CHAPITRE VIT
CAMPAGNE DES ALPES. — AFFAIRE DE l'aSSIETTE (1747).
Juillet. V. Capitulation du château de Vintimille. — 9 et 10. M. de Blssy dansla vallée de Barcelonnette. — 10. Les Espagnols cantonnent leurs troupes. M. le chevalier de Belle-Isle, destiné à commander en Dauphiné, arrive le 10 au camp de Tournoux. — 11. 11 reçoit l'ordre de ralentir la marche de ses troupes. — 13. A Guillestre, M. de Bissy quitte l'armée pour aller à Gênes remplacer le duc deBouf- 11ers. — 14. M. le chevalier de Belle-Isle, en marche sur deux colonnes ; celle de la droite, parla vallée de Queyras et le col de Sestrières, sous M. de Villeneuve; celle de la gauche, avec M. de Mailly, par le mont Genèvre et la vallée d'OuIx, pour se porter sur Costeplaue ; la 3^ colonne. Espagnols venant de Savoie sur Exiles, se joint à des détachements de l'armée. Les dragons restent dans la vallée de Queyras sous M. d'Argouges. — 16. Le roi de Sardaigne donne l'ordre aux troupes devant Gènes de marcher vers le Piémont. M. le chevalier de Belle-Isle, à Césane avec la colonne de la gauche. — 17. Il campe à la Saulx-d'Oulx. — 18. M. de MaiDy marche à la forél d'Oulx, en chasse l'ennemi, s'étabht de l'autre côté du bois. M. le chevalier de Belle-Isle arrive le soir avec le reste de la colonne à un quart de lieue des retranchements occupés par les ennemis sur le col de l'Assiette. — 19. M. de Mailly chasse l'ennemi des plateaux situés entre lui et les retranchements. Arrivée de la colonne de M. de Villemur sur les hauteurs de Fenestrelles. Affaire de l'Assiette : les troupes françaises repoussées à l'attaque des retranchements. M. le chevalier de Belle-Isle y est tué. Les troupes passent la nuit sur le col de l'Assiette. — 20. Elles se retirent à la Saulx-d'Oulx, sousM.de Villemur. — 22. En deux corps au Bourget et au mont Genèvre. M. d'Argouges prend le commandement. — 28. Arrivée des Piémontais venant de Gênes à la Madona del Nave entre les doux branches de la Bormida. Le gros de l'armée piémontaise et autrichienne à Orméa. Milices et paysans répandus dans les vallées d'Albenga, Finale et Savone. Une partie des troui)es autrichiennes quitte le pays de Gènes et marche, d'un côté, par Alexandrie vers le haut Tanaro, et, de l'autre, sur Acqui et Nizza délia Paglia. — 29, 30, 31. Mouvement général dos troupes pour prendre une i>osition depuis Castellano jusqu'à Briançon.
Aoiît. 10. Lo roi de Sardaigne rassemble les troupes autrichiennes venant du pays de Gènes et les siennes du côté des Aljies. — 20. Le gros de l'armée à Borgo près Coni. — 25. Arrivée des troupes ennemies à la tète du col de Tonde. M. de Leu- Irum, sa gauche à la mer près Campo-Rosso, vis-à-vis Vintimille, sa droite sur Bréglio, une avant-garde à Sospello. — 27. Mouvement des ennemis sur Vintimille. M. de Larnage, de Castellane, dans le comté de Nice. M. de Leutrum s'a-
vance à San-Réino el Bordighera, pousse dos détachements jusqu'aux faubourgs de Yintiniille. — 29. M. de Mailly au col de Vais. — 30. Les Esnagnols sortent de leurs retranchements. L'armée en position, la droite à Eza, la gauche à Levenza. M. de Gantes à la Maison-Méane, dans la vallée de l'Arche, est attaqué ; il repousse les ennemis jusqu'à la descente du col.
Septembre. 3. Détachements que M. le maréchal de Belle-Isle fait avancer à Luceram et Lescarène. Abandon de Menton et de Castiglione par les Espagnols. — 4. Vintimille investi par l'ennemi. — 10. Position des troupes : la droite à la mer sur les hauteurs entre Villefranche et la Turbie, la gauche à Levenza. Le duc de Richelieu, destiné à commander à Gênes, à Nice le 10. Le roi de Sardaigne avec le gros de l'armée ennemie à Borgo. M. de Leutrum sur la Roya et à la tête de la vallée de Lantosca. Corps séparé dans la vallée de Stura, entre Vinadio et les barricades. — 12. M. de Villemur repousse pour la seconde fois les détachements des ennemis avancés jusque sur la Maison-Méane. — 13. M. de Leutrum occupe Gorhio el Sainte-Agnès. — 15. Le maréchal attaque Gorbio, Sainte-Agnès, Castiglione et Castelar. L'ennemi les abandonne. Départ du camp de Tournoux, les 15, 16 et 17, sous M. de Mailly, pour se rendre sur le haut Var. — 16. M. de la Mina relire les troupesde Castiglione. — 18. Celles de la Maison- Méane attaquées et forcées par l'ennemi. Le général Braun s'avance dans la vallée de Barcelonnette, et se retire le 19, abandonnant fous ses postes, excepté Bersezio. — 24. M. de Richelieu s'embarque à Villefranche pour Gênes. — 30. Les troupes ennemies de la vallée de Stura se replient sur Savigliano et Borgo.
Octobre. 1*^'". Départ des troupes du Dauphiné pour le comté de Nice. M. d'Argouges fait entrer le reste de ses troupes dans des cantonnements. Le quartier du roi de Sardaigne à Coni, celui de M. de Braun à Borgo. — Il au 12. Retraite de l'ennemi resté sur les montagnes de'Raux et de Pietra-Cava. — Le roi de Sardaigne quitte l'armée pour Turin. Départ de la plus grande partie des troupes autrichiennes dans des quartiers en Lombardie. — 17 au 18. L'armée marche à l'ennemi sur quatre colonnes. — 18. Castelar et Castiglione attaquées par les Français. Les troupes se retirent sur la montagne et derrière la Bevéra. L'armée attaque l'ennemi sur tout son front, pour délivrer Vintimille. Les ennemis abandonnent tous leurs postes. L'armée prend position par corps séparés, la droite sous Vintimille, la gauche à Sospello. Le quartier général reste à Menton. — 22. Détachements qui passent la Roya pour reconnaître la position des ennemis à Dolce-Acqua. — 24. Attaque des postes au débouché du pont de Vintimille. — 25. Mouvement de MM. de la Ravoye et du Ch;ltel qui se portent sur la Bévera. L'ennemi achève de repasser la Roya, abandonnant le col de Pcruis, Molinet et la Penna. — 2G. M. du Chàtel à Saint-Brancas. — 27. M. de la Ravoye à Sospello. — Embarquement de régiments pour Gênes.
Novembre. 2. Les troupes françaises et espagnoles en marche sur leurs quartiers d'hiver, quittent les jours suivants le comté de Nice. — 15. Départ de l'infant et du duc de Modène pour Marseille. — 17. Position des troupes qui restent à l'armée: de Vintimille jusqu'à Révéra et le long de la côte jusqu'à Menton ; en avant de Sospello avec des détachements sur Breglia, la Penna et Molinet , à Levenza, Conraza, dans la vallée de Lanstoque, dans Vintimille et à Monaco. — 18-20. Départ des dernières troupes de l'armée des deux couronnes qui ne doivent point
hiverner dans le comté de Nice. — 22. Le maréchal de Belle-Isle quitte l'année pour Toulon et Aix. M. de Mirepoix commande dans le comté de Nice , M. de Villonmr en Provence, M. de la Ravoye dans la vallée de Barcelonnette, M. d'Argouges dans l'Embrunois et le Briançonnais, et M. de Marcieu en Dauphiné. Décembre. 1^'. M. de Mirepoix fait entrer dans des cantonnements le reste des troupes. — Départ de B. ennemis pour l'Alexandrin; le reste des troupes dans des quartiers. — 6. L'infant à Chambéry , où il doit passer l'hiver. — 8. Les troupes des camps de Menton et de Sospeilo entrent dans des cantonnements. — 12. Entière séparation des troupes. Une partie des Espagnols retourne en Espagne. Les troupes autrichiennes et piémontaises dans leurs quartiers derrière la Roya.
Pendant que notre armée, par la chute successive de toutes les défenses ennemies, prenait pied dans le comté de Nice, le siège de Gênes continuait. M. de Schulemburg achevait de concentrer ses forces sur sa gauche vers la Bisagna, ne laissant sur la Polceverra que les Piémontais de M. de la Roque. Ce mouvement n'avait pas échappé à M. le duc de Boufflers; aussi prit-il toutes les dispositions nécessaires pour être en état de repousser l'attaque des ennemis, tenus en respect du côté du Belvédère et du mont des Deux- Frères. Il se rendit en personne, au commencement de juin, à la Madona del Monte, oii le marquis de Leyde était établi avec un corps d'Espagnols; de là il parcourut tout le terrain jusqu'à la Scafera, où se trouvait M. le comte de Lannion. Il renforça considérablement tous ses postes de ce côté, plaça des troupes au mont Facchia, fit retrancher les abords de Bavari et élever des retranchements sur les hauteurs de San-Zebio, de Manazzo et de Monte-Bisagno.
Il s'efforça aussi d'augmenter l'effectif de ses troupes, qui, malgré l'arrivée d'un nouveau détachement de Suisses au service d'Espagne, restait bien faible pour garder des dehors aussi étendus. 11 augmenta le régiment Royal-Italien, la compagnie franche de M. du Breuil; il forma un corps de volontaires sous le nom de Boufflers, et y incorpora de nombreux déserteurs de notre armée qui, enrôlés dans les troupes piémontaises, revinrent en grand nombre sous nos drapeaux en apprenant que M. de Boufflers venait d'obtenir exceptionnellement à leur égard l'amnistie et le pardon.
Da leur côté, les Génois mirent sur pied 1 nouveau B. (B. des Arts), composé d'artisans et d'ouvriers, et encouragèrent de nombreu.'c enrôlements dans leurs troupes réglées. L'ensemble des
défenseurs de la place s'éleva alors à 11,000 hommes, 10 B. (Français, Espagnols et Génois), sans compter les compagnies franches, les paysans armés, et la population de la ville, d'ailleurs abondamment pourvue de vivres. Aussi la confiance était-elle grande, et l'émotion des habitants au début du siège avait entièrement disparu.
La nouvelle des succès remportés par l'armée de M. de Belle- Isle, de la reprise des îles Sainte-Marguerite, du passage du Var et de la marche sur Nice y arriva bientôt. Elle provoqua un enthousiasme indescriptible, et, dans leur ardeur, les Génois, ne se bornant plus à défendre leurs lignes, vinrent eux-mêmes chercher l'ennemi (1). Des compagnies franches de paysans, soutenues par nos batteries du Belvédère et de la Grucetta, emportèrent le village de Goronata, en chassèrent les Piémontais, replièrent leurs grand'gardes. Un détachement des troupes de M. de Lannion, aux ordres de M. de Venault, capitaine dans Lyonnais, marcha sur le village de Torriglia, emporta ce poste, défendu par des forces supérieures, et poursuivit les Autrichiens, la baïonnette dans les reins, jusqu'au delà de Gosella. Le peu de résistance rencontré dans ces deux coups de main, les mouvements signalés sur les derrières de l'ennemi et le renvoi de ses magasins firent un moment supposer qu'il allait lever le siège et repasser les montagnes : on songeait déjà à le poursuivre, on s'y préparait, lorsque la face des choses changea tout à coup.
Dans la nuit du 12 au 13, les Autrichiens, après avoir appelé notre attention sur notre centre et sur notre gauche par deux fausses attaques sur le mont des Deux-Frères et sur le Belvédère, débouchèrent tout à coup en masse sur notre droite par le mont de Pino et Torrazza. Ils formaient trois colonnes, l'une marchant sur le village de l'Oulmo, la seconde sur la Rocca di Rati, la troisième sur Bavari. Le péril était grand, l'attaque sérieuse. M. le duc de Boufflers passa toute la nuit à cheval , se portant successivement aux points menacés, d'abord sur la Polceverra, ensuite au mont des Deux-Frères. Au matin, il était à la Madona del Monte,
(I) Depuis son bonibarderacnt en IfiSi, Gênes n'avait cessé de craindre la France ; le traité de Worms et la guerre en Italie de 1743 jetèrent la républiciue dans nos bras, nous regardant comme son appui vis-à-vis des cours de Vienne et de Turin. T. m. 16
alors que les colonnes profondes des ennemis s'avançaient de ce côté et bordaient déjà la rivière. Les croates et les grenadiers autrichiens avaient attaqué vivement sur toute la ligne nos postes avancés, gardés par des paysans qui s'étaient repliés au premier feu. Déjà la colonne de droite emportait le poste de Saint-Godar; déjà elle descendait par San-Bartolomeo, dans l'intention de prendre la Madona del Monte à revers, lorsqu'elle fut contenue par le feu de 2 B. que M. de Boufflers eut le temps de jeter en toute hâte dans la chapelle de Stralgena et à la tête du faubourg de Bisagno.
Mais la marche des deux autres colonnes ne put être arrêtée. Après avoir emporté la Rocca di Rati et Bavari, et séparé ainsi de Gênes les troupes de M. de Lannion et de M. de Monteil, elles continuèrent leur marche sur la Sturla, surmontant tous les obstacles, repoussant toutes les attaques. En vain M. deLeyde se porta en avant avec tous ses piquets, il fut rejeté sur la Madona del Monte; en vain M. de Tobin essaya de ramener à la charge les Espagnols de M. de Leyde, ses troupes plièrent une seconde fois, le laissant sur le champ de bataille, la jambe cassée d'un coup de feu; en vain M. de Monteil se jeta furieusement sur leurs derrières, il fut bientôt ramené sur Scafera. Les ennemis conquirent ainsi le terrain jusqu'à la mer et attaquèrent les hauteurs d'Albarro. Un instant, les défenseurs d'Albarro, Espagnols et Génois, plièrent; déjà ils avaient encloué et jeté à la mer tous les canons d'une batterie à Lazaretto, et se rapprochaient de l'enceinte, lorsque les troupes françaises parurent et rétablirent le combat. M. de Boufflers, à la vue des événements, avait immédiatement appelé à lui tous les B. français qui gardaient l'autre côté de la ville, à l'exception de 2 laissés à Saint-Pierre d'Arène et au mont des Deux- Frères. En face de ce renfort, l'ennemi ralentit, puis cessa son attaque, et nous restâmes maîtres des hauteurs d'Albarro, en mesure de tenir tête à un nouveau retour offensif venant du col de la Sturla , ou de soutenir les Espagnols de la Madona del Monte excédés de fatigue.
M. de Schulemburg, avec des troupes elles-mêmes épuisées
par ce long combat qui leur avait coûté 2 officiers généraux, 5 co-
^ lonels et 1,200 soldats tués ou blessés, n'osa pas tenter un nouveau
coup de vigueur; il se borna à conserver les positions conquises et
s'établit dans trois camps : l'un à Lupamara, sur la montagne
de Quizzi; le second aux Gamaldiiles, en avant de Bavari; le troisième à Sainte-Thècle, sur les hauteurs de la rive gauche de la Sturla. Il y reçut ensuite du canon apporté à Slurla par les vaisseaux anglais, et installa ses batteries, vers le 20 juin, pour battre la Madona del Monte et le faubourg d'Albarro; mais notre droite résista à son feu : déjà le faubourg était couvert par une ligne continue commencée dès le 14. Cette ligne, semblable à celle qui protégeait déjà Gênes à l'ouest, en avant de Saint-Pierre d'Arène, reliait la Madona del Monte à la mer. On y amena de l'artillerie, et celle-ci riposta avec succès aux canons des Autrichiens, soutenue par une de nos batteries flottantes qui, remorquée par deux galères, le 23, s'embossa en face de Slurla, prit à revers les ouvrages ennemis sur le littoral et bouleversa leurs établissements.
