la rive gauche de la Moldaw. Il ne pouvait guère, d'ailleurs, songer à s'a-
vancer avant d'avoir réuni quelques approvisionnements de farines et de fourrages. Le s"^ Baron, commissaire des guerres, était avec sa colonne et s'occupait de ce soin , mais il trouvait beaucoup de difficultés dans l'accomplissement de sa mission. Le pays était pauvre, les villages misérables, et la population, mal disposée, cachait avec obstination son peu de ressources.
M. de Belle-Isle, apprenant la situation de M. d'Aubigné, comprit les conséquences de la faute qu'on avait commise en laissant, au lendemain de la prise de Prague, l'ennemi se fortifier sur la Moldaw et la Sazawa. Il avait voulu , il est vrai, faire attaquer alors Deutschbrod par 20,000 Saxons et envoyer M. de Polastron avec M. d'Aubigné. Qui peut dire si nos désastres n'eussent pas été évités, si 30,000 hommes paraissant à Budweis en même temps que le grand-duc, dont les troupes, supérieures en nombre, étaient alors si démoralisées, ne l'eussent pas empêché de prendre entre Prague et Linz, appuyé aux montagnes de Bohême, cette position d'où il devait porter de si terribles coups à nos troupes de l'Enns? De Vienne, de Munich, de Linz, on recevait de M. de Ségur les plus mauvaises nouvelles. Mais M. d'Aubigné ne pouvait attaquer Budweis que si, par Deutschbrod, M. de Polastron avec les alliés réussissait à déloger l'ennemi. Aussi le maréchal avait-il obtenu de la cour de Dresde un ordre de faire marcher le reste des troupes et de Berlin le maintien du prince d'Anhalt autour de Landskrôn. Puis, pour parera tout, en attendant qu'on reprît l'offensive, il envoyait des renforts à M. d'Aubigné; pour faciliter le départ de M. de Tôrring et rétablir nos communications avec la Bavière, il chargeait M. de Reigemarte de reconnaître les routes, de les ouvrir en arrière de notre ligne d'opération; et du 14 au 25 décembre deux passages étaient praticables, [a. route de Rlattau à Grafenau et celle de Strakonitz et Winterberg à Passau. Ces chemins pouvaient, à défaut de la grande route de Freysladt, si nous ne réussissions pas à déloger les Autrichiens de Budweis, nous faciliter le moyen de faire filer par les derrières les Bavarois de M. de Tcirring sur le Danube et de rétablir ainsi, jusqu'à un certain point, bien que d'une manière imparfaite, nos comnmnications avec la Bavière.
Le départ de M. de Tôrring devait d'ailleurs produire dans nos rangs un vide qu'il combla en donnant l'ordre à la brigade de la
Marine et aux brigades du cavalerie de Roi, Mestre-de-camp et Carabiniers de se rendre sur la Moldaw. La brigade de la Marine avait 600 hommes détachés vers Pisely et Rattaje, sur les derrières de M. de Polastron. On les rappela à la hâte, en même temps que la brigade de cavalerie de Mestre-de-camp, et on remplaça ces troupes sur la Sazawa, où le régiment d'infanterie de Royal-Bavière restait seul , par les deux régiments de hussards Berchiny et Rattsky sous M. de Berchiny; mesure judicieuse, car ces régiments, récemment portés à 3 E. chacun, en raison de la facilité à les recruter avec les déserteurs hongrois, étaient en effet plus propres que nos régiments de cavalerie à la guerre de partisans.
Après l'arrivée à Prague de la brigade de Mestre-de-camp , les 6 B. de la brigade de la Marine (la Marine et Penlhièvre ) , les grenadiers de la brigade du Roi (le Roi, Fiennes, Levis et Brissac), quittèrent cette ville le 16 décembre pour se rendre à Piseck avec M. de Gervaisais, maréchal de camp. Les 9 E. de la brigade de Mestre-de-camp (Mestre-de-camp, Vogué et Clermont) et les 10 E. de carabiniers les suivirent peu après, sous le comte de Saxe.
M. d'Aubigné, de son côté, prit le 17 des quartiers d'hiver, occupa le château de Frauenberg, le remit en état en l'approvisionnant, ainsi que Prachatitz et Winterberg, et établit ensuite ses troupes en cantonnement le long de la route de Piseck à Budwies, la tête à Frauenberg, la queue à Stikna sur la Wottawa, dans l'ordre suivant : l'infanterie bavaroise, autour de Frauenberg et de Munich avec les dragons (1); la brigade d'Anjou, derrière elle , autour de Wolesnik et Strakonitz (2); la brigade de Piémont et la brigade de cavalerie Colonel-général, aux environs de Protiwin (3); les cuirassiers bavarois, un peu' sur la droite de Wod-
(1) Au château de Frauenberg, 3 E.; à Jagerhaus, 3; à Munich, 1; à Sliby, I ; à Nakray ; 1. Au bourg de Frauenberg étaient les 6 E. de dragons bavarois.
(2) A Kretcb, à Sabarlzy, à Kwassowilz , à Slrakowilz, à "Welitze, à Volessnik, soit|un iKitaillon à chaque iioint.
(3) A Proliwin, Zsabin, Cziezenilz, Ratschitz, RadomééUlz, Gross-Sablaty et Klein- Sablaty, les 6 B, de Piénionl; à Proliwin, G E.; à SciiwaleUlz, 3 de la brigade Colonel-général.
nian et Freygeburg (1); la brigade de cavalerie d'Orléans, sur les derrières de Stikna et de Tseditz (2).
Un règlement des plus sages prévint les désordres dans les cantonnements et maintint la discipline.
Les ordres les plus précis furent, en outre^ donnés à chaque troupe pour lui indiquer et le poste qu'elle devait occuper en cas d'alerte et la route pour s'y rendre. On régla surtout la conduite à tenir dans le cas probable où l'ennemi déboucherait par Budweis. 11 était ainsi conçu : « A la première alerte, on battra la générale et on sonnera le boute-selle, chaque corps se mettra en bataille à la tête de son quartier avec armes et bagages.
« Toutes les troupes auront toujours, tout prêt, pour un jour de foin ficelé et pour deux jours d'avoine, auxquels ils ne toucheront que par ordre exprès. Chaque commandant d'escadron et de bataillon doit reconnaître ce qu'il aura à faire; mais cela doit être ignoré du reste des troupes. »
Ainsi, au milieu de décembre, la gauche de l'armée prenait des quartiers sur la Chrudinka, la droite sur la Wottawa ; 8 à 10,000 •Français marchaient pour renforcer M. d'Aubigné, et 15,000 Saxons pour rejoindre M. de Polastron. Des deux côtés, on s'était heurté aune résistance inattendue; il avait fallu s'arrêter. L'arrivée en ligne du chevalier de Saxe devait donner le signal d'une nouvelle offensive; en attendant, on se reposait sous les armes dans un bienêtre relatif.
A Prague, au quartier général des Français, des précautions étaient prises contre la possibilité d'un revers. On avait désarmé les habitants, réparé l'enceinte, gardé une immense garnison, élevé sur les hauteurs avoisinantes trois réduits armés d'une formidable artillerie et occupés par 2 B. L'électeur ne croyait pouvoir prendre assez de précautions pour la protection de sa nouvelle capitale. « Si je l'eusse laissé faire avec mon ingénieur, écrivait M. de Belle-lsle, ils se seraient jetés dans des ouvrages de défenses inutiles qui ne seraient point prêts à temps et qui auraient con-
(1) ASlochitz, Aujestetz, Krepits, Keltschilz, Truscuwit, Schwartsdorff, Libjetilz, Wodiiiati, Neyhof, Frcigeburg, Praschak.
