CHAPITRE V
Campagne de Provence. — Insurrection a Gênes.
Août 1. 5 et 16. M. de la Mina remplace M. de Gages, et est joint par M. de Mirepoix. — 18. L'armée française en mai'che le long de la Scrivia, côtoie l'ennemi dans sa marche sur Novi, arrive dans la nuit à Serravalle. — 19. A Gavi. — 20. Joint l'armée espagnole à OUaggio. — 22. M. de Mircpoix à Savone. — 23. L'armée française campe à Ponte-Decimo. — 24. Prise de Serravalle par l'ennemi. Une partie de l'armée autrichienne (général Botta) occupe les environs de Tortone avec la cavalerie piémonlaise. M. de Braun entre Gavi et Novi. M. de Nadasti occupe Voltaggio. Le roi de Sardaigne de sa personne à Acqui. — 29. Les troupes s'allongent depuis Voltri jusqu'à Oneille.
Septembre, i"'^. La cavalerie française en marche pour le comté de Nice. — 2. L'ennemi attaque la Bocchetla, nous nous replions sur le camp de Ponte-Decimo. — 3. L'armée française à Voltri. — 4 et 5. A Savone. — 6. A Finale. Le roi de Sardaigne rassemble ses troupes et campe à Cairo. — 9 et 10. Les postes de Saint- Pantaléon et de la Piétra, attaqués par les Autrichiens, se replient sur Finale. Notre armée à Loano , près Albenga. — 16. A Porto-Maurizio. — 18. A San-Rémo. — 23. A Vintimille. — 26. Une partie de l'armée à Menton, le reste forme une ligne jusqu'à Vintimille et Sospello. Une partie de l'armée espagnole à Menton. — 27. Le gros de l'armée française et espagnole dans le bassin de Nice. M. de Maulevrier reste à Monaco. M. de Marcien, commandant en Dauphiné, sous le fort Barraux. — 29. La tête de l'armée ])iémontaise s'avance à la pointe de la Bordighera. Les Anglais débarquent de l'artillerie pour le siège de Vintimille. -*- 30. M. de Maulevrier s'avance sur Menton pour soutenir Vintimille. Sospello attaqué; M. de Campo-Sanlo l'abandonne, se retire à Lescarène. L'armée piémontaise à Bordighera.
Octobre. 5. Attaque des Piémontais; nos troupes se replient sur Vintimille. M. de Pereuse abandonne la ville, se retire à Menton. M. de Maulevrier quitte ce poste et se replie sur la Turbie. — 5 au 7. L'avant-garde piémonlaise occupe Menton et les postes abandonnés par les Français et les Espagnols. S'approche de Monaco. — 8. Notre armée prend une nouvelle position. — 10. Les Piémontais à Bévéra. — 11. A Menton. Le roi occupe les hauteurs de Gorbio et de Sainte- Agnès. Le corps resté à Menton s'avance à Lescarène. — 16. Les Piémontais attaquent le château de Vintimille. Prise de Tortone par les Autrichiens. — 17. L'armée combinée passe le Var, campe, la droite à la mer, la gauche au Broc. On détruit la partie du pont du Var qui touche au comté de Nice. Les bords du Var sont retranchés. — 29. Espagnols embarqués à Antibes pour passer dans le
royaume de ^'aples. — 30. Marche des Autrichiens sur le Montferrat et vers le comté de Kice.
Novembre. Les Autrichiens arrivent successivement dans le comté de Nice. — 5. L'infant dAntibes à Aix. — 7. Les Espagnols se séparent de l'armée française. — 8. Notre armée abandonne Cagne pour le Biot, entre Cannes et Antibes. Les Espagnols continuent leur marche en cinq divisions par Fréjus et le Luc. — 11. M. de Braun s'embarque à Gènes pour le comté de Nice. M. de Botta commande les troupes restées à Gênes et les cantonne dans les faubourgs. — 13. L'armée française à Grasse. — 17. Pont jeté par les Piémontais sur le Var, vis-à-vis Saint-Laurent. — 21. M. de Maillebois quitte l'armée, remet le commandement
au chevalier de Belle-Isle, en attendant l'arrivée du maréchal son frère 24. La
F« division espagnole à Tarascon. L'infant suspend* la marche des autres divisions, les cantonne depuis Tarascon jusqu'à Aix. — 26. Le maréchal de Belle- Isle part de Lyon, joint l'infant au pont du Saint-Esprit. — 27. La tête des renforts français passe le Rhône, arrive à Tarascon. — 30. Les ennemis passent le Var. M. de Maulevrier abandonne Saint-Laurent, se replie sur M. de Mirepoix, campe avec lui à Bar et à Chaloneuf, derrière le Loup.
Décembre. 1^''. L'année française sous Tournon; M. de Mirepoix à la Napoule. Le roi de Sardaigne malade à Nice. L'armée passe le Var. — 3. Le maréciial joint l'armée à Tournon. — 4. M. de Mirepoix occupe le pont de la Siagne. — 5. Révolution dans Gênes. Les troupes autrichiennes attaquées par les bourgeois. — 7. Sont chassées de quelques postes de la ville. — 8. L'armée française à Lorgnes. M. de Puisigneux replie les postes du haut Var. — 9. Les Autrichiens, entièrement chassés de la ville, se retirent à Saint-Pierre d'Arène. — 10. L'armée française se replie sur le Luc et y campe. M. de Mirepoix à Vidauban, occupe Roquebrune. M. de Puisigneux s'éloigne de Castellane. — 11. Les Autrichiens se retirent sur Novi, attaqués et battus par les Génois. — 14. L'ennemi attaque Draguignan. M. de Crussol l'abandonne, se retire à Lorgnes. — 15. M. de Botta à Novi, cantonne ses troupes dans les environs et à Gavi. Les Génois restent maîtres de la Bocchetta. — 16. Les corps restés au Muy et à Trans repassent l'Argens et joignent l'armée. — 17. M. de la Mina se replie sur Saint-Maximin. — 18. Le gros de l'arinée au Puget. — 20. Premier renfort français, les autres divisions arrivent successivement. — 22. Des troupes du premier renfort à Roquevaire. — 24. M. de Larnage détaché. — 25. Brignoles abandonné. — 26. M. d'Orméa attaque Moustiers, est repoussé. — 28. M. de Chevert détaché. — 30. Une division de l'armée espagnole retourne à Brignoles.
Le 15, (lès le lendemain de son arrivée, M. de Mirepoix insinua que sa position de Voghera n'était pas tenable et qu'on aurait plus de sécurité sous Tortone. M. de Maillebois en demeura d'accord avec lui; son avis était même de pousser plus loin, gagner Novi et se rapprocher ainsi de nos communications de manière à mieux les couvrir et à protéger la marche des détachements en route pour nous rejoindre.
On campa, le 15 au soir, sous Tortone et on s'y établit. Le lendemain, arriva le premier renfort, un corps de 12 B. (6 français, 2 espagnols, A génois) que M. de Mirepoix amenait par la Bocchetta; parti de Gênes le 13 août, à Voltaggio le 1-4, il avait campé le 15 en vue de Serravalle, y laissant une garnison. Le projet du maréchal, de continuer la retraite au delà de Tortone, rentrait parfaitement dans les vues secrètes de M. de la Mina; mais celui-ci, sûr d'arriver à ses Ans, lui opposait en apparence une certaine résistance afin de mieux dissimuler ses véritables desseins. Il se laissa enfin arracher la promesse d'envoyer un détachement occuper Novi et d'y conduire ensuite l'armée.
Le 18, en effet, M. de la Perrière pritles devants avec une colonne espagnole et se porta sur Novi, dont il s'empara. L'armée devait partir le lendemain, quand dans la journée on apprit que les ennemis, prenant par les montagnes, marchaient, de leur côté, directement sur Novi et cherchaient à nous y précéder, leur flanc droit couvert par des troupes légères portées sur la Scrivia entre Tortone et Serravalle.
Sur-le-champ Tortone est évacué, avec garnison laissée dans le château. On remonta ensuite la rive gauche de la Scrivia, s'avançant parallèlement à la route suivie par l'ennemi. On arriva le soir vers Novi. M. de Maillebois voulait s'y tenir et ne pas dépasser ce point; M. de la Mina, sans le consulter, avait déjà dirigé l'infant sur Gavi, ainsi que son artillerie et sa cavalerie; M. de la Perrière, de son côté, abandonnait précipitamment Novi, malgré les représentations de MM. de Monteynard et de Bouvret, chargés de l'accompagner pour y préparer l'installation de l'armée française, et qui restèrent stupéfaits en voyant le général espagnol déserter avec son détachement le poste confié à sa garde. La retraite sur Gavi est continuée ; l'armée française d'arrière-garde ne fut, du reste, pas attaquée et rejoignit les Espagnols le 19 août. M. le maréchal pensait qu'au moins on ne dépasserait pas Gavi dans cette retraite inquiétante, dont il commençait à soupçonner le véritable motif. Il fut bientôt détrompé , et M. de la Mina l'entraîna encore plus loin.
