‹ Les Gueux de mer et la prise de la Brille (1568-1572) [microform]Chapitre 5 sur 8 · Van Groningen, p. 60, o4b-3ou · texte numérisé non relu

Van Groningen, p. 60, o4b-3ou

2 Archives citées, f. 70. — Couf. 66-73.

Telles étaient les préoccupations gravement futiles du gouverneur général pendant qu'il luttait péniblement avec les ordres religieux pour les soumettre à des réformes salutaires; que les gueux de mer pillaient, sur les côtes d'Angleterre, les navires belges qui se dirigeaient sur Brouage; que la mer du Nord grouillait de pirates; que d'autres se préparaient dans la Tamise et FEms ; que Ruyschaver mettait tout à rançon aux embouchures de la Meuse et était décidé à verser des flots de sang pour venger la mort de Van Troyen ; que Bosschuysen croisait inutilement dans la mer du Nord; que l'Empire se plaignait des entraves mises dans Nimègue et Arnhem à la navigation du Rhin; que les soîdats espagnols, contrairement aux ordres du duc, se livraient à tous les genres d'exactions envers les habitants; que leurs auxiliaires allemands, avec leurs régiments de femmes et d'enfants, ruinaient le Limbourg, en mangeant et en buvant *. Aussi les villes faisaient au duc les représentations les plus vives, si bien que, le 18 septembre 1570, le grand conseil de Matines se constitua auprès de lui l'interprète « des doléances, lamentations, pleurs et gémissements du pauvre peuple, » épuisé par vingt et un mois de logements militaires, au milieu d'un commerce en ruine et d'une population ouvrière sans travail. D'ailleurs, le linge et les meubles prêtés aux soldats étaient usés et les provisions requises pour l'hiver déjà consommées 2.

On a remarqué, dans l'histoire, que les grandes épidémies coïncident fréquemment avec les grands mouvements politiques. Or, les peuples des Pays-Bas, affligés deux ans auparavant par la famine, eurent encore le malheur d'être visités par un autre fléau, la peste, qui

i Ib., vol. XII, f. 208 et suiv.; vol. XIII, f. 43, 56, 74; vol. XIV, t. 42, 48 et 62. — Correspondance de Brabant, Limbourg et Malines, vol X, f. 7 et 36.

- Archives du royaume, Correspondance de Brabant, Limbourg et Malines, vol. VIII, f. iI2; vol. X, f. 178.

surtout à Bruxelles exerça d'affreux ravages (1570) ».

Ce fut dans ces tragiques extrémités que le duc d'Albe eut encore à combattre, comme je viens de le dire, l'opposition du clergé, qui, notamment en Frise et àUtrecht, résistait à l'introduction du concile de Trente et à la réforme des mœurs. 11 fallait toute la hauteur et toute la morgue du duc pour imposer silence à un sacerdoce corrompu et intraitable. Dans la ville d'Utrecht, les religieuses des deux couvents de Saint-François, excommuniées par le pape, furent livrées au bras séculier pour être punies exemplairement. Un commissaire apostolique fit occuper les couvents par la force armée, afin de pouvoir procéder h leur visite; et, toutefois, il ne devint maître de l'obstination des nonnes qu'après avoir fait transporter ailleurs celles qui étaient les véritables auteurs du désordre ^.

Le duc, pour trouver un appui spirituel, avait convoque à Eindhoven une réunion des pieux frères de Windeshem, à qui il recommanda tout spécialement de veiller sur les couvents des religieuses et de les préserver de la fréquentation des laïcs, « celte souricière du diable; » de veiller aussi que les monastères des hommes ne fussent pas convertis en véritables lieux de débauche par les excès de la table entre hommes et femmes. Et ces remontrances s'adressaient également aux chanoines réguliers de Windeshem, jadis les plus fermes appuis des bonnes mœurs ^.

1 Ib., vol. X, f. 178.— Van Loon, Histoire métallique des Pays-Bas,

2 Archives du Royaume, Correspondance de Hollande et de Zélanae, vol. XII, f. 208-230. — Correspondance de Brabant, etc., vol. X, f. 36.

3 a De monasteriis puellarum curae vestrae a commissis implenda est tridentinae synodi constitutio ac christianissimi Hispaniarum régis voluntas. Quemadmodum ceptunt est in Brabantia, sic in monasteriis aliis vestrae auctoritati subditis fiât, quantum ad exclusionem saecuiarium, ut vitœ illarum et castitati ob frugalitatem sexus diligentcr provisum sit, quia per ingressum facilem muscipulam diaboli saepe incurritur. »

Les chanoinesses de Nivelles , dont la pureté s'était conservée intacte, firent au duc d'Albe une opposition qui résultait de cette pureté môme : elles menacèrent de quitter la ville avec tout le clergé si le gouverneur voulait persister dans l'idée d'y mettre garnison et d'imposer aux bourgeois des logements militaires, parce qu'elles étaient convaincues qu'elles seraient exposées tous les jours à des esclandres et des scandales *.

Cette protestation plut au duc d'Albe, qui, d'un autre côté, avait l'occasion de voir les bons effets de son décret d'amnistie (1 6 juill. 1570),quelque restreint qu'il fût. Aussi il y eut, dans l'évéché de Bois-le-Duc, 6,000 réconcilies. Il est vrai que ce n'étaient pas de très-grands hérétiques, ils n'avaient assisté qu'à des bouts de prêche, plutôt par curiosité que par devoir de conscience. Quant à la population ouvrière, livrée h la coutellerie et à la fabrication des épingles, et toute dévouée aux idées nouvelles, elle avait eu le bon esprit de se soustraire, avant l'arrivée du duc d'Albe, au sort que le tribunal de sang lui réservait. Les réconciliés de Malines étaient dans la même condition que ceux de Bois-le-Duc. Dans Anvers, leur nombre s'élevait à 14,128; au dehors d'Anvers, à 2,072 2.

Ces bonnes nouvelles étaient contre-balancées par la propagande tous les jours plus active des chansons des pirates et par l'influence qu'elles exerçaient sur tous ceux qui n'attendaient que le moment de pouvoir tirer de terribles vengeances du gouverneur général et de ses hordes espagnoles. La superstition fit le reste : on prétendit avoir vu des signes célestes annonçant les plus affreuses calamités, et dont la peste et le déluge du mois de novembre étaient les funestes précurseurs. Les réfugiés, par leurs correspondances souterraines, et les gueux de mer, par leurs épouvantables exploits, travaillaient à entretenir ces

1 Archives du royaume. Correspondance de BraVant, etc., vol. X, f. 257.

2 Ib., f. 255-257.

alarmes de l'opinion publique qu'un événement inattendu vint augmenter encore ^ . . . ,,

Un mar'chand de bœufs de Bois-le-Duc, originaire d une famille noble 2 de la Gueldre, Herman De Ruyter, tresdévoué au prince d'Orange et comptant sur le secours des bandes du comte Van den Berghe, beau-frère du prince, accompagné d'une vingtaine d'hommes cachés dans deux barque^ s'approcha, le 2 décembre 1570 s du château de Loevestein, situé sur la rive occidentale de l'île de Bommel au confluent du Rhin et de la Meuse, et commandant les deux villes de Gorcum et' de Worcum, ainsi que toute la navigation des eaux environnantes. Bien qu'il fût situé dans les États du roi d'Espagne, ce château appartenait au duc de Clèves. De Ruyter, avec six ou sept des siens, vint à la porte du château, et un valet leur demanda ce qu'ils voulaient. Ils répondirent qu'ils étaient des religieux de l'ordre de Saint-François '\ que, pour l'amour de Dieu, on leur donnât l'hospitalité, parce qu'ils n'avaient point de <rîte Le châtelain, beau-frère de Tisnacq, président du conseil d'État, plus pieux qu'attentif à ce qui pouvait arriver leur fit ouvrir la porte, et quand les prétendus franciscains vinrent le saluer auprès du foyer où il était avec sa femme, Herman De Ruyter et ses compagnons tirant de dessous leurs frocs des pistolets, les appuyèrent surin poitrine du châtelain, lui montrant une patente du prince d'Orange et lui demandant si celte place tenait pour ce

1 Van Groningen, p. 68-70.

2 AcKERSDYCK, daos Meuwe werken van de Maatschappy der neder-

laîidsche letterkunde te Leyden, 1. 1, p. 187. r^,i„„.,

3 Archives du royaume, Correspondance de Hollande et de Zélande,

'""l" MendoçI - Une lettre du magistrat de la ville de Zalt-Bommel à celui de Thiet (14 déc. 1570) dit qu'ils étaient a op zyn oesters gehaWueert . n meuwe werken van de Maatschappy der nederlandsche letterkunde te Leiden, t, VI, p. 30). - M. Cuypers, qui se propose de publier des documents curieux sur cet épisode, interprète ces mots par « déguisés en reitres. »

prince. Le châtelain répondit qu'il ne connaissait d'autre prince que le roi d'Espagne et d'autre maître que le duc de Clèves. De Ruyter déchargea sur lui son pistolet et le blessa- le châtelain voulut se défendre, mais les autres tombèrent sur lui et lui firent de nouvelles blessures », sans qu'aucun de ses domestiques ne bougeât. Alors de Ruyter et ses complices s'emparèrent des clefs, introduisirent tous leurs compagnons et se rendirent maîtres du château. La nouvelle de cet événement éclata comme un coup de foudre à Bois-le-Duc, dont le gouvernement était confie à don Rodrigue de Tolède, frère de Ferdinand de Tolède, sei^-neur de Villorias et de Doncos, commandeur de Sagra, de l'ordre de Saint- Jacques. L'un et l'autre appartenaient à une branche cadette de la famille du duc d'Albe 2.