(2) A Stickiia, 3 E.; à Presborow itz, Trcdilz, Miladiowitz, 3; à Droohowilz, 2 : en tout 8.
sommé beaucoup trop de troupes. » On en gardait déjà trop dans la ville, mais sur ce point le maréchal partageait l'avis de l'électeur : (( Il n'est pas possible, disait-il dans une de ses lettres à M. de Breteuil, de songer à y laisser une garnison qui ne pourrait être moindre de 15 à 20 B., si l'on voulait garder la place, et serait beaucoup trop faible si on en laissait moins, n
L'électeur se fit couronner roi de Bohême le 7 décembre et, sur le conseil du maréchal, prit M. de Séchelles pour administrer les finances. Celui-ci frappa le pays d'une contribution de 6 millions de florins (15,000,000 de fr.) exigibles par tiers de deux mois en deux mois, convoqua les états et, sans tenir compte des plaintes des députés, leur fit verser le premier tiers. Cependant l'électeur convoquait, le 19 décembre, les députés des trois ordres, pour mieux établir sa prise de possession de la souveraineté.
« Le jour fixé pour la solennité de l'hommage, dit un témoin oculaire, et le signal étant donné, tous les députés se rendirent dans la salle nommée des Chevaliers, et après qu'ils eurent donné chacun leur nom par écrit, le nouveau roi parut au milieu d'eux et se rendit à pied à l'église du château, précédé du fourrier de la cour, des députés des états, princes, comtes, barons, du clergé, des conseillers privés, du maréchal de la diète portant l'épée de saint Wenceslas nue, et suivi de tous ses officiers.
(( On chanta une messe solennelle où l'archevêque officia; après laquelle le nouveau roi se rendit dans le même ordre à la salle des états, et se plaça sur le trône qu'on y avait dressé. Le maréchal de la diète se mit debout sur le second degré du trône ; à la droite était le capitaine des gardes du roi, et sur la même ligne à la gauche le lieutenant. Le grand chambellan était dans le parquet à la droite de S. M., et à côté l'archevêque; à gauche, on voyait le gouverneur général du royaume et le grand chancelier. Le grand burgrave était vis-à-vis du roi. Au-dessous du premier degré du trône, à la droite le clergé et les princes; les comtes et les barons à la gauche, et au-dessous d'eux on voyait la noblesse non titrée avec les députés du tiers état.
« Le gouverneur général fit une courte harangue au nom du roi, à laquelle le grand burgrave répondit plus au long de la part des états. Là-dessus, le grand chancelier s'approcha et se mit à genoux sur le plus bas degré du trône, priant S. M. de vouloir bien l'ho-
iiorerde ses ordres. Le roi lui expliqua ses intentions de sa propre bouche, et ajouta plusieurs choses relatives aux circonstances, assurant les états de sa protection royale, et tous les peuples de Bohême en général de les faire jouir de tous les avantages qu'ils pouvaient se promettre d'un souverain et d'un père. Dès que S. M. eut cessé de parler, deux secrétaires s'avancèrent et lurent à haute voix la formule de l'hommage, l'un en allemand, l'autre en esclavon, laquelle fut répétée mot pour mot par les états. Après quoi ils vinrent tous baiser la main à S. M. Cette cérémonie fut suivie d'un grand festin et de diverses réjouissances. »
Le même jour, 19 décembre, le maréchal de Broglie arrivait à Prague pour remplacer M. de Belle-Isle, rappelé à Francfort oùil devait veiller, lors de l'élection impériale, à ce que les intérêts de la France fussent sauvegardés.
L'élection, sur la proposition du roi de Prusse, était fixée au 24 janvier de Tannée suivante. Le maréchal de Belle-Isle, d'ailleurs toujours très souffrant, n'avait pu, à son grand regret, accompagner M. d'Aubigné; il reconnaissait les inconvénients du commandement exercé de loin, et avait demandé à être relevé de son poste de général en chef à la tête de l'armée. M. de Broglie fut nommé, avant même qu'on sût à Versailles la prise de Prague. Le cardinal Fleury avait senti le danger que courraient nos troupes commandées à distance. Il remplaça donc M. de Belle-Isle, et choisit non le plus capable ni le plus actif des maréchaux, mais celui dont le commandement était le plus rapproché d'Allemagne. Ainsi le choix tomba sur M. de Broglie à Strasbourg.
« L'objet de S. M., disait-on dans Vinstruclion qu'il reçut, en secourant si considérablement de ses troupes l'électeur, a été de lui donner des preuves éclatantes de sa confiance et de l'intérêt qu'elle prend au maintien de ses droits. Au moyen de ce secours, l'électeur a soumis la haute Autriche et est actuellement devant Prague, avec une bonne partie des troupes de S. M. Les régiments d'infanterie de Rohan et de Souvré, avec les régiments de dragons de Baufremont et de Sainte-Mesme, ont été envoyés sur la frontière de Tyrol; et ceux de Touraine et Royal-Vaisseaux, avec celui de cavalerie de du Rhumain, sont restés partie à Linz, partie à Enns et à Steyn, pour la garde de la rivière d'Enns. S. M. a vu avec peine cette séparation de ses troupes; son intention a
toujours été qu'elles fussent ensemble, ou placées de manière qu'elles pussent se communiquer et recevoir les ordres de leurs officiers; mais il a fallu se prêter à des situations imprévues jusqu'à présent. Cependant, comme elle a fort à cœur cette réunion de ses troupes, dès qu'il sera possible et convenable, et que le prochain établissement des quartiers d'hiver est un temps propre à y parvenir, M. le maréchal insistera à ce que ce point-là soit réglé à sa satisfaction, autant que les circonstances le pourront permettre et qu'il le jugera à propos. S. M. ne prescrit rien à M. le maréchal sur la disposition des quartiers que ses troupes doivent avoir en Bohême, parce que cette disposition dépendra du succès du siège de Prague.
ce Si la place se rend à l'électeur, le général Neuperg sera vraisemblablement obligé de se retirer en Moravie, ou de passer le Danube pour se jeter en Autriche. Dans les deux cas, l'électeur, maître des deux côtés de la Moldaw, pourra occuper une plus grande étendue de pays que si l'ennemi se maintenait dans Prague, parce qu'alors on serait obligé de se restreindre à la partie de la Bohême qui est entre le Haut-Palatinat et la Moldaw, en occupant les postes de cette rivière et ceux qui sont nécessaires pour communiquer de Budweis au Danube. S. M. s'en remet à la prudence de M. le maréchal de prendre sur cela les partis qu'il jugera les plus avantageux. Elle désire seulement que toutes ses troupes soient rassemblées dans la partie de la Bohême qui sera occupée, et que, pour cet effet, celles qui sont encore à la droite du Danube, soit sur l'Enns, ou sur la frontière du Tyrol, y soient remplacées par des troupes ou milices bavaroises, afin qu'elles puissent aller joindre l'armée, le toutautant que les circonstances le permettront.
« L'observation d'une exacte discipline est le moyen le plus sûr de se concilier les habitants et d'en tirer les secours que le pays peut fournir. M. le maréchal en connaît trop les conséquences pour n'y pas tenir ponctuellement la main. Il n'est pas moins important de faire vivre en bonne intelligence les Français, les Bavarois et les Saxons, qui composent actuellement l'armée en Bohême. La différence de la langue, du caractère et du traitement peut faire naître entre eux des disputes et des querelles qu'il est nécessaire de prévenir autant qu'il est possible. Une attention suivie de la part de leurs officiers respectifs suffira pour y remédier, et M. le
maréchal ne peut donner sur cela des ordres trop précis. H sera informé par M. de Séchelles, intendant de l'armée, des mesures qui ont été prises pour assurer les subsistances, tant en pain qu'en viande. A l'égard des fourrages, comme l'espèce du foin est rare en Bohême, il faudra que la cavalerie de S. M. y supplée par de la paille, et qu'elle s'accoutume à faire usage des hachoirs à l'exemple des Saxons et des Bavarois, dont les chevaux s'entretiennent en bon état avec de l'avoine ou du grain, et de la paille hachée. »
Arrivé à Prague, il se met en rapports avec M. de Belle-Isle; plusieurs conférences ont lieu avec lui en présence de l'électeur de Bavière. Aussitôt au courant de la situation, il part précipitamment le 24 rejoindre M. d'Aubigné, qui s'altendait depuis plusieurs jours à une attaque prochaine.