Le 20, toute l'armée se remet en marche et campe à Voltaggio ; l'infant et le duc de Modène étaient déjà à Langasco, au delà de la Bocchetta. Le 23, on franchit les Apennins; les Français camper en
Ponte-Decimo, les Espagnols à Carapo-Morone, sans que l'ennemi eût paru. Après le combat du Tidone, il ne s'était pas montré très entreprenant, et, depuis notre départ de Tortone, il n'avait réussi à nous enlever que quelques hommes d'infanterie espagnole à Rivalta, et M. de Nogent, avec une partie de ses volontaires, enveloppé vers Gavi.
Nous n'avions plus alors en face de nous que les Autrichiens. Le roi de Sardaigne, qui jusqu'à Novi avait opéré avec M. de Braun, se jetait brusquement à droite avec son infanterie sur Acqui; 5 de ses brigades occupaient déjà Geva, et sa cavalerie restait à Tortone, sous les ordres du général de Botta, avec une nombreuse ré7 serve. Le reste de l'armée autrichienne, sous M. de Braun, en avant de Novi, assiégeait Serravalle et Gavi. M. de Nadasti, avec une avant-garde, occupait Voltaggio.
Dans cette grave situation, M. de la Mina et M. de Maillebois crurent devoir demander les ordres de leurs souverains sur le parti à prendre; en attendant, ils se borneraient à couvrir l'État de Gênes et la route de France. Toutefois, ajoutait M. de Ja Mina, on fera tous les efforts possibles pour conserver le comté de Nice et la Savoie, comme un gage de l'établissement de l'infant don Philippe, laissant ainsi entrevoir combien il lui importait peu que Gênes fût occupée, malgré l'aide que cette république avait donnée aux alliés.
La marche du roi de Sardaigne sur Acqui et celle de son avantgarde sur Geva nous inspiraient de légitimes inquiétudes sur notre communication avec Nice. M. de Maillebois crut devoir renforcer les troupes de M. de Maulevrier, et envoya, le 25, M. de Mirepoix prendre position à Savone avec 2 brigades; les Espagnols, de leur côté, dirigèrent 1 de leurs brigades sur la principauté d'Oneille; quelques jours après, toutes les troupes, à l'exception de 7 B. d'infanterie et quelque cavalerie, s'établirent à la Bocchetta pour couvrir Gênes, les suivirent et s'allongèrent depuis Voltri jusqu'à Oneille. La cavalerie espagnole fut renvoyée dans le comté de Nice, et M. de Maillebois, bien qu'à contre-cœur, dut diriger également sur Nice la cavalerie française, à la demande même des Génois, qui ne pouvaient plus nous fournir de subsistances. L'artillerie, les équipages , les blessés et les malades s'embarquèrent à Gênes avec destination de la Provence. Le maréchal établit son
quartier général à Conigliano, l'infant eut le sien à Sestri, et tous deux attendirent dans cette position les ordres demandés à Versailles et à Madrid au sujet de la suite des opérations.
Le 1" septembre, M. de Braun,àla tête d'un corps d'Autrichiens, attaque la Bocchetta et se jette, à 10 heures du matin, sur nos retranchements et nos redoutes. Le détachement espagnol, à la garde du poste, lâche pied après une faible résistance et se replie en abandonnant à l'ennemi 2 pièces de canon. MM. de Maillebois et de la Mina, rassemblant à la hâte toutes les troupes sous la main, se portèrent rapidement de Conigliano et de Sestri au secours du détachement en retraite, arrêtèrent les Autrichiens, mais ne purent leur reprendre la Bocchetta et furent même contraints à la nuit de se retirer sur Gênes. Le 2, M. de Braun, profitant de l'avantage obtenu la veille, porta toute son armée en avant; 31 B. vinrent camper à Ponte-Decimo; le reste, aux ordres du général Botta, prit la route de la Bocchetta, ne laissant en arrière que 10 B. employés aux sièges de Gavi et de Tortone, oh nos garnisons tenaient encore. Le château de Serravalle succombait le 24; la garnison chargée de sa défense était obligée de se rendre.
Les Apennins franchis, la muraille qui nous protégeait était ouverte. Nous avions contre nous une armée numériquement bien supérieure; d'un autre côté, le roi de Sardaigne accumulait ses troupes sur le Tanaro et dessinait des mouvements de nature à couper nos communications. S'obstiner à couvrir Gênes plus longtemps eût été un acte bien imprudent; MM. de Maillebois et de la Mina se résignèrent donc à abandonner à ses seules ressources notre malheureuse alliée et à prendre le chemin de la France.
Cette résolution, une fois acceptée avec douleur, s'exécuta rapidement. Le 3, l'armée gagna Voltri , arriva le 4 à Savone.
A la vue de nos troupes marchant sur Voltri, M. de Braun se jeta sur Gènes. ïl envahit la vallée de Polceverra, occupa les faubourgs de Saint-Pierre d'Arène et de Bisagno, et le général Botta parut devant les portes de la ville, sommant les habitants de les lui ouvrir.
Le sénat députa deux nobles génois, Lomellini et Durazzi, pour tâcher d'adoucir le général autrichien, qui voulait obliger les Génois à payer une contribution de 30 millions de florins, à envoyer le doge et quatre sénateurs en otage à Vienne, à donner 50,000 croisais à l'armée, à livrer toutes les places fortes de la république,
à désarmer ses troupes et à remettre une des portes de la capitale aux Autrichiens. M. de Botta, inflexible, envoya, le 4, le généralmajor comte de Gorani porteur de sa réponse, qui ne laissait aux Génois que l'alternative ou de subir les conditions imposées ou de soutenir un siège.
Le sénat délibéra toute la journée du 5 ; la consternation était grande à Gênes; du haut des remparts, on voyait à chaque instant arriver de nouveaux soldats autrichiens. On subit donc la loi du plus fort, et, le 6, la capitulation fut signée. Une porte de la ville est livrée aux Autrichiens, et les 50,000 croisats donnés sur-lechamp. Le sénat s'engageait en outre à livrer ses places, à désarmer ses troupes, à livrer comme prisonniers de guerre les soldats de la garnison, les officiers et soldats français et espagnols encore dans la ville, et le matériel saisi par les deux armées. Quant à l'exécution des autres conditions exigées par le général Botta, la demande d'une contribution aussi énorme, et l'envoi comme otages du doge et des sénateurs, elle fut ajournée, et la république autorisée à s'en remettre à cet égard à la décision et à la clémence de la reine de Hongrie (i). Un courrier partit immédiatement à cet effet pour Vienne , et quatre sénateurs s'y rendirent, de leur côté, implorant la miséricorde de cette princesse qui , dans la suite, réduisit en effet la contribution à 24 millions de florins.
Le 7, les Autrichiens s'aperçurent que la porte livrée n'était que celle de la première enceinte de la ville. Us exigèrent la remise de la seconde porte, s'engageant à ne pas entrer en ville, mais voulant être à même de le faire ; on céda, lis demandèrent aussi 3 millions de génuines , à titre d'acompte sur la contribution, pour servir au paiement journalier de leurs troupes; on protesta, en payant tout de suite. Tous les soldats français et espagnols restés isolément à Gênes furent faits prisonniers; 300 malades, dans les hôpitaux de Saint-Pierre d'Arène, subirent le même sort, ainsi que toute la garnison génoise, que M. de Boita incorpora dans ses troupes sous prétexte qu'ils étaient déserteurs ou sujets de la reine de Hongrie. Les Autrichiens s'emparèrent également de nos magasins à l'extérieur de Gênes et du matériel laissé dans l'enceinte. Enfin leurs trou-
(1) On se souvenait que Louis XIV, le 22 février 1685, avait exigé que le doge vint lui faire des excuses à Versailles, avec quatre sénateurs.
pes entrèrent à Gavi, place génoise qui, d'après une des clauses de la capitulation, dut leur ouvrir ses portes.
Pendant ce temps, le roi de Sardaigne rassemblait ses troupes dans la vallée de la Bormida, campait le 5 à Cairo, le 7 à Altare et menaçait Savone à l'ouest. D'un autre côté, une forte colonne autrichienne, envoyée par M. de Braun, s'avançait le long de la mer sur cette place, pour en prendre possession au nom de la reine de Hongrie en vertu de la capitulation. L'infant et le maréchal l'abandonnèrent donc, le 8 au matin, en se retirant à Finale. L'ennemi s'empara aussitôt de Savone, mit le siège devant le château, que la garnison, composée de Génois, refusa de remettre aux Autrichiens, n'acceptant pas les clauses d'une convention stipulée par leur sénat.
Le 9, l'avant-garde des Autrichiens, soutenue par 2 brigades, se porta à l'attaque du pont de Saint-Pantaléon dans l'intention de déboucher sur Finale, que nos troupes occupaient encore en force. Cette affaire, assez vive, nous coûta quelques tués, tant Français qu'Espagnols, et se termina au désavantage des Autrichiens, qui, repoussés, subirent des pertes beaucoup plus considérables. Les compagnies de grenadiers du régiment de Vivarais et du B. de milice de Castelnaudary montrèrent ce jour-là une valeur et une solidité extraordinaires.