M. de Lannion, coupé de Gênes, s'était retiré sur Porto-Fino. Il y laissa M. de Monteil avec des troupes et les paysans, pour continuer à veiller, conjointement avec quatre galères de la république, à la sécurité de la côte du levant, et il revint de sa personne à Gênes, le 19, avec des troupes tant de son corps que de divers détachements du régiment de Gensac, qui débarquaient après avoir contourné la Corse- Le régiment de Berg, parti de Monaco le i22, et quelques détachements arrivèrent peu après, le 24 juin à Porlo-Fino, dans la nuit du 28 au 29 à Gênes. C'était un nouveau renfort, La garnison, d'ailleurs, n'était pas découragée par l'insuccès de la fatale journée du 13 juin; si l'on ne pouvait plus compter sur le moral affaibli des Génois, qui nous avaient, le 14, fait courir le plus grand danger en désertant les postes confiés à leur garde et en abandonnant même jusqu'au chemin couvert, en revanche, nos troupes (H B. français et 7 espagnols) se montraient décidées à une résistance opiniâtre. M. de Boufflers, à leur tête, résolu à se maintenir jusqu'à la dernière extrémité et à soutenir l'assaut en cas d'un siège en règle, parlait même de se faire jour l'épée à la main à travers les rangs ennemis, s'il ne trouvait pas, au moment décisif, chez les Génois, l'appui nécessaire. Heureusement nous n'étions pas arrivés à cette extrémité : les Autrichiens, singulièrement refroidis dans leur ardeur par leurs pertes, harcelés sans cesse dans les sorties des fusiliers de montagne, des volontaires génois et de nos compagnies franches, à la tête desquelles MM. de Milo, de la Garrigue
et Dubreuil se distinguaient journellement, contrariés d'ailleurs par les vents qui n'avaient encore permis aux Anglais de débarquer à Sturla et à la Bocca d'Asso que des canons de gros calibre, n'osaient rien tenter de sérieux contre nos lignes d'Albarro. Derrière ces lignes achevées et formidables, M. de Lannion se tenait en réserve; à la Madona del Monte, c'était M. de Roquépine, l'un de nos officiers les plus énergiques. D'ailleurs, informés des progrès de M. de Belle-Isle dans le comté de Nie e, et de la prise de Vintimille, après une démonstration timide sur San-Barlolomeo, Zerbino et Albarro, ils paraissaient disposés à lever le siège et à rembarquer leurs canons, quand un ordre impératif de Marie-Thérèse à M. de Schulemburg, rendu à Sestri pour se concerter avec M. de la Roque et à Savone pour s'entendre avec lord Wintworlh, vint imprimer (le 2S) une nouvelle vigueur aux opérations.
Sur ces entrefaites, mourut M. le duc de Boufflers (1). Alité le 26 juin, par suite de l'excès des fatigues et des préoccupations, son état ne paraissait pas inspirer d'inquiétudes, lorsque la petite vérole l'emporta le 2 juillet, à 40 heures du matin. M. de Mauriac, le plus ancien des maréchaux de camp, lui succéda dans le commandement des troupes, et M. de Guymont reprit son caractère diplomatique. Tous deux suivirent, après sa mort, la ligne de conduite adoptée pour les opérations militaires et les relations avec le gouvernement de la république. MM. de Chauvelin, de Lannion et M. d'Ahumada, qui avait succédé dans le commandement des Espagnols à M. de Tobin, mort des suites de sa blessure le 13 juin, malgré le même grade que M. de Mauriac, montrèrent aux ordres de celui-ci la môme déférence que s'il eût été leur supérieur. Les députés de Gênes, de leur côté, donnèrent à M. de Guymont le même concours empressé, de sorte que la mort de M. de Boufflers, qui aurait pu par ses conséquences désorganiser la défense,
(1) De Boufflers (Joseph, duc), fils du maréchal; (27 mars 1644, mort le 2 août 1711). Né le 22 mai 1706, colonel de Bourhoimais, le 29 août 1727, brigadier le l"" août 1731, maréchal de camp, le 1"' janvier 1740. Lieutenant général. Se fait remarquer en Bohême, à l'armée du Rhin, en Flandre. Aide de camp du roi. Envoyé en Italie comme gouverneur de Géiios, (lu'il détend par sa valeur, sa prudence et son activité. Le sénat, pour honorer sa mémoire, inscrivit son nom et celui de sa famille parmi les nobles de la république et lui fit ériger un mausolée. La duchesse de Boufflers, si célèbre par sa beauté et son esprit, devint en 1750 la maréchale de Luxembourg.
n'apporta aucun trouble. L'heure de la délivrance approchait. En même temps que M. de Boufflers rendait le dernier soupir, un courrier du roi de Sardaigne arrivait en hâte à Sestri , apportant à M. de la Roque l'ordre de replier ses troupes sur Savone et de se rapprocher du Piémont. On venait d'apprendre à Turin la chute de Vintimille et la nouvelle de nos préparatifs menaçants en Dauphiné. Charles-Emmanuel (1), inquiet ajuste titre pour ses propres États, n'était pas de caractère à pousser l'abnégation au point de sacrifier ses intérêts personnels aux ordres de l'Autriche, et à laisser sous les remparts de Gênes, avec la probabilité d'une résistance encore longue, des troupes dont il avait si grand besoin sur ses frontières. M. de la Roque communiqua aussitôt au général Schulemburg ses ordres, et, comme celui-ci, avec les 16,000 hommes qui devaient lui rester, ne se crut pas en état de continuer à investir la place, l'évacuation de la rive gauche de la 3isagna fut résolue.
Immédiatement les travaux sont suspendus, et le lendemain, 3 juillet, une heure avant le jour, on détendit les tentes des camps de Sainte-Thècle, des Camaldules et de Lupamara, et les Autrichiens se mirent en bataille en face de la Madona del Monte et d'Albarro pour protéger et masquer le mouvement de leurs malades, de leurs équipages qu'ils renvoyèrent sous une forte escorte à Torrazza, ainsi que le rembarquement de leur artillerie, de leurs munitions et de tout leur matériel de siège dirigé sur Slurla. Ces dispositions n'échappèrent pas aux assiégés; tout annonçait bien une retraite. Aussi Gènes se tint prête à toute éventualité : les troupes passèrent la nuit sous les armes et sur leurs emplacements de combat, les postes avancés renforcés, et l'on jeta en avant d'Albano et de la Madona del Monte des colonnes volantes pour surveiller les ennemis et ses mouvements. De leur côté, les paysans, soutenus en arrière par M. de Monteil qui s'était porté
(1) Charles-Emmanuel m, né à Tm-inle 27 avril 1701, parvint à la couronne par l'abdication de Victor-Amédée II, son père (14 mai 1666, 31 octobre 1732), le 3 septembre 1730. Mort le 20 février 1773. Épousa, le 13 mars 1722, Louise de Bavière. De son second mariage avec Christine de Hesse deRheinfeld, le iDaoùl 1724, il eut Amédée III (né le 24 juin 1726, mort le 16 octobre 1796). Enfin se remaria pour la troisième fois à Elisabeth-Thérèse de Lorraine, sœur de l'empereur François I". 11 régna 43 ans.
au nord de Porlo-Fino, comniencèrenl à garnir les pentes de la montagne de Facchia sur le flanc des Autrichiens.
Ceux-ci passèrent encore les journées des A et 5 sous les armes et au bivouac, sans faire aucun mouvement, achevant de rembarquer leur artillerie, et profitant de la nuit du 5 au G pour exécuter leur retraite sur Torrazza. Cette retraite se fit dans le plus profond silence et avec les plus grandes précautions, dans la crainte d'une sortie de la place ou d'une attaque de flanc des paysans. M. de Chauvelin, avec son poste à la porte Romaine, informé par ses éclaireurs de l'évacuation successive de Sturla, de Saint-Martin d'Albano et de Sainte-Thècle, ne jugea pas prudent de faire sortir ses troupes de leurs lignes pour suivre l'ennemi et de les compromettre dans un engagement de nuit. Au point du jour, il se porta en avant.
Les Autrichiens avaient alors déjà repassé la Bisagna; nos avânlgardes trouvèrent donc désertes toutes les maisons où ils s'étaient établis en face de notre ligne d'Albaro, et nos détachements occupèrent sans résistance les hauteurs de la rive gauche de la Sturla, de Sainte-Thècle et des Camaldules, oh elles s'emparèrent d'une quantité prodigieuse de boulets, de fascines, saucissons, gabions, outils et matériel de toute sorte, ainsi que des pièces abandonnées. De son côté, M. de Lannion, avec des grenadiers et des troupes légères, s'avança dans la direction de San-Bartolomeo; il rencontra sur les hauteurs de Saint-Godar l'arrière-garde de M. de Schulemburg composée de croates et de grenadiers, et, après avoir tiraillé avec elle toute la matinée, la poussa au delà de rOulmo et s'empara de ce poste. Les paysans en même temps, débouchant du mont Facchia, se jetèrent sur Bavari, la Rocca di Rati et San-Zebio, et en chassèrent les détachements autrichiens arrêtés pour protéger la retraite de l'armée, de sorte qu'à la fin de la journée, toute la rive gauche de la Polceverra appartenait à nos troupes. Notre ligne de défense se trouvait de nouveau reportée aux points où elle était avant la désastreuse affaire du 13 juin.
Dès le lendemain 7, M. de la Roque fit évacuer Sestri , les Autrichiens étendirent leur ligne jusqu'à Cornigliano, de manière que, même après le départ des Piémontais, la place restât investie de ce côté. A Torrazza, le reste de l'armée campait à droite et à gauche de la Polceverra, le quartier général à Fossata di Rameirone.
M. de Mauriac, de son côté, libre de toute inquiétude du côté du levant, rapprocha ses troupes du Belvédère et du mont des Deux- Frères, les deux points les plus menacés, et, comme elles étaient un peu épuisées par suite des fatigues continuelles d'un siège de près de trois mois, il permit d'alléger le service sans se. départir toutefois d'une vigilance extrême. On plaça 3 B. français à Saint-Roch et à Grénarol, pour veiller à la portion de l'enceinte entre l'Éperon et la Tenaille; 2 B. français au Belvédère, pour soutenir ce poste et celui de la Crucetta; 4 B. français et 1 espagnol à Saint-Pierre d'Arène ; 2 B. français et 4 espagnol derrière les lignes d'Albarro, et les 4 derniers B. espagnols reprirent leur poste au commencement du siège, entre la porte de l'Arco et la porte Romaine, de manière à surveiller l'enceinte au levant depuis la mer jusqu'au delà de Castellazo. De nombreux postes avancés garnirent les abords de l'enceinte; au pont de Cornigliano, vers la Chartreuse, sur le chemin couvertde Grénarol, au mont des Deux-Frères, à la Madona del Monte, à l'extrémité des lignes d'Albarro sur la mer. Les Génois, ayant en avant d'eux les volontaires de Boufflers, les Corses et les compagnies franches, se postèrent aux Camaldules, un détachement occupa les hauteurs de Saint-Godar, un second s'établit à Carpanadigo; les Génois furent chargés du service dans l'intérieur de la ville, et on licencia les B. de nouvelle levée (B. des Arts et métiers) ainsi que le reste des paysans, dont le service ne justifiait plus les dépenses énormes nécessaires à leur entretien.
M. de Schulemburg resta encore quelque temps sous les murs de Gênes, en vue des remparts, mais immobile. Il espérait dans un revirement de la fortune qui le mît à même de reprendre le siège avec une nouvelle vigueur; et, dans l'attente des événements, il ne voulait pas s'éloigner. Il avait seulement dirigé, le 13, son artillerie et ses équipages sur la Bocchetta et à Voltaggio sous la protection d'une escorte.
Cet espoir s'évanouit bientôt; le 17, le comte de Montfort, aide de camp du roi de Sardaigne, arrive à son camp de Fossata. Le Piémont, déjà menacé du côté de Nice, allait être assailli du côté .des Alpes; déjà les troupes françaises appelées à opérer de ce dernier côté s'avançaient, et dans quelques jours elles seraient à la frontière. Charles-Emmanuel, pris au dépourvu, était en proie à
une inquiétude et à une agitation extrêmes. Il faisait travailler sans relâche aux retranchements de l'Assiette qui gardaient !e passage de Suze; car, s'il ne réussissait pas à fermer aux Français cette porte de ses États, c'était l'invasion du Piémont ^ la perte de sa capitale, enfin la nécessité, pour sauver sa couronne, de livrer une bataille rangée, et pour cela de se présenter en face de l'ennemi en forces au moins égales. Dans ce péril pressant, l'appui de M. de Schulemburg était nécessaire. Aussi M. de Montfort fut envoyé exceptionnellement au général autrichien pour lui adresser un appel chaleureux et l'adjurer de lever enfin le siège de Gênes, auquel un sentiment légitime d'amour-propre pouvait l'attacher encore, mais qui, ne pouvant être efficacement poussé en ce moment, neutralisait, au détriment de la cause commune, une armée dont le concours actif devenait plus que jamais nécessaire. M. de Schulemburg s'entretint longuement avec M. de Montfort et, à la suite de leur conférence, il donna l'ordre de la retraite. 5 B. et les croates partirent dans la direction de Savone rejoindre M. de la Roque, établi à la Madona del Nave, à portée de soutenir M. de Leutrum toujours en position entre Orméa et Oneille, et le reste de l'armée autrichienne, après avoir rallié ses postes de Coronata, d'Arzelli, de Rivarolo, du Diamant et de Torrazza, prit silencieusement, dans la nuit du dSau 19, la route de la Bocchetta et alla camper à Saint-Gigo, Campo- Morone et Langasco. La retraite continua le 21 sur deux colonnes. L'une, après avoir laissé à Gavi un détachement, gagna Mizza délia Pagiia;la seconde se dirigea par Rivalta et Alexandrie sur Asti. Gênes était délivrée (1). Le neveu de M. de Mauriac aussitôt en porta la nouvelle au roi; quelques jours auparavant M. de Roquépine, neveu de M. de Boufflers, lui annonçait le premier mouvement rétrograde de M. de Schulemburg au delà de la Bisagna. Les assiégés suivirent, sans l'inquiéter, la retraite des Autrichiens, se contentant d'occuper, aussitôt après leur départ, les positions évacuées; mais nos troupes ne dépassèrent pas la Bocchetta.
(1) Celait toujours Gênes, avec son port, ses palais, ses terrasses, ses jardins suspendus, ses remparts couronnant son vaste amplii théâtre, la Reale, ia Nobil Citta, chànlée poétiquement par le Tasse (partie 11,68) : satiriquement par Alfierl (sonnet LXXIj ; par Montesquieu (ses adieux), et que M™'= de Staël dit plus tard bâtie pour un congrès de rois.
M. de Monteil s'y établit. M. de Lannion occupa derrière lui la Miséricorde et Boursonnetta.
M. de Bissy, arrivé le 16 de l'armée de M. le maréchal de Belle-Isle, qui avait pris, comme plus ancien que M. de Mauriac, le commandement des troupes expéditionnaires, en attendant que le roi pourvût à la succession de M. de Boufflers, enveloppa Arzelli et Coronata d'une ligne de retranchements destinée à nous assurer la rive droite de la Polceverra au cas d'un nouveau siège, dont les Autrichiens laissaient entrevoir l'éventualité prochaine. M. de la Brosse, brigadier, débarqué en même temps que MM. de Bissy et de Ghoiseul, nouveau colonel de Mailly, se porta avec 2 B. à Torrazza pour contenir les pays des fiefs impériaux qui, furieux des incursions faites sur leur territoire par les Génois en représailie des excès de toute sorte commis par les Autrichiens, prenaient les armes et menaçaient de ravager à leur tour les villages frontières.
Les Autrichiens avaient perdu devant Gênes près de 6,000 hommes, tant tués que morts de maladie ou déserteurs; la place était plus forte et mieux approvisionnée que jamais, la garnison venait encore de s'augmenter de 2 nouveaux régiments français , ceux de Nivernais et de Bresse (1), venus de l'armée de M. de Belle-Isle. Royal-Comtois, le reste de Nivernais et 1 régiment suisse au service d'Espagne, qui avaient relâché à Calvi, étaient en route pour rejoindre. Les Anglais levaient le blocus par mer au moment où M. de Schulemburg repassait la Bocchetta. Telle était la situation à la fin de juillet. Aussi les Génois chantèrent, le 27, un Te J9eMmdans leur cathédrale, et le sénat délégua M. Durazza et un autre de ses membres, le premier à Versailles, le second à Madrid, pour porter aux deux souverains de France et d'Espagne l'expression solennelle des sentiments de reconnaissance de la république. A ces deux puissances Gênes était redevable de sa délivrance, non seulement par le concours direct de M. de Boufflers, mais encore par l'offensive rapide prise par M. de Belle-Isle en se jetant sur le comté de Nice et surtout par la diversion hardie opérée alors sur les Alpes. Celte diversion, projetée depuis longtemps par M. ie maréchal de Belle-Isle, et dont l'exécution, selon toute probabilité,
(1) Nivernais, le 16 juillet; Bresse, le 20 juillet.
