COMMENT SE FORMENT CES LÉGENDES
tiques avec ceux qui de nos jours se reproduisent en Amérique. Une seconde ressemblance, c’est que, dans les deux contrées, la race envahissante et plus forte regarde l’autre comme experte dans l’art de la sorcellerie, et qu’elle la repousse et la persécute en grande partie pour cette cause.
Je mentionnais plus haut nos légendes et la tradition orale. Durant la période de peut-être plusieurs milliers d’années que les habitants du pays ont ignoré l’art de la lecture et celui de l’écriture, la tradition orale, la seule qui fût à leur usage, a dû passer et se propager de génération en génération. Or, étant donné un peuple en possession des rudiments d’une civilisation supérieure, trouvant, dans le pays où il fixe ses nouveaux pénates, un autre peuple, plus grossier, appartenant à une autre race, ayant des traits, une stature, des vêtements, une langue, des usages, des rites différents des siens : s’il combat, repousse et même extermine ces premiers possesseurs du sol, le souvenir de ces événements si remarquables pour lui doit se fixer au plus profond de son esprit, se perpétuer de siècle en siècle, tout eu se défigurant peu à peu par des additions nombreuses provenant d’idées religieuses modifiées avec le temps; mais ce souvenir conserve toutefois suffisamment de son originalité primitive, pour être facilement reconnaissable à un esprit libre d’idées préconçues et ne professant aucun
système arrêté d’avance.
Puisqu’il est ici question de nos innombrables légendes populaires, je prie le lecteur de se rappeler
CHAPITRK SIXIÈME.
qu’elles appartiennent à deux classes dilTl^i'entes, reposant également sur une base historique, les légendes profanes et les légendes religieuses, I.,a seule preuve de l’authenticité des premières, c’est qu’elles constituent le fond principal des récits du peuple, et qu’elles sont racontées d’une manière identique dans des locaHtés très-éloignées les unes des autres. C’était su rtout le cas il y a environ soixante-dix ans. Celui qui ne se rappelle pas cette époque, et surtout celui qui est né et qui a été élevé dans une grande ville, ne peut se faire une > idée de la piété, de l’entière conviction avec laquelle les légendes populaires se racontaient alors et étaient écoutées par les habitants des campagnes. D’autres temps sont venus : ces légendes font aujourd’hui .sourire les gens du monde, et l’habitant des villes se croit trop éclairé pour y voir autre chose que des puérilités * indignes de son attention.
Les légendes religieuses paraissent, par contre, reposer sur des fondements plus solides que les profanes, car elles continuent à se perpétuer dans certaines coutumes et dans certains usages religieux des populations; elles constituent ce que les gens éclairés appellent des superstitions. Tout débris d’un culte religieux, détruit par la marche du temps et par le changement des idées, devient superstition. Aucune superstition n’a pu venir d’elle-méme et isolément. , Lorsqu’elle naquit, et longtemps après, elle était foi » et appartenait à un culte donné; mais ce culte détruit, les formes extérieures se maintinrent chez le peuple et devinrent des superstitions. Les croyances
t.ÉGKNDES HKI.IC. IKi: SKS.
superstilieiises soûl en réalité do pâles fantômes (le la foi jadis vivante; ce sont des ruines do temples l'croulés depuis des siècles.
Ces restes de cultes païens existent encore chez nos populations, et l’investigateur impartial y peut même distinguer ce (lui a appartenu soit au eidte de Tlior, .soit à celui de Baal, soit à celui d’Odin. Tout changement religieux chez un peuple n’est à proprement parler qu’un amalgame de religions diverses. La nouvelle religion, (ju'elle soit introduite par la force de la persuasion du qu’elle soit imposée par le fer et le feu, ne peut arracher en une seule /ois de l’esprit du peuple toutes les racines ténues et multiplesque la religion précédente y avait poussées; il faut des générations sans nombre, peut-être des milliers d’années, avant que cela puisse s’opérer complètement. A ce point de vue, l’étude des légendes et des superstitions populaires est d’une grande importance pour l’ethnographie. Elle lui permet d’élucider l’histoire primitive de la race dont ces légendes et superstitions sont la propriété.
En ma qualité d’ethnographe, je dois considérer les légendes au point de vue de l’histoire et non à celui de l’esthétique, quoique je sachobien que nombre de personnes envisagent ce dernier point de vue comme le .seul juste.
Dans l’étude de cette matière, je continuerai à employer la /méthode comparative ^qiie j’ai suivie ju.squ’ici. Pour montrer que les légendes et les tmditions populaires suédoises reposent sur une base historique,
CHAlMTRi; SIXIKMK.
je rappellerai d’abord comment procèdent (ch. V), encore de nos jours, les peuples sauvages dans leurs guerres et dans leurs exterminations réciproques. Nous chercherons ensuite à découvrir, dans les traditions primitives de la Suède, les traces d’événements plus ou moins semblables.
Nous commencerons par rechercher si les dénomiualious de mim, de j/èants, de Trolls et à'Alfes, qui se retrouvent si souvent dans les antiques légendes, désignent réellement des hommes, ou s’il ne faut pas y voir plutôt des noms d’êtres mythiques et allégoriques qui n’ont rien de commun avec l’histoire.