Malgré ce succès, l'infant et le maréchal, jugeant impossible de se maintenir à Finale, ramenèrent, le lendemain 10, leur armée à Loano. Cette marche en retraite fut de nouveau inquiétée par l'ennemi, se montrant de jour en jour plus pressant. La même avantgarde autrichienne vint assaillir, à trois heures de l'après-midi, notre arrière-garde à la Piétra, Notre colonne s'arrête aussitôt. Le feu s'engage de part et d'autre, et continue jusqu'à la nuit. L'ennemi, n'osant pas, devant noire attitude résolue, s'engager et essayer de culbuter notre arrière-garde, campe, le soir de l'affaire, à Barzi et sur les hauteurs de Gora. Les Français et les Espagnols passèrent la nuit autour de Loano. Ce même jour 10, M. le maréchal de Maillebois reçut enfin la réponse de M. d'Argenson à sa lettre du 24 août au sujet de la conduite à tenir ultérieurement. D'après cette réponse, le roi était décidé à ne pas abandonner la cause de l'infant son gendre, et les intérêts de la république de Gênes son alliée, présumant que le roi d'Espagne ne se départirait pas, de son côté,
des engagements souscrits par le roi son père, après la déclaration solennelle faite à son avènement et nonobstant la conduite du marquis de la Mina, qui semblait avoir des ordres contraires à cette déclaration. Elle ajoutait de fermer les yeux sur bien des choses, et d'agir comme si nos alliés étaient d'aussi bonne foi que nous, afin de n'avoir aucun reproche à s'adresser plus tard.
Cependant, comme il n'était plus temps de pensera la défense du territoire de la république de Gênes, que les Français n'en avaient pas les moyens, ni les Espagnols la volonté, que les Autrichiens devaient réunir dans le courant du mois 8G B. et 100 E. complets en Italie, et que le roi de Sardaigne, outre ses troupes nombreuses, tirait encore de ses places fortes tout ce dont il pouvait disposer pour grossir ses forces, il ne restait plus à l'armée combinée d'autre parti que de continuer sa retraite vers le comté de Nice. Cette retraite décidée, la position d'Albenga fut recherchée, Loano étant trop près de l'ennemi et trop exposé à toute attaque. Pendant quelques jours l'armée se reposa en préparant sa marche sur Nice. M. de Mirepoix prit les devants sur la Provence, oii il devait prescrire les mesures nécessaires à couvrir notre frontière dans le cas où nous ne pourrions nous maintenir à Nice, préparer derrière le Var l'établissement des troupes qui devraient en défendre le passage, et assurer la marche et l'approvisionnement de celles destinées à traverser cette province pour hiverner plus loin.
On resta jusqu'au 15 à Albenga ; le 16, à Porto-Maurizio ; le 18, à San-Rémo ; le 23, à Vintimille. Les ennemis arrivaient alors à Oneille.
Depuis le 20, M. de Pereuse, replié sur Vintimille, avait occupé la ville et s'était également fait remettre le château par les Génois. Le commissaire de la république génoise Doria, ne voulant pas plus que le commandant de Savone reconnaître la capitulation de Gênes, avait préféré livrer aux Français la place dont il avait la garde. M. de Pereuse s'y était établi avec ses troupes tant françaises qu'espagnoles.
Dès le lendemain de l'arrivée de l'armée à Vintimille, des détachements en partirent pour s'établir àMenton et dans la principauté de Monaco, et, le 26, les dernières troupes arrivées derrière la Koya, l'infant et le maréchal de Maillebois prirent leurs dispositions afin de couvrir le comté de Nice.
Les troupes furent disposées de manière à résister à une attaque du côté de l'est, à couvrir la Provence et le Dauphiné, et surtout à soutenir le poste le plus avancé, qui était Vintimille, oh M. de Pereuse était resté. 40 B. sont établis en arrière de la Bévéra, la droite à Menton, à portée de secourir M. de Pereuse, la gauche à Sospello, masquant le débouché de Saorgio. Derrière cette première ligne, 25 B. prirent position vers Nice dans le bassin du Paillon; le reste des troupes fut réparti dans différents postes du comté, soit entre nos deux lignes, soit du côté des montagnes; 1 B. fut envoyé dans la vallée de Barcelonnette, i autre à Colmar, et la cavalerie en Provence. Le roi de Sardaigne, renforcé de 12 B. autrichiens, était alors à Bordighera.
Au commencement d'octobre, M. le maréchal de Maillebois, informé de la présence à Bordighera de 52 B. et d'un détachement de cavalerie, avec tout un train de siège que les vaisseaux anglais venaient d'y débarquer, et croyant que l'effort des ennemis allait se porter sur la mer, où se trouvaient les Français, fit avancer sur la Turbie 8 B. aux ordres de M. de Maulevrier, pour soutenir sa droite reportée à Monaco et renforcée de 2 B. C'était du côté de notre gaucbe que l'ennemi se proposait d'attaquer notre ligne de défense. Le 5, le roi de Sardaigne, portant rapidement le gros de ses forces vers Breglio, marche vigoureusement sur notre poste de Sospello, gardé par 15 B. espagnols sous M. de Gampo-Santo; celui-ci, après avoir maintenu quelque temps sa position et tué beaucoup de monde à l'ennemi, est enfin contraint de se replier d'abord sur Lescarène et ensuite sur la Trinité. La prise de Sospello nous mettait désormais dans l'impossibilité de soutenir la ville de Vintimille. M. de Pereuse reçut donc aussitôt l'ordre de l'évacuer et de laisser seulement dans le château M. Diaffenthaler, lieutenant-colonel de Vigier, chargé de le défendre.
Il sortit de Vintimille le 6, avant le jour, avec le reste de ses troupes, et M. de Stoupeau, Ueutenant-colonel de Salis, couvrit sa retraite. Celui-ci, en position à Castel-Doppio, ne tarda pas à y être attaqué par 2 brigades et par un corps de volontaires prélevés sur l'armée piémontaise. M. de Stoupeau remplit glorieusement sa mission, repoussa victorieusement tous les efforts des assaillants et les chargea lui-même avec succès. Il résista ainsi pendant sept heures, malgré son infériorité, et ne se replia que sur
un ordre, vers 11 heures du matin. Rallié alors à M. de Pereuse, tous deux reprirent leur route sur Menton, se retournant de temps en temps pour contenir les ennemis qui ne cessaient de les harceler, et arrivèrent à la Turbie, où ils rejoignirent M. deMaulevrier.
L'armée, privée de l'appui de Vinlimille et de Sospello, prit alors, pour couvrir Nice, une nouvelle position plus resserrée que la première. La droite, appuyée à la mer, occupa la Turbie, le centre s'établit à la Trinité et la gauche à la Vésuvia, couronnant les hauteurs entre Castelnovo et Levenza.
Le 10, M. le maréchal, jusqu'ici dans l'espérance que l'ennemi n'oserait le suivre plus loin, fut informé que le roi de Sardaigne ne cachait plus ses intentions de reprendre le comté de Nice et même d'envahir la Provence, qu'il n'attendait pour cette résolution que l'arrivée d'un nouveau renfort autrichien envoyé par M. de Braun, campé entre Gênes et Savone, par la route du littoral. II songea donc à fortifier sa position , rapprocha ses réserves de sa ligne de bataille, et rappela même à lui 2 B. emmenés par M. de Monteynard dans la vallée de Barcelonnette, et plusieurs E. de cavalerie et de dragons se disposant à franchir le Var.
Les Piémontais, en effet, préméditaient de nous attaquer. Leur détachement qui avait enlevé le poste de Sospello, avancé sur Lescarène, avait quitté ses avant-postes en face de notre gauche sur les hauteurs de Bevera. Le roi de Sardaigne, de son côté, avait quitté Bordighera, investissait Vintimille et s'avançait jusqu'à Bevera le 10, jusqu'à Menton le H. Ses détachements occupaient les hauteurs de Gorbio et de Sainte-Agnès, les deux corps ennemis ainsi séparés l'un de l'autre par le ravin du Paillon. Cette disposition parut à M. de Maillebois de nature à justifier une tentative audacieuse. Il proposa donc à M. de la Mina un retour offensif sur la droite de l'ennemi et une attaque contre son camp de Lescarène, tandis qu'on masquerait le camp de Menton par un mouvement en avant des troupes placées à la Turbie.
M. de la Mina y consentit et, le 13, l'opération commença. Deux heures avant le jour, des détachements de nos troupes, débouchant de Castelnovo et de la Trinité, se portèrent de face et de flanc sur les postes avancés des Piémontais, afin de se rendre maîtres des hauteurs de Bevera, qu'il fallait nécessairement occuper pour réussir dans l'attaque de Lescarène. M. de Maulevrier s'a-
vança en même temps sur les hauteurs de Gorbio avec une colonne soutenue par une partie du corps posté à la Turbie, afin de masquer Menton et d'occuper les ennemis de ce côté le plus longtemps possible. Ces projets ne réussirent pas.