était déjà arrêtée dans son esprit avant de passer le Var, alors qu'il envoyait i2 de ses B. renforcer dans le Dauphiné les camps de Tournoux, Guillestre et Briançon, n'avait pu être résolue sans de longues discussions avecM. le marquis de la Mina. Les conférences devinrent plus fréquentes et plus animées encore vers la fin de juin, à la chute de Vinlimille, quand il fallut prendre définitivement un parti sur la suite à donner aux opérations.
M. de la Mina, revenant toujours au plan de campagne préconisé les années précédentes, voulait marcher sur Finale, le long de la côte de Gênes, pour donner la main à la ville assiégée et envahir le Montferrat. Le danger de s'avancer ainsi sur une route hérissée de mauvais pas, où l'on ne pouvait marcher qu'un à un, la difficulté de garder ensuite une communication aussi éloignée en prêtant le flanc d'un côté aux 'armées ennemies occupant les hauteurs, de l'autre à la flotte anglaise qui tenait la mer, n'arrêtaient pas le général espagnol. Le maréchal, tout aussi préoccupé que lui du sort de Gènes et ferme dans son jugement, soutenait qu'on réussirait à faire lever le siège en se bornant à y envoyer de nouveaux renforts et en franchissant les Alpes avec l'armée, de manière à forcer l'ennemi à se concentrer. Indépendamment de ce résultat immédiat, on s'ouvrirait ainsi directement l'entrée du Piémont; notre cavalerie et notre artillerie pourraient déboucher dans les plaines du Pô, et livrer bataille avec des communications assurées. Quant au point sur lequel il convenait de franchir la frontière, il se prononçait soit pour la vallée de la Stura, quoique barrée par des forteresses dont la campagne de 1744 nous avait révélé la valeur, soit plutôt par la vallée de la Dora, seulement défendue par le fort de la Brunette (1), et sur laquelle on pouvait déboucher par le mont Cenis ou par le mont Genèvre. Le dissentiment des deux chefs de l'armée ayant été soumis à Versailles, la réponse du roi, envoyée par M. d'Argenson, arriva à la fin de juin. Prenant un moyen terme entre les diverses solutions proposées, les ordres du souverain portaient que la diversion sur les Alpes aurait lieu du côté d'Exilés, qu'elle devait précéder tout
(1) Taillé entièrement dans le rocher, commencé par le roi Victor , n'était auparavant qu'une redoute appelée le fort Catinat. Placé au confluent de la Dora et de la Senisella, il faisait tête au passage du mont Cenis.
autre mouvement. En conséquence, l'armée du Var, tout en envoyant par mer des secours à Gênes , attendrait dans le comté de Nice l'effet de cette attaque, et, en cas de réussite, marcherait à l'ennemi, les Français avec M. le maréchal de Belle-Isle par la vallée de la Stura, les Espagnols avec M. de la Mina le long de la côte de Gênes, de manière à présenter alors trois têtes de colonnes s'avançant parallèlement sur Turin, sur Coni, sur Savone.
A la réception de cet ordre, M. le maréchal s'empressa de prendre toutes ses mesures pour augmenter ses troupes dans le Dauphiné, aux ordres de M. d'Argouges, qui devaient constituer le noyau du corps d'armée destiné à marcher sur Exiles. Déjà il avait envoyé, le 17 juin, M. d'Arnault remplacer dans le commandement du camp de Briançon M. de Villemur, nommé lieutenant général. Il avait désigné dans son armée 20 B. (dont 18 français, formant 3 brigades, et 2 espagnols) pour renforcer ses camps sur la Durance, le Guille et l'Ubraye, qui s'avançaient, le 23 juin, sur Lantosque.
Ces 20B., joints aux 12 B. campés à Tournoux sous M.d'Autanne, aux 5 B. de Guillestre sous M. de Larnage, aux 6 B. de Briançon sousM. d'Arnault, et à 7 autres B. répartis dans différentes places fortes, devaient portera SO B. l'effectif de nos troupes du Dauphiné appelées à l'honneur des premières attaques.
M. de la Mina ne montra pas la même déférence aux ordres de Versailles, ni le même empressement à les exécuter. Toujours opposé aux vues du maréchal, peut-être sourdement froissé de n'avoir pas eu entièrement raison à Versailles, il suscita mille difficultés, apporta mille embarras et fut cause de lenteurs dans ce moment décisif. On parvint enfin à arracher son consentement à l'expédition d'Exilés et au départ des 20 B. pour le Dauphiné ; mais beaucoup de temps avait été perdu, et le roi de Sardaigne, informé de nos projets et de nos retards, aurait le temps de mettre en état, avant notre attaque, tous ses retranchements des Alpes et d'y jeter assez de troupes pour nous en disputer le passage.
Pour cette expédition d'Exilés, au succès de laquelle étaient subordonnées nos autres opérations, et dont on ne se dissimulait pas les dangers et les difficultés, il fallait un chef entreprenant, capable, énergique surtout. Notre armée d'Italie ne manquait pas de lieutenants généraux du plus grand mérite : aucun d'eux ne possédait à un aussi haut degré que M. le chevalier de Belle-Isle
toutes les qualités militaires nécessaires à cette réussite. Audacieux à l'excès, d'une activité prodigieuse, infatigable dans le travail du cabinet, il savait apporter dans la préparation de ses projets autant de prudence et d'babileté que de décision et de vigueur dans leur exécution. C'est sur lui que le choix se iixa. Il saisit avec empressement l'occasion de se signaler, et, à peine sa nomination signée, partit pour le Dauphiné.
Toutes ses troupes se concentraient sur le camp de Guillestre, menaçant aussi bien la vallée de la Stura que celle de la Dora, de manière à laisser le roi de Sardaigne incertain le plus longtemps possible sur le point d'attaque. Leur marche s'effectuait avec rapidité, et il espérait les avoir toutes sous la main le H, lorsqu'un ordre venu du grand quartier général, et motivé par une nouvelle difficulté de M. de la Mina, lui prescrivit de ralentir leur mouvement. Les 5 brigades de M. de Bissy, passées le 8 à l'Arche, avaient eu là un engagement avec quelques détachements ennemis accourus de l'Argentière; elles n'arrivèrent que le 13 à Guillestre, oiî elles passèrent sous les ordres de M. de Belle-Isle, M. de Bissy étant désigné pour se rendre à Gênes à l'effet d'y prendre le commandement provisoire de notre corps expéditionnaire, en attendant un successeur à M. de Boufflers.
Le chevalier de Belle-Isle, arrivé la veille de sa personne, avait déjà pris toutes ses mesures pour partir dès le lendemain avec lesB. destinés à marcher au delà des Alpes, et donné au reste de son armée les positions capables d'appuyer sa marche ou protéger ses derrières. Son plan arrêté (1), ses troupes devaient se porter en Piémont sur trois colonnes, dont l'une, celle de droite, partant de Guillestre, franchirait les cols de Servières et de Sestrières et menacerait Fenestrelles, tandis que les deux autres, l'une débouchant par le mont Genèvre, et la seconde, celle de gauche, venant de la Savoie, marcheraient ensemble sur Exiles. La gauche, sous M. des
(1) La droite fut placée sous M. de Villemur ; elle comprenait 14 B. (Mailly, 3 ; Boulonnais, 1 ; Agénois, 1 ; Royal-RoussiUon, 1 ; Périgord, I ; Guyenne, 1 ; Beaujolais, 1 ; Condé, 2 ; Saintonge, 1 ; Beauce , grenadiers royaux de Modène, 1 ; les volontaires Gantés, pièces de montagne. Le centre, sous M. de Belle-Isle, avec MM. de Mailly, d'Andlau et d'Arnault, comptait 14 B. (Bourbonnais, 3; des Landes, 1 ; Soissonnais , 1 ; la Reine, 2 ; Béarn, 1 ; Guise, 1 ; Artois, 2 ; Auxerrois, 1 ; Aunis, 1 ; le régiment de dragons du Roi; un détachement d'ouvriers, 6 pièces, plus 4 de montagne.)
Cars, l)rigadier, comprenait2 B. espagnols pris en Savoie, 6 compagnies de grenadiers de la brigade de Bourbonnais, 6 piquets de la brigade d'Artois, qui devaient rejoindre les Espagnols à Bardonèche, avec 4 mulets de cartouches et 2 mulets d'oulils. Le total de ces trois corps était de 30 B. ; les 20 autres B. devaient rester de ce côté des Alpes. La brigade de Poitou s'avançait sur les derrières de M. de Yillemur, prenant position dans la vallée de Queyras. La brigade de la Roche-Aymon, avec les dragons Dauphin, couvrirait Mont-Dauphin et la Durance. Une troisième brigade de 4 B., plus les dragons Bertilhac, les fusiliers de montagne et 18 compagnies bourgeoises, était chargée, sous M. d'Aultanne, de garder la vallée de Barcelonnette et les montagnes jusqu'aux sources du Var. 2 B. de milice campaient à Golmars et Guillaume, et le reste des troupes était laissé dans les places fortes.
Au jour fixé par M. de Belle-Isle, le 14, les troupes quittèrent les camps autour de Guillestre. Le corps du centre forma deux colonnes échelonnées à un jour de distance ; l'une, la brigade d'Artois, des dragons du Roi et du détachement d'ouvriers sous M. d'Arnault; l'autre, conduite par M. de Belle-Isle, les brigades de Bourbonnais et la Reine avec les équipages. M. d'Arnault, poussé sur laBessée, campe, le 14, sous Briançon et gravit, le 15, le mont Genèvre. Il y trouva quelques détachements d'un corps de Piémontais, commandés par M. le comte de Briqueras, et les attaqua; mais ceux-ci, en forces bien inférieures, se retirèrent presque sans combattre dans la direction du col de Sestrières et du val de Pragelas.
M. d'Arnault arriva, le 15 au soir, à Gésane avec son avant-garde, composée de grenadiers et de dragons; puis il se porta, le 16, sur Oulx, et, après avoir lancé en avant de lui de forts détachements sur les Jouvenceaux et le pont Ventoux, comme s'il allait marcher sur Salbertram, abandonna la route de la vallée et campa le 17 au Saulx-d'Oulx.
M. de Belle-Isle (1), avec la deuxième colonne du centre, quitta Guillestre le 14, campa le soir à la Bessée, le 15 à la Vachette, d'oii il dirigea sur Bardonnèche les grenadiers et les piquets destinés
(1) Le point de savoir si M. le clievalier de Belle-Isle était résolu, dés son départ de Guillestre, à marcher par les montagnes pour éviter Exiles et Fenestrelles, ou s'il n'a pris celle décision quel son arrivée à Houlx, est encore incertain. La première hypothèse est la plus probable.
à opérer avec M. des Cars; le 16 à Césane, il arriva le 17 à Oulx. La colonne de droite, avec M. de Villemur, quitta Guillestre le même jour que M. de Belle-lsle et arriva le 14 à Arvieux, campa le 15 à Servières, ayant son avant-garde au Bourget, et déboucha le lendemain par le col de Servières dans la vallée de la Dora en même temps que la colonne de M. de Belle-Lsle descendait du mont Genèvre. Elle s'établit, le soir du 16, entre Bousson et Roulière, avec son avant-garde, renforcée des volontaires de Gantés, à Santadu-Col; puis, prenant à droite la route deFenestrelles, il emporta le col de Sestrières, dont M. de Briqueras essaya en vain de lui disputer le passage, et arriva le 17 au Duc, son avant-garde à sa gauche vers Chazal, les volontaires de Gantés occupant Traverse.
La colonne de M. des Cars se forma, le 15, à Bardonnèche par la réunion de 2 B. espagnols arrivés ce jour-là de Modane par le col de la Roue, avec les grenadiers et piquets français envoyés en même temps delà Vachette. Elle quitta Bardonnèche le 16 et, s'engageant au milieu des rochers sur des chemins à mi-côte, prit la direction de San-Colombano pour se porter en face des retranchements au nord d'Exilés. Elle campa le 16 à RochemoUe, le 17 aux Ambins ; deux lieues nous séparaientà peu prèsd'Exiles et de Fenestrelles, et l'ennemi ne résistait nulle part. Au dire des espions, M. de Briqueras n'avait avec lui que 7 B. et 2,000 Vaudois, et ne pouvait avec ces seules forces garnir suffisamment le front étendu des lignes qui nous barraient les vallées de la Dora et de la Clusane. Ces vallées étaient défendues d'une façon formidable : une ligne de retranchements occupait l'arête d'un des contreforts du mont de Tolic et couvrait le passage de San-Colombano; le fort d'Exilés barrait la route de Suze; une autre ligne de retranchements descendait sur Exiles du mont de l'Assiette. Les forts de l'Elme, de l'Aiguille et Charles-Albert, autour deFenestrelles; défendaient la vallée de la Clusane; tous les points culminants de la crête entre le col de Costeplane et le col de Fenestra étaient occupés par des fortins ou des redoutes gazonnées et palissadées, en si grand nombre au col de l'Assiette et si bien reliées entre elles qu'elles constituaient, en ce point central et important, une véritable forteresse.
De quelque côté que M. de Belle-lsle (1) voulût diriger son atta-
(1) Des correspondances de l'époque prétendent quMl avait connaissance d'un or-
que, il devait donc se heurter à des retranchements: il n'hésita pas longtemps. Ayant appris qu'il existait parallèlement aux routes de Suze et de Fenestrelles un chemin de montagne qui, partant de Saulx-d'Oulx, longeait la crête et communiquait à la vallée de Blegiers, il résolut d'y faire passer son armée, de percer les lignes ennemies à leur centre et de déboucher ensuite par Giaveno sur Turin, en évitant ainsi toutes les forteresses du roi de Sardaigne et les deux vallées oti l'ennemi, selon toute probabilité, devait avoir le gros de ses forces. Ce chemin passait, il est vrai, au col de l'Assiette, et M. de Belle-Isle n'ignorait pas combien les défenses avaient été accumulées sur ce point. Il pensait que les défenseurs n'y seraient pas en nombre, et d'ailleurs cette considération n'était pas de nature à arrêter son audace indomptable et à diminuer sa confiance dans une entreprise qui, après tout, ne devait pas, selon toute apparence, offrir plus de difficultés que l'enlèvement des lignes de Château-Dauphin et des barricades de la Stura en 1744, ou la prise des retranchements de Montalban en 1745, faits d'armes mémorables dont le souvenir excitait son émulation généreuse.
Le 18, le mouvement sur l'Assiette se dessina entièrement.
M. d'Arnault, renforcé de grenadiers royaux de Modène, quitte la Saulx-d'Oulx et gravit avec sa colonne le chemin du col, puis, inclinant à gauche, campe àCosteplane, en face des premières redoutes ennemies.
M. de Belle-Isle, avec la deuxième colonne, se porta sur Saulx d'Oulx, après avoir détaché entre Salbertram et le pont Ventoux un petit corps pour tenir sa communication avec M. des Gars et en même temps porter une démonstration sur Exiles. M. des Cars s'avance sur la Chapelle-Blanche en face de San-Colombano. M. de Villemur prend le chemin de Chasal, Villars d'Amont, Allevet, et passe la nuit au-dessus du bois du Rif, à la jonction du chemin qui relie le Puy à Salbertram. 11 détache dans la direction de Fenestrelles un corps de 1,200 hommes, prenant position au Puy et à Fraises, tant pour observer la vallée et le camp que l'ennemi avait à Balbote que pour couper la retraite de ce côté aux défenseurs
dre du roi de Sardaigne au comte de Saint-Sébastien et au clievalier Alciati de se retirer vis-à-vis de forces supérieures. 11 marciiait donc avec l'espérance de réussir ; mais les Piémontais, justes appréciateurs de leur position, surent attendre celte attaque, dont le succès leur paraissait impossible.
de l'Assiette, si nous parvenions à forcer leurs retranchements.