Le duc, aussitôt informé de cet événement par le magistrat de Gorcum et par le président du conseil de Hollande, écrivit aux villes de Gorcum et deWorcum pour les engager à faire tout ce qui était dans leur pouvoir contre les envahisseurs et à le tenir au courant de tout; en même temps, il leur promit de ne pas faillir à son devoir. Mais déjà le magistrat de Worcum avait mis en mer des vaisseaux qui croisaient autour de Loevestein pour empêcher que personne ne pût y entrer ni en sortir. Le duc lui recommanda de faire davantage, de s'entendre avec le magistrat de Gorcum, de l'aider à s'emparer de De Ruyter et de ses compagnons, et à les punir exemplairement. 11

1 M Koch (p. 191) reproche à M. Motley de se complaire dans des faits de ce genre; pour être juste, il aurait dû faire remarquer aussi que ces faits étaient le produit de la situation créée par le duc d'Albe et de la résistance qu'elle provoqua. Mais M. Koch a le tort de ne voir, dans toute cette résistance, c'est-a-dire dans celle des gueux, qu'un brigandage vul-aire, sans considérer que ce brigandage avait, dès l'origine, revêtu un "caractère politique et national; que, dans la suite, il parvint a se rehausser par des noms militaires et à conquérir un ascendant im-

"^Tcorrespondance de Philippe II, t. Il, p. 165. - Mendoça, t. F, p. 230 et 251.

excita les habitants de Gorcum à imiter la conduite des bourgeois de Worcum et à armer des navires ^

On avait eu raison de prendre des mesures aussi promptes que vigoureuses; car De Ruyter était un homme doué de beaucoup de finesse et de résolution, qui déjà, en I066, avait joué un rôle dans sa ville natale, et, l'année d'après, avait été député à Rréderode dans Anvers. Proscrit le 24 mars 1568, il avait été constamment en relation avec des réfugiés belges et hollandais, aussi remarquables par leur patriotisme que par la position qu'ils avaient occupée dans leur pays 2.

Cependant, averti par les drossards de Gorcum et de Worcum, Rodrigue de Tolède, qui commandait à Rois-le- Duc huit enseignes d'infanterie espagnole, envoya le capitaine Laurent' Pérea avec cinquante soldats, renforcés ensuite, sur les ordres du duc d'Albe, par soixante arquebusiers, reconnaître les ennemis et la position du château ; Pérea avait l'ordre d'y pénétrer, s'il en trouvait l'occasion. Il s'y rendit avec son monde sur deux gabarres. Aussitôt qu'il fut arrivé — c'était à l'entrée de la nuit, — il monta dans une barquette et fit une reconnaissance autour du château; voyant que la garnison était tellement négligente qu'il n'y avait sur les murailles ni sentinelle ni ronde, il fit chercher des échelles à Worcum, nonobstant qu'il y eût beaucoup d'eau dans les fossés de Loevestein, parce que ce château était entouré, d'un côté, par des murs, de l'autre, par le Wahal, et qu'il avait, à l'intérieur, trois réduits, avec deux fossés pleins d'eau et des ponts-levis, sans compter trois pieds de terre-plein aux murailles du premier et quinze à celles du second. Le capitaine Pérea approcha les échelles avec tant de célérité qu'avant que ceux de l'intérieur pussent s'en apercevoir, déjà ses soldats étaient en haut de la muraille (15 déc). A cette vue,

ï Archives du royaume , Correspondance de Hollande et de Zélande, f. 231, 252, 235, 257, 240 et 241.

2 ACKERSDYCK, p. 165-177.

D'e Ruytèr et les siens firent retraite, et les autres chargèrent de façon à leur enlever les deux réduits et à les consigner dans le donjon, dont ils fermèrent la porte, la nuit même. Le lendemain, Përea, secondé par le drossard de Gorcum, Turck, et parun certain nombre de bourgeois, et avant fait venir de Bommel une petite pièce de campagne, canonna un màchecoulis d*oii les assiégés faisaient feu, et l'artillerie espagnole après avoir fait une trouée à passer un homme, un caporal s'approcha de la porte avec quelques soldats qui ^engagèrent un assez long combat pique contre pique. Dans l'intervalle, un mousquetaire abattait la sentinelle placée sur une tour, et sans laisser aux assiégés le temps de s'en apercevoir, il dressait une échelle, y grimpait avec douze soldats et sonnait l'alarme sur les derrières des compagnons de De Ruyter. Cette surprise amollit leur résistance à la porte; les soldats espagnols la forcèrent, précédés de deux sergents, dont run fut blessé de deux coups de fauconneau et mourut tôt après, pendant que l'autre s'efforçait à passer les assiégés au lil de l'épée. De Ruyter se retira dans une salle où il répandit de la poudre, tenant dans une main deux mèches allumées, et de l'autre un espadon avec lequel il lutta jusqu'à ce qu'il reçût une blessure dangereuse. Alors il jeta les mèches sur la poudre; les soldats qui le tuèrent sortirent de la salle tout défigurés et la châtelaine vint à leur rencontre toute joyeuse, quoiqu'elle fût blessée au bras d'une balle que les Espagnols lui avaient envoyée dans une embrasure où ils l'avaient prise pour une sentinelle *.

Le combat s'était prolongé du 4S au 19, où le chi'iteau fut pris d'assaut ^. Le 16, six partisans de De Ruyter avaient essayé d'y pénétrer; mais apprenant que l'ennemi y avait envoyé des renforts, ils s'enfuirent; poursuivis, ils

1 Correspondance de Philippe II, l. I. — Menoûçà, p. 251-SS3. — HoR, 1. 1, f. 331. — Metereh, f. 6S.

2 « Stormendcr handt genonnen. »

nerdirent trois des leurs près de Gorcum. Le 17, le sei- Sur de Hardingveld , sur le BiesboscU. avait ete tue

He'daXttè"mS trieuse, le conseil de Hollande „'avaitr^n négligé pour être utile aux Espagnols; il S éc it à Dordreclu, Delft et Rotterdam pour quon u?ex diât trois à quatre tonnes de PO"dre Jn mêm pmns il avait exhorté les gouverneurs des châteaux de ï,de; de MéSenblick et d'autres, ainsi que les magist a s de quelques villes situées sur la Meuse et le Wabal, ffl^re bonne garde pour ne pas être surpris par les re-

'^'E victoire fut si complète et le f"cd'Albe tellement rassuré que Turck lui ayant demande, '^ 8' "" cer am nombre de soldats pour la maison %^'';;J^''^^'l^ lui répondit, le 27, par un refus : « Cette c«'Y'";Ku été tuée ou prise au château de Loevestem, et le br ut du danger avanf été plus grand que l'effet, il lui semblait qu il S'v Si pas ieu d'enlrer dans de grandes dépenses pour °pKr des soldats dans le château de Gorcum, et qu, louT le moment, les dix que Turck avait levés a ses Irais

devaient suffire '. » . . ■

Quoi qu'il en fût. De Ruyter avait perdu hu t des siens, n„i furent nendus morts à des arbres auprès du chaî au ceux q^ui avSent été faits prisonniers furent conduits r Anvers e't les uns pendus, les «"t.es écarte e.^ La te^^ de Herman , clouée toute noire a une Potençe , lut pxnosée sur la place publique de Bois-le-Duc. Il s était SSu Smme un lion, et il avait tenté cette téméraire en reprise dans l'espoir d'être secouru par les bandes de Van derBerghe, qui, paralysées dans leur marche par a pîïïe et la neige, ne purent empêcher la reprise de Loe-

1 ARCHIVES DD Rom.ME, Correspoudance de Hollande et de Zélande. 1. 1, f. 246 et 233.

2 Ib., f 258.

3 »., f. 233 et 264.

vestein i. Elles réussirent, néanmoins, à s'emparer de Berg et d'Uift, deux cliàteaux dans le comté deZutphen,

» mais sans être en état de s'y maintenir 2.