Preuves que les Dvergs {nains) et les Pyslings (j>ygmies) des anviennes légendes scandinat'cs sont des hommes, et qu’ils ont aqiparteim à la même race que les Lapons actuels.
On a souvent prétendu que les Dvergs de la légende n’étaient pas des hommes appartenant à une race spéciale, mais uniquement des êtres allégoriques destinés à matérialiser certaines forces ou certains phénomènes naturels. Celte explication est singulièrement commode pour l’imagination, car dès qu’un objet est relégué dans le domaine de la poésie; on en peut faire tout ce que l’on veut, on peut jouer avec comme l’enfant joue avec ses poupées.
On rencontre cependant, dans les descriptions que la saga donne des nains, des caractères ethnographiques trop nombreux et trop marqués pour être méconnus. La raison principale pour laquelle on a refusé
LES IIVEHGS SONT ÜKS LAPONS.
aux Dvergs toute réalité historique, est sans doute leur, habileté prétendue dans l’art de la magie (1). Ce n’est pas, toutefois, une raison sufTisante pour nier leur origine historique. .\loi‘s non-seulement les Lapons de l’Europe, mais encore toute la race des Esquimaux de l’Amérique, pourraient être, avec tout autant déraison, relégués dans le domaine de la fable, car il n’y a pas longtemps, et peut-être même cela a-t-il encore lieu, que les peuples voisins des Lapons les croyaient experts dans l’art des sortilèges, et nous avons vu (ch. V) que les Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord attribuent le même pouvoir aux Exquimaux, qu’ils cherchent à exterminer principalement pour celte cause.
On n’a pas eu plus de raison de ne voir dans les nains que des êtres allégoriques, parce que les légendes mettent une foule de choses merveilleuses sur leur compte. On aurait dû se rappeler que les peuples
( 1 ) Lc 8 poètes et les 0001001*8 de r.iiitiquité eiiibcllissaieut de choses impossibles leurs récits, qui, pouilaut, éUieut toujours basés sur des évéïieuieuts réels. Ç’est aiusi qu’Huinèru décrit Polyphénie et Circé comme des soiriers et des êtres surnatureU, etccfMmdant de nos jours, le Neufcbatclois Du Bois de Montpéreux a prouvé, par des faits locaux et etlmoiogiques, que lu faltle repose sui’ uu fondement historique; que la mer Noire et ses rivages ont été le théâtre tles nventiii*es dTlys.se; que les Grecs étaient des aventuriet*s analogues aux Vikings du Nord, et que les peuples, qu'ils visitèrent dans leurs expéditions maritimes, étaient intiniment {Aus civilisi's qu'eux. — Voy. Dr Bois dk Montp/irei x, Voyage antour du Caucase, I , p. 6 (MU, et tome suivant — 1 /asseriion du savant suisse est fort l'emarquable au point de vue ethnologique. — Quel était le peuple jouissant d’une telle civilisation douze cents ans avant l'ère chrétienne? Il appartenait, sans nul doute, à cette race sémitique qui n rt'pandii la civilisation sur plusieurs points de la terre, et qui fut aussi la maîtresse des (irccs, t|iioiqiie ceux-ci l'hient distancée de Iteaitcoiip dans la suite.
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sauvages font loujoui-s les récits les plus extraordinaires sur les hommes appartenant à des rates étrangères. Je vais le montrer par nn exemple : Quand l'Anglais Mackenzie voyageait dans l’Amérique du Nord, les Esquimaux lui décrivirent les blancs (les Anglais), qui avaient un fort près d’une rivière de la côte occidentale, d’une manière tout aussi fabuleuse que les Dvergs, les TroUx et autres êtres sont décrits dans les sagas suédoises. Ils les représentaient comme des géants munis d’ailes; ils pouvaient tuer rien que du regard, et ne faisaient qu’une seule bouchée d’un castor tout entier. Avec la même raison que l’on a déclaré les Dveryx des êtres mythiques, on pourrait donc en dire autant des Anglais et de leurs semblables, décrits de la sorte, et par le procédé de l’analogie toute la population blanche de l’Amérique serait bientôt transformée en un simple mythe, en une pure allégorie.
Nous trouvons un pendant de cette description des blancs par des Esquimaux dans la saga (ch. 34) de Harald Hilrfagcr (aux beaux cheveux), où sont décrits deux Finnois (lajMjns) (1), chez lesquels séjourna la l)elle Gunhild pour y apprendre l’art de la magie. Ils pouvaient aussi tuer du regard, car si un être vivant leur venait sous les yeux, il tombait mort immédiatement ; entraient-ils en colère, la terre se retournait il leur aspect. Ils atteignaient tous les objets sur lesquels ils décochaient leurs traits ; ils suivaient les
(I) l.eii .inrieiis Scandinaves donnaient le nom de Finnois aux I.a[ions, et relui de (Jvènes (KaJanivJ aux Finuois prapit-ment dits. I.es .Norvégiens d'ai^ourdliui fout encore de mime.