‹ Les Gueux de mer et la prise de la Brille (1568-1572) [microform]Chapitre 6 sur 8 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nouvelles difficuUés du duc d'Albe à Vintérieur. - Ses relations avec V Allemagne. — Projets des gueux sur la Brille. — Leur audace croissante. — Démarches du prince d'Orange. — Son dévouement et ses sacrifices — Le Wilhelmus. — Hostilités ultérieures des gueux, - Édit de proscription de la reine Elisabeth. — Effet qu'il produit sur eux. — Agitation à Bruxelles au sujet des nouveaux impôts. — Direction des gueux vers le sud. — Leur entrée dans la Meuse. — Leur marche sur la Brille. — Prise de cette ville. — Excès commis par eux. — Us s'établissent dans leur conquête. — Belges qui s'y distinguent. — - Enthousiasme qu'elle excite.

Aux complications d'une lutte où tous les jours la tuerie recommence, vinrent se joindre, pour le duc d'Albe, les embarras de la question religieuse. Il se plaignait que le concile de Trente ayant décrété l'établissement de nouveaux séminaires comme un des moyens les plus efficaces de propagande catholique, on ne prît pas a cœur ce moyen, de manière que cet établissement était, loin de s'effectuer dans le pays avec la promptitude et le zèle

nécessaires *.

Le duc fût souvent arrêté dans ses efforts par des circonstances indépendantes de si volonté. Ainsi, le 22 mars 1571, il se vit contraint d'entendre un langage sévère. Ce fut le curé de Grave, capitale du pays de Cuyck, et propriété du prince d'Orange, mais tresdévouée au roi d'Espagne , qui lui parla en termes énergiques de la garnison espagnole du château de cette ville

^ Archives du royaume, Correspondance de Brabant, etc., vol. XI, f. 19.

qui épuisait la chair et le sang des pauvres, des veuves et des orphelins. Le peuple de Grave, pieux, simple et droit, était réduit au désespoir. Les soldats, mécontents de leur paye, tombaient sur les bons et sur les mauvais, pillaient les"^ églises et, comme des démons incarnés, ne respectaient ni le sacré, ni le profane. L'honnête curé finissait par souhaiter un grand nombre d'Ambroises, excommuniant les modernes Théodoses *.

Le duc n'était pas insensible à de telles paroles ; mais il fut vivement irrité lorsque, le 9 juin 1571, l'évêque de Bois-le-Duc lui dénonça les scandales d'un monastère de religieuses de l'ordre de Saint-Benoît, où il n'y avait ni règle ni discipline; où les gentilshommes et d'autres laïcs avaient un libre accès, conversaient familièrement avec ces saintes filles, se rendaient dans leurs cellules et s'y livraient a tous les plaisirs de la chair 2.

Non-seulement le duc investit l'évêque de toute l'autorité nécessaire pour remédier à cette honte, mais il écrivit lui-même une lettre sévère à ces femmes de perdition 3.

Un peu après, la vie dissolue du clergé de Maestricht et même ses conversations et ses vêtements attirèrent l'attention du gouverneur général : chanoines, chapelains et autres ecclésiastiques avaient résisté aux admonitions des inquisiteurs, et aux décrets du concile; et comme leurs désordres, répréhensibles en tout temps, l'étaient surtout à l'époque actuelle, où les laïcs et particulièrement les protestants avaient les yeux constamment fixés sur l'ordre sacerdotal pour tourner à leur profit ses imperfections, le duc chargea l'évêque de Liège, Gérard de Groaisbeeck, de contraindre ces prêtres récalcitrants à se conformer aux prescriptions du concile et à

1 Archives du royaume, Correspondance de Probant, Limbourg et Malines, vol. XI, f. 55.

2 « Tellement qu'il en provient... procréation d'enfans. »

rentrer dans une voie digne de leur saint ministère,

(août 1571) i.

Le duc s'intéressait infiniment au sort des prêtres catholiques anglais réfugiés en Belgique : comme c'étaient des prêtres modèles, il faisait tout pour soulager leur triste position 2.