Le projet de De Ruyter était non-seulement de s'emparer du château de Loevestein, devenu plus tard si célèbre par l'emprisonnement de Grotius, mais encore de Gorcum et de Worcum. Cette dernière ville appartenait au comte de Hornes s.

On trouva sur De Kuyter une patente délivrée par le prince d'Orange et datée du château de Dillenbourg, 2o novembre 1570. Guillaume s'y qualifiait de lieutenant général de Sa Majesté en Hollande, Zélande, Frise et Utrecht ; il chargeait De Ruyter de tenir la main à ce que la nouvelle religion fût préchée à Gorcum, à Worcum et au château de Loevestein, si les habitants le demandaient, sans souffrir, toutefois, qu'il fût apporté le moindre trouble ou empêchement à l'exercice de la religion catholique. Il l'autorisait à maintenir ou à changer les magistrats. Il lui prescrivait de faire prêter serment à ceux-ci

• et à tous les habitants. De Ruyter avait, en outre, une lettre du prince de la même date à ces mêmes localités, et leur rappelant les efforts qu'il avait faits en 1568 pour délivrer les Pays-Bas de l'oppression sous laquelle ils gémissaient, efforts qui eussent été plus heureux si les habitants lui avaient prêté l'assistance nécessaire. Il disait qu'il avait été ému de compassion en voyant les nouveaux actes arbitraires du duc d'Albe; qu'il avait résolu, en conséquence, de risquer encore une fois corps et biens pour les tirer de l'esclavage qui pesait sur eux. 11 leur promettait la restitution de leurs anciennes libertés, franchises et privilèges *.

1 Correspondance de Philippe II, t. II, p. 167. — Mendoça, p. 233. — Nieuîve werken, etc., t. VI., p. 34. — Van Groningen, p. 70.

- Correspondance de Philippe II, p. 166 et 167.

3 Archives du royaume, Correspondance de Gueldre et de Zutphen, vol. IX, f. 112etsuiv.

* Corr. Ph., t. II, p. 106 et 167.

En ce temps-là, deux gentilshommes des gueux de mer se racontèrent leurs prouesses a Berg en Gueldre . Tvoulez-vous que je vous fasse rire, dit l'un? - De quoi, éponlJt l'autre, du roi? - Non, du curé; nous l'avons nendu - Et qu'avait-il donc fait, le pauvre cure? >> - Krs mille injures vomies contre lui, et les deux barbares d se pler d'un autre côté de la ville, où ^^^^^^l^-^^^^^ nendu, dans ses habits sacerdotaux, a une chame au haut d'un arbre, après qu'on lui eût fait subir d'horribles tortures et la plus infâme des mutdations *.

T la même époque, il circula un bruit étrange : on n'annonça rien m'ins que le retour de Gnnvene aux Pavs-Bas Viiïlius en avertit son ami Hopper a Madrid, e,?ie disant confirmé par différentes lettres ; mais cette nouille fut bientôt sans écho. Peut-être ne l'avait-on réïandue que pour sonder l'esprit public, que pour savoir s'il serait servi d'un tel changement K

Ce qui était vrai, c'est que, depuis le 22 août 1568, e duc d'Albe avait insisté auprès du roi pour être rappelé en Esoa-ne « H ne lui était pas possible, disa t-il de este K un pays dont le climat était si contraire a sa santé, ni de supporter plus longtemps les fatigues du gou- Ternement. Sa santé inspirait de vives craintes; le froid ri'humidité le tuaient. » On lui répondit qu'on n^^^^^^^^^^^ d'hommes capables de supporter une aussi lourde darge Il remercia Philippe U de la confiance qudUtemoiirnnit et anrès l'avoir assuré que jamais, du temps de Spereur'auii bien que du sien il ne lint compte lorsqu'il s'agissait de leur service, n. de «o" -ntere > "' dj sa vilonté, ni de sa santé, ni de sa v.e, .1 fit emaquer que les considérations mises en avant par le i o , .les avait déià pesées, lorsqu'il demanda son rappel , il ajouta que «^? n'avait pas jugé désormais inutile sa présence

. ARCHIVES DU ROïACME, Correspondance de Gueldre et de Zutphen.

vol. XI, f- ISl. „-

2 1 iglius ad Hopperum, p. 61. - Wagesaar, p. 327. .

— Ti —

aux Pays-Bas, il se serait laissé mettre en pièces plutôt que de parler de retraite. Sans doute, il y aurait folie de sa part à prédire que rien de fâcheux n'arriverait plus aux Pays-Bas; mais, enfin, il croyait que Tavenir pouvait être envisagé sans crainte, pour le service de Dieu, comme pour celui du roi, qui était plus obéi que ne Tavaient été en aucun temps ses prédécesseurs, et qu'on n'avait jamais espéré qu'il pût l'être, et cela sans violence. D'ailleurs, suivant lui, il n'y avait personne dans ses provinces qui pût inspirer des inquiétudes. Le personnage principal du pays, le duc d'Aerschot, était dévoué au roi, et, après tout, ce n'était qu'une médiocrité. Tous les autres n'avaient pas beaucoup plus de valeur : c'étaient des jeunes gens qui n'avaient pas connu le précédent régime et qui se conformeraient au système actuellement en vigueur. Au dehors, il n'y avait que le prince d'Orange, mais il avait assez de peine à se soustraire aux poursuites de ses créanciers *. »

Voilà ce que le duc d'Albe avait écrit au roi , le 5 mai 1570. Tout en lui faisant connaître son intention de lui donner un successeur, Philippe II l'engagea à perfectionner son ouvrage, pour ne pas perdre le fruit de tant de peines et s'exposer ainsi à d'éternels regrets. Dans •tous les cas, le duc ne pourrait point quitter les Pays- Bas avant l'arrivée de son successeur, le duc de Medina- Celi. Alvarez supplia alors instamment le roi de hâter le départ de ce seigneur. Il pensait aussi qu'il conviendrait fort que, dans Vintérêt de son service, Philippe enjoignît à Médina de ne révoquer, sans autorisation particuculière, aucune des choses faites depuis 1567 ; il désirerait aussi que le nouveau gouverneur ne pût pardonner aux condamnés pour les affaires de la religion et des troubles,, ni permettre la révision des procès d'aucun de ceux contre qui il avait rendu sentence , ni nommer à aucun des emplois du conseil des finances et de la

1 Corr. Ph., t. TI, 36, 70, 71, 78, 79, 82, 131.

Chambre des comptes. Il ajouta qu'il attendrait patiemment l'arrivée de Medina-Celi, si sa présence aux Pays- Ss était encore nécessaire ; mais que, depuis deux ans n avait terminé sa mission et qu'il soupiraaa^^^^^^^^^^ où il pourrait quitter un pays dans lequel il s était fait tant d'ennemis pour le service de Dieu et du roi; que, dai lieurs Medina-CeliVavait besoin ni d'amener des gens de euerre ni d'apporter d'autres dépêches que la patente de ISneur général et une lettre pour être mis en posses-

'''îlaï ffiie li n'était pas encore décidé à rappeler le duc d'Albe. Il le croyait seul capable de lutter avec succes contre les gueux, dont un des chefs, Lumay, assisté de son lieutenant Jacques Fournier, était occupe à recruter de nouvelles troupes h Wesel et a Emden^.