Le maréchal de BelIe-lsle, de son côté, quitte Prague le 27, se rendant à Francfort; l'électeur se mit en route le lendemain 28, pour retourner à Munich, mais en passant par Dresde où. il voulait, en vue de son élection prochaine, rendre visite au roi de Pologne, accompagné par deux des frères utérins de ce souverain, les comtes de Rutowski et de Saxe".
Les craintes exprimées par M. d'Aubigné sur la sécurité de ses cantonnements n'étaient que trop fondées. Le grand-duc, loin de fuir devant nous, prenait à son tour l'offensive sur la Moldaw, car il voyait avec peine que ses troupes eussent abandonné Piseck, Proliwin et surtout le château de Frauenberg, qui, à deux petites lieues de Budweis, resserrait extrêmement ses propres quartiers et ne lui laissait qu'un pied dans la Bohême. En faire le siège, par cette saison défavorable, depuis que M. d'Aubigné l'avait armé et approvisionné, c'était donner aux Saxons le temps de prendre Deutschbrod et s'exposer à être pris entre deux feux.
11 se décide donc à nous assaillir de flanc, rassemble à Budweis 30 à 35,000 hommes (1), passe la Moldaw et fait filer ses troupes dans la direction de Prachatitz. Une nuée de hussards répandus sur leur droite dérobaient aux Français la vue de ces mouvements.
Tout à coup, à dix heures du soir, la petite ville de Wodnian fut assaillie par l'un de ces détachements. Nous n'y avions qu'une
(1) 32 B. dont i de Croates, 13 régiments de cavalerie, 2 de dragons et environ 3,000 hussards.
troupe de Bavarois avec quelques soldats seulement du régiment de Piémont et de la Reine. Malgré les bonnes dispositions de ces derniers, les Bavarois se replièrent sur Protiwin.
« Depuis la prise de Prague, écrivait M. de la Massais (1), nous avons vu celle de "Wodnian sur les Bavarois, de peu d'importance, à la vérité, mais dont la défense a encore été plus ridicule. Le commandant, à la seconde sommation d'un trompette hussard, se rendit sans avoir vu l'ennemi; je fus très surpris de le voir conduire à mon qiTarlier, avec sa garnison de Bavarois, par des soldats de Piémont et de la Reine, la baïonnette au bout du fusil. Un sergent et un soldat de Piémont lui dirent : « Si M. le com- « mandant avait voulu se mettre à notre tête ou nous laisser faire, 0 les ennemis ne seraient pas dans Wodnian. »
M. d'Aubigné pressentit, à cette première affaire, l'attaque de toute l'armée ennemie. La prise de Wodnian, découvrant notre droite, permettait au grand-duc, qui avait un pont à Teyn, de nous prendre à revers. Il se décida donc à la retraite et, laissant un détachement à Frauenberg, prit la route de Piseck où, arrivé le 25 décembre, il cantonne ses troupes à droite et à gauche de la Wottawa. i
M. de Broglie n'apprit qu'à son passage à Przibram, le 26, la nou- t>
velle de l'attaque des Autrichiens et de notre retraite sur Piseck. *
Il n'en fut pas autrement ému, et se contenta de répondre à M. d'Aubigné cette lettre qui témoigne de son sang-froid en présence d'un événement si grave : . j
(( J'ai reçu votre lettre du 25 de ce mois, par laquelle vous f
m'apprenez votre arrivée à Piseck; j'aurais fort souhaité de vous trouver à Protiwin. Sur ce que vous me marquez de la force des '
ennemis, je crois qu'il faut tenir toutes celles qui vous restent en- l
semble vers Piseck, pour en faire le meilleur usage possible. Je suis pourtant toujours porté à croire que tout ce que les ennemis font à Budweis n'est qu'une mascarade pour nous empêcher la communication de la haute Autriche. Le temps nous l'apprendra. ))
Les Autrichiens étaient à une lieue et demie seulement de Piseck; le grand-duc, déçu dans son espoir de surprendre nos cantonne-
(1) M. de la Massais, colonel de Piémont, à M. de Breteuil.
ments autour de Proliwin, avait côtoyé la rive droite de la Blanitz avec ses troupes et formé le projet de tenter un coup de main sur cette place, d'enlever les régiments encore en deçà de la Wottawa et M. de Broglie lui-même, s'il avait la ténacité de l'attendre dans ce poste, n'ayant pour toute défense qu'une simple muraille très élevée, mais mince et sans fossé.
Les ennemis toutefois n'étaient pas encore en vue, mais leur approche signalée par nos éclaireurs. M. de Broglie donna immédiatement l'ordre de rassembler à Piseck tous les régiments dont quelques-uns, par suite du peu de ressources des villages, cantonnaient à trois et quatre lieues de distance, et chargea M. de Champigny, major général, de tracer en arrière de Piseck, à couvert de la Wottawa, le camp qu'ils devaient occuper.
Établi entre la chapelle Saint-Wenceslas à droite et les hauteurs en face de la ferme de Mecklowa à gauche, ce camp représentait assez bien la corde de l'arc que le cours de la Wottawa dessine en cet endroit. Piseck, en avant du centre, formait l'avancée de cette position. Toutes nos troupes arrivèrent dans la soirée du 27 décembre au camp (1).
Le lendemain, à 10 heures du matin environ, dans un ordre admirable, l'armée autrichienne vint se ranger sur les hauteurs en face de nous, la gauche à la ferme de Mecklowa, la droite à la route de Budweis. On s'attendait à une attaque immédiate; à la suite
(1) L'infanterie française en première tigne, devant la droite : le régiment de Piémont à la chapelle Saint-Wenceslas, et un moulin gardé par des grenadiers, |)uis Anjou, Rochechouart et Penlliièvre. L'infanterie bavaroise en première ligne, devant la gauche : le régiment de Morawitzki à droite, ])uis Holstein, et Minutzi, à un autre moulin également occupé par des grenadiers. La brigade de cavalerie Colonelgénéral (Colonel-général, Grammont, Egmont) en seconde ligne derrière l'infanterie française. En arrière de l'infanterie bavaroise, deux lignes de cavalerie parallèles, l'une avec la brigade du Roi (le Roi, Fiennes, Levis, Brissac), les 5 E. du régiment deTorring et 3 E. de dragons bavarois; l'autre avec la brigade de Mestre-dc-camp (Mestre-de-camp, Vogué, Clermont-Tonnerre), les 5 E. du régiment de Raymond et 3 E. de dragons bavarois.
.\u centre et sur l'alignement de l'infanterie des deux nations, une seule ligne de cavalerie formée par la brigade d'Orléans (Orléans, Asfeld et Chabrillan).
Presque toute l'artillerie en batterie devant le front de l'infanterie française, quelques [lièces dis|»osées à la droite de l'infanterie bavaroise. Les régiments d'infanterie de la Marine, de la Reine et d'Alsace chargés de défendre Piseck. Les deux premiers établis dans les faubourgs, le dernier dans la ville.
de quelques coups de canon, M. le maréchal de Broglie, jugeant nos 0 B. trop exposés dans les faubourgs, les fit rentrer immédiatement dans la ville. Il distribua ensuite les postes. M. d'Aubigné eut sur sa demande, comme poste d'honneur, le commandement supérieur des troupes restées à Piseck; on lui adjoignit M. de Mirepoix; mais comme il fallait aux trois portes de la ville placer^ pour les garder, un officier général, M. de Broglie, se tournant vers les ducs de Luxembourg et de Boufflers qui l'avaient suivi, leur dit : « Messieurs, des gens comme vous, qui viennent de si loin à la guerre, ont sûrement envie de se distinguer. Entrez tous deux dans Piseck, il y a apparence que les ennemis ne tarderont pas longtemps à vous rendre visite. » Les deux officiers lui répondirent en l'embrassant. Le maréchal leur confia la porte de Budweis avec le régiment d'Alsace, poste le plus proche de l'ennemi et le plus exposé, puis de sa personne s'établit à la chapelle Saint-Wenceslas.