En ce temps, le roi avait commencé une négociation avec l'abbé de Gladbach, dans l'archidiocèse de Cologne, pour avoir la tête de saint Laurent, dont l'abbaye de Gladbach était dépositaire. Philippe voulait orner de cette relique vénérable la superbe église de l'Escurial, dédiée à ce saint. Le duc d'Albe chargea l'évêque de Ruremonde de se rendre dans l'abbaye, afin de s'assurer de l'authenticité du fait 3.

Le prélat adressa au duc un rapport favorable sur cette magnifique pièce dont l'authenticité ne pouvait pas être révoquée en doute parce que le côté droit de la tête était brûlé et que, d'ailleurs, elle opérait tous les jours les plus grands miracles. Comme, suivant le désir exprimé par Philippe II, l'évêque de Ruremonde voulait en avoir des preuves écrites, l'abbé de Gladbach répondit que le monastère avant été incendié par les Huns et lesGoths, tout ce qui se rajpportait à la fondation première de cet établissement avait été anéanti ^; que, par conséquent, on ne possédait pas de documents écrits ; mais que la relique était prouvée par un manuscrit publié depuis 600 ans, qui malheureusement avait été enlevé de la bibliothèque du

1 Archives du royaume, Correspondance avecVévêque de Liège, vol. II,

2 Archives du royaume. Correspondance de Brabant, etc , vol. XI,

3 Archives du royaume. Correspondance de Gueldre et de Zutphen,

vol. XH, f. 213.

* « Respondit hoc monasteriura fuisse olim ab Hunnis etGothisoccu patum atque exustum funditusque eversum, quo incendio barbaraque vastatione omnia periere quae ad primam monasterii hujus fundationem pertinebant. »

couvent; que, du reste, il n'y avait pas lieu d'éprouver le moindre doute, parce que tant de démoniaques avaient été guéris par le patronage du bienheureux Laurent, que beaucoup d'autres l'avaient encore été cette année S et que même l'abbaye l'emportait à cet égard sur celle de Saint- Hubert 2.

Le duc d'Albe ajouta pleine foi h ce rapport et enjoignit au pieux évêque de faire l'acquisition de ce précieux chef du saint s.

Mais quelle ne fut pas sa joie lorsque son ami, Gérard de Groisbeeck, lui fit parvenir avec les reliques qu'il venait de découvrir, les restes du martyr saint Vincent ; sa satisfaction redoubla lorsque Groisbeeck lui fit la promesse de lui en envoyer encore d'autres. Le duc ne trouva pas d'expressions assez chaleureuses pour remercier le prélat, qui lui avait déjà rendu tant et de si éclatants services, et qui devait bientôt y ajouter celui de traquer les gueux réfugiés sur les confins de l'évêché de Liège pour détrousser et tuer les Belges restés fidèles au roi. Un tel dévouement méritait une récompense : le duc d'Albe sacrifia aux intérêts du pontife liégeois l'établissement d'un évêché à Luxembourg, établissement auquel Philippe 11 attachait la plus haute importance *.

» « Quod multi demoniaci patrocinio divi Laurentii liberati sint etiam hoc presenti anno, nullumque obsessum ad hoc mouasterium fuisse adductum qui non liberaretur. »

2 Archi>es du royaume, /. /., f. 219 et 220.

3 Ib., f. 238.

^ Ib., Correspondance avec Vévêque de Liège, vol. II, f. 186, 187, 189, 231, 281-286.

La province de Luxembourg était soumise à six différents prélats, dont aucun ne résidait dans le pays. Ces prélats étaient les archevêques de Trêves, de Cologne et de Reims, les évêques de Liège, de Metz et de Verdun. L'évéque de Liège et l'archevêqoe de Trêves étaient les principaux chefs diocésains. (Çachard, Correspondance de Philippe II, 1. 1, p. xciii).. — Voici, du reste, à ce sujet, un document inédit :

Instruction pour vous Jehan Fonck de ce que aurez à remonstrer.

Le duc n'était pas encore occupé de cette question lorsqu'il fut épouvanté par des renseignements fatals sur Besançon , où Théodore de Bèze avait été depuis le 15

traicter et négocier devers les archevesquede Trêves et évesque de Liège touchant Vérection d'un évesché au pays de Luxembourg.