Guillaume, comte de la Marck, baron de Lumay ^ Sera^ng, Borset, etc., était arrière-petit-fils du fameux S 1er des Ardennes, qui, à la fin du xv« siècle s était acqu Le si affreuse célébrité comme assassin de l'eveque de Liège, Louis de Bourbon, et qui semblait avoir lègue à son farouche descendant la haine et la cruauté qu il avait déployées contre les prêtres. Lumay était fils de Jean, comte de la Marck, et de Marguerite deWassenaer. I rapp'ra iean Ziska,, le terrible chef des hussites don cent cinquante ans après sa mort, les cendres faisaient tremble? encore remîereur Ferdinand 1-, ou bien le baron des Adrer« ce taureau furieux qui de ses cornes renversait églises et bataillons entiers de catholiques, et que l on craignait pins que la tempête qui passe par de grands champs de blé >> Lie^geois par son père, il était Hollandais par sa Se et par son oncle Henri de Bréderode. En outre, pa-

1 Correspondance de Philippe II. t. II, p. 172, 173 et 1^5.

2 ARCHi4 DU ROYAUME, Correspondance de Gueldre et de Zutphen,

''3 uîf; J l'apJeUe un Monsignor de luncacK - « che pareva un huomo salvatico. »

rent du comte d'Egmont, il avait pris part à tous les grands actes de la révolution. Vêtu de gris, à la manière des cordeliers, surnommé le capitaine des queues de renard *, il avait juré de se laisser croître les cheveux, la barbe et les ongles jusqu'à ce qu'il eût vengé, dans le sang des prêtres et des moines, la mort des comtes d'Egmont et de Hornes, dont le souvenir l'exaspérait au point de se considérer lui-même comme un instrument de la colère divine. Sur son navire flottait un étendard où l'on voyait représentées dix pièces de monnaie 2, allusion à l'impôt du 40® établi par le duc d'Albe, sur chaque vente de meubles.

A dater de 1572, de Fiennes, plus occupé sur terre que sur mer, lui donna, en partie la direction de la flotte, et bientôt après lui conféra le titre de vice-amiral. Au mois de septembre de cette année, le prince d'Orange nomma Bréderode et Menninck vice-amiraux, en remplacement de Lumay qui avait été élevé, le 20 juin, au rang de gouverneur de la Hollande. Guillaume n'aurait jamais dû mettre sa confiance dans un homme incapable de toute espèce de modération. 11 est vrai que Lumay ne lui était connu que d'un temps où il fut loin de montrer la fureur sanguinaire dont il donna de si tristes exemples après la prise de la Brille et dont le prince avait voulu

1 Beaucoup de gueux avaient attaché à leurs chapeaux des queues de renard pour se moquer des royaUstes , qui s'étaient vantés d'être asse^ renards pour attraper les gueux. — Guillaume de la Marck avait été accusé par le conseil des troubles d'être venu à Bruxelles, en janvier 1 566, avec une suite de dix à douze cavaliers, d'avoir passé avec eux par les bailles de la cour, d'avoir porté comme eux de grosses queues de renard par dépit de l'ordre ecclésiastique, et d'avoir dit qu'il ne [craignait avant tout que la paix. Lumay, par sa queue de renard avait voulu indiquer qu'il était plus fin, plus renard que Granvelle et tous les cardinalistes, qui se recrutaient particulièrement dans le clergé. (Archives du ROYAUME, Chambres des comptes, lil, 22.)

2 Te Water, Verbond der Edelen, t. III. p. 12-16.— Van Groningen, p. 260-263.

prévenir les éclats *. D'ailleurs, il y avait, dans la nature grande et forte de cet homme, dans son incroyable énergie, dans son dévouement et son amitié, une telle force d'attraction que non-seulement le prince, mais encore bien d'autres y cédèrent, et parmi eux Frédéric d'Inthiema, jurisconsulte et poëte frison, qui s'était donné à lui avec une fortune considérable. Né à Coudum, dans le Geesterland, Inthiema, après avoir pris à Louvain le bonnet de docteur en droit, s'était établi comme avocat à Worcum, où il avait été nommé bourgmestre. Après l'arrivée du duc d'Albe, il s'enrôla parmi les gueux de mer, défendit Lumay en vers et en prose contre ses accusateurs, émigra à Emden, devint conseiller du comte Jean et se montra jusqu'à sa mort un esprit distingué et propre à tous les genres de science et

de littérature ^.

Emden, où Lumay enrôlait des soldats et des matelots, le vit, au commencement de juillet 1571, pendant la détention de Treslong. On prétendait même que Louis de Nassau y avait été un mois auparavant. Lumay était accompagné de quelques soldats wallons et flamands. Le comte Edzard ne voulut pas lui accorder Tautorisation de séjourner dans cette ville. Il avait peur du duc d'Albe; mais, en secret, il était dévoué au prince d*Orange et favorable à la cause défendue par les gueux. 11 ordonna donc à Lumay de quitter l'auberge des Trois Harengs dorés où il était logé et de chercher un autre asile. La Marck se retira dans Hambourg, d'où il revint deux mois après avec deux vaisseaux et deux cents hommes ^.

Du reste, Robles par les espions qu'il entretenait à Emden, était, à point nommé, mis au courant de toutes les menées des gueux qui s'y étaient réfugiés. Mais ceux-ci

* Voyez les preuves apud Van Groningen, p. 266. 2 Van Groningen, p. 255-257.

^ Archives du royaume, Correspondance de Frise, dVveryssel et de G'oningiie, vol. VIII, f. 99, 152, 173 et 183. — Van Vloten, f. 18i.

le lui rendaient avec usure; car il ne pouvait bouger dans Groningue que les pirates n'en fussent avertis .

Qiîor qu'il en fût , les gueux attendirent l'arnvée de Louis de Nassau, et, en France, on recrutait pour eux des roupes destinées h attaquer les galions espagnols qui venaient de l'Inde. On faisait aussi des enrôlements pour îe prince d'Orange dans le nord de l'Allemagne et jusquen

r^inpîïiîirk

Le 18 février 1571 , Entes et Ruychaver pillèrent, au Vlie quatre ou cinq vaisseaux marchands; puis, i s cmd Snlvers Ameland pour s'emparer (le 22) du château de Pierre de Kaminga, ami du Taciturne, mais suspect à leurs veux parce qu^l était un des rares confédérés qui ava ent 'î^ufé gràîe devant le duc d'Albe. Mais Billy et MeTscie y avaient placé quelques XYallons de Gromngue pour le défendre contre « de tels galants. . A«ss les deux capitaines et, leurs 120 compagnons furent-i s reçus de façon qu'ils renoncèrent à réaliser leur projet pa la force Us se retirèrent dans un village voisin , ou le lendemain, à la poiMe du jour, ils furent assaillis par un bon nombre d'arquebusiers que Billy avait envoyés contre eux et qui les trouvèrent moitié endormis, moitié ensevelis dans l'ivresse. Douze d'entre eux furent tues , es autres parvinrent à se sauver dans leurs vaisseaux et a rejoindre, dans Norden, leurs parents et leurs amis. Parmi

es morts se trouvaient le lieutenant d'Entés et trois cap.laines, dont l'un fut Pibon Harda, gentilhomme frison et ancien confédéré. Il avait pris part à cette expédition aOn de pouvoir jouir de l'aspect des rives de la patrie, ou sa femme et ses enfants erraient tristes et abandonnes. Il n'avait porté les armes que pour repousser les Espagnols, dont l'attaque lui devint si fatale ^

1 Archives citées, f. 148. , vu r itî»

î Correspondance de Gueldre et de Zutphen, vol. Xil, f. IJi. 3 Archives du royaume, Corresp. de Frise, vol. VIII, f. 24 verso. - Yak Groninghen, p. 243 et 244. -Van Vloten, t. II , p. 169-171.

En même temps, Sonoy faillit être arrêté dans Emmerich sur les instantes démarches que le duc d'Albe avait fait faire auprès du duc de Clèves; il ne dut son salut qu'à la prudence de sa femme, Marie Van Malsen ^

Les coups d'audace de deux Flamands , Jacques Van Myegen et Jacques Blommaert, ne furent pas couronnés de plus de succès. Ils avaient offert au prince d'Orange de soulever leur province au moyen des trésors que l'on pourrait conquérir dans les couvents; et, en effet, ils réussirent h rassembler une troupe de peuple avec laquelle ils pénétrèrent dans les bois et donnèrent de l'occupation au duc d'Albe; mais elle fut bientôt dispersée par les Espagnols 2.

Les gueux prirent leur revanche dans la Hollande septentrionale et méridionale. Pendant lanuit du 2 mars 1371, ils se dirigèrent vers Monnikendam, sur le Zuyderzée, ville aux armes parlantes. Comme son nom signifie un moine {monnik) , elle portait d'argent au moine de carnation , vêtu de sable à long capuchon, tenant de la dextre une massue de sinople posée en barre sur son épaule ^.