M. de Maulevrier, en arrivant sur les hauteurs de Gorbio, avait trouvé l'ennemi en bataille et s'était contenté, suivant ses instructions, de l'observer. S'étant ensuite aperçu que M. de Gorani, à leur tête, dirigeait à sa droite entre Gorbio et la mer une forte colonne de 10 B., il crut devoir rétrograder sur les hauteurs auxquelles il était appuyé, et, comme cette colonne gagnait toujours du terrain, qu'elle pouvait, par sa supériorité et par sa direction, le couper de la Turbie, il se replia encore plus en arrière. L'ennemi, encouragé, prit cette marche pour une retraite complète, s'avança à la suite de M. de Maulevrier en se plaçant sur les hauteurs abandonnées. Nous étions couverts de ce côté par la redoute de la Bouchole avec M. de Tombebeuf, colonel de la Sarre, et par un détachement espagnol qui occupait différents petits postes en avant de cette redoute.
Vers 4 heures du soir, ces postes furent attaqués à la faveur d'un brouillard très épais. Les Espagnols reculèrent. L'ennemi se jeta alors sur la redoute de la Bouchole en trois colonnes, mais M. de Tombebeuf les arrêta. Cet officier, auquel on put envoyer du camp de la Turbie un renfort, montra une grande valeur et, pendant une heure et demie que dura l'engagement, resta inébranlable dans sa position; il tua beaucoup de monde aux ennemis, entre autres le comte de Gorani, leur commandant. Pendant ce temps, la colonne de 10 B., manœuvrant sur notre droite, avait dessiné de plus en plus son mouvement tournant et s'établissait fortement sur les derrières de M. de Tombebeuf, en occupant la crête des montagnes de manière à le séparer de la Turbie; M. de Maulevrier ne songea plus dès lors qu'à dégager son lieutenant, '.et donna l'ordre de se replier. Les renforts envoyés par M. de Maillebois, au premier bruit de Taffaire, marchèrent en avant pour favoriser la retraite de M. de Tombebeuf. Ce but atteint, ils se replièrent sur la Turbie, et M. de Maulevrier, ayant reconnu la position prise par l'ennemi comme dominant notre camp, et trouvant d'ailleurs peu de bonne volonté de la part des Espagnols, continua la retraite. Toutes nos troupes abandonnèrent la Turbie pendant la nuit et occupèrent
en arrière le col d'Eza, à l'exception des 1 B. de renfort renvoyés à M. le maréchal de Maillebois.
Malgré l'évacuation de la Turbie, nous restâmes cependant dans nos autres positions le 14; notre centre à la Trinité, notre gauche à Castelnovo, tinrent ferme. Il était impossible de rester sur nos emplacements, découverts par la perte de noire principal point d'appui. On prit donc le parti de se rapprocher de Nice.
Le 15, l'armée s'établit au nord de cette ville, partie sur le Mont- Gros, partie sur les hauteurs de Saint-Pons et de Simiers, en attendant les projets de l'ennemi. Bientôt on sut que de nouvelles troupes étaient en marche sur la Turbie, que le siège du château de Vintimille était commencé et que Tortone enfin se rendait aux Autrichiens.
L'ennemi étant ferme dans la Turbie, nous marchâmes à lui de ce côté. Le IB, le Mont-Gros est renforcé, et on fit passer sur la rive gauche du Paillon une partie du corps qui était à Simiers, dans l'intention de reprendre le col d'Eza. Nous poussâmes les postes avancés des Piémontais avec assez de vigueur et de succès presque vers Eza, où ils étaient en force et très avantageusement postés. Alors il devenait urgent ou d'engager toutes les troupes, en marchant sur Eza avec la plus grande partie de Tarmée, ou d'en employer le reste à observer à notre gauche un corps de 18 B. qui cherchait déjà à nous couper la communication avec la France. M. de Maillebois ne voulut pas accepter la responsabilité d'une action générale, en tous cas chanceuse et peut-être désastreuse, si, notre attaque sur Eza échouant, la droite de l'ennemi venait à nous précéder sur le Var. Il se rendit donc auprès de l'infant avec M. de la Mina, qui se prononça, dès l'abord, contre ce projet. En conseil, on résolut, d'évacuer entièrement le comté de Nice, de passer le Var et de couvrir la Provence. L'évacuation commença dès le lendemain; l'artillerie, les équipages, les magasins furent mis en route ce jour même. Montalban et Villefranche reçurent des garnisons, au lieu d'en détruire les fortifications, dont la démolition aurait demandé trop de temps et de dépense.
Les 18 et 19, l'armée elle-même franchit le Var. Elle comptait 85 B. très incomplets. Elle s'établit sur la rive droite de la rivière à proximité de la mer; 60 B. campèrent en première ligne sur les
hauteurs de Saint-Laurent; 20 B. en deuxièmeligne près de Gagnes, avec leurs quartiers généraux; à gauche, 5 B. du côté de Vence, pour garder le défilé de la Gaude. L'infant prit de sa personne la route d'Antibes. La cavalerie espagnole se dirigea sur la Savoie, et la cavalerie française fut envoyée sur le Rhône en raison de la faciUté des subsistances.
Le roi de Sardaigne avait alors repris possession du comté de Nice. Après cette série d'avantages inespérés, l'opinion était de ne plus tenter la fortune des combats et de terminer la campagne. Onappritbientôt qu'appelant encore à lui les Autrichiens de M. de Braun, ce général s'avançait avec un renfort de 30 B. et d'un corps de cavalerie, et que l'invasion de la Provence avait été décidée. En conséquence, toutes les dispositions furent prises aussitôt pour disputer à l'ennemi le passage du Var et mettre nos places à couvert.
Le 24, sur toute la rive droite du Var entre la mer et le Broc s'éleva une ligne de retranchements, et les troupes furent placées de manière à la défendre, tout en en conservant le plus grand nombre à la droite vis-à-vis de Saint-Laurent, où les Piémontais et les Autrichiens devaient, plutôt que partout ailleurs, chercher à forcer le passage sous la protection des vaisseaux anglais portés en vue de la côte. Des postes sont placés vis-à-vis de tous les gués, 14 B. espagnols à Saint-Paul, et M. de Mirepoix^ couvrant notre gauche avec 5 B. entre la Gaude et le Broc, renforcé de 3 autres tirés de la vallée de Barcelonnette. Antibes et Toulon sont mis en état de défense ; 10 B. de milices bourgeoises levés à la hâte protègent la ville de Marseille, et 1 B. de milices gardes-côtes, la citadelle. M. de Larnage est envoyé prendre le commandement de ces milices.
Devant la redoutable éventualité d'une invasion du territoire français, il était nécessaire que l'armée reçût des renforts. On ne pouvait se bercer de l'espoir de voir l'Espagne les fournir, car on ignorait même si cette puissance ne saisirait pas cette occasion pour se retirer de la lutte et nous en laisser tout le poids. Aussi M. d'Argenson, justement inquiet de la situation, prescrivait-il à 20 B. et 20 E. de l'armée de Flandre de se diriger en toute hâte, par la Franche-Comté, sur la Provence, et recommandait à M. de Maillebois de se montrer extrêmement conciliant vis-à-vis des Es-
pagnols, de manière à ne leur donner aucun prétexte de nous abandonner, et de ne rien leur refuser de leurs subsistances, afin qu'ils nous aidassent à défendre notre frontière.
Tel n'était pas le plan de M. de la Mina; au contraire, il disséminait déjà ses troupes et, soi-disant pour faire face à d'autres besoins^ les éloignait peu à peu de nous. C'est ainsi que, le 29, il embarquait à Antibes 6 B. espagnols avec les Napolitains pour les envoyer dans le royaume de Naples, prétendant que cet Élat était menacé d'une invasion, alors qu'il n'était plus possible de douter que la reine de Hongrie eût renoncé à cette entreprise en portant toutes ses forces sur notre frontière. En attendant l'arrivée des renforts de Flandre, quelques B. du Daupbiné avaient déjà grossi l'armée de M. de Maillèbois (1). M. de Marcieu se dégarnissait d'une partie de ses troupes en levant, pour les remplacer, 18 compagnies bourgeoises dans le Briançonnais et le haut Embrunois. Sur 5 B. au fort Barraux, il lui en avait envoyé 3 qui rejoignaient le 29; il lui fournissait également 2 régiments de dragons qui venaient de rallier notre cavalerie à Tarascon.
Mais le roi de Sardaigne voyait ses troupes augmenter dans une bien autre proportion : 12 B. autrichiens venant de Savone étaient déjà arrivés, et une colonne de 3,000 warasdins, 2 régiments de cavalerie et 2 de hussards, qui traversaient en ce moment le Montferrat, débouchaient dans le comté de Nice. L'ennemi se montrait de plus en plus entreprenant. Déjà ses troupes légères prononçaient des incursions sur le territoire français^ surtout vers le confluent de la Vésuvia. Il n'en restait plus au delà du Var depuis que M. de Crussol, détaché au Broc pour surveiller les bords de la rivière, avait enveloppé et pris 2 de leurs compagnies franches à Gillette et battu les autres, ramenées l'épée dans les reins jusqu'à la rivière.