Lé grand-duc crut prudent d'attendre la nuit pour attaquer Piseck, qu'il se croyait sûr d'enlever, et vers 4 heures du soir, à la nuit tombante, fit sommer M. de Mirepoix par un trompette sans livrée; S. A. R. le grand-duc, n'aimant pas le sang versé, pas même celui de ses ennemis, avertissait que, si l'on ne rendait la place, il ferait passer tout au fil de l'épée. On garda l'insolent parlementaire et, pour ne pas laisser ignorer au grand-duc le peu d'impression de ses menaces, le maréchal lui répondit <( qu'il se serait attendu que le grand-duc aurait eu trop bonne opinion de la nation française et des officiers qui ont l'honneur de servir le roi, pour croire qu'ils pussent accepter une pareille proposition, et que s'il faisait attaquer la ville, tous ses officiers espéraient, par la manière dont ils s'acquitteraient de leurs devoirs, qu'ils mériteraient l'honneur de son estime. »
Une seconde sommation n'eut pas plus de résultat; vers 9 heures du soir, une forte colonne de grenadiers, croates et fusiliers marche sur la porte de Budweis, les croates en tête avec un détachement muni d'outils pour enfoncer la porte et détruire les obstacles; les grenadiers et fusiliers suivaient; le reste de l'armée était sous les armes en avant du front du camp. Prévenu à temps par les déserteurs, le maréchal de Broglie avait disposé ses troupes dans les principaux carrefours et dans les maisons, de sorte qu'à peine
entrés au cri de Victoria! par la porte laissée ouverte, les croates, assaillis à coups de fusil et de baïonnette, s'enfuirent à la débandade, entraînant avec eux les troupes restées dehors. Le grandduc fit dégager ses croates, mais ne jugea pas à propos de recommencer. A dix heures tout était fini.
La nuit fut calme. Des deux côtés on resta sous les armes. Nous redoublâmes de vigilance sur les remparts de Piseck, et comme on pouvait craindre que, la rivière étant gelée et l'ennemi très supérieur en nombre, le grand-duc ne voulût se venger sur notre camp de l'échec éprouvé devant la ville, le maréchal fit rompre la glace depuis Saint- Wenceslas jusqu'à Mecklowa et sillonner les bords de la rivière par des patrouilles continuelles.
On pensait avec raison que le lendemain amènerait une nouvelle affaire. Cependant le jour n'était pas encore levé qu'on aperçut avec étonnement les feux de l'armée du grand-duc, campé près de Piseck, diminuer progressivement. C'était l'indice d'une retraite. Le maréchal de Broglie, voulant s'en assurer, chargea M. d'Astier, aide-major général de l'armée, de se rendre de Saint-Wenceslas à Piseck, de monter soit sur la muraille de la ville, soit sur le beffroi, et de lui rendre compte s'il apercevait quelque mouvement dans le camp ennemi. Il sut ainsi que l'armée du grand-duc avait repris sur quatre colonnes la roule de Budweis.
Il donna l'ordre à M. de Saignes, lieutenant-colonel de Clermont-Tonnerre, de le suivre avec une partie de la brigade Colonel-général et 4 compagnies de grenadiers (1), et, soupçonnant le grand-duc, bien qu'il eût réellement pris la direction du sud, de chercher à passer la Wottawa en arrière de notre droite et de prendre ainsi à revers notre position de Piseck, il envoya M. le chevalier de Beauvais, brigadier et lieutenant-colonel d'une brigade de carabiniers, sur la route de Strakonitz.
M. de Saignes fut le seul qui rencontra l'ennemi. Il donna, le 30 décembre, dans son arrière-garde. Nos cavaliers, surpris par ^une charge de près de 2,000 chevaux, s'enfuirent entraînant l'infanterie qui se débanda dans les chemins creux.
En quelques instants et avant qu'on eût fait partir de Piseck quelques B. pour les secourir, tous nos grenadiers, à l'exception
(1) 2 de la Marine, 1 d'Alsace et 1 de la Reino.
d'une centaine, tombèrent sous le sabre des hussards. Tous les officiers et les sergents restèrent tués ou pris (1).
Après cette affaire, le grand-duc, suspendant un instant sa marche, et comptant sans doute nous voir commettre l'imprudence de sortir de Piseck avec notre armée, s'établit le mêmejour à ProLiwin.
Nous restâmes au camp sous Piseck, prêts à toute alerte; dans cette saison exceptionnellement rigoureuse, les troupes souffraient sous la tente, mais la précaution en parut nécessaire par la proximité de l'ennemi pour se cantonner avec sécurité. Dix escadrons à tour de rôle couchèrent chaque soir au bivouac. On donna à nos soldats, à l'exemple des Bavarois, des Saxons et des Prussiens, des camisoles croisées pour mettre par-dessous leur veste, et des bas drapés ; on fit tout ce qui était possible pour leur assurer une nourriture qui leur permît de lutter contre le froid excessif de la Bohême , mais on n'empêcha pas nos soldats épuisés d'y périr par centaines. Ceux qui survécurent gardèrent pendant de longues années le souvenir du bivouac de Piseck, et le léguèrent ensuite à la génération suivante comme une image des plus grandes souffrances de la guerre.
Pendant que notre droite , arrêtée d'abord sur la Moldaw, se voyait à son tour attaquée sur la Wottawa, notre gauche n'avançait pas. Le chevalier de Saxe, parti de Prague le 16 décembre avec ses 15 B. et ses 25 E., ne marchait qu'à petites journées, par Schworetz, Raurzim et Kuttenberg; il n'était attendu à Czasiau que pour le 26. Les irrésolutions de la cour de Dresde ajoutaient encore à la lenteur de son mouvement. En vain M. de Belle-Isle et, après lui, M. de Broglie redoublaient leurs instances pour que ses troupes joignissent au plus tôt les Français de M. de Polastron, et que les deux corps réunis frappassent, à la droite des Autrichiens, le coup qui devait dans leur pensée forcer le grand-duc à abandonner Neuhaus et à se réfugier en Moravie, et nous rouvrir ainsi la route de Linz. Ils n'avaient pu communiquer aux Saxons l'énergie qui les animait. Le roi de Pologne hésitait à envoyer ses troupes au delà '
(1) Il y périt trois capitaines : MM. de Cherry (du régiment de la Marine), d'Almas (de la Reine), de Ferrelte (d'Alsace), sur le champ de bataille; le qualricme, M. d'Agoult (de la Marine), avait disparu. Dans la cavalerie, M. de la Richardie, ca- |>itaine à Colonel-général, et un autre capitaine de Clermont-Tonnerre, avec des sous-officiers, restèrent blessés sur ce champ de bataille, (D. G.. 2945.)
de Prague; il ne les faisait marcher qu'à contre-cœur loin de ses frontières.
M. de Polaslron, désespéré de ces lenteurs, cherchait à obtenir du général Birkholtz qu'il quittât ses cantonnements et s'avançât dans la direction de Deutschbrod pour resserrer de plus en plus l'ennemi et préparer ainsi l'attaque décisive. Celui-ci, resté inflexible, annonçait sa ferme résolution de ne rien entreprendre avant d'être en forces plus considérables. Il essaya de l'entraîner en prononçant luimême un mouvement en avant; rassemblant ses troupes à Goltzjénikau, il se porta le 21 sur Habern et demanda au général Birkholtz de le soutenir en se plaçant à sa hauteur et à sa gauche; mais celui-ci resta immobile dans ses quartiers de Czaslau et de Chrudim. N'ayant avec lui que les 4 B. du régiment du Roi et la brigade de Royal-cavalerie, trop faible par conséquent pour se maintenir tout seul à Habern, il revint à Goltzjénikau.