Vers dix heures , deux d'entre les pirates frappèrent à la porte nord de la ville, en se faisant passer pour quelques bourgeois bien connus, mais attardés par hasard. La femme du portier leur ouvrit, et les gueux, au nombre de 300, se précipitèrent dans l'intérieur; envahirent l'hôtel de ville ; surveillèrent le tocsin , pour que personne ne pût le mettre en branle ; envahirent les rues et les cabarets; arrachèrent les clefs de la prison au geôlier; mirent en liberté cinq détenus pour hérésie; pillèrent la maison du bailli du Waterland; brisèrent la porte de l'église; enlevèrent tout ce qu'ils purent d'argenterie, de calices et d'autres objets précieux; emmenèrent le chapelain et se rembarquèrent aux sons du fifre et du tambour. Le 25 ,

1 BoR, f. 332. — Van Gronixgen, p, 71 . * W., f. 335. — /d., p, 71 et 72.

Les Délices des Païs-Bas, t. H, p. 379.

ils surprirent IMle du Texel ; brûlèrent les images de tous les saints et de toutes les saintes; incendièrent l'habitation de Bosschuysen, la maison du roi et trois maisons particulières, également considérables; enfin, le couvent des augustins. Ils prirent encore un grand nombre de bateaux et ne se reposèrent de leurs fatigues qu'à minuit; le 27 seulement, ils se déclarèrent satisfaits et consentirent au rachat de toutes les vexations qu'ils auraient pu se permettre encore. Le 29 , sept cents des leurs arrivèrent dans le village de Petten, où ils dépouillèrent l'eglise et exigèrent une contribution forcée de 80 florins carolus. Ils traitèrent de même beaucoup d'autres villages maritimes, sans trouver dans la force publique aucune résistance'sérieuse ; car, quant aux paysans, ils étaient tellement intimidés qu'il ne fallait pas compter sur la moindre opposition de leur part. Les choses allèrent si loin que l'on craignait même une attaque sur La Haye *.

Davantage, les gueux ne cessaient d'inquiéter Médenblick, et différents villages leur payaient des contributions fixes. L'argent manquait aux généraux espagnols pour mettre un frein à tant d'audace , pour empêcher la Frise de tomber tout entière aux mains des pirates, surtout depuis que l'on fut informé de la prise de Worcum , ravagé par Entes, qui emmena un grand nombre d'habitants 2.

A la nouvelle des progrès incessants des gueux , les habitants de La ïlaye s'enfuirent avec tout ce qu'ils purent emporter, jusqu'à ce queBoussu vînt relever les courages abattus. Malheureusement pour lui, les gueux étaient assez puissants pour faire pencher la balance en leur faveur, et déjà quelques-uns apprêtèrent des navires pour porter, comme ils l'avaient déjà tenté, la guerre en Espagne même ^

A la fin du mois de février, il y avait dans l'Ost-Frise,

1 Archives du royaume, Correspondance de Hollande, vol. XIII, f, 79, 80, 99 et 101. — Van Vloten, p. 172-174.

2 Van Groningen, p, 72.

3 Viglius adHopperum, p. 622. — Van Groningen, p. 73-75.

h Norden, ainsi qu'à Emden, dix-neuf capitaines qui se préparaient de nouveau au combat. En outre, trois capitaines étaient arrivés à Emden, au nom du prince d'Orange, munis de lettres commissoires stipulant des conditions très-sévères d'ordre et de discipline : « Avant de manger et de boire, on entendra la parole de Dieu ; on ne jurera pas, on ne blasphémera, pas le nom du Seigneur, on obéira strictement aux capitaines, on ne se mutinera pas, on ne se battra pas, on ne tirera pas le couteau contre quelqu'un, etc., le tout sous les peines les plus dures *.»

En présence de tous ces dangers, Robles fit rétablir les fortifications de Delfzyl qui avaient beaucoup souflfert pendant la dernière inondation; il condamna à ce travail les paysans , la plupart dévoués à Entes et à la cause nationale. De leur côté , le comte d'Ost-Frise et le magistrat d'Emden surent habilement tirer parti des circonstances pour augmenter leurs revenus : ils délivrèrent des lettres de franchise pour ceux qui voulaient passer sains et saufs à travers la flotte des gueux; pour chacune de ces lettres, on payait un écu , mais on était tenu de se faire recevoir bourgeois d'Emden, moyennant 3 florins carolus. Néanmoins, le 6 mars encore, Edzard V se donnait sérieusement l'air de vouloir chasser les pirates de ses États; il équipa même quelques navires dans ce but; mais jamais il ne réussit à découvrir des gueux, et quand il en faisait réellement pendre quelques-uns, c'étaient des criminels condamnés pour d'autres causes que les exploits des pirates; Forcé par le cercle de Westphalie de purger l'Ems des écumewrs de mer , il défendit de leur rendre service, et notamment de leur accorder des logements. Cette foisci Entes et ses compagnons furent forcés à quitter Norden et d'autres à se retirer dans Emden ^.

On craignait pour la Brille; à Middelbourg on fit placer

1 Van Vloten, p. 174-179.

2 Van Vloten, p. 179 et 180.

rai'tillerie sur les murs et Ton demanda au duc d'Albe un secours en soldats. Quelques yachts furent armes pour tenir en respect les gueux, dont les navires, au nombre de cinquante, se trouvaient sur les côtes d'Angleterre pour débarquer de là dans l'île de^Yalcheren. Déjà auparavant Wacken avait fortement recommandé toutes les mesures nécessaires pour préserver la Hollande et la Zélande d'une agression de rebelles wallons et flamands , qui s'étaient embarqués, en Angleterre, avec des Français et des Anglais, pour donner la main aux pirates de la Frise. Billy fit plus, il envoya des soldats contre quelques gueux a rœuvre dans Borcum, qui furent aussitôt disperses en laissant des prisonniers derrière eux. Ce succès n'empêcha pas les forces des gueux de s'accroître tous les jours davantage ; mais ils n'étaient pas encore à même de tenter une guerre sérieuse, continue, persévérante; pour cela, il fallait d'abord que le prince d'Orange eût une armée pour leur prêter appui. Leur flotte, d'ailleurs, n'était pas construite dans des conditions qui lui permissent de subir de grandes pertes. Leurs vaisseaux étaient des navires marchands, faiblement pourvus d'artillerie, une marine de commerce plutôt que de guerre. Elle était principalement composée de flibots, petites semaques à deux mats. Dans la suite elle eut un plus grand nombre de galères de bas bord et de diverses grandeurs, puis de barques, d'yachts, de boeyers, de bélandres, de caravelles, de heux. Tels furent les commencements de cette formidable armada de la république batave qui , sous Tromp et De Ruyter, dominait les mers et faisait trembler les peuples et les rois. Mais au nombre des navires équipés à la RocUelle, il y en avait de plus grands, parce que, dans les eaux de la France et de la Flandre , on prenait plus de grands vaisseaux espagnols (assabres et caraques) , la plupart très-incommodes pour la guerre. Joint encore les équipages de la flotte des gueux, — ramassis de toutes les nations , rebelle a toute espèce de frein , toujours sur le point de se dissoudre; puis la suprême incapacité de la plupart des chefs.

incapacité qui fut telle que le prince éUit forcé de diriger tout du fond de Dillenbourg *.

Guillaume aurait pu entreprendre quelque chose de décisif, s'il avait pu compter sur de véritables alliés; mais comme il n'était sûr ni de l'Angleterre ni de la France, il se vit forcé à en chercher dans l'extrême nord. Il députa aux rois de Danemark et de Suède ses amis Sonoy , Herman Van der Meere et Jean de l'Écluse, ancien négociant d'Anvers, chargés d'obtenir, dans l'un des deux royaumes, non-seulement un port pour l'armement et la réparation de la flotte des gueux, ou pour la vente de leur butin, mais encore le secours de cinq ou de six vaisseaux. C'était là principalement le but de leur mission en Danemark; en Suède , ils devaient prendre à la solde du prince d'Orange les régiments écossais qui avaient servi dans ce pays. Mais, en Danemark, le roi Frédéric II avait été gagné par l'Espagne et il était occupé à mettre quelques vaisseaux en mer contre les flibustiers. En Suède, le roi Jean III, qui penchait secrètement pour le catholicisme, qu'il embrassa en 1580, ne se montra guère favorable à la demande des agents du prince. Il se rejeta sur les vieux traités de la Suède avec l'Espagne ^.