Le 31, M. le maréchal de Maillèbois eut une conférence avec M. de la Mina sur les moyens de couvrir efficacement la Pro-
(1) Des Marels (Jean-Bapliste-François), marquis de Maillèbois, né à Paris le 3 mai t682; entre dans les mousquetaires le 18 juinjicns; sert en Flandre, en Allemagne, en Dauphinô; brigadier le IG septembre 1708; inaréciial de cami) le 8 mars 1718; plénipotentiaire en Bavière en 17'.i6 pour le^ traité de Hanovre; à l'armée d'Italie, à Parme; en Corse, où il est créé maréchal le 11 février 17'd ; en liolu^nie, puis à l'armée d'Italie; se distingue à la rclraite sur Nice ; mort le 7 février 1762. T. III. 12
vence. Celui-ci, qui avait dissimulé jusqu'alors son véritable projet, leva enfin le voile et lui annonça nettement ses ordres de conduire en Savoie le gros de l'armée espagnole. Cette déclaration laconique, qui donnait l'explication de sa conduite depuis son arrivée à l'armée, fit alors connaître entièrement à qui l'on devait attribuer l'abandon de l'Italie, de Gènes, du comté de Nice, et les malheurs dont notre frontière était menacée. M. de Maillebois en fut atterré ; les jours suivants, il essaya de détourner le général espagnol de sa résolution : celui-ci demeura inflexible. Tout ce qu'il put obtenir fut une promesse de laisser une partie des troupes espagnoles en Provence pour nous soutenir, et encore M. de la Mina fit-il beaucoup valoir cette concession, la présentant comme une grave infraction à ses ordres, et la prenant sous sa responsabilité.
Les Espagnols se séparèrent, le 7 novembre, des troupes de M. de Maillebois; ils s'échelonnèrent en cinq divisions et prirent la route d'Aix en passant par Antibes, Fréjus et le Luc, dans l'intention de remonter ensuite le Rhône et l'Isère.
L'infant était parti dès le 5 pour les précéder à Aix; M. de la Mina l'avait engagé à s'éloigner momentanément de l'armée sous prétexte de maladie, mais en réalité par un reste de pudeur et pour n'avoir pas à subir les regards de ce prince au moment où il consommait une défection qui ruinait, tout au moins dans ce moment, ses espérances d'établissement en Italie. Jusqu'alors don Philippe avait ignoré les ordres secrets dont le capitaine-général était porteur; lorsqu'il en eut connaissance à Aix, il fut pénétré de douleur d'être ainsi abandonné par le roi son frère, et encore plus de voir le roi de France, son beau-père, victime de ses bontés à son égard, et tomba réellement malade. Il ne resta à l'armée de M. de Maillebois que 10 B. espagnols aux ordres de M. d'Ahumada, en y ajoutant les 30 B. français, sur lesquels il fallait encore en prélever une partie pour la garde des places les plus exposées. Son front sur le Var depuis la mer jusqu'au Broc étant trop étendu, il ne restait plus, après le départ des Espagnols, d'autre parti à prendre que de se retirer.
Le 8, M. de Maillebois rassembla donc ses troupes, partit de Gagnes et campa au Biot, sous le canon d'Antibes, après avoir retiré toute son artillerie des retranchements du Var. Il laisse toutefois
le long de celte rivière trois détachements pour observer les ennemis, l'un à Saint-Laurent, aux ordres de M. de Langeron, un second à la Baronne, le troisième à Garros et Gallières, et place en même temps 2 brigades à Villeneuve et Gagnes et 1 autre à Vence, aux ordres de MM. de Mirepoix et de Grussol, afin de soutenir ces détachements ou de favoriser leur retraite en cas d'une attaque trop pressante des ennemis. Les jours suivants, il s'occupe des mesures à prendre en arrière de ses lignes, il donne tous ses soins à l'approvisionnement d'Antibes et à la mise en état de défense des places les plus exposées. Il établit un camp retranché à Sainte- Anne, en avant de Toulon, pour s'y retirer au besoin, comme en 1707. Il ordonne de fournir des armes aux paysans, prescrit la levée de compagnies de milices pour défendre Aix, en sus des 11 B. de milices qui devaient couvrir Marseille, et accepte les offres de la noblesse de la province qui, par le plus généreux patriotisme, demandait à prendre les armes elle-même, et, en attendant, lève, équipe et entretient à ses frais 2 nouveaux B. destinés à grossir l'armée.
Le 13, après avoir jeté M. de Sade dans Antibes, le maréchal lève son camp de Biot, s'établit à Grasse, afin d'être à portée de veiller sur le Var et de couvrir une plus grande étendue de pays. Il laisse toutefois une portion de ses troupes sur le littoral ; un petit corps sous Antibes, un autre à Cannes.
Pendant qu'il s'occupait ainsi à couvrir la Provence et à tirer tout le parti possible des faibles ressources dont il disposait, un ordre parti de Versailles le relevait de son commandement. Ses talents militaires n'inspiraient plus au roi une confiance suffisante et devant la menace d'une invasion , il avait paru nécessaire de le sacrifier en mettant à la tète de Tarmée l'un de nos officiers les plus énergiques et les plus appréciés, le maréchal de Belle-Isle, dont la glorieuse retraite de Prague avait assis le renom militaire.
En même temps qu'il signait la nomination de M. de BelIe-Isle à l'armée de Provence, le roi, préoccupé de la réduction effrayante de l'effectif de celte armée, donnait des ordres pour presser la marche des 20 B. et des 20 E. en route pour la Provence, et les faisait suivre par 20 autres B. tirés également de l'armée de Flandre.
Le maréchal de Belle-Isle ne partit pas immédiatement pour la
Provence. II fit prendre les devants à son frère, le chevalier de Belle-Isle, qui, arrivé au camp de Grasse le 19, annonça officiellement à l'armée sa nomination et s'entretint avec le maréchal de Maillebois. Celui-ci, s'il fut intérieurement froissé de la mesure prise à son égard et qui ressemblait à une révocation, ne le laissa du moins pas paraître et lui donna de bonne grâce tous les renseignements sur la situation de l'armée, sur la force des ennemis, sur l'état des places fortes, et en général sur toutes les mesures prises ou à prendre pour couvrir la Provence. Toutefois, ne voulant pas avoir plus longtemps la responsabilité de la direction des opérations, il quitta Grasse dès le lendemain, retournant à Versailles.
Après le départ de M. de Maillebois, et en attendant l'arrivée du maréchal son frère, le chevalier de Belle-Isle prit, comme le plus ancien lieutenant général, le commandement de l'armée. Il ne changea rien aux dispositions prises et se résigna, comme son prédécesseur, à rester dans une position d'expectative jusqu'à l'arrivée des renforts attendus. Leur approche relevait déjà nos espérances; un événement inattendu vint encore les fortifier : le 23, le marquis de la Mina reçut une dépêche de Madrid qui suspendait la marche de l'armée espagnole déjà en retraite. Le roi Ferdinand désavouait la conduite de M. de la Mina en retirant ses troupes du Var pour les conduire en Savoie, et lui intimait l'ordre de les arrêter là où elles se trouveraient. Le capitaine-général devait ensuite s'entendre avec notre nouveau général en chef, prendre son avis et, si celui-ci le jugeait nécessaire, lui donner tout son concours pour la garde et la conservation de la Provence. Soit que M. delà Mina eût réellement outrepassé ses instructions, soit qu'il se fût produit à la cour d'Espagne un revirement inattendu, le résultat n'en était pas moins heureux pour nous et de nature à assurer nos derrières. L'armée espagnole, alors entre Aix et Tarascon, y attendit que le maréchal de Belle-Isle décidât si elle devait, ou non, être employée activement de concert avec nous et menée en face de l'ennemi.
Parti de Lyon le 26, le maréchal s'arrêta au Pont-Saint-Esprit, où se trouvait l'infant, et alla lui présenter ses respects. Ce prince fut très expansif à son égard ; il lui témoigna à la fois et la douleur qu'il avait éprouvée en se voyant contraint par M. de la Mina d'abandonner le Var, et la joie qu'il ressentait actuellement du contre-
ordre donné aux Espagnols. Il le mit aussi en garde contre M. de la Mina, l'engageant à se tenir en grande méfiance. M. le duc de Modène, présent, énonça la même opinion sur le caractère de ce capitaine-général. M. le maréchal, qui voulait rétablir l'union et l'harmonie, laissa tomber cette conversation, et, après avoir vu l'infant, se présenta chez M. de la Mina. Il se prononça, comme cela était ù prévoir, pour que l'armée espagnole fût ramenée à proximité de l'armée française, afin de la soutenir efficacement; il montra en même temps un grand esprit de conciliation et convint, séance tenante, des arrangements à prendre sur la jonction des troupes des deux nations. Ensuite il visita Marseille et Toulon, approuva les travaux de défense déjà faits et en ordonna de nouveaux. La tête des renforts venus de Flandre arrivait alors à Tarascon.