Le i9, de grand matin, les trois colonnes de MM. de Belle-Isle, d'Arnault et de Villemur s'ébranlèrent de nouveau. M. de Belle- Isle, par le chemin qui de Saulx-d'Oulx conduit directement à l'Assiette, versant nord des montagnes ; M. d'Arnault, le long de la crête, emportant successivement les redoutes avancées des Piémontais, dont les défenseurs se replièrent en arrière presque sans combattre; M. de Villemur gravit les pentes méridionales, et, après avoir atteint le col de Blegiers, suivit M, d'Arnault.
Les trois colonnes arrivèrent à peu près ensemble en face de l'Assiette, au delà du col d'Argueil. Il était 9 heures du matin. On put alors juger de la force des retranchements ennemis sur ce point.
Depuis le mont de l'Assiette du côté de la France jusqu'au versant du Piémont, c'est-à-dire sur une longueur de près de deux kilomètres, la crête était garnie sur ses deux bords d'une enceinte palissadée et continue, reliant entre elles de nombreuses redoutes. Presque inattaquable au centre, par suite de la raideur des pentes, cette enceinte avait été remarquablement renforcée aux ailes. Quatre redoutes presque jointives défendaient le grand Charcun à l'est; cinq, à bonne portée l'une de l'autre et pouvant, au moyen de doubles communications, se prêter un mutuel appui, défendaient le mont de l'Assiette à l'ouest : elles étaient disposées de manière à former un angle très aigu dont la pointe, placée sur la crête, barrait le chemin de Gosteplane, et dont les côtés surplombaient les chemins qui descendent du col de l'Assiette, à droite sur le Saulx-d'Oulx et à gauche sur Pourrières.
Tout cet ensemble constituait, au sommet des rochers, une énorme masse de pierres et de bois. Les parapets étaient de 13 pieds d'épaisseur, et les palissades n'avaient pas moins de \8 pieds de hauteur. L'aspect en était imposant. Les canons piémontais montraient leurs bouches aux embrasures, et l'on voyait derrière les palissades reluire les baïonnettes de nombreux défenseurs. Le comte de Briqueras était là, et avec lui 8 régiments et nombre de Vaudois. Dès qu'il vit, le 18, M. de Belle-Isle quitter les vallées et diriger ses colonnes sur le flanc des montagnes, il avait à la hâte rassemblé 6 de ses B. et s'était, de son côté, porté avec ce premier renfort dans la direction de l'Assiette. Arrivé le 18 au soir, et sentant que le sort du Piémont était entre ses mains, il s'était préparé
à résister à outrance en attendant l'arrivée du corps du général CoUoredo, dont les B. échelonnés s'avançaient à marches forcées.
Ainsi, dans cette journée du 18, des deux côtés, c'était une lutte de vitesse entre les deux armées; à l'est et à l'ouest, les flancs des montagnes se couvraient de colonnes convergeant sur l'Assiette, et les solitudes sauvages de ce point des Alpes se peuplaient insensiblement. Lorsque nous parûmes en face des retranchements, M. de Briqueras avait commencé à recevoir des renforts. Ses troupes, indépendamment des Vaudois, se composaient déjà de 5 régiments piémontais et 3 autrichiens (1).
A dix heures du matin, l'attaque commença. Le chevalier de Belle- Isle, avec les brigades de Bourbonnais et de la Reine, se prolongeant par le chemin de Saulx-d'Oulx, se porta droit sur les retranchements défendus par le régiment de Forgakls, tout en lançant quatre petites colonnes sur la gauche pour prendre à revers les trois ouvrages en flèche qui en défendaient les abords du côté du bois de Guine. M, d'Arnault, avec la brigade d'Artois, s'avança sur la crête, en face de la redoute où se trouvait le régiment des gardes du roi de Sardaigne, et sur les versants de Pragelas, en face des ouvrages avancés à sa droite et occupés par les Vaudois. M. de Villemur, avec les brigades de Mailly, de Royal-Roussillon et de Condé, appuyant encore plus à droite et tournant au sud les retranchements, marcha sur les redoutes du grand Charcun, gardé par le régiment de Ralbermatten. Notre artillerie, établie sur un point culminant de la crête entre les deux colonnes de M. d'Arnault, ouvrit son feu, et toutes les avancées furent rapidement emportées. Mais nos troupes, arrivées à bonne portée de l'enceinte, furent tout à coup saluées par un feu de mousqueterie terrible et
(1) Le régiment des gardes, commandé par le comte de Saint-Sébastien, major du régiment, était posté à la redoute avancée sur la crête, barrant le chemin de Costeplane. Les régiments de Fraaum et de Forgakls occupaient, à la droite, les refranchemenls en face du bois de Guine ; celui de Casai défendait à sa gauche les lignes faisant face à Pragelas; en avant de lui, dans la première redoute, était un corps de Vaudois commandé par le major de milice Jean Pexron. Les régiments de Mayer et CoUoredo garnissaient, au nord et au sud, les rctranclienients du contre; celui de Kalbermatlen était aux redoutes du grand Charcun;' le régiment suisse du Roi en arrière dans les forlins de la crêle entre le grand Charcun et le col de Feneslra, et les Vaudois défendaient les ouvrages avancés jetés dans la direction de Costcplane.
incessant qui surprit un instant leurs têtes de colonnes écrasées, sans réussir d'abord à arrêter leur élan; elles continuèrent à avancer impassibles, malgré leurs pertes énormes, et parvinrent jusqu'au pied des retranchements. Là, le carnage fut horrible; les Piémontais et les Autrichiens, invisibles derrière leurs lignes, tiraient à bout portant et ajustaient à loisir nos soldats à découvert, qui s'efforçaient d'arracher les palissades. Il fallut reculer, pour revenir à la charge avec une nouvelle vigueur. Les officiers, aux premiers rangs, donnaient l'exemple de l'intrépidité et payaient bravement de leur personne; les soldats reformaient d'eux-mêmes leurs rangs éclaircis.
Le sol se jonchait de morts et de blessés, les cadavres s'accumulaient jusqu'à sept ou huit l'un sur l'autre au pied des palissades ; les assauts se multipliaient, tous les efforts venaient expirer devant les remparts de bois des Piémontais, qui, par leur hauteur, défiaient l'escalade. Par trois fois, nos colonnes, comme des béliers de chair humaine, se ruèrent sur l'obstacle; par trois fois, elles furent ramenées (1). A droite, à gauche, au centre, partout le même héroïsme-; partout le même insuccès. Vers dl heures 1/2, M. d'Arnault, qui dirigeait notre attaque du centre, fut tué à huit pas de l'angle nord de la redoute défendue par les gardes. Le chevalier de Belle-Isle, laissant à M. de Mailly le commandement des brigades de Bourbonnais et de la Reine, se porta de sa personne à la tête de la brigade d'Artois, et, l'entraînant avec une nouvelle énergie, sejela de nouveau sur cette redoute. Il tomba lui-même mortellement frappé à quatre pas de l'angle sud. M. de Villemur prit alors le commandement. Il était environ deux heures; près de 6,000 Français, morts ou blessés, étaient couchés par terre, et les palissades encore presque intactes : prolonger la lutte était impossible. M. de Villemur donna l'ordre de la retraite.
Nos 6 brigades se replièrent sur les positions où elles avaient campé la veille. Les Piémontais n'osèrent pas nous poursuivre; ils avaient cependant reçu au milieu de l'action des renforts successifs
(1) Les Vaudois prirent une part glorieuse à celle défense; car les Piémontais élaienl sur le point de battre en retraite, après avoir épuisé toutes leurs munitions, lorsqu'ils eurent recours aux procédés des montagnards et écrasèrent les colonnes d'assaut sous une avalanche de rocliers. Ce poste, tellement couvert de cadavres, s'appelle, depuis, Vallon des morts. {Mémoires manuscrits de Paul Appia.)
portant leur effectif à 21 B., et c'était môme, paraît-il, seulement à l'entrée en ligne de ces secours qu'était dû notre désastre, puisque, de l'aveu même du général Colloredo, commandant en chef à la fin de l'action, M. de Briqueras, intimidé par la vigueur de notre première attaque et effrayé de son infériorité numérique, s'était, un moment avant son arrivée, résolu à évacuer les retranchements, et n'avait suspendu sa retraite que lorsqu'il s'était senti soutenu et appuyé.
La faute commise par M. de la Mina, en arrêtant pendant deux jours la marche de l'armée, portait ses conséquences; en arrivant même seulement vingt-quatre heures plus tôt, nous eussions trouvé les retranchements presque dégarnis, et, au lieu d'une épouvantable défaite qui nous rejetait sur nos frontières, nous eussions à coup sûr conquis la route du Piémont.
Les Piémontais, grâce à leur position abritée et dominante, n'avaient perdu que très peu de monde; de notre côté, nous comptions 3,695 morts et 1,606 blessés; 435 officiers hors de combat. Le chevalier de Belle-Isle avait succombé en héros (1). Désespéré de la tournure que prenaient les événements, il n'avait pas voulu survivre à sa défaite. « Un général, répétait-il souvent, ne devrait revenir que mort ou victorieux. » Ce n'était pas là chez lui un vain propos. Fidèle à son principe, dès qu'il vit la victoire lui échapper, il avait marché à une mort assurée. Tout meurtri de coups, blessé
(1) De Belle-Isle (Louis-Charles-Armand Fouquel), chevalier, puis comte, néà Agde, le 19 septembre 1693. Mousquetaire en 1707, l'ait les campagnes de 1733, 1734, 1735 sur le Rhin. Maréchal de camp le l^^" mars 1738; accompagne son frère à son ambassade de 1741 ; lieutenant général [le 27 mai 1742. Campagnes de Bohême, de la Moselle, 1744. Arrêté à Elbingerode, revient d'Angleterre le 25 août 1745; Flandre,
De ses quatorze frères et sœurs qu'il vit tous mourir avant lui, il ne restait au maréchal que le chevalier de Belle-Isle, de neuf ans moins âgé que lui. C'était un caractère tout différent, froid, concentré, réservé, peu sympathique au monde; mais la plus complète union régnait entre les deux frères, et, comme leurs caractères opposés se complétaient l'un par l'autre, leur intérêt confondu était merveilleusement servi par les rares facultés de leur intelligence; car, pour la distinction de l'esprit, le chevalier n'était inférieur que parce qu'il voulait bien le paraître à son frère. Pour se dévouer à lui sans partage, il ne se maria pas.
Le maréchal lui écrivait de Nice, le 22 juin : « Je ne puis pas trop vous recommander de vous ménager en tout genre : vous voyez, à la manière dont vont les choses, qu'il ne faut pas en faire trop. >> (D. G., v. 32iO, n" 70.)
aux deux mains, il agitait encore un drapeau au pied des palissades, et, dit-on, « tirait encore du bois avec ses dents » quand il reçut le coup mortel (1).
M. de Brienne, colonel d'Artois, était aussi parmi les morts. Un boulet lui avait emporté le bras: a II m'en reste encore un pour le service du roi, » s'était-il écrié, et, sans faiblir, il avait ramené son régiment jusqu'au pied des palissades, où il était enfin tombé sous les balles ennemies.
Outre MM. de Belle-Isle, d'Arnault et de Brienne, presque tous les cbefs étaient frappés à mort ou couverts de blessures (2).
Tous les régiments étaient éprouvés, quelques-uns étaient presque anéantis ; celui de Bourbonnais, qui avait tenu constamment une des têtes de colonnes de notre gaucbe, avait perdu 60 officiers et 800 soldats. Il ne restait pas, à la fin de la journée, dans ses rangs plus de 140 hommes sans blessures; son colonel, le comte de Goas, était mort, et avec lui le commandant de B. Decourt, les
(1) Cette fin rappelle celle de Cynégire, cet Athénien célèbre par sa vertu héroïque à la bataille de Marathon, et qui était frère du poète tragique Eschyle.
(2) Au nombre des tués : MM. de Goas, colonel de Bourbonnais ; de Beauregard, brigadier, lieutenant-colonel de Guise; de Douges, colonel de Soissonnais; de Grille, de la Taille, aides-majors généraux ; Raymond de Broglie, chevalier de Revel, frère de François-Marie.
Parmi les blessés : MM. de Bezons, brigadier, colonel de Beaujolais ; de Montcalm, brigadier, colonel d'Auxerrois; de Sivrac, colonel d'Aunis; de Ruffé (de Boulonnais); de Modène (des grenadiers royaux); de Mailly (de Mailly), maréchal de camp ; de la Grandville (de Saintonge) ; deJumicourt (de Périgord) ; de Marcieu (des Landes) (1); de Gouy (de la Reine); d'Agien, aide-major général; de Corsac, aidemaréchal général des logis.
(1) Marcieu de Boutières, vieille famille militaire du Dauphinj remontant au chevalier de Boutières, le compagnon de Bayard.
Guy-Balthazar, gouverneur du Graisivaudau, qui s'est distingué dans les guerres d'Italie.
Son fils Pierre-Emé, brigadier en 1731, maréchal de camp en. 1734, lieutenant général le 20 février 1743, mort en 1778.
Giiy-Balthazar, fils de Pierre-Emé (marquis), né en 1721, enseigne dans Royal- Vaisseaux, fait le.s campagnes d'Allemagne. Brigadier le l'"' mai 1741, maréchal de camp le 18 mai 1748, il est désigné pour surveUler en Provence le passage dos troupes espagnoles qui évacuaient l'Italie. Mort près do Grenoble en 1753.
Son frère, Pierre-Emé, né en 1728, entre dans l'ordre de Malte, fait les campagnes de Bohême, d'AUemague, Colonel des Landes (infanterie), le 3 avril 1747, attaque les redoutes de l'Assiette, où il est gravement blessé. Mestre de camp le l"' janvier 1748. Se distingue en Hanovre. Brigadier le 10 février 1759. Maréchal de camp le 8 mai 1761. Lieutenant général le 1'^'^ mars 1780 Mort le 10 avril 18U4.
capitaines la Roche, de Vaux, Leslang, Riencourt, Veyrac, Destresse et Saint-Chamarens.
Le régiment de Mailly (Guyenne) comptait 15 officiers et 4o0soldats tués ou blessés grièvement. Son colonel, M. de Mailly, était blessé; les capitaines de Murât, Lafargue, de Bressay et Gondomi étaient parmi les morts.
Tout en abandonnant le champ de bataille, M. de Villemur avait pu en ramener ses blessés, à l'exception de 60 officiers et 400 soldats trop grièvement atteints pour être transportés. Ceux-ci restèrent entre les mains des Piémontais; le reste fut évacué sur Briançon, où, personne ne pouvant s'attendre à un pareil désastre, rien n'avait été préparé pour les recevoir. M. d'Audiffret, lieutenant du roi dans cette ville, organisa les secours; il vendit sa vaisselle d'argent pour en consacrer le prix au soulagement des blessés, et sa femme, quoique dans un état de grossesse très avancé, prit elle-même la direction des ambulances. Elle paya son dévouement de sa vie et mourut en s'acquittant de ce soin pieux, ajoutant ainsi à tant de victimes du devoir le nom d'une victime de la charité que l'histoire ne saurait oublier.
Les 3,600 cadavres laissés au pied des palissades de l'Assiette furent enterrés par les Piémontais; ils nous remirent cependant, deux jours après l'action, les corps de MM. d'Arnault et de Belle- Isle. Le premier fut inhumé à Chaumont; le second, provisoirement déposé au Saulx-d'Oulx, fut plus tard ramené dans ses terres en France. On trouva dans sa poche le plan de campagne, écrit de la main du maréchal; un tableau de la force totale de l'armée; l'ordre de bataille pour l'attaque de l'Assiette et un mémoire sur le siège d'Exilés, qui devait avoir lieu immédiatement après la victoire. (Marquis de Costa Beauregard, Mémoires sur la maison de Savoie.)
A la date du 20 juillet, le lendemain du combat de l'Assiette, les troupes piémontaises se composaient de 45 B. à 700 hommes, et 30 E. à 130 cavaliers : soit un effectif de 31,500 hommes d'infanterie et 3,000 de cavalerie. Les Autrichiens avaient 66 B. et 73 E. Le corps du général deLenlrum consistait en 17 B. piémontais et 12 B. autrichiens. {Archives de V État, à Tnrin.)