« Leur représenterez bien clairement et sérieusement les fréquantes raisons pour lesquelles Sa Majesté a par ci-devant esté meue et occasionnée de requérir et inster vers le Saint-Siège apostolique pour Térection de quelques aultres éveschez en ses pays de par deçà et, entre aultres, la diminution qui se veoit journelement de nostre ancienne foy tatholicque et accroissement des sectes, sectaires et abominables opinions régnans encoires pour le jonrd'huy. Aussy que, comme il est notoire à ung cbascun, s'est veu du temps de l'archevesque de Coulogne Hermannus de Wedde, que ayant jurisdiction spirituelle en plusieurs provinces de Tobéissance de Sa Majesté, il a envoyé plusieurs prédicans luthériens, calvinistes et aultres hérétiques, et faicl semer beaucoup de livres scandaleux et pernicieux pour y séduyre les subjectz de Sa Majesté et les susciter, conciter et rendre rebelles contre les ordonnences d'icelle Sa Majesté faictes et publiées sur le faict de la conservation de rancienne saincte foy catholicque, et en oultre, que lors, entre tant d'aultres raisons, a aussy esté considérée la grande multitude des subjectz de Sa Majesté et qu'iceulx ne pourront bonnement, ny comme il estoit requis, estre gouvernez en droict le spirituel et défenduz et préservez de tant de séducteurs pernicieulx, par peu d'évesques et superintendens spirituelz, d'autant mesmes que ces évesques estiont résidens loing de leurs ouailles et hors les limites des pays de Sadicte

Majesté. » , j i

>» Dadvantage, leur remonstrerez se debvoir considérer la grande multitude de villes, chasteaux, villages et places appertenans audict pays de Luxembourg, et que comme, quant à la spiritualité, ilz sont soubz beaucoup et divers évesques, assavoir Trêves, Liège, Metz, Verdun, Reims et aultres, il advient que, en Texercice de leurs jurisdictions ecclesiastieques, se commeetent beaucoup de diversitez, à grand préjudice de rancienne foy et négligence des subjectz de Sa Majesté, laquelle, ce voyant et considérant, et désirant y estre remédié, a esté nécessité faire communiquer avec nostre Sainct-Père le Pape, comme chief de TEglise chrestiennc universelle sur des moyens propres par lesquelz, en ces temps tant dangereulz, les subjectz dudict ducé de Luxembourg pourront estre conservez, maintenuz et conGrmez en Tancienne foy catholicque. » Par laquelle communication, après meure délibération s'est trouve que, pour le présent, il n'y avoit remède de plus grand proufict et asseu-

jusqu*au 20 septembre, dont les habitants, en relation intime avec les protestants d'Allemagne, voulaient la prédication ëvangélique en proférant des menaces contre le clergé catholique; et déjà l'on y prêchait dans deux maisons particulières, et partout en dehors des portes. Au mois d'août, un orfèvre avait arraché un reliquaire des mains d'un vicaire et l'avait jeté par terre ; et l'on avait mis le feu à la maison d'un autre ecclésiastique. Les choses y étaient allées si loin que le frère de Granvelle, Champagney, gouverneur d'Anvers, qui fournit ces renseignements, n'avait plus d'espoir que dans Dieu et les jésuites *.

rance que d'ordonner ung évesque particulier en la ville de Lfxembourgh, comme chef-ville dudict ducé pour spirituelle consolation et assistence des subjectz d'icelluy et faire establir ledict évesque authorit aie apostolica.

» Ce que, toutcstois. Sa Majesté n'a voullu que fust effectué ny en sollicité rexécution, oires que, selon droict escript, n'estoitbesoing, que préallablement elle n'eust amplement faiet entendre ausdicts seigneurs archevesque et évesque bonnes et sainctes propositions, prétention, délibération et intention pour, comme protecteurs de ladicte foy ancienne et amateurs, du bien chrestien, y seconder de leur raisonnable consentement, afin que ledict seigneur archevesque puist clairement et réellement veoir et remarquer la bonne, sincère affection et confidence de Sa Majesté envers luy et ses successeurs, luy déclairerez ouvertement n'cstre l'intention, par ceste érection d'évesché, aukur^ement le préjudicier en sa jurisdiction ancienne; ains, au contraire, l'accroistre, d'autant que Sadicte Majesté est contente et intentionnée de requérir Sa Saincteté de soubzmectre entièrement et assubjectir ledict nouvel évesché avec toutes ses appartenences, audict seigneur archevesque et à ses successeurs jure metrapoîitico .