Les Autrichiens, de leur côté, arrivaient en masse dans le comté de Nice grossir les troupes du roi de Sardaigne. Leurs détachements, venus par Savone et par le Montferrat, rejoignaient dans les premiers jours de novembre. M. de Braun lui-môme avait quitté Gênes, y laissant le général Botta avec un corps nombreux cantonné dans les faubourgs et dans la vallée de Polceverra, et débarquait par mer à Nice le 11. Il devait prendre le commandement des troupes destinées à pénétrer en Provence, le roi de Sardaigne étant tombé malade à Nice de la petite vérole. L'effectif de ses troupes montait à 60 B. (dont 42 autrichiens et 18 piémontais) et 5,000 chevaux, en outre des troupes irrégulières. Le reste des Piémontais restait affecté aux sièges de Savone et de Vintimille, et à la garde du comté de Nice.
Dès le 17, l'ennemi jetait un pont sur le Var, vis-à-vis de Saint- Laurent. Son attaque ne se dessina qu'à la fin du mois.
Le 29 au soir, il commença des démonstrations sur la partie haute de la rivière pour attirer de ce côté toute notre attention. En même temps il porta la plus grande partie de ses forces du côté de la mer, et quelques troupes légères, postées sur des bateaux, vinrent même prendre terre à notre extrême droite au Crosde-Gagnes.
Le 30 au matin, toute l'armée de M. de Braun franchit le Var sur six colonnes, dont quatre d'infanterie et deux de cavalerie; celle de droite, composée des Piémontais, passa à hauteur de la Baronne, les deux suivantes au-dessus et au-dessous de l'ancien
pont de Saint-Laurent, et la quatrième, flanquée des deux colonnes de cavalerie , près de la mer. Les cavaliers portaient en croupe les troupes légères; la flotte anglaise, mise en travers, canonnait notre droite ainsi que le village de Saint-Laurent, écrasé d'un autre côté par une batterie. M. de Langeron, qui tenait Saint-Laurent , opposa à l'ennemi la plus belle résistance; il n'abandonna le terrain que débordé de toutes parts. Plusieurs fois les ennemis le sommèrent de se rendre ; il leur répondit à coups de fusil. Quand la position fut devenue intenable, il se replia lentement sur une position en arrière qu'il avait étudiée d'avance et arrêta une seconde fois les efforts des Autrichiens. Il continua ensuite sa retraite au pas sans que J'ennemi pût l'entamer; et il lui fit même des prisonniers qu'il ramena avec lui derrière le Loup, oh il prit position à l'abri des 2 brigades de M. de Mirepoix repliées avec lui de Gagnes et de Villeneuve. Notre droite ainsi forcée, nos postes du centre et de la gauche abandonnèrent les bords du Var et se retirèrent presque sans combat sur Vence, oii se trouvait la brigade de M. de Crussol, qui alors ramenée en arrière vint s'établir derrière le Loup, au Bar et à Ghaloneuf, sur la même ligne que M. de Mirepoix.
Les Autrichiens et les Piémontais campèrent, le soir de l'affaire, sur les hauteurs en avant de Saint-Laurent, entre le Var et la Gagne, et s'occupèrent immédiatement de la construction de leurs ponts pour assurer leurs communications avec Nice. La faible résistance jusqu'ici rencontrée de notre part exaltait leur audace, et ils ne croyaient pas avoir à se presser de nous écraser, dès à présent assurés de la conquête d'une province que dans leur présomption ils s'étaient déjà partagée. Gependanl, comme nous n'avions encore que 15,000 hommes environ (y compris les 10 B. espagnols de M. d'Ahumada) à leur opposer, et qu'ils en présentaient plus du double, nous dûmes, bien que ne marchant pas en avant, évacuer notre camp de Grasse trop à leur portée, et chercher derrière la Siagne une position plus avantageuse. Les troupes de Grasse se portèrent, le 1" décembre, sur Tournon; celles derrière le Loup, après avoir rallié les détachements campés sous Antibes et Gannes, se retirèrent à la Napoule, formant la droite de l'armée de 19 B. et 11 E., placés sous M. de Mirepoix.
Le 2, les ennemis, ayant achevé leurs ponts, se portèrent un peu en avant; ils ne dépassèrent pas Gagnes, leurs hussards et leurs
croates seulement franchirent le Loup. Comme ils n'y trouvèrent pas de résistance, l'armée les suivit, le 3, et campa à Biot. M. de Braun alors investit Antibes avec sa gauche et porta sa droite, aux ordres de M. de Nadasti et forte de 18 B., sur Grasse.
Le maréchal de Belle-Isle arrivait alors au camp de Tournon. Il y prit le commandement de l'armée, et, reconnaissant, dans l'état où elle se trouvait, l'impossibilité de couvrir la Provence, écrivit à M. de la Mina pour faire avancer d'urgence les Espagnols, qui, selon les conventions, devaient marcher à son secours au premier appel. M. de la Mina le lui promit, mais, malgré cette promesse, et couvrant son mauvais vouloir sous difîérents prétextes, ne se hâta point et différa de plusieurs jours les ordres du départ de ses troupes, toujours entre Aix et Tarascon. Le temps pressait cependant, et tous les jours M. de Belle-Isle cédait du terrain.
Le corps de M. de Braun, avancé, le 5, sur le Canet et Vallaurio, avait porté à Cannes son avant-garde, dont les détachements garnissaient la rive gauche de la Siagne, en face des avant-postes de M. de Mirepoix; le corps de M. de Nadasti débouchait de Grasse et jetait déjà des ponts près de Tournon. Notre position derrière la Siagne ne tarderait pas à être attaquée. M. de Belle-Isle ne crut pas devoir attendre cette attaque, il évacua la ligne de la Siagne et se retira derrière l'Argens, oii il se proposait de prendre une position favorable qui couvrît les places de Toulon et de Marseille, sur lesquelles il était évident, aujourd'hui, que l'ennemi tournait ses vues.
Le 8, nos troupes battirent donc de nouveau en retraite. Celles du camp de Tournon se replièrent sur Lorgnes. Un corps, aux ordres de M. de Crussol à Draguignan, se couvrit du côté de l'ennemi par un fort détachement posté à Callas et au col de Claviers. Les troupes de M. de Mirepoix à la Napoule gagnèrent Vidauban, et laissèrent en arrière un gros détachement d'infanterie et toute la cavalerie, qui occupèrent le Muy. Le gros de l'armée, à la tête duquel se trouvait le maréchal de Belle-Isle, ne resta que deux jours à Lorgnes; le 10, il franchit l'Argens et s'établit entre le Canet et le Luc, tout en laissant à Lorgnes un poste de 8 compagnies de grenadiers, aux ordres de M. de Grolier, pour établir la liaison avec l'avant-garde restée ù Draguignan et à Callas. M. de Mirepoix conserva son camp de Vidauban avec son avant-garde
auMuy; il en détacha sur sa droite devant occuper Roquebrune. La gauche fut couverte par 5 B. rassemblés sous les ordres de M. de Pusigneux, qui s'établirent à Castellane et à la Fallu, gardant les débouchés du Verdon,
Les Espagnols arrivaient enfin sur nos derrières. M. de la Mina, cédant à de nouvelles instances de M. de Belle-Isle, s'était mis en marche, toujours avec une lenteur et une mauvaise volonté évidentes; il n'avait rien modifié à ses sentiments à notre égard, et il n'était pas prudent de baser une grande espérance sur son concours. A cette date (10 décembre), ils étaient échelonnés en cinq divisions sur la route d'Aix à Fréjus, occupaient Brignoles et le Val, Tourres, Saint-Maximien, Pourcieux et Trets, leurs avantpostes sur l'Argens, quelques détachements jetés en avant, entre l'armée de M. de Belle-Isle et le corps de M. de Pusigneux, couvrant l'intervalle entre l'Argens et le Verdon.
Cette mauvaise volonté de M. de la Mina contrariait nos desseins peut-être plus encore qu'une abstention complète. Le maréchal de Belle-Isle ne pouvait plus compter sur rien; il risquait à tout instant de voir quelque point de sa ligne de défense découvert par une fantaisie de cet allié douteux. Ainsi, le 11, il signifia à M. le maréchal qu'il avait l'ordre d'envoyer à Naples les 10 B. espagnols de M. d'Ahumada et, malgré les protestations de celui-ci, il les fit partir le jour même pour Marseille. Heureusement le moral de nos troupes n'était point affecté de tous ces contretemps, elles suppléaient par leur ardeur à leur faiblesse numérique actuelle; il fallait plutôt les retenir que les entraîner. De glorieux faits d'armes avaient lieu aux avant-postes, et de nombreux officiers se signalaient par leur valeur, notamment M. d'Anfrenet, capitaine au régiment de Lyonnais, qui venait, à la tète de volontaires, de se jeter sur une colonne de Piémontais marchant vers le Verdon, de les culbuter et de les anéantir au point que, sauf les quelques prisonniers ramenés à Castellane, il n'en resta pas un.