M. de Villemur, après la nuit du 19 au 20 passée sur la crête, ramena ses troupes dans les vallées de la Dora et de la Clusane.
Les brigades de Bourbonnais, de la Reine et d'Artois revinrent au Saulx-d'Oulx; celles de Mailly, Royal -Roussillon et Condé reprirent leur camp du Duc. Elles y séjournèrent le 21 , pour couvrir la retraite des blessés, de l'artillerie et des équipages qui fdaient sur le mont Genèvre, et le 22, après avoir rallié le corps de M. des Gars, elles repassèrent elles-mêmes les Alpes sur deux colonnes. L'une partie du Saulx-d'Oulx, campa au mont Genèvre; l'autre, partie du Duc, s'établit au Bourget.
M. d'Argouges, qui commandait les troupes restées sur les derrières, s'était, à la première nouvelle de ce revers inouï, porté en avant dans la vallée de Servières, pour recueillir les débris de notre malheureuse armée et couvrir les passages des Alpes, au cas oh. les Piémontais, enivrés de leur succès, eussent poursuivi leurs avantages; il amenait avec lui les brigades de Poitou et de la Roche- Aymon. A son arrivée au mont Genèvre, il trouva M. de Villemur, qui lui remit, à titre de plus ancien lieutenant général, le commandement de l'armée, et arrêta immédiatement le mouvement de retraite. Le gros de son armée (41 B. et 5 E.) prit position sur le revers des Alpes, couvrantBriançon, etfut réparti encinqcamps : au mont Genèvre, 17 B. (dont 2 espagnols) avec 2 lieutenants généraux, 2 maréchaux de camp et 2 brigadiers; au Bourget, 14 B. et les volontaires de Gantés, avec un maréchal de camp et un brigadier ; à Servières, 7B. avec un brigadier; à la Vachette, 2 B.; sous Briançon, 2B. et 5 E. (dragons du Roi) avec deux maréchaux de camp (1). Le reste se concentra en avant de Barcelonnette pour garder les passages de la vallée de la Stura, par où l'ennemi pouvait également déboucher. 8 B,, avec un brigadier, campèrent à Mairones, ayant en avant d'eux les compagnies franches à Fouillouze, et, en arrière, 5 E. de dragons à Jausiers. La liaison entre les deux corps s'établit par 1 B. posté à Mont-Dauphin et 5 E. de dragons campés à Guillestre.
Dans cette position, M. d'Argouges attendit les ordres de M. le
(1) Ces derniers occupaient Notre-Dame de la Ghette avec 8 B. ; la Trinité, 8 B.; Drap, 2 B. ; Nice, 1 B. ; Salicon, 2 B. ; Aspremont, 1 B. ; Levenza, 1 B. Les Espagnols, avecl7 B., gardaient Nice, Villefranche, Eza, la Turbie, Paglioa, Lescarène et Luceram, ayant en avant d'eux de simples détachements à Vintimille, à Menton, à Castelar, à Saint- Agnès, à Castiglione.
maréchal de Belle-Isle. Celui-ci se préparait alors à diriger du Var sur le Dauphiné un nouveau corps de 20 B., dont 10 français et 10 espagnols. De Menton, à la date du 22, il s'était porté de sa personne à Nice, et, comme, en dehors de ces 20 B., les 40 qui lui restaient ne devaient pas, d'après ses projets, prendre l'offensive, il les avait ramenés un peu en arrière sur les bords du Paillon, les Espagnols en première ligne, les Français en deuxième.
Les 20 B. destinés à renforcer l'armée du Dauphiné étaient déjà à Sainte-Marguerite sur le Var, lorsque, le 23 au soir, le maréchal reçut la nouvelle foudroyante de l'issue malheureuse du combat de l'Assiette et de la mort de son frère. Il se concerta immédiatement avec M. de la Mina en présence de ce grand désastre. Celuici, dissimulant mal sa triste satisfaction au fond du cœur par suite de l'insuccès d'une entreprise à laquelle il avait été si opposé, remit en avant l'exécution de son plan primitif et se prononça pour la marche directe sur Gênes avec le gros de l'armée, et pour une défensive absolue du côté des Alpes. Le maréchal reconnut, en effet, que c'était le seul parti à prendre, et se rendit à l'opinion du capitaine général. En conséquence, la marche des 20 B. dirigés sur le Dauphiné fut suspendue et, afin de porter à 80 B. les troupes du comté de Nice, on rappela les 20 meilleurs- B. de M. d'Argouges, c'est-à-dire ceux qui, n'ayant pas pris part à l'expédition d'Exilés, avaient encore des effectifs complets et le plus en état de continuer la campagne. Néanmoins, comme leur présence sur le Var n'était pas nécessaire jusqu'au commencement des opérations, on se contenta de les rapprocher de Nice pour ne pas priver entièrement M. d'Argouges de leur appui, et on leur donna l'ordre de s'établira Castellane, de manière à se rendre en quatre jours soit à Nice, soit à Barcelonnette. Quant à M. d'Argouges, en Dauphiné avec 30 B., il reçut comme instruction de tenir ses troupes concentrées en face des débouchés du mont Genèvre et du mont Viso, et, tout en restant sur la défensive, d'inquiéter l'ennemi par des démonstrations du côté des montagnes, afin de retenir en face de lui une partie des forces du roi de Sardaigne.
Les mouvements nécessités par ces nouvelles dispositions s'exécutèrent les 29, 30 et 31 juillet. Les camps du mont Genèvre, du Bourget, de la Vachette et de Servières furent évacués. Les trou-
pes campées au mont Genèvre se l'eplièrent sur le camp de Briançon, où M. de Mailly s'établit avec 12 B. pour garder les débouchés des vallées de Césane, de Bardonnéche, de Neuvache et du Monetier. Les troupes au Bourget (14 B. et les volontaires de Gantés) se rendirent à Tournoux pour surveiller les passages de la vallée de la Stura ; elles furent remises sous les ordres de M. de Villemur, qui les avait commandées à l'Assiette, et auquel on adjoignit M. d'Autanne. 3 B. campèrent à Guilleslre et 1 à Mont-Dauphin. Le reste de l'infanterie française (18 B.) prit la route de Castellane, aux ordres de M. de Larnage; mais les 2 B. espagnols qui devaient les suivre, de manière à compléter 20 B., renfort destiné à l'armée du comté de Nice, au lieu de se rendre à Castellane, prirent la direction opposée : par suite d'un contre-ordre de M. de a Mina, dont l'esprit inquiet et irrésolu dérangeait sans cesse les combinaisons, ils se rendirent en Savoiepour renforcer le corps de M. de Sade qui couvrait cette province. La cavalerie, dont le gros était toujours sur le Rhône aux ordres de M. de Chazeron,fut en même temps rapprochée et répartie en deux camps principaux : l'un de 19 E., en arrière de notre droite à Gap, oii était M. d'Argouges, commandant en chef, avec son quartier général; l'autre, à peu près de môme force, à Gière, en avant de Grenoble, de manière à être à portée de soutenir les Espagnols de M. de Sade à notre extrême gauche. 1 régiment (5 E.) s'avança en avant de Gap, à la BréouUe et Seyne; 1 autre fut réparti entre Briançon (2 E.) et Guillestre (3 E.).
Le maréchal de Belle-Isle, après la conférence avec M. de la Mina, soumit à l'approbation du cabinet de Versailles les nouvelles résolutions prises de concert avec le capitaine général. Tout en présentant la marche sur Gênes comme la seule possible, toutes les routes du Piémont nous étant fermées, il ne dissimulait pas son peu de confiance dans le succès d'une telle entreprise. La nature du pays à parcourir, boisé, montueux, raviné, étroit, oti à chaque pas l'on devait se heurter à des positions naturellement fortes et que quelques travaux pouvaient rendre inexpugnables, lui paraislait offrir des difficultés qu'il n'eût été prudent d'aborder qu'avec des forces bien supérieures. Cette supériorité numérique nous manquait : les forces des Piémontais et des Autrichiens s'élevaient à 73,000 hommes.
Noire armée d'Italie, qui comprenait ordinairement 100 B., se trouvait réduite à 90 B. en état d'agir sur les frontières, par suite de la nécessité de laisser sur nos côtes de la Méditerranée, tant en Languedoc qu'en Provence, 10 B. de troupes réglées pour déjouer, avec nos nombreuses milices et nos gardes-côtes, les entreprises des Anglais avec leur Hotte. Ces 90 B. (43,000 hommes) étaient postés : 31 dans le comté de Nice, 30 en Dauphiné (à Briançon, Tournoux, Mont-Dauphin et Guillestre), 18 à Castellane, 11 à Gênes.
Le contingent espagnol se composait de 40 B. fort incomplets (31 B. dans le comté de Nice, 7 à Gênes, 2 en Savoie).
Les Autrichiens (87 B., dont la plupart avaient été fort éprouvés au siège de Gênes) ne comptaient plus que 30,000 hommes; en outre , ils avaient 6,000 hommes de troupes irrégulières. Une portion de leur armée avec le général Golloredo était toujours dans la vallée d'Exilés; mais le corps du général Schulemburg, qui avait, après la levée du siège de Gènes, regagné Asti et Nizza délia Paglia à la fin de juillet, s'était encore plus rapproché de nous et campait alors sur la Bormida et le Tanaro, à Gortemiglia, Cherasco et Fossano. Le corps du général Nadasti, resté à Gavi, observait en lace de nos troupes de Gênes les passages des Apennins. Les Piémontais formaient en ligne 57 B., dont 27,000 hommes de troupes réglées, et, en plus, des Barbets, des Vaudois organisés par compagnies. Une partie occupait les débouchés des vallées vers Borgo, Saluées et Pignerol. M. de Briqueras était toujours derrière ses lignes de l'Assiette, M. de Leutrum dans la principauté d'Oneille, et M. de la Roque vers les sources de la Bormida, reliant le camp de Vilaguardia à ceux de Gortemiglia, Cherasco et Fossano. La cavalerie était à peu près numériquement égale des deux côtés; mais, en raison de la nature du terrain sur lequel la lutte s'était engagée, ne pouvant être utilisée, elle resta sur les derrières.
La réponse de M. d'Argenson, minisire de la guerre, à la lettre adressée par le maréchal de Belle-Isle au sujet du nouveau plan de campagne à suivre, arriva à Nice le 8 août. Elle portait que le roi, après conseil tenu sur l'affaire de l'Assiette, approuvait ses propositions et se rangeait à l'avis qu'il fallait abandonner la diversion du Dauphiné, et se contenter de couvrir la frontière de ce côté,
appeler dans le comté de Nice les 18 B. de Castellane, marcher vigoureusement sur Gênes et donner la main à M. de Bissy. M. de Belle-Isle entra aussitôt en conférence avec M. de la Mina, en présence de l'infant et du duc de Modène ; il lui montra ses ordres exprimant combien il était urgent, si l'on voulait mener à bien une entreprise aussi difficile qu'une marche sur la côte de Gênes, de ne pas perdre un instant, de se jeter sur M. de Leutrum (1) avec les 80 B. sous la main, et de forcer le passage avant que les ennemis eussent le temps de se reconnaître. A son grand étonnement, le capitaine général fit valoir contre l'exécution de ce plan, que pourtant il avait lui-même proposé, toutes sortes d'objections; il allégua d'abord avoir reçu de son souverain de nouveaux ordres ne lui permettant pas d'agir; il soutint ensuite qu'avant de rien entreprendre, il était nécessaire d'attendre les projets des ennemis ; en un mot, il laissa entrevoir clairement que, peu disposé à prendre l'offensive, il avait autant d'éloignement pour marcher à Gênes qu'il avait autrefois mis de chaleur à en soutenir la nécessité. En vain M. le maréchal redoubla d'instances; en vain il le conjura, avec l'assentiment de son cabinet, d'entreprendre au moins le siège de Saorgio, d'occuper en force tous les débouchés du comté de Nice, de réparer Vintimille, d'envoyer par mer des renforts à Gênes, de manière à compléter le corps français de M. de Bissy et le corps espagnol de M. d'Ahumada, et de se borner à s'avancer jusqu'à Finale ou même Albenga. M. de la Mina ne voulut rien entendre et persista dans son inaction. Il fit même cantonner ses troupes, et, comme pour ne laisser aucun doute sur son intention bien arrêtée de ne pas attaquer, il s'occupa de protéger par des retranchements le front de leurs positions.
Pendant ce temps, les Piémontais et les Autrichiens, profitant de notre inaction, prenaient en silence toutes leurs dispositions pour se masser en face de nous sur les frontières du comté de Nice, à l'exception de H B., aux ordres de M. de Briqueras, laissés aux
(l)De Leutrum (Frédéric, baron), Saxon d'origine, prend du service en Piémont en 1705, par la protection du prince Eugène. Major général en 1743 , pour sa belle conduite à Campo-Santo. Lieutenant général en 1746 ; mort le 16 mai 1755. Enterré au milieu de ses coreligionnaires dans la vallée de Lucerna, dans une église vaudoise aujourd'hui abandonnée. Pas une pierre n'indique où repose cet homme de guerre, qui pendant cinquante ans combattit pour l'Italie.
environs de Siize pour couvrir les vallées d'Oulx et de Pragelas ; du petit corps de M. de Nadasty, maintenu à Gavi et renforcé de quelques B., afin de lui permettre de s'étendre dans la vallée d'Ovada; d'un corps aux ordres de M. le prince de Piccolomini', renvoyé dans la Lombardie.
Les Piéraontais aux débouchés des vallées, les Autrichiens avec leurs troupes aux camps de Cortemeglia, Cherasco et Fossano, où commandait M. de Braun, remplaçant M. de Schulemburg rappelé à la suite de son échec devant Gênes, et à celui de Carmagnola où M. de Colloredo avait ramené, après l'affaire de l'Assiette, les renforts conduits à M. de Briqueras, venaient de tous côtés se concentrer entre Saluées, Borgo et Coni. M. de Leutrum, ayant sous ses ordres le général autrichien Novati, quittait avec ses 22 B. sa position défensive dans les régions montagneuses de la principauté d'Oneille et se rapprochait de la mer. La concentration autour de Coni fut achevée le 19 août. Le roi de Sardaigne y arriva le lendemain, établit son quartier général à Borgo et prit le commandement du corps qu'y était assemblé (61 B.). Dès le 23, il fit marcher 15 B. dans la vallée de la Stura et les porta jusqu'à hauteur de Démonte et Vinadio, comme s'il voulait forcer le passage de l'Argentière; mais en même temps il avançait 11 B., aux ordres de M. d'Orméa, sur les montagnes de Tende, et M. de Leutrum poussa ses avant-gardes jusqu'à Camporosso, Breglia et Sospello.
Le maréchal de Belle-Isle, informé de ces démonstrations, annonce d'une attaque prochaine, se rendit aussitôt auprès de M. de la Mina pour arrêter, de concert avec lui, les dispositions à prendre : il ne put le décider à rien. 11 ne réussit même pas à obtenir l'ordre de faire sortir les troupes de leurs positions retranchées pour garnir les postes avancés sur les passages des Apennins, et c'est à grand'peine qu'il put lui arracher son consentement pour envoyer un détachement renforcer la garnison de Vintimille, aux portes de laquelle se montraient déjà les coureurs ennemis , et appeler à l'armée les 18 B. de M. de Larnage restés à Gastellane, ainsi qu'un renfort de 3 B. tirés des places de Provence.
Cependant, trois jours après, le capitaine général se rendit à l'évidence du péril. Les têtes de colonnes piémontaises de M. d'Orméa apparaissaient déjà sur la crête des montagnes au-dessus de Tende
et M. de Leutrum, suivant son avant-garde, s'avançait jusqu'à San-Remo et Bordighera. Il n'y avait plus un instant à perdre. Les Espagnols en cantonnement se rassemblèrent à la hâte, et, le 30 août, notre armée prit position^ attendant l'ennemi, la droite à Eza, le centre k Drap et Caslelnovo, la gauche à Levenza.