» Et pourrez asseurer ledict seigneur évesque de Liège l'intention de Sa Majesté nullement estre luy oster ou diminuer aulcun proufict ou revenu annuel; ains, au contraire, pourra souffrir et sera content que ledict seigneur évesque face communiquer avec Sa Sainteté sur des moyens par lesquelz les annuclz rentes et proufictz luy soyent conservez. » 22 janvier J572. (Archives du royaume, Missions à Vextérieur, 1550-1643, f. 2-i-27.)

1 Archives du royaume, Corr. Br., vol. XI, f. 255-238, et XII, f. 22 et 23.

Le duc ordonna que partout on redoublât de vigilance pour préserver le pays de l'action délétère de l'héresie. Ainsi il fit surveiller particulièrement les collèges de Pans et de Cologne, afin que les Belges qui y faisaient leurs études ify fussent pas corrompus ou séduits par les mauvaises doctrines. Metsius, évoque de Bois-le-Duc, fut un de ceux qui l'aidèrent le plus dans celle partie de ses fonctions. Aussi, le dovenné d'Aerschot, bourg de ce diocèse, étant devenu vacant, ce prélat recommanda au duc le choix d'un prêtre capable de gouverner et de réformer les chanoines de ce lieu, gens déréglés, dissolus et de vie scan-

daleuse ^.

D'autres et de bien plus graves soumis dévoraient le duc d'Albe : dès son arrivée en Belgique, il avait repris les relations de la gouvernante Marguerite de Parme avec l'empereur et les princes d'Allemagne , notamment avec les comtes d'Emden (Overemden) ou d'Ost-Frise, ou le luthéranisme s'était introduit dès son origine. Deja, sous Marguerite, les rapports entre ces princes et la cour de Bruxelles avaient été fort tendus. Le comte Jean, gouverneur du Limbourg ou pays d'Outre-Meuse ^ avait ete accusé par elle de tolérer les anabaptistes et d'autres sectaires; de répandre, de concert avec son frère, dans les Pays-Bas, des livres hérétiques imprimés à Emden et d envoyer des prédicants dans ces provinces. Elle lui avait ordonné, en 1566, d'expulser de la ville de Limbourg et d'autres localités tous les dogmalisies de la reforme, d y abolir toutes les nouveautés qu'ils y avaient introduites, d'emprisonner les prolestants et de fermer la bouche à lous ceux qui demandaient la liberté de conscience \

1 /&., Corr. Gueldre et Zutphen, vol. XIÏ, f. 2i3 et 2a, et Corr. Br ,

vol. XI f. 246.

2 II J'agit du Limbourg d'alors Voyez Guichardin, f 216-218.

3 Archives du royaume, Secrétairerie d'État de VAUemagne et du Nord, carton LXVII. - Correspondance de Brabant, Limbourg et Matines, vol. III, f. 78, 3i5 et 350; vol. IV, f. 138, 147, 148 et 197.

Les relations du duc d*Albe avec le comte Edzard prirent une tournure plus fâcheuse encore. Ce prince, à qui il reprochait d'avoir permis au comte Louis de Nassau, de recruter des gens de guerre dans ses États, protesta (24 mai i^C)S) contre ce reproche qu'il traita de calomnie infâme; mais il déclara, en même temps, qu'il ne pouvait pas empêcher des réfugiés paisibles et inoffensifs de se cacher dans Emden, ville marchande et libre, où se rencontraient des gens de toutes les nations ; qu'une police tracassière les en éloignerait et, par suite, entraînerait la ruine d'une cité dont les principales ressources consistaient dans son commerce avec l'étranger; que, du reste, la même chose avait lieu à Cologne, Hambourg, Lubeck, Brème et d'autres villes; qu'enfin, il n'avait jamais toléré les traîtres, les malfaiteurs et les pillards d'églises. Aussi Emden continua de rester l'asile des réfugiés belges et hollandais ^

Ce qui compliquait cette situation, c'était, comme nous l'avons vu, la terrible résistance des gueux de mer, qui ne cessaient de prendre appui sur les sympathies qu'ils trouvaient dans toute l'Ost-Frise. Mais les agents du duc d'Albe le tenaient au courant de toutes leurs démarches. Ainsi, le 24 mai d569, Mepsche le prévint des pirateries de Jean Abels et de ses compagnons, qu'il lui conseilla de poursuivre jusque dans Emden. Le duc ne voulut pas aller jusque-là, avant de savoir exactement si Abels et ses marins y avaient réellement vendu des objets volés aux Pays-Bas ^,