En rentrant, il trouva des ordres le rappelant à Prague. Le maréchal de Belle-Isle, inquiet pour la sécurité de cette place, que le départ sur Piseck des brigades de la Marine, des Carabiniers, du Roi et de Mestre-de-camp venait de dégarnir, l'y mandait en toute hâte. Aussitôt, précédé de ses équipages, il arrive le 23 à Janovitzki, et déjà son avant-garde était en route pour Janovitz, lorsqu'il reçut contre-ordre le 24 au matin. Sur les réclamations énergiques des Saxons, qui refusaient catégoriquement de marcher seuls sur Deutschbrod, M. de Broglie avait dû céder et revenir sur la décision de son prédécesseur. M. de Polastron rentre donc le 24 au soir à Goltzjénikau. Les événements semblaient se dessiner définitivement.
Le chevalier de Saxe arrivait à Czaslau le 26 avec une partie de ses troupes, et les 4 ou 5,000 hommes du général Birkholtz se plaçaient à hauteur de M. de Polastron; on se porte ensemble, le 28, dans la direction de Deutschbrod. Les Français occupèrent les environs de Habern, les Saxons s'établirent autour de Przibram et de Nowaretz, répandant leurs postes d'avant-garde jusqu'au delà de Choctibroz.
Le maréchal Neuperg, avec le gros de ses forces à Deutschbrod , sentant l'attaque, prit lui-même l'offensive, espérant profiter de ce que le chevaher de Saxe, encore sur les derrières, ne pouvait nous soutenir. Il fait passer les défilés de Kraupen et de Wolesna à un corps de 3,000 dragons et hussards, aux ordres des généraux d'Ollonna et
Baronaï, et les lance droit sur Przibram, de manière à nous coupe des Saxons du général Birkholtz. Le premier de nos postes qu'ils rencontrèrent est celui de Néjépin; des Saxons du régiment du Prince-Xavier l'occupaient, commandés par le capitaine Merlin, qui, sommé de se rendre, répondit « qu'il ne demandait pas de quartier et ferait de son mieux. »
L'attaque de Néjépin commença; postés dans les maisons, les Saxons, malgré leur énergie, durent évacuer le village et se retirèrent dans un enclos oîi, après deux heures de lutte, les généraux Birkholtz et Rockau vinrent les dégager. Après cette incursion , le général d'Ollonna repassa dans la vallée de la Sazawa, et, le chevalier de Saxe, qui depuis huit jours avait trouvé mille nouveaux prétextes à de nouvelles lenteurs, ayant promis qu'il serait en état de marcher avec ses troupes vers le 31 décembre ou le 1*'' janvier, l'attaque de Deutschbrod fut enfin décidée. Les Français marcheraient droit sur cette ville et les Saxons feraient un mouvement tournant par Biela et Borowa, de manière à s'emparer de Polna et anéantir la position des ; Autrichiens en la prenant à révers. Les derniers jours de l'année se passèrent en préparatifs pour cette opération.
Le prince d'Anhalt avec ses 10,000 Prussiens ne devait pas y concourir, toujours aux environs de Landskron, appuyant indirectement les Saxons, mais aussi à proximité delaSilésie, de la Moravie, de la Saxe, du comté de Glatz, à même de servir ainsi merveilleusement, au gré des fluctuations de sa politique, les intérêts de son souverain. Cependant, fidèle à sa promesse, le roi de Prusse faisait avancer au secours de ses alliés ses troupes de Silésie. Le maréchal de Schwerin rassemblait vers le 16 décembre ses 19 B. et ses 44 E. sur le haut cours de l'Oder, et, côtoyant celte rivière à gauche , descendait jusqu'à Troppau dont il s'était emparé sans résistance. Le 21 , il franchissait les frontières de Moravie et paraissait tout à coup le 24 devant Olmutz. La place, qui n'était pas très forte, aurait pu résister, trop grande pour qu'on pût l'investir avec un corps d'armée aussi faible que celui du maréchal de Schwerin. Cependant le baron de Terzi, dès les premiers coups de canon, demanda à capituler. M. de Schwerin, qui n'osait espérer un pareil résultat, fort embarrassé si, dans cette saison rigoureuse, il eût été contraint à un siège régulier, s'empressa d'accorder les
meilleures conditions et de lui permettre, en échange de la place, de l'artillerie, des munitions et des magasins livrés aux Prussiens, d'emmener sa troupe avec les honneurs de la guerre.
La capitulation signée le 26, l'armée prussienne entra dans la ville et le maréchal Schwerin , désireux de donner du repos à ses troupes, suspendit sa marche, satisfait d'avoir si facilement conquis un poste qui lui permettait de se lier aux troupes du prince d'Anhalt et de former le demi-cercle autour des soldats de Marie- Thérèse.
Ce demi-cercle eût été formidable si, obéissant à une direction unique, nos divers corps d'armée eussent concerté leurs mouvements et marché résolument au même but. Mais la division et la méfiance régnaient entre les alliés; les Bavarois ne songeaient qu'à couvrir leur propre pays , les Français désiraient avant tout rallier M. de Ségur, les Saxons ne s'engageaient qu'à regret en Bohême , les Prussiens ne voulaient pas s'éloigner de la Silésie. On perdait ainsi tous les avantages d'une position enveloppante. Le maréchal de Broglie ne s'y trompait pas. « La position du grand-duc, écrivait-il à la fin de décembre, est infiniment meilleure que la nôtre, en ce qu'ils sont tous ensemble, et nous tous séparés; il est par conséquent maître de porter touteè ses forces ou sur moi, ou sur les Saxons, ou sur la haute Autriche. » Il insistait encore sur ce point quelques jours après dans une lettre à M. de Breteuil : « II paraît à tout le monde, en général mal informé, que tout nous rit dans le moment présent; les plus grands politiques pensent que tout est fini depuis la prise de Prague; mais, sans me vouloir donner aucun mérite, ne songeant qu'au bien du service, je pense bien différemment, et on peut, ce me semble, comparer notre situation à celle 011 nous étions avant la bataille de Hochstett où j'étais et dont Votre Éminence sait la suite. »
Notre ligne était, d'ailleurs, percée en un point, entre Budweis et Linz; notre corps du Danube, coupé du reste de l'armée, trop faible numériquement pour concourir lui-même à l'offensive, s'obstinant par un amour-propre légitime, mais imprudent, à ne pas abandonner la haute Autriche dont on venait de faire la conquête. Les Autrichiens n'eurent garde de laisser échapper cette occasion de relever leurs affaires par un coup d'éclat. Dès que le grand-duc eut forcé les Français de M. de Leuville à évacuer Budweis, leur
plan avait été arrêté. Ils assemblèrent en avant de Vienne une nouvelle armée dans l'intention de marcher droit sur Linz, de forcer la ligne de l'Enns, de nous chasser de la haute Autriche et d'envahir la Bavière elle-même.
Cinq de leurs régiments, rappelés d'Italie au moment où la marche de l'électeur sur Vienne avait fait trembler pour cette capitale, arrivaient alors à grandes marches et débouchaient par les routes de la Styrie.