En même temps que les avant-gardes du roi de Sardaigne et de M. de Leutrum s'avançaient sur Tende et Vintimille, les 15 B. détachés dans la vallée de la Stura avaient opéré une tentative sur le col de l'Argentière. Mais M. de Villemur veillait de ce côté; par l'arrivée de M. de Mailly, qui avec 6 B. du camp de Briançon s'était porté au col de Vars pour le soutenir, il garnissait suffisamment la vallée de l'Arche. Les détachements ennemis chassèrent d'abord nos postes du col de l'Argentière et vinrent attaquer, le 30 août, le village de Maison-Méane, oh se trouvait M. de Gantés avec ses volontaires. Cet officier leur opposa une résistance inébranlable, et, soutenu par des grenadiers et des fusiliers, prit à son tour, l'offensive et les refoula au delà du col; il enveloppa ensuite une autre colonne revenue à la charge et la fit tout entière prisonnière.
Pendant que ces événements se passaient sur les Alpes, nos troupes de Gènes ne restaient pas inactives ; elles avaient été renforcées, le 2 août, de 1 ,400 hommes environ (536 Royal-Comtois, 500 Suisses au service d'Espagne, les 9 dernières compagnies du régiment de Nivernais, ainsi que des convalescents de divers régiments), et atteignaient alors l'effectif de 13,798 soldats, dont, 7,177 français (1), 3,621 espagnols et 3,000 génois.
M. de Bissy, sachant que le cabinet de Versailles ordonnait, après le désastre de l'Assiette, de faire marcher à son secours les troupes de M. de Belle-Isle et de M. de la Mina, avait, dès le commencement du mois d'août, porté quelques troupes à l'ouest de Gênes dans la direction de Savone. Laissant 5 B. à Saint-Pierre d'Arène avec les volontaires de Boufflers, aux ordres de M. de Lannion, i B. à Grenarol, Saint-Roch et Jesu-Maria, avec M. de Gunerode, brigadier, 1 B. à Albano, avec M. de Janet, commandant de bataillon, et son détachement de Royal-artillerie à San-Benigno sous M. deBelizy, capitaine, et confiant à la garde des Espagnols et des
(1) Royal-Italion, Salis, Vigier, la Marine, Royal-Bavière (3 B.), Gcnsac, Berg, Nivernais, Brosse, Royal-Comlois, volontaires de Boufflers et Royal-artillerie. Il y avait 6,758 hommes présents sous les armes et 419 dans les hùintaux.
Génois le reste de l'enceinte, il avait, le 14 août, poussé jusqu'à Voltri M. de la Brosse, brigadier, avec 2 B., en le faisant couvrir sur son flanc droit par 1 B. posté à Ponte-Décimo sous les ordres de M. de Polastre, lieutenant-colonel. Le 21, il avance 2 B. sur Masone, 1 au delà de Voltri et 1 autre jusqu'à Arenzano. Le 23, M. Lallemand avait même été jusqu'à Invréa avec un détachement de Royal-Bavière, où il surprit le poste ennemi.
L'intention de M. de Bissy était de se porter au siège de Savone dès qu'il recevrait avis de la marche de M. de Belle-Isle. Les Génois lui avaient fourni des trains de siège et de campagne ; mais il n'osait, dans la situation, s'engager plus loin qu'Arenzano. Le général Nadasty, dont le corps, par suite de renforts, avait transporté son quartier général à Voltaggio, menaçait son flanc par la Bocchetta et Campo-Freddo ; le corps du prince de Piccolomini, après avoir regagné la Lombardie, se dirigeait sur la Spezzia pour menacer ses derrières, et l'île de Corse, à l'instigation des Anglais, venati de relever le drapeau de l'indépendance (1).
M. de Bissy fît face à tout. Il prescrivit à M. de la Brosse de se borner à maintenir, avec ses 5 B., sa position entre Arenzano et Masone; il envoya M. de Reding avec quelques renforts soutenir M. de Polastre à Ponte-Decimo, détacha M. de Belloy à Sestri du Levant pour observer la Spezzia et empêcher M. de Piccolomini de s'engager dans les montagnes du Bolbio, et embarqua M. de Choiseul-Beaupré avec un autre détachement pour se porter au secours des troupes assiégées dans Bastia. M. de Choiseul quitta Gênes dans les premiers jours de septembre. Il débarqua heureusement en Corse et se porta aussitôt à la rencontre des rebelles, qu'il trouva assemblés sous les ordres d'un chef nommé Rivarole; après un engagement sanglant, il les força à se réfugier dans leurs montagnes et à lever le siège de Bastia. Cette action lui valut le grade de brigadier.
M. de Belloy se porta à Sestri du Levant et de là vers les sources de la Magra et du Taro. L'ennemi y avait quelques postes; il les débusqua et, avec une audace inouïe, poursuivit sa marche en s'engageant dans la vallée du Taro. Il entra successivement à Compiano et à Bergotaro; ses détachements s'avancèrent jusqu'à Parme.
(1) Voir le sixième volume des Guerres sous Louis XV.
Après celte pointe hardie, il revint s'établir à Varèse, ramenant avec lui des otages, quantité de bestiaux et de butin de toute sorte ; puis il rentra de sa personne à Gênes, laissant son détachement à M. de Monteil pour continuer à veiller à la sécurité de la frontière orientale de l'État de Gênes, conjointement avec M. de Pivelli, que le gouvernement de la république venait d'envoyer à Sarzana pour faire prendre les armes aux habitants de la côte, en vue d'une menace du côté de la Spezzia.
Les ennemis, de leur côté, croyant MM. de la Brosse et de Reding affaiblis, dirigèrent plusieurs tentatives sur notre front et notre gauche. Les Autrichiens, soutenus par un pareil nombre de paysans des fiefs impériaux, vinrent au commencement de septembre attaquer San-Giorgio et la Madona di Victoria. Ils furent repoussés avec perte par M. de Reding, qui eut le temps d'accourir de Ponte- Decimo avec ses troupes. En même temps, un autre détachement se jeta sur le village de Masone; mais M. de la Brosse soutint ce poste par des renforts envoyés de Voltri et qui, après un court engagement, culbutèrent l'ennemi et restèrent maîtres de la position.
Toutes ces escarmouches, constamment à leur désavantage, rendirent les Autrichiens circonspects; cependant, d'après les rapports des espions, M. de Nadasty venait encore d'être considérablement renforcé à Voltaggio, M. de Bissy voulut s'en assurer et résolut de diriger lui-même une reconnaissance sur son camp. Il partit le 9, avec une colonne commandée par M. de Grusac, colonel. Il réussit à refouler les avant-postes autrichiens et arriva jusqu'en vue de Voltaggio ; mais, se trouvant en présence de forces bien supérieures, il dut se replier ; son arrière-garde fut vivement attaquée et perdit du monde, entre autres M. de Grusac, mortellement atteint. La colonne put rentrer presque intacte en deçà de la Bocchetta. Cette petite affaire ne ralentit point l'ardeur de M. de Bissy. Il résolut bientôt de diriger sur sa gauche une pointe aussi hardie que celle de M. de Belloy sur sa droite. Son but était d'enlever les postes ennemis dans les vallées de l'Erro et de la Bormida, et de lever des contributions dans le Montferrat. Il forme à Gênes une colonne et en donne le commandement à M. de Chauvelin, officier aussi hardi qu'expérimenté. Celui-ci part de Gênes le 17 septembre, et se dirige sur Sassello par Greveri, le mont Fajale et
Ferrera. En même temps, 2 des B. de M. de la Brosse, à Arenzano, allèrent occuper le mont Faj aie sur les derrières, et deux autres, à Voltri, se portèrent, sous le commandement de M. de Roquépine, sur Martina, pour protéger son flanc droit, tandis qu'un détachement et M. de Montchenu s'avançaient sur les hauteurs de la Bocchetta, pour attirer de ce côté l'attention de M. de Nadasty. Cette expédition, tout aventureuse, eut un plein succès. M. de Chauvelin pénétra jusqu'à Sassello, prit ou repoussa tous les postes ennemis, et, divisant sa colonne en petits détachements, mit tout le Montferrat à contribution. Il revint, le 25, à Gênes, ramenant avec lui des officiers, des soldats prisonniers, des otages, une grande quantité de bestiaux, nombre de mulets et un butin considérable. MM. de la Brosse et de Roquépine se replièrent également sur leurs camps d'Arenzano et de Cabane, près Voltri ; quant à M. de Montchenu, après avoir inquiété l'ennemi vers Voltaggio, lui avoir enlevé le poste de Borgo de Fornari et un assez grand nombre de prisonniers, il reçut l'ordre de marcher sur Toriglia pour soutenir le corps que M. deBelloy avait laissé à Varèse, frontière du duché de Parme, sous le commandement de M. de Monteil.
Sur ces entrefaites, M. le duc de Richelieu arrive à Gênes, désigné par le roi pour succéder à M. de Boufflers dans la direction des affaires militaires et politiques. MM. de Guymond et de Bissy lui remirent immédiatement leurs pouvoirs , et ce dernier s'embarqua à la fin du mois pour rejoindre dans le comté de Nice l'armée de M. de Belle-Isle, emportant les regrets de l'armée et surtout du gouvernement de la république, qui, en témoignage des services signalés rendus pendant son commandement provisoire, lui offrit une épée d'honneur d'un grand prix.
De même que nos troupes autour de Gênes maintenaient énergiquement leurs positions, de même celles sur les Alpes arrêtaient tous les progrès de l'armée du roi de Sardaigne et de M. de Braun.
Après la tentative infructueuse de ce dernier, que M, de Villemur avait victorieusement repoussée, le 30 août, à la Maison-Méane, le roi de Sardaigne ordonnait à M. de Briqueras de tomber à son tour sur notre camp deBriançon et de nous tâter de ce côté, où, depuis le départ de M. de Mailly pour le col de Vars, nous n'avions plus que 6. B. avec M. de Crussol. M. de Briqueras franchit le mont Genèvre, le 3 septembre, avec un fort détachement et tombe
àl'improviste sur trois postes couvrant notre camp. Mais, repoussé vigoureusement, malgré sa supériorité numérique, il fut ramené au delà des Alpes, laissant sur le terrain nombre de morts et entre nos mains quantité de prisonniers.
Nos alliés ne montrèrent malheureusement pas la même vigueur dans le comté de Nice. M. de Leutrum ayant fait avancer, le
3 septembre, un détachement du côté de Menton, où se trouvaient les Espagnols, ceux-ci, à la seule vue des Piémontais, lâchèrent pied et se replièrent sur Monaco, abandonnant leur poste sans combat. M. de la Mina crut même devoir faire en môme temps évacuer Castiglione, bien qu'il y eût un corps de miquelets. Il les ramena jusqu'à la Turbie, de sorte que, M. de Leutrum ayant occupé le lendemain les positions abandonnées, la place de Vintimille se trouva coupée de l'armée, investie et réduite à se défendre elle-même avec ,1a garnison, heureusement renforcée par le détachement envoyé à la fin d'août par M. de Belle-Isle contre l'avis du capitaine général.
Pendant ce temps, les 48 B. de M. de Larnage et les 3 B. tirés de Provence avaient rejoint l'armée combinée, dont l'effectif atteignait alors 83 B., dont 52 français et 31 espagnols (1).
L'armée ennemie comptait également 83 B. M. de Leutrum, avec 22 B., était àBordighera et sur la Roya; M. d'Orméa, avec 11 B., occupaitBreglia et Sospello ; M. de Braun, dans la vallée de laStura, avec de nouveaux renforts, commandait à 30 B., campés entre Démonte et Vinadio ; les princes de Bade-Durlach et de Carignan, avec 16 B., avaient remonté les vallées du Gesso, débouché par les cols de Finestre et de Sainte-Anne, et pénétré, l'un, avec 10 B., jusqu'à Saint-Martin de Lantosque, l'autre, avec 6 B., jusque sur le col deRaus; les 4 derniers B. étaient restés à Borgo avec le roi de Sardaigne et son quartier général.
Le maréchal de Belle-Isle, préoccupé de l'abandon des postes de Menton et de Castiglione par notre aile droite, composée des
(1) Dispositions des troupes : 76 B. occupaient ia ligne d'Eza à Levenza, savoir : 14 B. à Eza; S à la droite du château de Drap; 9 aux retranchements de Drap; 7 en réserve derrière les retranchements de Drap-, 5 à Sainte-Catherine; 8 en réserve à la Badie, derrière Sainte-Catherine ; 10 à Castelnovo; 6 en réserve à la Tourette; 8 à Levenza ; 1 à Coaraza et Berra; 1 B. à Monaco, et 6 B. sur les derrières;
4 B. à Briancourt, le Gros et Malaussena ; 1 au pont du Var ; 1 à Nice.
Espagnols, voulant pallier la faute commise et empêcher M. de Leutrum de s'avancer, avait aussitôt renforcé ses avant-postes à l'aile gauche et occupé les hauteurs en avant de Lescarène et de Luceram. Ce n'était pas assez; il importait, selon lui, de reprendre à tout prix la communication avec Vintimille et la ligne de défense de la Bevera. L'ennemi, d'ailleurs menaçant, venait d'occuper, le 13, les montagnes de Gorbio et de Sainte-Agnès ; il résolut de l'en débusquer et parvint à décider M. de la Mina à reprendre l'offensive. Celui-ci, qui jusqu'à présent, avait, du consentement des deux cabinets de Versailles et de Madrid , eu sur le maréchal une sorte d'autorité, venait à son tour de lui être subordonné. On recommanda cependant la plus grande réserve au maréchal : il devait le consulter et s'attacher à éviter toute rivalité et tout dissentiment, car on redoutait que l'Espagne ne fit défection et même ne conclût un traité de paix particulier.
M. de la Mina, ne pouvant se soustraire ouvertement à l'exécution du projet de M. de Belle-Isle, forma, le 15 septembre, en avant de son front une colonne, et la dirigea sur Gorbio, Sainte-Agnès et Castiglione. A l'approche de ces troupes, les détachements de M. de Leutrum se replièrent sans combattre, et nous demeurâmes maîtres des hauteurs de Gorbio et même du poste de Castelar. Nous n'y restâmes pas longtemps : le capitaine général, dissimulant son mauvais vouloir sous un prétexte,' rappela son détachement dès le lendemain, et les Piémontais réoccupèrent ces positions à sa suite.
Pendant tout le mois de septembre, les armées restèrent ainsi en présence, les Français et les Espagnols derrière leurs retranchements d'Eza à Levenza, les Piémontais et les Autrichiens dans une longue ligne de Vintimille à Vinadio par Breglia, le col de Raus et Saint-Martin de Lantosque. La saison avancée justifiait d'ailleurs suffisamment cette inaction; la chute des neiges, imminente dans ces hautes régions, devait déterminer bientôt les quartiers d'hiver. Le roi de Sardaigne redoutait naturellement d'attaquer notre formidable position en avant de Nice, courant ainsi le risque d'être acculé, en cas d'insuccès, à des montagnes sans issue; le maréchal de Belle-Isle, en supposant même qu'il repoussât l'ennemi dans les plaines du Piémont, n'osait se placer volontairement dans une position analogue en face de Coni.
Quelques, escarmouches seulement eurent lieu entre les avantpostes, surtout du côté de la vallée de la Stura. Le 12 septembre, M. de Villemur, à la nouvelle qu'un poste autrichien était établi en face de la Maison-Méane, vint le surprendre en descendant de la vallée de l'Arche, le ramena jusqu'à Bersezia, et revint camper sur le col de l'Argentière (1); six jours après, le 18 septembre, attaqué par M. deBraun en personne, il fut forcé de reculer jusqu'à l'Arche et d'abandonner aux ennemis le poste de la Maison-Méane. Grâce à quelques renforts du camp de Tournoux, il reprit bientôt l'offensive, et aborda si vigoureusement les troupes de M. de Braun que, malgré son infériorité numérique, il les rejeta de nouveau en désordre sur Bersezia.
Les premières neiges, tombées dans les derniers jours de septembre, furent le signal de la retraite des troupes du roi de Sardaigne. Le corps de M. de Braun évacua, le 30 septembre, la vallée de la Stura ; il vint se concentrer à Borgo, laissant -4 B. à Démonte, 1 à Vinadio, 1 à Sambuco, et des croates avec des Piémontais aux Barricades, couverts par des milices du pays et des hussards autrichiens postés à Bersezia. Le corps de M. de Briqueras abandonna en même temps les vallées d'Oulx et de Pragelas, et se cantonna en arrière vers Rivoli.