Si le duc était fort mal disposé pour les comtes d'Ost- Frise, ces seigneurs, de leur côté, n'étaient pas contents de lui : ils portèrent plainte à Maximilien II sur ce que,

1 Archives du royaume, Secrétairerie d'État de VAllemagne et du Nordy carton LXVII. — Correspondance de Frise, dOveryssel et de Groningen, vol. V, f. 387.

2 Archives du royaume, Secrétairerie d'État citée, Correspondance du duc d'Albe de 1568 et 1569, f. 290 verso.

contrairement aux privilèges de l'Empire, les vaisseaux des Pavs-Bas parcouraient en tout sens les fleuves et les rivières de leur État, avec la même licence que s'ils appartenaient aux Pays-Bas , et sur ce qu'à quatre lieues d'Emden, le duc avait commencé à faire du village de Delfzyl une ville munie d'un château fort * . L'Empereur en écrivit au gouverneur général et tout ensemble lui fit connaître qu'Edzard était résolu de punir sévèrement les pirates ^ Il saisit aussi cette occasion pour réclamer les contributions dont les Pays-Bas, comme cercle de Bourgogne, étaient redevables à l'Empire depuis 1566. En ce qui concernait ce dernier point, le duc répondit par des excuses fondées sur les dépenses de la guerre engagée avec les rebelles, sur l'épuisement du pays et du trésor. Ce qui lui inspirait les plus vives alarmes, c'était la convocation d'une diète à Francfort pour le 14 avril 1569. Il y craignait les récriminations des princes de la confession d'Augsbourg, de laquelle, disait-on, il méditait l'extirpation en Allemagne. 11 v envoya Jean de Naves, seigneur de Messency, et, sous Charles-Quint, vîce-chancelier de l'Empire, pour protester contre une telle calomnie, qui, d'ailleurs, se réfutait d'elle-même par les bons rapports que le gouverneur avait toujours entretenus avec les princes de cette confession et par cette circonstance que c'étaient précisément leurs soldats qui l'avaient aidé à combattre l'insurrection des Pays-Bas avec laquelle on voulait identifier cette confession. Sous ce rapport, le duc se vantait d'avoir poussé le scrupule au point de ne jamais molester personne en Allemagne, pas même les comtes d'Emden, qui, cependant, avaient donné aide et assistance aux insurgés, et dont il fallait immédiatement demander la punition à la diète. Il était aussi très-irrité contre la ville d'Aix-la-Chapelle, où l'on venait d'insulter publiquernent le comte de Meghem. Puis, il se plaignait au duc de Clèves

i a Eine Stat und Veste Delphzyll. »

2 « Mit ernster Straff verfahren. »

et à révoque de Munster de ce que, le lo juin 1569, un noble frison, ancien bailli de Westdongeradeel , grand persécuteur des moines et incendiaire de leurs couvents, Jean Bonga, et ses associés, s'étaient emparés, avec cinq vaisseaux parfaitement armés, de quelques habitants des Pays-Bas et d'un grand nombre de leurs navires qu'ils avaient conduits à Emden et à Norden. D'où le gouverneur concluait que cela se faisait avec le consentement ou la connivence d'Edzard, qui, en outre, disait-il, avait mis sur pied 4,000 hommes d'infanterie et cinq cornettes de cavalerie pour envahir, au mois de juillet, le pays de Groningen. 11 ajouta que le comte Jean devait bientôt avoir une entrevue avec les rebelles de la noblesse belge *.

De son côté, le duc était exposé aux ressentiments des réformés de toute l'Europe : ils lui reprochaient d'avoir conclu, pour l'extirpation de leur culte, une alliance avec le pape, l'empereur, les rois de France, d'Espagne, de Portugal, les ducs de Bavière, de Savoie et d'autres princes catholiques. Quoiqu'il repoussât énergiquement ce reproche, il rêvait une ligue des États catholiques pour le maintien de leur religion. Il s'en ouvrit, le 23 juin 1369, à Albert III, duc de Bavière, un des plus zélés défenseurs de cette religion, le priant de lui faire connaître confidentiellement la meilleure manière dont on pourrait s'y prendre pour arriver à la réalisation d'un tel projet 2.