M. de Braun, depuis dix jours derrière la Siagne, occupait la ligne de Grasse à Cannes, lorsque, le 15, il donna l'ordre à ses troupes de faire un mouvement général en avant. M. de Nadasti, avec ses 18 B. à Grasse, et renforcé d'Esclavons, de 1 régiment de cavalerie et de 1 de hussards, marcha sur Draguignan; le corps de Cannes s'avança à Fréjus, et M. d'Orméa, commandant la droite
(Piémontais) se trouvait en face de M. de Pusigneux, sur Castellane. Le but de M. de Braun, en nous resserrant ainsi, était plus encore d'étendre autant que possible le rayon du territoire occupé par ses troupes, pour y vivre plus à l'aise et y lever des contributions plus considérables, que de menacer Toulon et Marseille; il se passait, en effet, alors sur ses derrières des événements de la dernière gravité qui appelaient toute son attention et dérangeaient ses premiers plans. Le général Botfa, chassé de Gênes, avait ses communications coupées par le littoral, et la république de Gênes, relevant son drapeau, appelait sous les armes tous ses citoyens valides. Bien qu'il n'eût point été dicté par une pensée d'agression, le mouvement de l'armée de M. de Braun nous obligea à replier tous nos postes au delà de l'Argens. Leur retraite en bon ordre ne donna lieu, du reste, qu'à quelques escarmouches sans importance. M. de Belle-Isle voulait tenir derrière l'Argens, et certes c'était possible; alors M. de la Mina objecta que l'armée serait bien exposée étant si près de l'ennemi, qu'elle n'était pas de force à risquer une bataille, et finalement refusa catégoriquement de nous soutenir, ajoutant qu'il fallait attendre l'arrivée de nos renforts pour tenir tête à l'ennemi et que jusque-là il n'y avait d'autre parti à prendre que de toujours battre en retraite.
Le maréchal, ne pouvant vaincre son obstination, ramena son armée en arrière et s'établit au Puget. Nos postes avancés de Callas, de Draguignan, de Trans, du Muy, de Roquebrune furent évacués le 16 décembre et repliés sur l'armée, qui fît sa retraite le 17.
Le gros de Tarmée, sous M. de Belle-Isle, se porta du Canet à Pignans, puis au Puget; le corps de M. de Mirepoix évacua Vidauban et s'établit à Carnoulles, avec un gros détachement en avant de Gonfaron, et l'on occupa fortement le poste de Signes, sur notre gauche, pour nous relier à l'armée espagnole, couvrir ainsi la route de Toulon à Marseille et recevoir les renforts déjà en route, qui commençaient à arriver. En même temps M. de Pusigneux évacua Castellane et se replia sur Moustiers, puis sur Riez, à la suite de M. d'Orméa qui s'établit à la Palu. Le corps de M. de Nadasti s'étendit de Draguignan jusqu'au Muy, et l'armée autrichienne garnit, depuis Fréjus jusqu'à hauteur de Salernes, les bords de la rivière d'Argens. Elle avait laissé en arrière d'elle la place d'Antibes et le poste de l'île Sainte-Marguerite. Nous n'a-
vions dans ce dernier poste qu'une garnison composée d'invalides aux ordres de M. Audry; M. de Braun le fit attaquer le 17. Un détachement autrichien avec du canon passa dans l'île Sainte-Marguerite, sous la protection des vaisseaux anglais, et battit le fort, qui ne résista pas longtemps. Le commandant capitula prématurément; toutefois il obtint les honneurs de la guerre.
Quanta la place d'Antibes, elle était défendue par une garnison nombreuse et bien pourvue; les Autrichiens ne purent la réduire. Ils sommèrent plusieurs fois cette place et, sur la réponse énergique de M. de Sade qui refusa de la rendre, ils la bombardèrent. Ce bombardement, que, faute d'artillerie de siège, ils ne purent opérer que du côté de la mer, n'eut point l'effet attendu; le moral des troupes et des habitants n'en fut point affecté. M. de Sade persévéra dans sa résolution de tenir à outrance et continua de déjouer par son énergie tous les efforts tentés pour s'approcher d'e l'enceinte.
Les Espagnols, chargés de couvrir le centre de notre position, occupèrent les environs de Saint-Maximin avec un gros détachement avancé à Brignoles. Le 24, M. de Belle-Isle, informé que ce détachement, attaqué par des forces supérieures, était sur le point d'être enlevé et que la route de Marseille était inquiétée, s'empressa d'envoyer dans cette direction M. de Larnage secourir le poste de Brignoles menacé. M. de Larnage part du Puget, et, arrivé à Brignoles, ne trouve ni Espagnols ni Autrichiens. Les premiers, pris d'une terreur subite, avaient abandonné ce poste et y avaient même brûlé nos magasins, se croyant sur le point d'être assaiUis par une armée entière; les seconds n'y avaient pas paru. Tout s'était borné, de leur côté, à l'envoi au delà de l'Argens de petits corps de troupes légères, et l'apparition de ces quelques uniformes autrichiens avait provoqué chez les Espagnols une pareille alerte. Cet exemple suffît pour montrer combien la situation de M. de Belle-Isle était délicate et peu assurée.
M. de Larnage rejeta derrière l'Argens les partis ennemis avancés sur Brignoles, et se porta jusque sur les ponts qu'ils y avaient jetés. Il les détruisit. Deux jours après, le 26, nos postes repoussèrent également derrière cette rivière croates et hussards, qui, après avoir jeté un autre pont à hauteur de Lorgnes, s'avançaient sur le Canet. Nous maintenions ainsi l'ennemi derrière l'Argens;
du côté du Yerdon, M. de Pusigneux se soutenait à Riez. M. d'Anfrenet venait encore de se signaler par un nouvel acte de vigueur, en surprenant un détachement des troupes de M. d'Orméa, qui de laPalu s'avançait sur Moustiers, et lui infligeant une perta-considérable. Ces petits succès entretenaient le moral de notre armée ; d'un autre côté, nos renforts arrivaient : déjà on les signalait à Roquevaire, à Aix, déjà quelques B. avaient rejoint au Puget, en permettant au maréchal de renforcer considérablement ses détachements sur l'Argens, et d'occuper sur son front, de Moustiers au Puget, plusieurs postes importants que sa faiblesse numérique ne lui avait pas permis de garnir jusqu'à ce moment.
A la fin de décembre, il disposait de 85 B. ainsi placés : 20 au camp du Puget, aux ordres de M. de Belle-Isle; 1 à SoUies et 19 au camp de Carnoulles, avec M. de Mirepoix; 3 à Hyères, 3 à Signes,
2 au Beausset, 6 à Cuers, 3 à Gemenos, 4 à Roquevaire, et 9 à Riez sous M. de Chevert, qui venait de remplacer M. de Pusigneux, enfin
3 à Aix avec les volontaires royaux et 2 à Toulon. En outre, il établit des détachements dans plusieurs autres postes sur son front et sur sa droite. M. de Marseillas alla commander au Luc et au Canet; M. le chevalier de Rochechouart fut établi, entre M. de Marseillas et M. de Mirepoix, à Gonfaron et à Plgnans. A droite, M. de Pereuse occupa Cogolin et Saint-Tropez, et M. de Cornier fut détaché pour tenir la Gar-de-Frainet.
La cavalerie resta cantonnée sur le Rhône, et les Espagnols conservèrent leurs positions vers Saint-Maximin, échelonnés dans la direction d'Aix et ayant reporté leur tête de colonne à Brignoles, où M. de Larnage, après avoir rétabli la sécurité, leur fit place le 30, et d'oîi il repartit pour rejoindre le camp du Puget.
Les ennemis, de leur côté, occupaient à la même époque les positions suivantes : le gros de leur armée, campé à Cannes, continuait de battre mollement An tibes, qui résistait toujours; le reste était en avant, à Castellane et la Pallu, à Draguignan, au Muy, à Fréjus, pour tâcher de vivre aux dépens du pays. Les subsistances, les renforts, les recrues et toutes les autres ressources, qu'ils avaient d'abord tirées par l'État de Gênes, venaient de leur être coupées tout à coup par une des révolutions les plus extraordinaires dont l'histoire fasse mention.
Pendant que le général Braun , avec la plus grande partie des
Autrichiens et des Piéraontais, franchissait le Var pour envahir la Provence, le général Botta était entré à Gênes pour contenir, sur les derrières de l'armée, les Génois et protéger la marche des secours et des convois défilant journellement par la côte de Finale et d'OneilIe. Ce général, d'un caractère dur et brutal, n'apportait pas dans l'accomplissement des devoirs de son commandement les ménagements conseillés parla prudence; au contraire, il traitait comme des esclaves les Génois et, loin d'éteindre chez eux les germes d'une haine bien légitime contre leurs vainqueurs, exaspérait leurs sentiments de résistance.