Ils ne dépassèrent pas Vienne. Leprince deSaxe-Hildburghausen, qui les conduisait jusque-là, ayant alors rétrogradé de sa personne sur l'Italie, en laissa le commandement au général Benedetta. Les troupes tirées du Brisgau et qui, après avoir pris leur route par le Tyrol, ralliaient alors l'armée du grand-duc, furent également arrêtées sur le Danube. Les garnisons de toutes les places de Hongrie, de Carniole, de Garinthie, adjointes aux nouvelles levées de miUces hongroises et de hussards, s'avancent sur le Traisen. Avec tous ces éléments, dans les premiers jours de décembre, aux environs de Saint-Polten, se forma une véritable armée qui, renforcée quelques jours après par des milliers d'hommes tirés de l'armée du grand-duc et amenés par le général Palfy, représentait un effectif de 20;000 combattaRts, sous les ordres du comte de Kewenhuller (I).
Pour résister à l'attaque de forces aussi considérables, M. de Ségur ne disposait au l'^'" décembre que de 5 à 6,000 hommes à peine (2).
L'électeur de Bavière avait bien 15,000 hommes; mais 6,000 stationnaient en Bohême avec M. de Tôrring; 4,000, aux ordres de M. de Minutzi, avaient marché vers Salzbourg; le reste semblait indispensable pour les garnisons des différentes places de l'électorat.
M. de Belle-lsle, frappé du danger que courait M. de Ségur, lit revenir de Fussen M. du Châtel, qui y était posté avec .5 B. de Rohan et 2 régiments de dragons pour faire obstacle à la marche du prince de Saxe-Hildburghausen. Ce ne fut pas sans peine que le maréchal obtint cette concession de l'électeur, mais il eut encore
(1) c'étaient les régiments d'infanterie de Saxe-Hildburghausen, de Neuperg, de Pallavicini, le régiment de dragons de Saxe Gotha, les hussards Bagnani.
(2) Brigade de Touraine et régiment de cavalerie de Rumain.
SUCCESSION D'AUTRICHE. — BOHÊME (1741). L-iO
plus de difficulté à le persuader de faire rétrograder aussi sur Linz M. de Minutzi, Dans sa terreur, Charles-Albert se croyait perdu s'il n'entourait ses États d'un cordon ininterrompu de soldats. Cependant, le maréchal lui ayant enfin démontré la grandeur du péril à Test de ses États, lui ayant fait comprendre qu'en maintenant des troupes nombreuses du côté du sud, que l'ennemi ne menaçait point et dont l'hiver rendait aujourd'hui l'accès impraticable, il s'affaiblissait d'autant du côté réellement attaqué et qu'il ouvrait ainsi à ses ennemis la route de sa capitale , il donna l'ordre à M. de Minutzi de se mettre en route vers le 5 décembre : il arriva sur TEnns du 15 au 18.
En attendant son arrivée, M. de Ségur avait pris des dispositions de défense. Le renfort de M. du Châtel, reçu le 3 décembre, avait porté ses troupes à l'effectif de H B. d'infanterie, 12 E. de cavalerie et 8 de dragons (1), répartis derrière la rivière d'Enns, entre Steyer et le confluent du Danube : le régiment de Royal-Vaisseaux et 12 compagnies de Bauffremont-dragons à la gauche, occupant Enns; un détachement de la brigade de Roban, avec M. de Bercy, lieutenant-colonel de Souvré, au centre, au village de Kronsdorf ; les 3 B. de Rohan avec 4 compagnies de dragons Bauffremont et les compagnies franches de M. Jacob, aux environs de Steyer, sur la droite; le reste de l'infanterie (régiments de Touraine et de Souvré) avec les dragons Sainte-Mesme en réserve à Linz et le régiment du Rumain à Wels,
Les deux extrémités de notre ligne étaient sous les ordres de deux officiers généraux : milord Clare, maréchal de camp, commandait à Enns; le prince de Tingry, brigadier, à Steyer. Les autres officiers généraux, MM. du Chàtel et de Marcieu, maréchaux de camp, restaient au quartier général à Linz, auprès de M. de Ségur.
Nos troupes se massaient sur le bas cours de l'Enns, en effet la partie la plus abordable de la ligne qui couvrait la haute vVutriche. Au delà de Steyer, la région devenait montagneuse et presque impraticable, la rivière encaissée coulait dans des gorges profondes, elles escarpements des bords aussi bien que le mau-
(I) Bri|;aile de Toiiraine (Touraine, 3 B. ; Royal-Vaisseaux, 3) ; brigade de Rohan (Rohan, 3 B. ; Souvré, 2); du Rumain, 2 E. ; Bauffreinout et rHô|iilal-Sainle-.\Iesme (dragons), i E. chacun.
vais état des chemins ne permettaient pas à une troupe nombreuse de s'y engager. 678 Bavarois étaient répartis en différents postes dont les principaux étaient Ternberg, Windischgersten. Couverte à droite par les montagnes, appuyée à gauche au Danube, notre ligne entre Steyer et Enns était admirablement établie. Devant nous, comme un immense fossé, serpentait la rivière, et les pentes du contrefort allongé que nous occupions sur la rive gauche formaient en arrière de ce premier obstacle comme une sorte de muraille merveilleusement disposée pour une opération défensive. Cependant les reconnaissances découvrirent deux points faibles dans la plaine entre Enns et le Danube; M. de Ségur y ordonna sur-le-champ des travaux. On y employa d'abord des ouvriers des environs, mais ceux-ci ne s'y prêtèrent point de bon gré; la plupart, déjouant toute surveillance, s'enfuirent plutôt que de mettre la main à des ouvrages destinés à prolonger l'asservissement de leur pays; les autres mirent une telle lenteur à leur besogne que, le travail n'avançant pas à son gré, M. de Ségur, malgré le faible effectif de ses soldats, dut encore en distraire une partie pour les retranchements et redoutes dont il avait reconnu la nécessité. Les troupes ainsi placées, il donna les instructions suivantes à milord Clare et au prince de Tingry :
ce II faut toujours que milord Clare (1) et M. le prince de Tingry redoublent d'attention pour être avertis le mieux qu'ils pourront de tous les mouvements des ennemis et de l'augmentation de leurs forces. Dès qu'ils seront persuadés, par les mouvements que les ennemis feront sur la ligne, d'être attaqués, il faudra que milord Clare et M. le prince de Tingry envoient à Linz tous leurs équipages, afin de n'en être point embarrassés pendant l'action. Dès que je serai informé par l'un ou par l'autre, et qu'ils croiront l'attaque sûre, je me porterai sur Kronsdorf; parce qu'étant àRronsdorf, je serai dans le centre de la ligne et, par conséquent, à portée de faire ce que je croirai nécessaire pour défendre ce centre avec opiniâtreté.
(1) Milord Clare (Charles O'Brieii , vicomte de Clare, baron d'ibrickin et de Maigb-Airsy), né le 27 mars 1699 à Saint-Gerniain-en-Laye, colonel de Clare (infanterie irlandaise) le 15 décembre 1718, maréchal de camp le l'^"^ mars 1738, lieutenanf général le 2 mai 1744, comte de Thomond, maréchal de France le 24 février 1757 ; mort le 9 septembre 1761 à Montpellier.
« Milord Clare prendra, de son côté, toutes les mesures nécessaires pour bien défendre le poste d'Enns et surtout la redoute du confluent, qui doit être défendue avec toute la vigueur possible, pour empêcher les saïques de remonter, et que l'on ne pénètre de ce côté-là; il fortifiera aussi, en cas de besoin, la droite d'Enns, pour se joindre au poste de Rronsdorf, s'il est nécessaire. Le prince de Tingry prendra de même à Steyer toutes les précautions convenables pour s'y bien défendre, et veillera aussi, avec grande attention, aux postes de sa droite. Milord Clare et le prince de Tingry, au cas que cela arrive, auront des dragons tout prêts pour m'avertir de ce qui se passera de leur côté, comme moi j'en aurai aussi pour leur donner de mes nouvelles. »
M. de Rewenhuller était encore à Saint-Polten que déjà ses hussards apparaissaient sur l'Enns. Il les lançait au loin devant lui dans l'espoir de surprendre les Français, avant l'arrivée des Bavarois de M. de Minutzi, et de contrarier nos travaux de défense.