Le maréchal de Belle-Isle, de son côté, en présence de la retraite des ennemis en deçà des Alpes, prescrivit aussitôt à M. d'Argouges de cantonner également ses troupes, à l'exception de 6 B. du camp de Tournoux, dirigés sur les bords du Var pour y rejoindre les 6 B. de M. de Mailly qui, dès le 16 septembre, du col de Vars s'étaient portés sur Vence; mais il maintint dans leurs camps toutes ses troupes du comté de Nice.
Les princes de Bade-Durlach etde Carignan ne tardèrent pas à
(1) François 1", en 1515, traversait les mêmes passages pour gagner la bataille de Marignan. Les routes du mont Cenis et du montGenèvre, les deux seules supposées (bien que franchies par Charleniagne en 774) par où pût déboucher l'armée française sur le Piémont, aboutissant à Suze, étaient gardées par les Suisses. Avec sa jactance chevaleresque, il reconnaît, au prix de grands efforts, qu'on peut remonter la vallée de Barcelonnelte et descendre dans celle de la Stura, en franchissant le col d'Argenlière. il dut jeter des ponts sur des abîmes, faire sauter des rochers pour ouvrir passage à ses canons. Enfin, en trois jours il escalade les Alpes ; le soir du troisième, il était maître de la crête de la grande chaîne; le quatrième, il atteignait les
suivre le mouvement rétrograde de M. de Braun. Ils rappelèrent, le 9 octobre, leurs avant-gardes établies jusque sur les hauteurs de Pietra-Cava, repassèrent à la hâte, vivement talonnés par nos détachements avancés aux ordres de JNUM. de Pereuse et de Chabot, les cols de Fénestre et de Sainte-Anne, que les neiges commençaient déjà à obstruer, et vinrent se concentrer, le 14, àConi, ovi le roi de Sardaigne avait déjà transporté son quartier général depuis le l'"' octobre.
Le mouvement de retraite continua le 12 octobre, et toutes les troupes rassemblées à Borgo et à Coni prirent la direction de Savigliano, les Piémontais vers Turin, les Autrichiens enLombardie, à l'exception de 17 B. envoyés par le roi de Sardaigne à M. de Leutrum et h M. d'Orméa, qui, n'ayant point pour se couvrir une barrière de neige sur la cime des montagnes, ne pouvaient encore entrer en quartiers. M. de Leutrum, à la tête de 50 B., prit position derrière la Roya, depuis la mer jusqu'à Tende, et s'y retrancha, les Autrichiens de M. de Novatià la gauche, les Piémontais de M. d'Orméa à la droite. II continua à investir Vintimille avec un gros détachement et à tenir par ses postes avancés la crête des hauteurs qui séparent la Bevera du Paillon. M. de Belle-Isle ne tarda pas à l'attaquer : il n'était pas admissible, en effet, que, désormais à la tête de forces supérieures et rassuré sur son flanc gauche par la retraite du roi de Sardaigne, il tolérât encore la présence de l'ennemi sur la partie orientale du comté de Nice, et se résignât à assister impassible à l'investissement de Vintimille.
Pour combler dans les rangs de son armée le vide produit par les 8 B. espagnols déjà cantonnés, il appela 4 des B. amenés à Vence par M. de Mailly et, dès leur arrivée, marcha à l'ennemi sur quatre colonnes. Les deux colonnes de droite étaient composées des Espagnols et de 12 B. français, sous MM. de Pignatelli et de Carvajal, lieutenants généraux espagnols, avec une avantgarde commandée par M. de Cadijal, maréchal de camp espagnol; les deux colonnes de gauche, uniquement de troupes françaises placées sous le commandement de MM. du Châiel et de la Ravoye, lieutenants généraux avec leur avant-garde sous M. de la Ghetardie.
sources de la Stiira; le cinquième, il descendait dans les plaines de Saluées, tandis que le corps de cavalerie, avec la Palice, d'Aubigny el Bayard, passait plus haut, par le col d'.\gnel, sur le flanc méridional du mont Viso.
Le 18, un peu après minuit, toutes ces colonnes s'ébranlèrent à la fois. M. de Gadijalse dirigea par Sainte-Agnès droit sur Castelar et s'arrêta sur la montagne qui domine ce poste, où il fut bientôt rejoint par M. de Carvajal. M. de Pignatelli, à l'extrême droite, s'avança le long de la mer par la Turbie, Monaco, Roquebrune et Menton; mais il dut aussi s'arrêter devant le pont deBalsirossi, défendu par la tour de Sparana et dont on ne pouvait se rendre maître qu'en s'emparant d'abord de cette tour et des hauteurs voisines, où l'ennemi était en force. M. de Belle-Isle avait suivi à Menton la colonne de M. de Pignatelli. Voyant notre droite arrêtée, il s'avança aussitôt avec M. de la Mina sur Castelar, et de là dirigea vers la mer M. de Cadijal avec son avant-garde. Celui-ci, se rabattant à droite, marcha vigoureusement aux Autrichiens,, les culbuta, et, se prolongeant le long de la crête du contrefort qui sépare Castelar de Saint-Brancas, arriva jusqu'en face de la hauteur de Balsirossi, sur le flanc de la position ennemie, que M. de Pignatelli menaçait de front. Comme la soirée était déjà avancée, il ne poussa pas plus loin son attaque et arrêta ses soldats, épuisés par leur marche de seize heures dans des sentiers presque impraticables. Nos deux colonnes de gauche se portèrent sur Sospello : elles étaient destinées seulement à inquiéter l'ennemi et à le tenir en respect à sa droite pour favoriser l'effort principal sur sa gauche. Aussi ne s'engagèrent-elles pas ; celle de M. de la Ravoye seulement franchit la Bevera et se porta sur la rive gauche, l'avantgarde de M. de la Ghetardie s'arrêta en face du col de Perus, oîi l'ennemi avait 7 B. campés et retranchés; et les troupes de M. du Châtel, destinées à servir de soutien, restèrent sur la rive droite et campèrent le long de la rivière.
Le lendemain, 19, le maréchal prit à sa droite de nouvelles dispositions pour emporter le poste de Balsirossi. Il forma à cet effet trois colonnes, l'une d'Espagnols, la seconde de Français aux ordres de M. de Fremure, la troisième d'Espagnols sous M. de Cadijal, et attendit au lendemain pour les lancer sur l'ennemi.
Le 20, à deux heures du matin, il monte avec l'infant et M. de la Mina sur un point culminant, et donne l'ordre d'attaquer au point du jour. Les trois colonnes, soutenues par 12 B. français et 12 B. espagnols, délogèrent les Autrichiens de toutes leurs positions et les poussèrent à la baïonnette d'abord sur le vallon de Latte,
puis sur les hauteurs de Casteldoppio, et enfin derrière la Roya. Elles ne s'arrêtèrent qu'au pont de Yintimille, dont M. de Novali défendit les abords le plus longtemps possible, en tenant à outrance dans la ville pour donner le temps à ses troupes en désordre de s'écouler, et qu'il détruisit en se retirant avec son arrière-garde. Cette attaque décisive avait été soutenue par notre gauche, qui, par ses démonstrations sur Breglio, avait empêché M. d'Orméa de secourir M. de Novati. M. de la Ravoye s'était porté au nord pour menacer le col de Brouis, M. du Châtel l'avait remplacé sur la rive gauche de la Bevera en face du col de Perus, et M. de la Chetardie, se portant sur les hauteurs en avant d'eux, avait tenu toute la journée en haleine les avant-postes des Piémontais. Le combat terminé, nos troupes s'établirent sur les positions conquises : M. de Cadijal, aux Capucins et sur les glacis du château de Vintimille; M. de Fremure, à la chapelle de San-Antonio et à la maison des Barbets; la brigade française des gardes lorraines et le régiment de Penlhièvre, dans le vallon de Latte; 1 brigade, sur les pentes de Balsirossi; les corps de MM. de Pignatelli et de Carvajal , en avant de Menton, où M. de Belle-Isle plaça son quartier général; M. de la Ghetardie, au mont de Carinère; M. de la Ravoye, à Molinet; M. du Châtel, à Sospello. M. de Leutrum ramena sa droite à Bordighera, établit son centre à Dolce- Acqua et maintint à la Penna, Breglio, Saorgio et Tende sa gauche, toujours couverte par de forts détachements retranchés aux cols de Brous et de Perus.
Après trois jours de repos, le maréchal de Belle-Isle reprit son mouvement en avant. Il avait rétabli, le 23, le pont de Yintimille et posté quelques détachements sur la rive gauche de la Roya; le 24, ces détachements sont suivis d'une partie de son armée, qui délogea, après un violent engagement, les postes avancés des Autrichiens, établis au pied d'une montagne en face du débouché du pont. Elle se trouva tout à coup, en arrivant sur le revers de cette montagne, en présence de 12 B. ennemis derrière lesquels se tenait le gros des troupes de M. de Novati, dont une forte colonne se détachait déjà pour les soutenir. M. de Belle-Isle ne jugea pas prudent d'engager davantage ses soldais dans ces conditions et les ramena en arrière, ne laissant au delà de la Roya que des compagnies de grenadiers et les volontaires royaux, qui continuèrent à ti-
railler avec l'ennemi. En même temps que noire droite opérait cette démonstration en avant de Vintimille, notre gauche, prenant décidément l'offensive, chassait enfin l'ennemi de tous ses postes entre la Roya et la Bevera. M. de Châtel et M. de la Ravoye, concertant leurs efforts, s'emparaient de toutes les positions avancées des Piémontais , et ceux-ci, pressés par l'avant-garde de M. de la Chetardie, abandonnaient précipitamment les montagnes, les défenseurs des cols du Brous et de Perus se retirant par le pont de Breglia, ceux de la Penna parle pont d'Airole, Le soir du 24 octo- .bre, il n'y avait plus un soldat piémontais au delà de la Roya.
Nos troupes de Gênes, de leur côté, continuaient à inquiéter les ennemis, qui, déconcertés, continuaient des préparatifs de défense extraordinaires sur toute la côte, et notamment à Finale et à Savone.
Le duc de Richelieu, débarqué le 27 septembre à Gênes avec M. le duc d'Agénois, y trouva le même accueil empressé que son prédécesseur M. de Boufflers; il y fut reçu avec les mêmes honneurs et logé dans le même palais. Le 3 octobre, après une audience publique du doge à laquelle on donna un éclat inaccoutumé, il reconnaît les abords de l'enceinte, visite à cheval Goronata, le mont du Diamant et toutes les positions occupées par l'ennemi pendant l'investissement, ordonne de nouveaux travaux, et recommande de les pousser avec activité de manière à être en mesure, dans le cas oij les Autrichiens reviendraient mettre une seconde fois le siège devant la ville. Après s'être assuré du bon état des défenses de l'enceinte et de ses avancées, il se préoccupa de la sécurité du reste du territoire de la république. Il donna le commandement de tous les détachements du côté de Scafera et de Portofino à M. de Lannion, qui connaissait parfaitement le pays pour l'avoir déjà défendu; il le chargea de veiller sur toute la côte orientale depuis la Spezzia jusqu'à hauteur de Gênes, et, rassuré de ce côté par la confiance que lui inspirait cet officier général, porta spécialement son attention sur la côte occidentale. Les ennemis, à Campo-Freddo, ne cessaient d'inquiéter par leurs incursions nos postes des montagnes. Ils venaient encore de faire une tentative sur Masone; repoussés, grâce à l'arrivée opportune de M. de la Brosse, ils restaient toujours menaçants. M. de Richelieu résolut d'enlever leur point d'appui, et, quelle que fût la difficulté de l'opération, d'entreprendre le siège de Campo-Freddo. Il venait justement de recevoir quelques ren-
forts de M. de Ghoiseul-Beaupré, de retour de Corse. Une tentative inutile dirigée sur Saint-Florent, dans le but d'en chasser les rebelles, lui avait montré que, l'insurrection étant trop sérieuse pour que ses faibles troupes pussent tenir la campagne dans ce moment, il n'y avait d'autre parti à prendre qu'à tenir les places fortes de l'île, en attendant une nouvelle intervention amicale de la France. En conséquence, il avait laissé à Bastia les troupes nécessaires à la défense, et s'était embarqué avec le reste pour rentrer à Gênes, oil il pensait que son concours serait plus utile. Le régiment de Brie, tout entier également, arrivait le 14 octobre. Embarqué à Villefranche dans le mois de septembre, sa traversée avait été contrariée par les vents et surtout par les vaisseaux anglais, qui à plusieurs reprises le forcèrent de se réfugier dans différents ports.
M. de Richelieu, une fois sa résolution arrêtée de marcher au siège de Campo-Freddo, eut bientôt pris ses dispositions. Une partie de nos troupes devait investir la place, l'autre couvrir le siège, et un corps attirer du côté de la Bocchetta l'attention de l'ennemi. L'armée devait emmener avec elle l'artillerie de campagne et de siège, et la république fournir les travailleurs pour rendre praticables à cette artillerie les mauvais chemins qui conduisent à travers les montagnes.
Les troupes consacrées à l'investissement furent divisées en quatre corps. L'un, à Vollri et à Arenzano, sous M. de Chauvelin, avait pour instruction de tourner Campo-Freddo à l'ouest, de s'emparer de Ronciglione et de masquer le débouché d'Ovada au sud. Le second devait se former à Gênes, aux ordres de M. le duc d'Agénois, marcher par la Madona délie Acqua, Giovo di Piato, la Sardigna, le Gérone, et s'établir àSchivarolo, de manière à investir Campo- Freddo à l'est. Le troisième, composé d'Espagnols et du régiment de Bresse, sous le commandement de M. de Carcado, devait se porter par Cabane et Masone sur la Capelletta di Rinco, au nord de Campo-Freddo. Le quatrième enfin, commandé par M. de Guenaut, devait occuper Pavaglione, à l'ouest de la place, de manière à compléter l'investissement. Les troupes destinées à couvrir le siège étaient formées de deux corps, l'un partant de Gênes, l'autre de Voltri avec M. de la Brosse : tous deux devaient converger sur Marcharolo et se réunir à ce point important, qui barrait la route par laquelle M. de Nadasty pouvait se porter de Vollaggio
au secours de Campo-Freddo. Le corps qui opérait une diversioi> sur la Bocchetla fut placé sous les ordres de M. de Reding; par sa présence il retiendrait les Autrichiens devant Voltaggio, et, en tout cas, si ceux-ci marchaient sur Campo-Freddo, il serait sur leur flanc.
Les troupes se mirent en mouvement le 14 octobre. M. le duc de Richelieu quitta Gênes le 15, et se rendit à Campo-Morone, où il trouva assemblées les troupes destinées à marcher surMarcharolo. Il se mit à leur tête à 8 heures du soir. Il fit marcher sa colonne toute la nuit, et le lendemain malin entra à Marcharolo, où M. de la Brosse ne tarda pas à le rejoindre. Il apprit alors que les colonnes de MM. d'Agénois, de Carcado et de Guénant étaient arrivées dans les positions qu'elles devaient occuper autour de Campo-Freddo; mais, comme à onze heures du matin il était sans aucune nouvelle de celle de M. de Chauvelin, craignant que celui-ci n'eût trouvé une trop vive résistance au pont de Ronciglione, il se porla de sa personne dans cette direction pour lui porter secours et l'aider à s'établir sur l'Orba. Il n'eut pas besoin de pousser jusqu'à Ronciglione; M. de Chauvelin n'avait éprouvé qu'un retard; il le rencontra à moitié chemin à la tête de son avant-garde.
Pendant ce temps, M. de Roquépine, resté à Ronciglione avec le gros du détachement de M. de Chauvelin, était violemment attaqué. L'ennemi posté à Ovada et récemment renforcé, averti de nos mouvements par un déserteur de Royal-Comtois, avait aussitôt dirigé dans la haute vallée de l'Orba un corps de volontaires. Cette colonne, soutenue en arrière par 1 régiment, tomba à l'improvisle sur les piquets qui se tenaient à la tête de notre camp pour le couvrir, et les mit en déroute. M. de Magnac, major de Royal-Comtois, fit aussitôt prendre les armes et rétablit le combat; M. de Janet, lieutenant-colonel de Royal-Bavière, et M. de Montigny, lieutenantcolonel de Salis, accoururent avec leurs régiments; M. de Roquépine, saisissant le drapeau de Royal-Comtois, s'élança à son tour, et, après de vigoureux efforts, nos B., bien que d'un faible effectif, réussirent enfin à repousser l'ennemi, qui abandonna le champ de bataille. Après cette alerte et cet engagement, nos troupes s'établirent sans obstacle à Ronciglione. L'investissement était complet, on n'attendait plus que le gros canon pour commencer le siège. Ce canon n'arrivait pas : les paysans génois, requis de mettre les chemins en état, n'avaient pas répondu à l'appel de leur gou-
vernemenl ; ainsi, en supposant môme qu'on pût les faire sortir de leur indifférence et de leur inertie, bien du temps s'écoulerait encore avant l'arrivée des pièces si nécessaires pour battre les murailles. D'un autre côté, on fut informé que M. de Nadasty rappelait des vallées de la Scrivia et du Taro tous les détachements envoyés de ce côté, que le gouverneur de Savone rassemblait, de son côté, des forces imposantes, et que tous deux se disposaient à secourir Gampo-Freddo.