Le 5 décembre, quelques soldats allemands conduisaient à travers Gênes un gros mortier; cette pièce, trop pesante, s'enfonça en terre. Comme les conducteurs ne pouvaient seuls la retirer de son trou, ils prièrent quelques hommes du peuple de leur prêter la main. Ceux-ci ne s'y refusèrent pas et se mirent au travail. L'officier autrichien, prétendant, à tort ou à raison, qu'ils n'y apportaient pas toute la bonne volonté désirable, se permit alors de frapper plusieurs d'entre eux avec sa canne. Le peuple, justement indigné, s'émut, s'arma de pavés et les lança sur l'officier et sur ses soldats, qui prirent la fuite et vinrent se réfugier dans le corps de garde des troupes génoises à la porte de l'Arco. Le mortier, ce jour-là, resta dans son trou; mais le lendemain des soldats allemands revinrent en nombre pour le retirer. Le peuple se rassembla de nouveau et repoussa ce détachement, qui dut retourner, sans avoir accompli sa mission, à Saint-Pierre d'Arène, où il trouva M. de Botta, auquel il fut rendu compte de l'événement. L'effervescence augmentait dans les rues de Gênes. La résistance était résolue. La populace se porta en grand nombre sur le palais du doge, réclamant à grands cris des armes. Celuici, qui avait une garde allemande dans son palais, n'osant pas encore se compromettre dans un mouvement qu'il approuvait cependant au fond de son cœur, fit fermer les portes, et les séditieux s'éloignèrent pour se porter sur un autre lieu de dépôt d'armes qui n'était pas aussi bien gardé. Us en enfoncèrent les portes et y pénétrèrent; d'autres se répandirent dans la ville et envahirent les boutiques.des armuriers. Avec toutes ces ressources, chacun s'arma.
Le 7, les Génois, dont l'audace augmentait, se portèrent sur le rempart de la Malapaga, prirent trois pièces de canon, et les
mirent aussitôt en batterie contre la porte de Saint-Thomas. Déjà ils avaient enlevé la porte de Saint-Michel et le poste que les Allemands y occupaient allait être forcé. Le général Botta, instruit du mouvement et averti par le bruit du canon que l'affaire devenait sérieuse, envoya aussitôt un fort détachement d'infanterie et de cavalerie soutenir ses soldats engagés. L'arrivée de ces troupes fit reculer les Génois; ils furent repoussés et perdirent une de leurs pièces; les Autrichiens se portèrent alors en avant et purent enlever le couvent des religieuses du Saint-Esprit et l'église de Saint-Jean de Malte, où ils se fortifièrent. Cependant les Génois se rallièrent, et, forts de leur nombre augmentant sans cesse, se jetèrent de nouveau sur les ennemis, qui restèrent enveloppés dans les maisons où ils s'étaient retirés; on ne put les y forcer ce jour-là, et le combat continua jusqu'à la nuit sans autre résultat que des pertes considérables de part et d'autre.
Le 8 au matin, l'attaque des deux églises recommença; les Génois revinrent avec du canon et firent un feu si violent et si bien dirigé que les défenseurs se décidèrent, dans l'après-midi, à faire trois signaux de capitulation. Les assiégeants demandèrent à parler à ceux chargés de la capitulation et leur firent savoir que, en retour de leur consentement, ils exigeaient qu'on leur rendît la porte de Saint-Thomas, celle de la Lanterne, et toutes leurs pièces d'artillerie livrées à M. de Botta par leur sénat en vertu d'engagements que la force seule avait pu lui arracher. Les parlementaires se portèrent chez M. de Botta : celui-ci, fort surpris de la tournure des événements, dissimulant son ressentiment et surmontant sa fierté naturelle, se rendit auprès du prince Doria pour le prier d'entrer en négociation. Il offrit de remettre la porte Saint-Thomas, à la condition qu'on lui laisserait celle de la Lanterne; les pourparlers durèrent tout le reste du jour et continuèrent pendant la nuit. On fut bientôt convaincu que l'ennemi cherchait à gagner du temps et n'était pas sincère : en effet, le 9 au matin, dès la pointe du jour, M. de Botta, cherchant à pénétrer dans Gènes par un autre côté, dirigeait un gros détachement de troupes sur le faubourg de Bisagno; mais les habitants de ce faubourg résistèrent et attaquèrent si vivement les Autrichiens, que ceux-ci, poursuivis, durent se réfugier dans le palais d'Augustin Ariolo, où ils furent cernés. Cette attaque, au milieu de la négociation, avait un caractère de
perfidie tel qu'elle provoqua un soulèvement général dans Gênes. Les marchands, les artisans se joignirent aux gens du peuple. On battit la générale dans toutes les rues, on appela tout le monde aux armes, menaçant de mort ceux qui refuseraient de remplir leur devoir patriotique.
Le 10, la noblesse se rangea du côté des insurgés; quelques gentilshommes se mirent à la tête du mouvement et lui imprimèrent une direction énergique. Le doge lui-même, par son attitude passive, encouragea la rébellion, et le peuple, qui ce jour-là se présenta de nouveau devant son palais pour y prendre des armes et des munitions, trouva cette fois les portes sinon ouvertes, du moins faciles à forcer. Les Génois se divisèrent en plusieurs corps: l'un attaqua un détachement d'Autrichiens qui s'avançait parla rue Balbi et le repoussa avec de grandes pertes ; un second avec du canon battit la porte de Saint-Thomas, que l'ennemi fut forcé d'abandonner ; un troisième se porta à l'attaque des églises des religieuses du Saint- Esprit et de Saint-Jean de Malte. Toutes les pièces d'une batterie enlevée à l'Arsenal tirèrent sur Saint-Jean ; le clocher fut détruit , les défenseurs faits prisonniers. Ceux qui étaient dans le couvent du Saint-Esprit, craignant le même sort, se hâtent de l'abandonner; mais ils sont attaqués et battus en route, et un petit nombre seulement parvint à gagner par la campagne la porte Saint-Michel. Un quatrième corps enfin avec deux batteries, l'une tirée de l'Arsenal, l'autre du Vieux-Môle, se dirige sur la première porte, nommée il Passo Novo, et sur celle de la Lanterne, et s'en empare.
La ville de Gênes ainsi libre, le 10 décembre, il n'y avait plus un seul Autrichien à l'intérieur de l'enceinte. Du côté de l'est, les habitants du faubourg de Bisagno, soutenus par des troupes réglées échappées à la capitulation et accourues au premier bruit de l'insurrection, enlevaient le palais d'Ariolo, se jetaient sur Us. peron et attaquaient les Autrichiens retranchés à Angeli et à San- Benigno; pendant trois heures, ceux-ci résistèrent; puis, accablés parla mousqueterie et par les projectiles, ils se sauvèrent dans toutes les directions. Tous ces succès obtenus à trois heures de l'après-midi, on décida alors un effort général sur Saint-Pierre d'Arène, où M. de Botta avait rassemblé ses troupes et d'oti il menaçait encore la ville. Après un court engagement, les Autrichiens furent culbutés et chassés de Saint-Pierre d'Arène; un grand
nombre fut tué et le reste fut fait prisonnier, à l'exception de quelques cavaliers qui réussirent avec M. de Botta à franchir la Bocchetta, où les paysans génois étaient déjà postés.
Dès l'expulsion des Autrichiens, les Génois songèrent a relever leurs forces de terre et de mer. Ils commencèrent à mettre la main sur tous les fourrages réunis par M. de Botta et embarqués sur des bâtiments en partance pour les côtes de Provence; ils se saisirent également de tous les blés et de toutes les farines rassemblés dans les magasins de Gênes pour recevoir la même destination ; ils capturèrent aussi quelques bâtiments venant de Livourne pour transporter à Nice des renforts autrichiens. Les bâtiments génois remis à la mer, on requit, de gré ou de force, pour les monter, tous les citoyens ayant exercé la profession de matelots ; on se pressa surtout de mettre en état quatre galères destinées à une expédition sur la rade de Vado, où se trouvaient deux galères du roi de Sardaigne faciles à enlever.
La levée en masse est décrétée. 1S2,000 hommes sont dirigés sur Savone pour forcer les Piémontais à lever le siège de cette place. Malheureusement, Savone venait de succom.ber; leur flotte échoua également dans son entreprise sur les galères piémontaises réfugiées à Vado; les vaisseaux anglais ne lui permirent pas de s'en approcher. Le sénat, qui jusqu'alors n'avait osé ni approuver ni désavouer l'insurrection dans la crainte de se compromettre vis-à-vis de l'ennemi ou de perdre son crédit sur le peuple, voyant comment les événements tournaient, se rallia alors au parti triomphant et sanctionna l'émeute. Un quartier général veillait à la sûreté de la ville, tous les paysans armés eurent l'ordre, ainsi que ceux du comté de Nice et d'OneilIe, de se jeter sur les Autrichiens encore dans celte partie du territoire de la république par petits détachements isolés et épars; on fit également appel aux Corses, et ce contingent débarqua à la Spezzia.
Ainsi, à la fin de décembre, environ 35,000 hommes, dont 14,000. placés à la Bocchetta et aux environs, étaient répartis sur les frontières de la république. Quant à M. de Botta, il s'était retiré à Novi, forcé d'abandonner sa caisse militaire, ses équipages, ses magasins. C'était déjà, à ce point de vue, un cruel revers que la perte de Gênes; même un désastre, puisque sans cette place il était difficile de pourvoir l'armée de M. de Braun.
L'insurrection triomphante de Gênes arrêta, en effet, l'invasion de la Provence et nous donna le temps de recevoir nos renforts; elle sauva peut-être Marseille et Toulon, et, à ce titre, elle constitua l'un des faits les plus intéressants de la campagne de 1746.