Les plus importants de ces travaux autour d'Enns consistaient à y rétablir, pour avoir un pied sur l'autre rive, le pont détruit lors de la retraite de M. de Leuville, et à construire, pour en défendre l'accès, deux redoutes, l'une en deçà, l'autre au delà du débouché. Ce fut sur ce point que les Autrichiens portèrent leur principal effort.
Le 8, vers midi, des hussards et pandours, aux ordres de Mentzel lui-même, arrivant par la route d'Ips, tombèrent tout à coup sur quelques soldats de l'autre côté du pont d'Enns, les refoulèrent, s'établirent à leur place dans les maisons du faubourg d'Ennsdorf et forcèrent notre détachement ainsi que nos travailleurs à abandonner la tête du pont de la rive droite et à se rembarquer. En même temps une troupe de Rasciens, qui avait remonté le Danube dans des saïques, parut à hauteur du confluent de l'Enns, débarqua de l'artillerie et se mit en route pour conduire à Ennsdorf cette artillerie, le lendemain mise en batterie contre notre pont et nos premiers travaux.
On tirailla toute la journée de l'une à l'autre rive. Le lendemain 9, milord Clare, qui commandait à Enns, résolut de prévenir l'ennemi avant l'arrivée de son canon. 11 réunit deux compagnies de grenadiers de Royal-Vaisseaux, et des dragons de Bauffremont en donna le commandem.entà M. du Breuil, capitaine de grenadiers
de Royal-Vaisseaux, et lui prescrivit de passer l'Enns en bateaux en amont du pont, de prendre terre sur la rive droite , de marcher droit à Ennsdorf et d'en déloger les hussards. Le débarquement fut assez difficile, quelques bateaux, entre autres celui que montait M. du Breuil, s'engravèrent à distance du rivage, et lui-même dut, comme ses soldats, se jeter à l'eau pour lés dégager. Soutenu énergiquement par les fusiliers de Royal-Vaisseaux envoyés par M. de Campredon, bien qu'à découvert sur la partie du pont qui était achevée, et par deux pièces de canon disposées sur la rive gauche par milord Clare, il réussit à reprendre aux hussards la ête du pont et à les chasser ensuite des maisons d'Ennsdorf. Nos grenadiers et nos dragons les poursuivirent quelque temps à coups de fusil; puis, se retournant du côté des Rasciens qui arrivaient en vue, ils les mirent également en fuite.
Leurs pièces de canon tombèrent entre nos mains; les hussards, de leur côlé, abandonnaient dans Ennsdorf quelques chevaux ; leur retraite fut si précipitée que bon nombre d'entre eux n'eurent pas le temps de sauter en selle.
Pour éviter de nouvelles alertes, on redoubla d'activité dans les travaux de défense. Milord Clare fit immédiatement raser les maisons d'Ennsdorf entourant la tête du pont. Les Bavarois de M. de Minutzi arrivèrent alors en ligne du io au 18, et se portèrent sur l'Enns, à la droite des Français.
Il fut convenu qu'ils défendraient le cours de la rivière au-dessus de Steyer, et que les Français continueraient à couvrir l'intervalle entre cette ville et le Danube (1).
MM. de Ségur et de Minutzi, tout en portant le gros de leurs forces en face de M. de Kewenhuller, en conservaient une bonne partie sur le Danube, à Linz. Ils redoutaient aussi, et non sans raison, une attaque de liane de ce côté. Une portion de l'armée du grand-duc, se détachant brusquement à Budweis, pouvait en
(1) Nouvelle disposition des troupes. En première ligne : à Enns, Royal-Vaisseaux (3 B.); et Bauffremoiit-dragons(4E.); à Kronsdorf, 1 B. de Touraine, à l'abbaye de Gleinck, l'autre; à droite de Steyer, 5 B. bavarois. En seconde ligne : à Ebersberg, le régiment du Rumain (2 E.); à 'Wels, le régiment bavarois de Costa (5 E.). Sur les derrières : à Linz, 6 B. (toute la brigade de Rohan et 1 B.de Touraine) et 4 E. (Hôpital-Saint-Mesme) ; au château de Linz, à l'abbaye de Villeningen et à Efferding, Bavarois.
quelques jours se porter sur la capitale de la haute Autriche. Déjà le régiment de Schulenburg tout entier occupait Freystadt. Le rideau impénétrable que formaient les hussards tout autour des armées de Marie-Thérèse ajoutait encore à leur inquiétude; derrière ce rideau, c'était l'inconnu, si redoutable à la guerre. Et ce n'était pas seulement pour Linz qu'on craignait, mais pour Efferding, pour Passau même, et pour toute la rive gauche du Danube.
En gardant à Linz presque la moitié de son armée, M. de Ségur agissait sagement. Tout en servant de réserve aux forces engagées sur l'Enns, les troupes sous sa main seraient en mesure de barrer le passage du Danube au point le plus menacé et de veiller sur ce que les Autrichiens pourraient tenter sur la rive gauche. Ces dispositions prises, on régla la conduite à tenir en cas d'attaque et de retraite. Il fut arrêté, d'un commun accord, que, M. de Kewenhuîler se portant sur l'Enns, on ferait avancer de Linz 1 B. de Touraine et les 3 compagnies de grenadiers de ce régiment sur Enns; que le régiment de dragons Saint-Mesme se porterait à Saint-Florian et que les cuirassiers bavarois de Costa occuperaient Steyer, Hall et Rremsmunster. Il fut arrêté également qu'en cas de retraite les Français se replieraient sur Ebersberg et les Bavarois sur Wels, de manière à se reformer derrière la Traun et à y arrêter une seconde fois l'ennemi. L'éventualité de la perte de cette seconde ligne fut même prévue : MM. de Ségur et de Minulzi étaient d'avis que dans ce cas le mieux serait, après avoir jeté dans Linz une garnison suffisante, de se replier sur Scharding et de reprendre position derrière ITnn, de manière à couvrir la Bavière. Mais ne voulant pas accepter, sans avoir consulté l'électeur, une résolution aussi grave, puisqu'elle entraînait l'abandon de la haute Autriche, à la possession de laquelle ce prince s'attachait extrêmement, ils lui soumirent leurs doutes dans un mémoire porté par M. de Marcieu à Prague. L'électeur ne partagea pas leur manière de voir. Il se prononça pour ne jamais abandonner Linz, et décida qu'en cas d'échec l'armée tout entière se rassemblerait sous cette ville et y attendrait l'ennemi.
Cette funeste résolution, suivie dans la suite, eut pour nous de si terribles conséquences qu'il est du devoir de l'historien de dégager
la responsabilité de M. de Ségur (1), si passionnément attaqué à ce sujet, et de reporter à Charles-Albert lui-même, et à lui seul, la faute commise. On ne saurait mieux le défendre qu'en reproduisant le mémoire porté à Prague par M. de Marcieu et la réponse de l'électeur de Bavière.
Voici ce qu'écrivait M. de Ségur :
« Dans la circonstance présente, il est extrêmement essentiel que MM. de Minulzi et de Ségur déterminent ce que chacun aura à faire au cas d'attaque sur la rivière d'Enns, oti il y a actuellement pour la garde 5 B. bavarois et 1 régiment de dragons français, 3 B. à Enns, avec le régiment de dragons, 2 B. français. Le reste des troupes sont : 1 régiment de cavalerie française à Neuhofen et Gmund, village près de Neuhofen; la cavalerie bavaroise, à Wels sur la Traun; 6 B. français dans Linz, avec 8 compagnies de grenadiers, y compris celles des bataillons; 1 régiment de dragons, des Bavarois dans le château , à l'abbaye de Willeringen et à Efferding, sur les derrières; un détachement français au château d'Ebersberg sur la Traun. Il faut donc régler :
« 1° Si les ennemis se portent en force sur la rivière d'Enns, quel secours on pourra y envoyer de Linz et où ce secours se portera d'abord.