Dans cette situation, M. de Richelieu tint conseil avec ses principaux lieutenants, ne voulant rien décider sans leur avis. Tous reconnurent d'un commun accord l'occasion comme manquée, qu'il y aurait imprudence à s'obstiner à rester autour de Campo-Freddo, et la retraite fut résolue. Elle s'effectua le 18; M. de Richelieu, M. de la Brosse et M. d'Agénois, ce dernier formant l'arrièregarde, se replièrent à droite du côté de la Bocchetta. MM. de Chauvelin et de Carcado se retirèrent en même temps par Masone sur Voltri, et repassèrent heureusement les montagnes sous la protection du corps de M. de Guénant, qui prit la même route. A celte expédition infructueuse succéda un calme complet pendant le reste du mois d'octobre. Nos troupes continuèrent d'occuper leur camp de la Bocchetta, de Gampo-Morone, de Voltri etd'Arenzano.
M. de Nadasty, de son côté, se tenait alors avec le gros de ses forces concentrées vers Campo-Freddo et Savone ; pour faire face sur les points les plus menacés, il avait presque complètement dégarni sa gauche. Mais bientôt il reçut des secours avec lesquels il s'étendit de nouveau à l'est.
M. de Braun tira quelques B. de son armée, qui, partie de Goni le i2 octobre, se dirigeait par le Monlferrat pour hiverner (1), et les envoya sur Sassello et Ovada. M; de Nadasty, ainsi renforcé et désormais à la tête de 26 B., rétablit ses postes sur les frontières orientales de la république, y renvoya les troupes qu'il en avait tirées, et, appuyant lui-même à sa gauche, réoccupa fortement Voltaggio. Il laissa 10 de ses B. vers Savone pour couvrir la route du littoral, et s'établit avec 16 B. entre les vallées de l'Orba et de la Scrivia.
Le mouvement de l'ennemi nécessita de notre part un mouve-
(1) 26 B. à Milan, Lodi, Crémone et Mantoue ; 37 B. à Modène, Parme et Plaisance.
ment analogue. Une partie de nos troupes fut ramenée de la gauche à la droite. Voltri resta occupé par 4 B., Arenzano par 1 B., et M. de Reding demeura à la Bocchetta. Le camp de Campo-Morone levé, nos soldats revinrent se cantonner dans les faubourgs et les environs de Gênes. M. de Richelieu prescrivit, en outre, à M. de Lannion de se rendre de sa personne sur la côte du Levant, dont il lui avait confié le commandement spécial, et lui donna 2 B. pour le mettre en état de s'opposer aux tentatives des partis ennemis et de rétablir nos affaires un peu compromises de ce côté, depuis que M. de Monteil, ayant voulu, au commencement d'octobre, faire dans le Plaisantin, du côté de Bobbio, une incursion pareille à celle si heureuse de M. de Belloy, avait éprouvé un échec à la suite duquel il avait été contraint de se replier sur Gênes, entraînant dans sa retraite M, de Montchenu, qui de Toriglia s'était avancé pour le dégager et le soutenir.
Comme les ennemis se montraient alors surtout menaçants vers le duché de Massa, M. de Lannion se rend d'abord à la Spezzia, occupe fortement le château de cette ville, le fort Sainte-Marie, à l'entrée du golfe, Sarzana, qui commande le passage de la Magra, et couvre ses positions de retranchements, de manière à mettre parfaitement à l'abri de toute insulte cette pointe extrême du territoire de la république. Il rétablit tous nos anciens postes aux sources du Taro, de la Trebbia et de la Scrivia, entre autres celui de Toriglia, où les chemins ne permettaient pas de conduire de l'artillerie, mais que, par un hasard heureux, l'on put néanmoins armer par suite de la découverte de pièces de canon et de mortiers trouvés en creusant au pied des murailles, oh le prince Doria les avait fait enterrer avec des fusils et d'autres armes, un an auparavant, lors de l'approche des Autrichiens.
L'ennemi, du reste, ne se montra pas de ce côté pendant tout le mois de novembre; au nord et à l'ouest de Gênes, il se contenta également de garder ses positions de Savone, Campo-Freddo et Voltaggio, en face de nos camps de la Bocchetta, Voltri et Arenzano, où nous nous fortifiions davantage tous les jours. Une seule fois, le 4 novembre, il parut vouloir nous resserrer et gagner un peu de terrain en avant : il envoya un fort détachement occuper Invréa. M. de Richelieu fit partir aussitôt d'Arenzano une colonne de Génois pour l'en déloger. Arrivée avant nous en face d'Invréa, cette co-
lonne ne nous attendit pas; elle se jeta .sur les Autrichiens avec une bravoure incroyable, les surprit, leur fît beaucoup de prisonniers, et mit le reste dans une déroute complète à la vue de nos soldats, qui n'arrivèrent que pour être témoins de leur succès si rapide et si éclatant. On évacua cependant Invréa, dont l'occupation eût trop allongé notre ligne de défense; mais la leçon infligée aux troupes de M. de Nadasty ne fut pas perdue : à partir de ce moment, elles ne se départirent plus de leur immobilité.
L'inaction amena quelques excès qui faillirent compromettre nos bons rapports avec les Génois. Des détachements français et espagnols ayant pillé des propriétés et maltraité des habitants, les paysans de la Polceverra s'ameutèrent et répondirent par des violences aux mauvais traitements dont leurs compatriotes avaient été l'objet. Le conflit s'envenima, les esprits se surexcitèrent, et les rixes se succédèrent de plus en plus sérieuses. Déjà les paysans, un peu enorgueillis de leurs anciennes prouesses, parlaient de nous expulser de leur pays comme ils en avaient chassé les Allemands. M. de Richelieu sul les apaiser; il leur accorda de larges indemnités pour les dommages causés par ses troupes, et par ce moyen réussit à rétablir promplementle calme et à éteindre le germe d'une désunion qui eût été si préjudiciable à la cause commune.
Les hostilités avaient complètement cessé sur les Alpes depuis le commencement du mois d'octobre; l'affaire du 24, à la suite de laquelle les Piémontais avaient repassé la Roya, les termina également dans le comté de Nice. La saison était déjà bien avancée. M. de Leutrum occupait de trop fortes positions et avec trop de B. pour être forcé du côté de la mer; puis les neiges, qui couvraient les montagnes à sa droite, le défendaient contre un mouvement tournant. Le maréchal, d'accord avec M. de la Mina, résolut donc de ne pas pousser plus loin ses opérations et de renvoyer les troupes dans des quartiers d'hiver, les Français en Dauphinéet en Provence, les Espagnols en Savoie, en Languedoc et en Catalogne, à l'exception de 20 B. français et 10 espagnols destinés à camper sur la Roya.
Il commença à mettre en mouvement, le 2 novembre, un certain nombre de B. auxquels avaient été affectés les quartiers les plus éloignés. Il les fit suivre, le 6, par quelques autres régiments, informé que les généraux Leutrum et Novati, à la nouvelle du premier indice de notreséparation, avaient, de leur côté, renvoyé I2B.,
dont 6 autrichiens, qui se rendaient en Lombardie par la côte de Gênes, et 6 piémontais, qui regagnaient leur pays par le col de Tende.
Le 8j M. de la Mina détacha 8 B. espagnols sur le Languedoc et, quelques jours après, 8 autres; puis les départs devinrent journaliers, et le mouvement d'évacuation ne discontinua pas jusqu'au 20 octobre. A cette date, le comté de Nice était occupé par les 30 B. qui devaient y rester campés, plus 3 B. en garnison à Vintimille, aux ordres de M. de Revel , brigadier, et 4 autres à Menton et Monaco, en partance pour Gênes (1). De son côté, M. de Leutrum ne conserva en face de nous qu'un pareil nombre de 30 B., dont 20 piémontais et 10 autrichiens; il les établit, la gauche à la mer vers Bordighera, la droite à Saorgio avec des détachements vers le col de Tende.
Dès le 13 novembre, l'infant, le duc de Modène, le maréchal de Belle-Isle et M. de la Mina avaient quitté l'armée, se rendant à Nice. L'infant ne s'y arrêta paset continua, deux jours après, sa route sur Marseille pour Ghambéry. Quant au maréchal et à M. de la Mina, ils y séjournèrent jusqu'au 22, occupés à préparer déjà leur plan de campagne du printemps suivant, à convenir des forces nécessaires (et que tous deux n'évaluèrent pas à moins de 130 B. et 140 E.), après avoir réparti les quartiers (2).
Pendant son séjour à Nice, le maréchal de BelIe-Isle s'occupa aussi des récompenses à donner et des défaillances à flétrir. Cellesci étaient peu nombreuses ; mais, parmi elles, une ne pouvait échapper à un châtiment exemplaire : celle de M. Audry, l'ancien commandant du fort Sainte-Marguerite qui, un an auparavant, avait livré la place aux Autrichiens, et dont l'acte de lâcheté soulevait une réprobation unanime dans une armée imbue du sentiment de l'honneur. Il fut traduit devant un conseil de guerre à Antibes, et condamné, le 20 novembre, à la perte de la noblesse et de la croix de Saint-Louis, à la dégradation militaire et à une détention de dix années que, pour comble d'humiliation, il devait subir dans le fort même dont il avait été le commandant.
(1) Les 2" et 3'= B. de Vigier, les régimenls de Quercy el Bigorre.
(2) Quatre des lieutenants généraux maintenus reçurent des conimanderaenls supérieurs : M. de Mirepoix dans le comté de iNice, M. de la Ravoye en Provence, M. d'Argouges en Dauphiné, M. de Richelieu à Gênes.
M. de la Mina quitta Nice le 22 novembre, pour se rendre à Marseille et de là à Madrid. M. de Belle-Isle, de son côté, se dirigea le même jour sur Toulon, marchant à petites journées, longeant le littoral, et visitant tous les travaux de défense de la côte; puis, après s'être assuré du bon état de toutes choses, le 1" décembre, il se rendit, par Aix et Valence, à Versailles, où le roi l'attendait.
M. de Mirepoix, resté à la tête des troupes du comté de Nice, les établit solidement en face de celles de M. de Leulrum. Il plaça 16 B. entre Vintimille etBevera, 9 B. en avant de Sospelloavec des détachements à MoHnet, Breglia et la Penna, 3 B. entre Levenza et Couraza. Il fit détruire les retranchements élevés contre nous aux cols de Brous et de Perus, couvrit de fortifications passagères les abords de Vintimille, de manière à en faire un point d'appui inexpugnable à notre droite, augmenta également les ouvrages qui protégeaient Sospello sur notre gauche, où d'ailleurs nous pouvions, grâce à notre disposition, faire affluer en trois heures jusqu'à 22 B., et relia ces deux places par une ligne sur la droite de la Roya.
De son côté, M. de Leutrum fît élever une ligne semblable sur la rive gauche, de Saorgio à Bordighera, et la prolongea le long de la mer jusqu'à San-Remo. A l'abri derrière ces ouvrages, les deux armées se cantonnèrent alors et le mois de décembre se passa sans autres incidents que quelques combats d'avant-postes, la plupart du temps à notre avantage, notamment à Fauqueto, où M. de Bussy, lieutenant au régiment de Blaisois, surpritde nuit, avec une compagnie de volontaires, un poste de Piémontais; à la Penna, où M. de Colome, soutenu par M. Dupont, repoussa avec perte un parti qui voulait détruire le pont à proximité de ce village, et à Bevera, où M. d'Anfrenet, se portant au secours de ses postes attaqués, força les ennemis à repasser la Roya^ les poursuivit sur la rive gauche et s'empara de la Trinité.
La môme tranquillité continua à régner du côté de Gènes, où l'on célébra au milieu de l'enthousiasme général l'anniversaire de la révolution qui avait chassé les Allemands. Le duc de Richelieu avait déjà 15 B. français sous ses ordres ; il en reçut encore 2 nouveaux le 8 décembre. C'était le reste du régiment de Vigier, dont le l"' B. était à Gênes depuis le commencement du siège. Ils s'étaient embarqués à Monaco, le 28 octobre, avec les régiments de
Quercy et de Bigorre ; mais, battus par les vents qui avaient dispersé le convoi, d'abord rejetés sur Antibes, puis sur Toulon après avoir relâché à Calvi, ils avaient pu, plus heureux que ces deux autres régiments dont on était encore sans nouvelles, arriver enlin à destination. En même temps arrivaient le régiment de Flandre au service d'Espagne, ainsi que M. de Crussol, aide-maréchal général des logis de l'armée, quelques recrues espagnoles et un détachement de déserteurs piémontais destiné à être versé dans les différents régiments.
De son côté, M. de Richelieu forma, avec les déserteurs autrichiens reçus à son camp, un nouveau corps auquel il donna le nom de grenadiers royaux de Gênes.
L'effectif qu'atteignit ainsi son armée le mit à même de garnir toutes les frontières de la république, notamment celle du levant, sur laquelle, au dire des espions, l'ennemi, qui se renforçait dans le Parmesan et le Plaisantin, n'était pas éloigné de faire une tentative. M. de Richelieu envoya quelques troupes à M. de Lannion et lui prescrivit, pour que ses positions fussent mieux couvertes, de se rendre maître du fort Lavenza, dans le duché de Massa , dont la possession devait d'ailleurs le mettre à même de s'opposer, au besoin, à un débarquement possible sur la plage voisine. Cet officier marcha le 18 décembre sur Lavenza, trouva le fort assez mal gardé, et l'enleva moitié par surprise, moitié de force, à la tête des grenadiers royaux de Gênes, mit la forteresse en état et se replia en y laissant une garnison. M. d'Ahumada, de son côté, fît occuper le fort Sainte-Marie et Porlo-Venere, résolution de sa part d'autant plus surprenante que, peu de temps auparavant, il avait refusé de coopérer à la défense du levant. Le duc de Richelieu lui en témoigna son mécontentement : cette immixtion des Espagnols, en divisant le commandement, devenait fâcheuse et pouvait, à un moment donné, créer une situation difficile à M. de Lannion, qui, par sa responsabilité, devait avoir toute autorité; mais il ne put l'amener à retirer ses troupes et à se plier à sa volonté.
M. de Richelieu, toujours préoccupé de l'attaque qu'il redoutait à l'est, ne se contenta pas d'envoyer M. de Lannion à la Spezzia; il alla lui-même visiter ses postes, puis il fit en personne, accompagné de M. de Chauvelin, la reconnaissance minutieuse de toute la frontière orientale de la république , étudia les débouchés par
lesquels l'ennemi pouvait venir, les obstacles que le terrain présentait à sa marche, les positions oîi l'on pourrait l'arrêter. Soit que les rapports des espions fussent faux, soit que M, de Nadasti eût changé d'idée, il n'y eut aucun mouvement dans ses lignes, et l'année se termina dans un calme absolu, pendant lequel on attira dans le parti de la république la compagnie des Mignons du comte de la Sare. M. de Richelieu y joignit la plupart des soldats de la compagnie franche de Barberousse, débauchés par Pennemi peu auparavant, et prit des mesures pour empêcher le débarquement en Corse de canons et de munitions embarqués par les Piémontais sur des vaisseaux anglais à la rade de Vado, en vue de soutenir l'insurrection de l'Ile. On captura dans le port d'Arenzano un navire hollandais jeté àla côte par la tempête, en venant de Livourne à Finale, et chargé de vivres pour l'armée piémontaise. Comme on n'était pas en guerre déclarée avec la Hollande, le navire fut rendu à son propriétaire en retenant le chargement.