C'étaient là pour Guillaume des incidents fâcheux ; car, dès le commencement de l'année 1571, il avait noue des relations secrètes pour se mettre en possession de quelque ville principale du pavs ; les capitaines les plus distingues des gueux de mer le désiraient également : ils y voyaient le seul moyen de tenir en bride leurs troupes devenues sauvages par la vie errante qu'elles menaient; car, on avait beau'dresser les règlements de discipline les plus sévères, par la nature même de la guerre , l'indiscipline était à l'ordre du jour; chacun ne comptait que sur soi-même, et plus d'un navire se détachait de l'ensemble pour se livrer à ses propres exploits. Il est évident que ce désordre

1 Van Groningen, p. 75-78. — V/agenaar, t. VI, p. 529 et 330.

2 BOR, t. I, f. 554-340. — Van Groningen, p. 78.

aurait cessé, au moins partiellement, si Ton avait pu mettre un terme à la cause du désordre , c'est-à-dire à la vie d'aventures des gueux; ce qui n'était possible que lorsqu'ils pourraient avoir un point fixe dans une ville de la Hollande ou de la Zélande. Le prince fit tout pour arriver à ce résultat; il pratiqua des intelligences secrètes avec des nobles et des bourgeois influents; mais toutes ces tentatives échouèrent au grand regret des habitants , de ceux d'Utrecht surtout, parce qu'on les avait particulièrement en vue. Us furent d'autant plus animés dans leur aversion pour le duc d'Albe que des fanatiques offrirent, dit-on, à Guillaume, de déposer dans leurs maisons des mèches incendiaires pour réduire les villes a l'impuis- .sance de lui résister si ce prince se présentait devant elles «. Dans l'intervalle, les gueux, sur leur flotte venue de Veere à Douvres, menaient joyeuse vie, buvant par dérision dans des calices et dans d'autres vases qu'ils avaient volés, et faisant de divers ornements d'église l'objet de leurs railleries. Aux dunes, il y avait 50 de leurs navires, courant de côté et d'autre , et pillant partout oîi ils pouvaient. D'autres se tenaient entre Douvres et Calais, pour tomber sur les vaisseaux marchands qui devaient se rendre de Zélande en Angleterre et même pour fondre tout à coup sur la Zélande et pour s'en rendre entièrement maîtres. Le duc d'Albe, épouvanté de leurs progrès incessants, se hâtad'augmenterlesgarnisonsdeFlessingue, Veere, Schouwen et ZIerickzée. Il venait d'apprendre que tous avaient fait leur jonction, mais il ne crutpas à la réussite de quelque grande entreprise. Toutefois, il résolut d'envoyer à la Brille et dans d'autres petites localités 250 soldats, pour secourir La Haye en cas de besoin. H revint de sa peur en apprenant qu'entre Douvres et Calais il n'y avait que trois heux (liulken) et dix-huit petits navires, la plupart fort peu de chose, mal équipés, pourvus de gens peu redoutables et en pleine anarchie. On con-

i BoR, f. 343. — HooFT, f. 223. — Wagena.vr, p. 327 et 328.

seilla, néanmoins, au duc de renforcer la garnison de l'île de Walcheren, sur laquelle ils avaient des vues; mais comment parler de renforts, quand les soldats espagnols, en Zélande, étaient à charge aux habitants, mal nourris par eux et démoralisés, et que l'île de Walcheren, bloquée par les gueux, était réduite à la dernière extrémité, de sorte qu'il y éclata des menaces et des émeutes également

violentes *. . j • ^^^

Le duc d'Albe, pour déconcerter les projets des pirates avinés de Douvres, persistait à envoyer 250 hommes dans la Brille ; mais Wacken , tout en approuvant cette resolution, fit remarquer au gouverneur qu'elle était inexécutable, parce que c'était une ville tellement pauvre, tellement en décadence, qu'il serait impossible aux soldats de s y maintenir sans argent. D'ailleurs, contrairement aux idées du duc d'Albe, il voulut seulement augmenter les forces des grandes villes. Cette manière de voir'couta cher à Philippe H. H pensa, du reste, avec beaucoup de raison, qu'il fallait détruire, à tout prix, la flotte de Douvres et qu'après cela on triompherait aisément de ces pirates dont tout l'art consistait à vider des gobelets de vin et à débarquer pour faire ripaille dans cette ville. Il était convaincu qu'avec une demi-douzaine de bons navires de guerre on viendrait à bout de ces boots , conduits par des matelots en désordre et par des chefs sans expérience maritime, tels que Bréderode, Longastre,Uutenhove, avec leursréfugiésémigrésd'Ypresetd'Ostende.Boussuluidonna

les mêmes conseils, et en les donnant, il se flattait de l espoir de rapporter pied ou aile de ces pirates. Mais le duc, refusant d'ajouter foi aux renseignements qu'on lui avait fournis sur leurs forces à Douvres, n'était pas dispose à prêter l'oreille aux conseils des deux généraux belges. Il se contenta d'augmenter la garnison de Zierikzee , car

1 Archives du royaume, Correspondance de Hollande et de Zmnde, vol. XIV, f. Ii9 verso, 15S, 163, 168, 169. 170, 171, 174, 175, 1.7, -02 et 203.

il était dans l'idée que les gueux projetaient une attaque sur Schouwen, dont cette ville était la capitale. Mais les habitants de Zierikzée ne voulaient pas nourrir les soldats espagnols, du reste trop exigeants dans leurs prétentions, non -seulement en ce qui concernait les aliments, mais encore le logement et les meubles * , de sorte que bourgeois et militaires en venaient aux mains jusqu'à tirer répée et que beaucoup d'habitants, ruinés par l'interruption de la pêche, avaient quitté la ville. On craignait même de voir les ouvriers abandonner les travaux des digues et tout le pays englouti par les flots 2.

Enfin, le 23 mai 1571, le duc écrivit à Boussu d'aller attaquer les gueux sur les côtes d'Angleterre, où ils étaient positivement soutenus par l'appui secret d'Elisabeth. Mais déjà, le 21, une flotte respectable qui venait d'être équipée à Amsterdam, était allée à leur rencontre en longeant les côtes, afin de dégager la Zélande. Le 25, un premier, mais léger engagement eut lieu près de la Brille, où les gueux eurent le dessus, et le même jour il y en eut un autre devant Zierikzée. Ils descendirent à terre et achevèrent de briser à Katwyk ce qui restait encore des églises; mais les soldats de Boussu les forcèrent à se rembarquer 5.

Le 3 juin, une flotte hollandaise de vingt-huit navires, chargés de sel, fut assaillie par les pirates sur les côtes d'Angleterre, et il y eut, des deux côtés, une vive canonnade et beaucoup de blessés *.

* « Désirans (les soldats) avoir chambres et lictz parez de courtines et aultres commoditez, dont dict la plus part desdicts bourgeois jamais n'avoir usé et que, par nécessite, auront esté contrainctz engaiger la plus part de leurs meilleurs meubles au lombart pour avoir le moyen de vivre, n'ayant retenuz que ung lict pour mesmes y coucher. » Wacken au duc d'Albe, 19 mai iWJi. (Archives du royaume. Correspondance de Hollande et de Zélande, 1. 1., fol. 276.)

- ÂRcmvES DU ROYAUME, /. /., f. 205, 206, 212, 216, 217, 238, 249» 252, 253, 260, 270 verso, 276.

^ Id,y f. 286.

4 Archives du royaume, /. /., f. 2P0.

Le 18, le duc d'Albe fut informé que seize navires montés par des pirates se dirigeaient vers Emden, afin d'y vendre leurs prises; il en avertit Boussu, qui fit prendre aussitôt la mer à son escadrille ; mais comme il venait de perdre sa femme, il fut forcé de donner le commandement à Bosschuysen. Le vice-amiral partit avec onze navires, les cinq autres qu'il avait n'étant pas prêts à le suivre. La veille de la Saint-Jean, à trois heures de l'après-midi, il parut devant les ennemis, qui avaient jeté l'ancre en vue de l'Ems. Ceux-ci se mirent en ordre de bataille et l'action s'engagea. Le duc avait ordonné à Robles de Billy que, s'il voyait passer les navires du roi, il envoyât à leur secours quelques arquebusiers. Robles en envoya deux cents dans quatre caravelles. A la troisième volée de canon, les gueux prirent la fuite. Bosschuysen les poursuivit et se rendit maître de huit navires. Robles en prit un avec quatre pièces d'artillerie. Quatre parvinrent à s'échapper. Les autres se glissèrent entre les navires anglais qui étaient dans le port. Beaucoup de gueux furent tués; d'autres se noyèrent en voulant se sauver *, et douze prisonniers attendirent sur la flotte du vice-amiral le sort qui leur était réservé par le duc d'Albe. Celui-ci, appréhendant toujours une attaque contre Flessingue, y envoya trois nouvelles compagnies de Wallons, et ordonna, le 30, à Bosschuysen, de faire étrangler et pendre aux antennes de ses navires, a la vue d'Emden, tous les prisonniers, sans en laisser échapper un seul; de donner d'abord la question aux principaux d'entre eux, et de lui faire parvenir les aveux qui leur seraient arrachés par les douleurs de la torture 2. Les habitants d'Emden, qui assistèrent à cette exécution du haut de leurs remparts, en furent tellement irrités, qu'ils se précipitèrent sur la digue et s'excitèrent, les armes à