« 2" Décider ce que les troupes françaises défendront et jusqu'où elles pourront s'étendre dans le premier moment. Résolu que les troupes françaises, en cas d'attaque sur la ligne, la défendront, puis le Danube vis-à-vis de Mauthausen jusqu'à la re- • doute auprès de Steyer.
« 3° Ce que les troupes bavaroises défendront aussi du côté de
(1) De Ségur (Henri-François, eonile), né le l*'^ juin 1689, élevé page du Roi, capitaine au régiment de Ségur, sur la démission de son père Henri-Joseph, colonel de Ségur, le 20 février 1734 maréchal de camp, se distingua on Itahe et n'en rentra qu'avec l'armée en 1736; le 20 octobre 1737, en Lorraine pour négocier le mariage du roi de Sardaigne avec la princesse Elisabeth de Lorraine : le l^^"^ mars 1738, lieutenant général, à l'armée de Bohême, commande dans la haute Autriche pendant que l'armée s'avance sur Prague ; sa communication coupée, se jette dans Linz et y tient jusqu'au 22 janvier 1744, date de la capitulation; fut ensuite à l'armée du Rhin, à celle de Flandre, à celle du prince de Conti, à Raucoux, à Lawfeld; mort le 18 juin 1751.
Steyer où elles sont. — Les Bavarois défendront depuis cette redoute jusqu'à Ternberg, et toute la droite en remontant les rivières d'Enns et de Steyer où sont leurs postes.
« 4° Si par hasard la ligne est percée, où les troupes françaises se replieront et le lieu où toutes les troupes s'assembleront, au cas que cela arrive, pour donner encore un combat en force et pouvoir se défendre, tant qu'elles le pourront. — En cas de retraite, les Français des postes de Kronsdorf et en avant se replieront sur Enns, et tous ensemble feront leur retraite sur Ebersberg.
« 5° Si le Danube, par hasard, venait à geler au point que les ennemis pussent passer, quel parti prendra-t-on, et où les troupes se mettront-elles toutes en force pour pouvoir marcher sur l'ennemi et le combattre? car il ne serait pas possible pour lors de songer à défendre la ligne, puisqu'on pourrait être pris de tous les côtés et être coupé de partout.
« Article secret. Décidé que lorsque les troupes françaises et bavaroises se rassembleront pour se mettre, la gauche à Linz, afin de tenir toujours cette ville, qui est le point capital, et la droite à Ebersberg, en gardant par ses derrières la rivière de la Traun, il faut prendre garde de ne jamais abandonner la ville de Linz, et éviter par là que les ennemis ne puissent passer entre Linz et Ebersberg, attendu que s'ils vous coupaient la communication de ladite ville de Linz, ils vous couperaient vos vivres et vous seriez sans nulle ressource; en ce cas, les troupes bavaroises qui sont à Steyer et celles qui sont dispersées se replieront sur Wels, afin d'y passer la Traun et de se rassembler avec les Français au camp d'Ebersberg.
« Fait à Linz, le 19 décembre. Signé : de Minutzi, de Ségur, de Marcieu et du Châtel. »
Charles- Albert répondit le 26 décembre :
« S. M. le roi de Bohême décide que, dans le cas où le Danube ne sera pas gelé, il faut que toutes les troupes se rassemblent, suivant les mouvements des ennemis, pour défendre la ligne et rivière d'Enns, et au cas que le Danube vînt à geler en entier, le camp projeté entre Linz et Ebersberg sera bon; mais ce qui serait encore meilleur, c'est de se rassembler tous dans les faubourgs et ville de Linz,
et de s'y défendre jusqu'au bout, en fournissant ledit Linz de munitions de guerre et de bouche, au moins pour quatre mois. S. M. désire cependant qu'on ne prenne ce dernier parti qu'à l'extrémité, de crainte que l'ennemi, après avoir passé la rivière d'Enns, ne se porte sur l'Inn et en Bavière; en conséquence, S. M. a donné ses ordres pour faire descendre par la rivière d'Inn et par le Danube des fourrages qu'on rassemblera en Bavière. Et de plus on fera descendre incessamment les fourrages qui sont à Passau et à Scharding, auxquels on ne touchera que dans le cas de la gelée du Danube et de la ville attaquée. »
Ces préparatifs étaient à peine achevés que M. de RewenhuUer marchait de Saint-Polten sur Amstetten et se mettait à la tête de ses troupes se portant en avant. Deux colonnes le précédaient : l'une à droite, aux ordres du général Palfy, marcha surEnns; l'autre à gauche , commandée par le comte de Mercy-Argenteau, prit le long des montagnes dans la direction de Steyer. Le 30 décembre ces deux colonnes arrivèrent sur TEnns, le gros de l'armée les suivant de près. M. de Mercy-Argenteau, ayant divisé ses troupes en deux corps, les dirigea partie sur Ternberg, partie sur Haydershofen , et dans la nuit du 30 au 31, vers deux heures du matin, elles passèrent la rivière, déjouant la surveillance des Français aussi bien que celle des Bavarois.
Rien n'était perdu; on pouvait, au contraire, en rassemblant ses forces fondre sur les corps autrichiens qui avaient percé notre ligne, les culbuter dans la rivière et leur infliger un sanglant échec; mais l'ascendant moral n'existait plus de notre côté, l'audace et la confiance manquaient à nos généraux.
M. de Minulzi, prévenu que l'ennemi avait passé à Ternberg et chassé ses postes retranchés en cet endroit et àLaubach, rassembla tous ses détachements à Steyer. Ayant appris peu après que le passage avait été également forcé à Haydershofen, dans la crainte d'être coupé de Linz, et comme la route de Rronsdorf et d'Enns était au pouvoir de l'ennemi, il fit sa retraite par les hauteurs, se dirigea de Steyer sur Saint-Florian, et de là à Ebersberg oti il repassa la Traun,
Le régiment du Rumain et celui bavarois de Costa s'étaient portés de Neuhofen et de Wels sur Steyer, au premier bruit de l'attaque des Autrichiens. En y arrivant, ils n'y trouvèrent plus les
Bavarois, mais M. du Chàtelet encore à Gleinck et à Winterfeld avec le premier B. Touraine; ils se joignirent à lui, et comme ils €ouraient tous ensemble risque d'être enveloppés, ils effectuèrent leur retraite sur Saint-Florian et Ebersberg, par la même route que M. de Minutzi.
Notre droite ayant ainsi rétrogradé, la gauche ne tenait plus. Nous avions alors à Enns les 3 B. de Royal-Vaisseaux et les dragons Bauffremont; à Rronsdorf, 2 B. de Touraine et les dragons Sainte-Mesme, ces derniers s'y étant portés de Linz avec un des B. de Touraine dès le début de l'action. M. de Ségur leur fit donner à tous l'ordre de se replier. Les troupes de Rronsdorf rentrèrent heureusement à Enns avec M. de Guerchy, après avoir mis le feu au pont devant lequel arrivait alors la colonne de M. de Palfy; nos 5 B. et nos 8 E. réunis prirent la route d'Ebersberg, avec toute leur artillerie , même les canons pris le 9 décembre aux Rasciens, mais abandonnant leurs malades.
L'ennemi nous suivit sans attaquer. Il s'empara de quelques équipages attardés^ nous prit quelques détachements égarés dans le désordre de la retraite, entre autres un E. bavarois tout entier, et nous suivit sur la Traun. Il franchit même cette rivière sur nos pas et poussa, le 31 décembre au soir, ses avant-gardes jusqu'en vue de la ville de Linz, sous les murs de laquelle notre armée tout entière s'était rassemblée. M. de Ségur réunit alors un conseil de guerre pour aviser au parti à prendre en cette grave circonstance, et dans le camp français la nuit du 31 décembre au 1®"" janvier se passa en délibérations.