En attendant la réponse de ce prince, il écrivit (30 juil*let) au magistrat de Hambourg de ne pas fléchir par rapport à Jean Broeck, de le faire pendre exemplairement et de ne pas tolérer d'autres rebelles dans cette ville. 11 écrivit aussi au magistrat de Brème, pour l'exhorter particulièrement à surveiller les gueux de mer, attendu que cette

* Archives du noYXvyiEy Scc7'étairerie d'État deV Allemagne, etc , Correspondonce des empereurs avec les gouverneurs généraux des Pays- Bas, vol. II, f. 214, 215, 222, 223, 251-255. - Correspondance du duc d'Albe de 1508 et 1569, f. 298, 29:), 302, 307-309, 339-342 recto.

2 Archives du royaume, Correspondance du duc d'Albe citée, f. 344, 350 et 362.

cité était autant intéressée que les Pays-Bas à une navigation libre et pacifique. Puis il revint à la charge contre les comtes d'Emden, qu'il menaça de se faire justice par d'autres voies que celles de la diplomatie, bien qu'ils lui eussent donné les assurances les plus formelles de leurs intentions conciliantes. Les nouveaux griefs résultaient de ce qu'à la fin de septembre 1569, les gueux de mer, après avoir attaqué quelques navires belges et étrangers dans le Zuyderzée, les avaient pillés, avaient conduit une partie du butin à Emden, l'y avaient vendue, et avaient forcé les prisonniers, le couteau sur la gorge, à payer une forte rançon. Il parlait aux comtes de représailles terribles, tandis qu'il ne désirait que vivre en paix avec tout

le monde *. , , ^

Le 8 novembre, l'évéque de Munster et le duc de Clèves lui présentèrent une justification écrite d'Edzard et de Jean ; mais le duc leur fit savoir que cette justification était complètement en désaccord avec les faits ; car les gueux continuaient d'endommager non-seulement les vaisseaux des Pays-Bas , mais encore ceux du Danemark et de la Hanse, et un grand nombre de ces pirates se tenaient à Emden, oîi on leur accordait faveur et protection, oïl ils vendaient ouvertement le produit de leurs brigandages et où Dolhain levait des troupes et les em- ^ barquait. Et, cependant, pour donner un gage éclatant de sa longanimité, le duc n'attendait toujours que le redresse ment légal de ses griefs, et regrettait de se voir forcé a recourir à de justes moyens de coaciion matérielle -

Le 16 avril 1570, il reçut d'Albert de Bavière des nouvelles avantageuses de la ligue catholique. Ce prince lui fit remarquer, toutefois, que c'était une œuvre a laquelle il fallait travailler avec beaucoup de circonspection pour ne pas réveiller les soupçons des princes prolestants , qui ne

1 Archives et correspondance du duc d'Albe citées, f. 402.

2 Ib.y f. 458.

négligeraient rien pour la faire échouer; que surtout le duc devait se tenir à l'écart, parce que les prédicants disaient que les seigneurs protestants qui entreraient dans une telle alliance, seraient excommuniés.

Albert de Bavière voulait constituer une ligue, nonseulement des princes catholiques, mais encore des princes réformés pour anéantir les insurgés des Pays-Bas ou tout au moins pour offrir des garanties solides de repos et de sécurité à nos provinces. Il ne se cachait pas que le plus grand obstacle à la formation de cette ligue était l'horreur qu'inspirait en Allemagne le nom du farouche proconsul espagnol. Aussi, ce nom abhorré serait-il entièrement passé sous silence dans les négociations du traité; de la part des Pays-Bas, on n'agirait qu'au nom de Philippe H, et l'on ne se proposerait pour but que « de tenir fermement et loyalement ensemble tous ceux qui aimaient la tranquillité et l'ordre publics *. » Le duc d'Albe, au contraire, voulait que la ligue ne se fît qu'entre des princes catholiques. Mais, en Allemagne, le nom de Philippe faisait également peur : ce monarque était trop puissant pour qu'on pût l'admettre sans danger dans une alliance de ce genre 2. Ce qui lui faisait un tort immense, c'était le bruit généralement accrédité de cette autre alliance qu'on disait avoir pour but l'extirpation du protestantisme; c'était encore l'état actuel des Pays-Bas où l'on croyait que la religion catholique ne se maintenait que grâce au bras de fer du duc d'Albe. Enfin, comme l'empereur était peu favorable au projet , on finit par l'abandonner ^.