1 Corr. P/ï., t.lr, p. 179 et 180.

2 Archives du royaume. Correspondance de Holl. et de Zél., vol. XIV, f. 374, 577 et 378; vol. XV, f. 8 et 30.

la main, à tuer, comme ennemis, les soldats de Bosschuysen, s'ils osaient approcher. Le comte Edzard protesta vainement contre la violation d'un de ses fleuves par Texécution de tant de prisonniers. Bosschuysen lui fit répondre que, si cet exploit lui déplaisait, il n'avait qu'à porter plainte au duc d'Albe ^

La victoire remportée par le vice-amiral de Philippe II lui inspira un nouveau courage. Il fit à Enkhuizen le partage du butin, puis il conduisit sa flotte triomphante dans la mer du Nord, afin d'y chercher les gueux, dont dixsept vaisseaux stationnaient sur la côte d'Angleterre, à l'abri du château de Douvres. Bosschuysen les mit en déroute et se dirigea ensuite vers les côtes de la Zélande, après les avoir purgées de la présence des pirates. Ces succès sont une preuve éclatante de ce que l'Espagne aurait pu faire si elle s'était jamais sérieusement occupé de la destruction des gueux, qui étaient loin d'être découragés. En eff'et, ils se rassemblèrent promptement et firent de nouveau valoir leur importance; car, vers cette époque, ils prirent quatre riches vaisseaux marchands de Hambourg, dont Lumbres fit étrangler le chef en représailles de l'exécution de Van den Broeck. Ce fut avec ce butin que les gueux entrèrent dans l'Ems, tandis que la flotte de Bosschuysen chercha ses quartiers d'hiver dans le port d'Enkhuizen 2.

Cette lutte sauvage et cruelle, cette lutte de meurtre et de brigandage, semblait devoir s'éterniser, sans résultat définitif pour personne ^ . C'est là aussi ce qui explique pourquoi il n'y eut pas, à l'intérieur, une réaction, une explosion, un soulèvement universel contre la tyrannie du duc d'Albe. Hélas! les persécutions sanglantes de son horrible tribunal que les événements du dehors, s'ils avaient réussi, auraient seuls pu ébranler, ne firent qu'augmenter

1 VànVloten, p. 184 et 183.

2 Van Groningen, p. 80.

3 Van Vloten, p. 18oetl86.

la torpeur des âmes, depuis longtemps abattues par la tyrannie et par son escorte habituelle, l'espionnage et la

délation.

Les avantages obtenus en dernier lieu par Bosschuysen et Boussu, avaient fait naître à Madrid les espérances les plus chimériques «. Sans doute, on avait raison de compter sur les talents et la bravoure de ces deux hommes de guerre ; mais tous leurs efforts vinrent échouer devant cet immense obstacle à tout succès durable pour le gouvernement , devant cette plaie, cette honte éternelle de l'Espagne, maîtresse des mines du Pérou et du Mexique, — le manque d'argent 2.

Sur ces entrefaites, tout le littoral de la Flandre avait eu à souff'rir de grands maux de la part des gueux de mer. Il est vrai que les magistrats d'Ostende et de Dunkerque punissaient par la corde tous ceux dont les marins de ces villes parvenaient à se rendre maîtres; mais l'audace et le

1 Manuscrits de la bibliothèque de Bourgogne, n» 16091, f. 67 et 68.

2 Pour s'en convaincre, on n'a qu'à lire cette lettre de Boussu au duc

d'Albe •

« Monseigneur, depuis peu de jours en çà sont arrivez dedens le Vlie

huyct ou dix pirates bien mal en ordre, et k ce que ay eu rapport, ont

huyct ou dix prinses auprez d'eulx; et comme il y auroit bien moyen

leur donner quelque main avecq deux ou trois cens harquebousiers ,

parce que journellement ilz sont en terre, supplie Vostre Ex^e vouloir

escripre au maistre de camp à Utrecht, afin que si, s'offrant Toccasion,

luy demanday quelque nombre de soldats, il ne fisse difficulté de me les

laisser suyvre Et n'eust esté la despence qu'il eust fallu faire, j'eusse

bien pensé, avecq trois ou quatre navires qui sont à Enchuysen les dé-

faire du tout ; mais n'ayant commodité d'argent, aussy que quelquefois

la despence ne sortiroit le fruict prétendu, ne Vay voulu emprendre,

sans sçavoir de Vostre Ex'^e si une aultrefois chose semblable se présen-

toit s'il luy pleust que me misse en debvoir de jecter à la haste en

mer quelques navires. Et où Vostre Ev- le trouveroit bon, seroit be-

soing donner ordonnance au receveur général de Sa Mate icy de me

furnir telz deniers que pourrois avoir de besoing, lezquelz mesnaigeray

comme si c'estoyent les miens propres. La Haye, 9 janvier 1^'^. »

(Archives du royaume. Correspondance de Hollande et de Zélande,

vol. XVI, f. 3.)

nombre des agresseurs n'en menaçaient pas moins d'une entière destruction le commerce maritime de cette province et surtout la pêclie dans laquelle tant d'hommes trouvaient leur existence. C'est pourquoi les habitants de Bruges et du Franc insistèrent à demander au duc d'Albe l'équipement d'une flotte de guerre capable de lutter avec succès contre celle des gueux ; et, à ce sujet, ils lui firent remarquer que les aides accordées au roi par les États et les droits qu'il percevait ^ur le négoce devaient servir au moins à la défense du pays. Leduc leur répondit en plaçant des garnisons espagnoles dans les villes flamandes exposées aux incursions des pirates; mais, comme il était dans une continuelle pénurie d'argent, ses soldats étaient forcés de vivre aux dépens des bourgeois et des paysans ruinés par la guerre, de sorte qu'en fin de compte, ceux-là mêmes qui avaient besoin de leur appui, étant in- • capables de fournir à leur entretien, firent des vœux pour en être débarrassés. Aussi faut-il entendre les lamentations que les malheureux habitants élèvent à travers leurs souff'rances : tantôt c'est Ostende ou Nieuportqui réclame contre les contributions forcées dont les bandes espagnoles frappent les villages des environs et contre les pillages qu'elles commettent; tantôt c'est Roulers qui demande le renvoi de sa garnison, forte seulement de 80 hommes *; tantôt c'est Ypres qui sollicite la réduction de la sienne, aussi nombreuse que celle de Bruges, ville deux fois plus considérable sous le rapport de l'étendue et dix fois plus sous celui de la richesse; et, dans cette circonstance, Ypres se sert de l'organe de son vertueux évêque, le vénérable Martin Ryihove, pour représenter au pouvoir la misère extrême de beaucoup de familles comme une cause inévitable d'émigration, au détriment de la religion catholique ^.

* Archives du royaume, Correspondance de Flandre , A rtois , Lille et TournaU vol. XI, f. 233; t. XII, f. 51, 62, 63, 68, 73, 76, 91, 92, 99, 266, 280 et 290.

« Cum Yprœ vix tertiani pariera Drugarum adeqiiare possent, si ca-

Le duc d'Albe connaissait toute la gravité des circonstances, et comme il était naturellement ombrageux, cette disposition de son esprit lui faisait entrevoir partout des daniiers et des pièges. Rien n'échappait à son inquiète surveillance. Ainsi, entre autres, il signala, le 7 novembre 1371 à l'attention des magistrats, « un homme brun, haut et maigre, qui, accompagné de six personnes avait nasse quelque temps dans les villes maritimes de la Flandre, les visitant l'une après l'autre et payant exactement son

hôte * »

Cet'homme fut Antoine Escalin des Aimars, baron de La Garde, qui, de goujat, s'était élevé successivement aux crades de soldat, d'enseigne, de lieutenant, de capitaine, d'ambassadeur, de baron, de général de galères; qui s'était baigné dans le sang des Vaudois et avait contribué aux victoires de Jarnac et de Montcontour sur les calvi-

11 semble qu'avec de tels antécédents La Garde n'aurait dû inspirer aucune défiance au duc d'Albe ; mais il avait appris, sans doute, que le baron français était chargé de jouer un rôle sur le théâtre des événements, prépares par la politique calviniste ou plutôt anti-espagnole qui venait de triompher à la cour de France '. ^ „ „ ...