Sur ces entrefaites , l'Angleterre et les villes hanséatiques avaient envoyé aux gueux de mer des sommes con-

1 Archives citées, Correspondance des gouverneurs généraux des Pays-Bas avec Albert III, duc de Bavière, vol. I, f. 258.

2 « Das geferlich ein sa starckenn Back inn deun Gartenn zu setzenn. t

3 Archives et correspondance citées, vol. I, f. :257'-260 recto et 260 verso ; 265, 266, 293 et 510; vol. II, f. 1-26, 127, 215-i!I7.

sidérables. Dans toutes les villes du Septentrion, on proclamait qu'on ne devait pas abandonner les chrétiens ^vangéliques ; mais que, de toutes parts , on devait voler à leur secours. Les prédicants enflammaient le peuple du haut des chaires, en disant que les papistes préparaient un bain de sang aux réformés, qu'il fallait s'armer pour frapper un coup décisif, pour destituer tous les prêtres catholiques l'un après l'autre, séculariser tous les évéchés ^t les donner aux princes *.

Cette situation, pleine de périls pour le duc d'Albe, ëtait encourageante pour les gueux de mer. Mais les résolutions du conseil impérial de Spire (25 décembre 1570) vinrent rassurer le gouverneur général. Elles portèrent qu'il serait mis un terme aux brigandages des pirates ; que l'empereur serait chargé de solliciter l'intervention de la reine d'Angleterre et d'autres potentats; que les cercles de Bourgogne, de Westphalie et de Basse-Saxe conviendraient de tenir une sorte de congrès pour aviser aux moyens de remédier à ces brigandages au printemps de 1571 ; qu'enfin les comtes d'Ost-Frise ne seraient pas inquiétés'par le duc d'Albe, puisqu'ils s'étaient suffisamment justifiés des accusations formulées contre eux 2.

Le duc s'était plaint à la diète de Spire, à l'empereur, aux cercles de Bourgogne et de Westphalie. En apprenant les décisions du conseil impérial , il était satisfait , saiif d'un point, celui qui concernait les comtes d'Emden : il disait qu'on n'avait pas ajouté foi à sa parole, et qu'on voulait ménager les deux seigneurs, excuser, voire défendre leurs mauvais desseins, tandis que l'univers entier savait que les gueux trouvaient un abri dans les villes et les villages de l'Ost-Frise ; qu'Edzard et Jean leur fournissaient des vaisseaux, des provisions de guerre et de bouche, des secours de toute espèce; qu'ils vendaient ouver-

* Archives du royaume, Correspondance citée, f. 177, 178 et 180. 2 II, , Correspondance des empereurs avec les gouverneurs généraux des Pays-Bas, vol. II, f. 256.

tement leur butin dans Emden; qu'on y levait, sur ce butin, le troisième denier pour le prince d'Orange; que les comtes, pour mieux cacher leur jeu , avaient arrêté quelques pirates, mais les avaient aussitôt relâchés; qu'ils étaient l'unique instrument * des gueux et la cause principale 2 de leurs immenses désordres ^.

'C'était surtout Amsterdam qui en souffrait, car les gueux paralysaient le commerce de grains de cette ville avec la Baltique et par là amenaient une excessive cherté des vivres dans les Pays-Bas. C'est pourquoi le duc suppliait Maximilien II de faire usage de toute la plénitude de sa puissance impériale pour forcer les deux comtes à traiter désormais les gueux en perturbateurs de la paix publique et li les pourchasser comme tels, afin que le négoce pût reprendre librement son cours. Il ajouta que si les comtes refusaient d'obéir et préféraient leur avantage particulier à l'iniêrêt général, il se verrait dans la triste nécessité d'agir comme il appartiendrait contre ces malfaiteurs, aussi bien dans Emden que dans le reste de l'Ost-Frise (15 mars 1571) K

L'empereur se hûta d'écrire aux deux comtes, à l'archevêque de Brème, à l'évêque de Munster, au duc de Juliers et deClèves, de ne pas laisser, dans leurs États respectifs, les gueux de mer; de ne leur prêter aucun secours; de les punir, au contraire, et de les expulser de tous les pays de leur domination ^.

Le duc d'Albe avait accepté avec joie le congrès; mais lorsqu'il fallut en réunir les membres, le cercle de Basse- Saxe fit défaut : il n'avait pas grande envie de concourir à cette œuvre de pacification; mais les députés des cercles de Bourgogne et de Westphalie se rendirent à Gro-

1 « Das ainig Instrument. »

2 « Und die furnembsten Ursacher. »

3 Archives et correspond, citées, f. 263 verso et 264j-ecto.

4 Archives et correspondance citées, f. 263.

5 Ib.'y f. 266, 267 et 269.

ningue. Ils s'y occupèrent de la nomination d'un amiral et de ia création d'une flotte spécialement destinée à combattre les gueux (16 août 1571). Un peu après (9 septembre), le duc pria Maximilien de publier, dans tout l'Empire, un édit qui annulât toutes les lettres de marque délivrées parle prince d'Orange, de lui mander qu'il eûtà se garder désormais d'en délivrer , et aux comtes d'Emden qu'ils eussent à ne plus recevoir les gueux; d'inviter les puissances intéressées dans cette grave question à envoyer des délégués à la plus prochaine assemblée du congrès, et le cercle de Basse-Saxe à fournir, dans le plus court délai possible, son contingent en navires pour la flotte commune. Les députés, réunis à Groningue, décidèrent que l'empereur aurait la nomination de l'amiral et que cette charge serait confiée à un prince de la mer du Nord ou de la Baltique. D'Albe recommanda à Maximilien le duc Adolphe de Holstein, aussi dévoué à Philippe II qu'il l'avait été à Charles-Quint. Il désirait avoir pour vice-amiral le comte de Boussu. Du reste, son contingent pour la flotte commune était prêt : treize vaisseaux de guerre. Quant aux sept navires qu'avaient à fournir les villes nwritimes de chacun des deux autres cercles, conformément aux conventions de Groningue, ils auraient un vice-amiral particulier, et Boussu ne remplirait ses fonctions que lorsque la flotte fédérale tout entière serait appelée à marcher contre les gueux *.

Il avait été convenu entre l'empereur et le duc d'Albe que l'archevêque de Brème, l'évêque de Munster et le duc de Juliers enverraient leurs conseillers à Bheina , dans le pays de Munster , pour examiner les plaintes formulées par le gouverneur général contre les pirates. Les conseillers se réunirent le 20 août 1571. Les commissaires du gouverneur général, pour prouver leurs griefs, amenèrent nombre d'habitants de la Frise et de gueux faits prisonniers. Mais les conseillers des évêques et du duc de Juliers

1 Archives et correspondance citées, f. 289-292.

refusèrent de les entendre et se séparèrent sans rien décider. Les gueux et les comtes d'Emden, encouragés par ce résultat, continuèrent de mieux en mieux , les uns leurs pirateries, les autres le rôle quMls n'avaient cessé de jouer. Le duc d'Albe, vivement contrarié, insista auprès de l'empereur pour qu'il fit nommer d'autres commissaires qui procéderaient incontinent à l'audition des témoins et prendraient des mesures en conséquence (2 sept.) ^

Maximilien partagea le mécontentement du duc d'Albe et déféra à sa demande. Mais l'archevêque de Brème, dans lequel il avait le plus de confiance, penchait secrètement pour les insurgés des Pays-Bas. L'empereur croyait qu'il devait agir particulièrement sur la reine d'Angleterre pour se débarrasser « de cette engeance mutine et malfaisante des gueux »; il écrivit donc à Elisabeth et, en même temps, adressa de nouvelles et très-sérieuses remontrances aux comtes d'Ost-Frise (12 février 1572) 2.

Heureusement pour les gueux de mer, toutes ces remontrances et tous ces projets d'Allemand s'en allèrent, comme tant d'autres, en fumée.

L'attention du gouverneurgénéral était absorbée par ces complications, pendant que se préparait la prise de la Brille par les gueux marins.

1 Archives et correspondance citées, f. 290 et 291.

2 Ih.y f. 311 verso.

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