Une autre fois, le duc signalait au comte de Mansfeldt, gouverneur du Luxembourg, les levées de gens de guerre qui se faisaient dans celte province, trop voisme de la

pacitatem respicias; si divitias, vix decimam... N»" P«^f ™«^ ^^^";.' pro olficio quo fungimur, non vehementer eommoveri, audientcs a Mrs fide dignis multas hic esse familias ubi domestici in stramme cubant, utmilitlbus lecti sufficiant. Cumque hic plurimi s.nt q«. quo .diano labore victum sibi, parafe debeant, admodum t>mendum est ne multi ex eis inedia coacli aut alio migrare, aut incertis sedibus vagan in detnmento religionis et salu:is sue debeant. » AreUva citées, f. 300.

1 Archives citées, vol. XII, f. 268.

2 bioGRAPHiE UNIVERSELLE, art. La Garde.

3 Dans mon livre, des chapitres spéciaux seront consacrés a cette politique.

France, pour ne pas lui inspirer de justes alarmes. « Déjà, écrivit-il au comte (26 novembre 1571), on y entend résonner le tambour. » Cette fois-ci il en fut quitte pour la peur : après examen , il se trouva que les terribles levées se réduisaient à Tenrôlement d'une centaine d'arquebusiers contre les Moscovites, et encore du consentement de Mansfeldt. Quant aux sons du tambour, ils étaient plus inoffensifs encore : un bélître de village, qui s'était enivré dans un cabaret, s'était amusé à jouer du tambourin K

Le duc, momentanément rassuré, apprit bientôt avec consternation que de grands rassemblements de Français, de Lorrains et d'autres se faisaient autour de Metz, pour assister au prêcbe. Craignant la contagion de l'exemple, il ordonna aussitôt à Mansfeldt de menacer les Luxeriibourgeois qui s'y rendraient, de toute la rigueur des placards et de leur application immédiate ^

Mais un bien plus grand péril l'attendait : les gueux des bois, si borriblement traqués, en 1569, parle prévôt des marécbaux d'Artois, maître Dentelin Gondibleu, et que le duc croyait anéantis à jamais, reparurent dans les forêts qui, à cette époque, enveloppaient des villes et des villages entiers de la Flandre, de l'Artois, du Hainaut et du Tournaisis. Armés d'arquebuses, de pistolets, de bâtons et d'engins d'effraction subtilement confectionnés, ils recommencèrent leur guerre de destruction contre les couvents et les églises. Habitants et officiers de justice pliaient sous leurs menaces d'incendie et de mort, ou même leur prêtaient secrètement appui. Ils étaient beaucoup plus dangereux qu'en 1569; car, aidés par les huguenots de France, dont il se trouvait un très-grand nombre parmi eux, les frontières de ce pays leur servaient d'asile. Bientôt ils ne se bornèrent plus à guetter ou à pourchasser leur proie dans les forêts, ils se glissé-

1 Archives du royaume. Correspondance de Luxembourg et de Namur, vol. V!I, f. 155 et 142.

2 Ib., f. 157.

rent ténébreusement dans les villes et les villages et promenèrent partout leur furie. Ce fut alors qu'on vit se renouveler l'impuissance des efforts du duc d'Albe, causée par son éternelle disette d'argent, laquelle fut en partie le résultat du déplorable système économique de son maître *. Dans les villes dont les garnisons avaient pour mission spéciale de courir sus aux gueux des bois, les soldats, faute de paye, et souvent sans pain, étaient telle-

1 « Si, dit un économiste célèbre, on se bornait à examiner la surface des choses, il y aurait peut-être lieu de déplorer la découverte des mines du nouveau monde. La grande importation du numéraire qui en fut la conséquence ne semble, en effet, avoir servi qu'à bouleverser VEurope et k jeter la perturbation dans les esprits et dans les intérêts Charles-Quint et Philippe II s'en servent pour assouvir leur ambition, en suscitant partout des guerres- sanglantes et ruineuses; les autres princes n'y voient qu'une occasion d'accai)arer le numéraire de leurs sujets, afin de lutter à armes égales contre les possesseurs de la nouvelle terre promise Partout l'esprit de fiscalité se réveille à l'aspect des monceaux d'or et d'argent qui nous viennent d'Amérique , et le premier résultat de cette inondation est de suspendre Tactivité des peuples et des rois, uniquement pressés de courir après la richesse des mines, plutôt que d'encourager celle qui vient du travail. On a vu quelle fut la surprise des uns et les expédients imaginés par les autres, k l'apparition de ces phénomènes inconnus de hausse fatale dans le prix des choses, sans augmentation dans le taux des salaires. En vain on opposait aux incidents de chaque jour des palliatifs nouveaux; le mal renaissait sous mille formes imprévues, toujours plus menaçant et plus incurable La fausse monnaie, les augmentations d'impôts, les exactions de tout genre n'y pouvaient porter remède , et la plus affreuse anarchie faillit un moment désoler TEurope...

« On ne cherchait plus la richesse dans le travail et dans 1 emploi intelligent des capitaux, mais dans l'accumulation des espèces; on en prohibait la sortie par des lois draconiennes, comme s'il eut été possible d'acheter les marchandises qu*on ne produisait plus soi-même et de garder l'argent qui servait à les payer... L'Espagne a cruellement expié, depuis, cette fatale erreur ; elle a perdu ses fabriques pour avoir attaché trop d'importance à Tor de ses colonies, et, plus tard, ses colonies lui ont échappé, parce qu'elle avait trop négligé ses fabriques. » [Histoire de VËconomie politique, par feu le professeur Adolphe Blanqui (1837), t. I, p. 313,315, 387 et 388.)

ment à charge aux habitants qu'ils encouraient le mênae sort que leurs camarades chargés de combattre les gueux de mer, c'est-à-dire qu'ils se voyaient exposés à être renvoyés des localités où ils tenaient garnison «. Quelquefois même les gouverneurs de ces localités étaient dans la gêne 2.

1 Archives citées, Correspondance de Flandre, etc., vol. XII, f. 37, 39, 103, 145, 150, 223, 22o, 257, 258, 317, 331, 333, 335; vol. XIII, f, 9, 34, 43, 75. — Correspondance de Ilainaut et de Cambrai^ f. 91.

2 Témoin la lettre suivante du gouverneur de Bapaume :

« Monseigneur, Vostre Excellence cognoit avecq quelle regret je rethournis dernièrement à Bappalme lorsque Icelle m'y renvoya sans argent et gens, et sans m'y estre logé, comme Monseigneur lors m'en donnit l'espoir que tôt je m'en resentiroy; mais voiant que journellement y tombent bresses, suis constrainct pour le service que je doibz à Vostred» Excellence, encoires ceste fois importuner Icelle, humblement luy remonstrant que sy Icelle n'a pitié de moy, que seraytonstrainct vendre mon propre patrimoine pour illec vivre bien sobrement et avecq extrême labeur; car, pour le soing que j'ai de rendre bon compte à Vostred' Excellence de la place dont m'avez tant honoré, je suis torché me relever deux ou trois fois la nuict pour y faire la ronde, tant est la plache ruynce, et d'importance. Par quoy. Monseigneur, je supplie très-humblement Vostre Excellence que une fois ayez mémoire de moy, m'envoyant quelque argent pour vivre, m'ordonnant six hallebardiers pour me servir aux ouvertures et fermetures des portes, et commandant que j'ai entrée au chasteau où personne ne y réside passés quattre ans que suis ici envoyé pour la guarde de la plache, sans gens, ny argent et peu d'obéissance, estant pressé de tenir ma femme et famille en Arras, à grandz despens pour seullement avoir une bien petite chambre sur ung bourgeois; et sy Vostre Excellence me faict ce bien de soy remémorer de mon longtain service, m'obligera à perpétuité servir en toute humilité à Son Excellence et sa noble postérité, ausquelles je prye Dieu donner tout bonheure, aprez avoir baissé les mains de Monseigneur sy humblement que faire je puis. » {Dapaume, 15 février 1571, Louis de Blondel au duc d'Mbe. — Archives dd BOYAUME, Correspondance de Flandre, etc., vol. XIIF, f. 43.)

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