‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 12 sur 132 · CIII.MIISELS 1)’ac.(;|I)|i;N’I' KT CltlAlINEl.S DOCCASION · texte numérisé non relu

CIII.MIISELS 1)’ac.(;|I)|i;N’I' KT CltlAlINEl.S DOCCASION

IjC criminel (l'uccideni, cède à l’occcisioii, Uiiidis ([iic le criminel (1 occasion en prolile; c’est Là une j)rcmière diHerencc. Le premier a agi subitement, avant ([ne la raison ait en le temps d’intervenir; le second, au contraire, bien qu’il n’y ait pas eu préméditation, a agi avec un ceidain discernement, il a pu rélbéchir et peser en quelques minutes les conséquences et la gravité de la faute commise.

Prenons des exemples.

Un individu de 18 ans, à la ligure douce et sympatbi([ue, excellent ouvrier cordonnier, sobre et lioniK'^te, n’ayant jamais subi la moindre contravention, s’en va se promener un dimanche à Montreuil, avec sa maîtresse. Iiln passant devant la grille d’un jardin, ils aperçoivent un pêcher couvert de fruits magniliques. La jeune fille qui n’était ni méchante ni criminelle, mais peutêtre simplement un peu gourmande, sent l’eau lui venir à la Ijouche et s’écrie : Oh ! les belles pêches ! qu’elles doivent être bonnes! Ce n’était pas une demande ni une prière, mais l’allusion était trop visible. Quand on est jeune, qu’on a une maîtresse jolie et qu’on lient à la garder, il faut bien se monirer galant. Aussi, sans hésitation et presque sans pi'endre la peine de s'assurer que personne ne le regardait, l’amoureux escalade la grille, saule dans le jardin et revient avec deux pêches. Mais malheureusement le jardinier n’était pas loin et l’avait vu : il l'appréhende au collet et le fait arrêter. Il y avait vol et escalade ; le malheureux fut condamné à trois mois de prison. Il est évident que, dans ce cas, la réflexion n’est point intervenue. 11 n’a ohéi à aucun sentiment de lucre eu de possession, il a voulu sim[)lement être agréable à sa maîtresse ; seulement il n’a pas |)esé les consé([uences ([ue pourrait avoir l'acte, en apparence insigniiiant, qu’il allait commettre. C’est un simple accident.

Voici un autre fait ([ui, malgré les apparences, ditïère essentiellement du premier.

CUIMINKF-S d’accident ET ClUMINEES D OCCASION

Un 1 11(1 1 V idii (lo vniglcLuii rus, pciiilicsiii |)oicnKiinc, <i[)|)iii louant à une assez lionne famille, n’ayaiiL jamais en (le condamnation et avant toujours bien travaille^ devient l amant de cteui d’une tille de joie du ([uartier llnida ([ui s’était éprise de lui dans un concours de gymnastique où il avait particulièrement brillé, grâce à sa structure athlétique et à la magnificence de sa musculatnre superbe. Cette femme rentratna, le débaueba, lui fit (juitter ses parents. En peu do temps il perdit l’habitude du travail, devint rapidement un mauvais ouvrier, et son irrégularité le fil renvoyer de l’atelier. Un soir sa maîtresse (( fait la montre d’un miellé sérieux » (1). Le lendemain, l’amant de cœur la voit accroebéeau clou; sa maîtresse, qui l’avait prise à son intention, la lui offre. Il refuse d’abord, surpris et presque offensé. Certainement, de lui-même, il n’aurait point pensé à commettre une telle action. Mais après quelques instants de réflexion la ebose ne lui parait pas si condamnable. C’est une occasion, une bonne. Pourquoi n’en profiterait-il pas'? Après tout, lui n’a rien volé ; sa maîtresse lui fait un cadeau ; il n’est pas obligé d’en savoir la provenance; il ne court aucun risque, et, si l’affaire venait à se découvrir, toute la faute retomberait, pense-t-il, sur celle qui a commis le larcin. Il accepte, et le soir, se trouvant sans argent, puisqu’il ne travaillait plus, il va porter la montre au Mont-de- Piété. L’amoureux volé se plaignit, on fit une enquête, le pot aux roses se découvi-it et notre homme fut condamné à huit mois de prison.

Il est manifeste qu’ici il ne s’agit plus d’un simple acciibmt. Il n’y a pas non plus préméditation, c’est certain; mais la réllexion est intervenue, a pu peser le pour et le contre, les avantages et les dangers de l’acte, cela est tout aussi certain. Le coupable, conscience peu délicate, a profité d’une occasion ([ui lui a paru bonne.

(1) Vole la monl.ro rlTin amoureux sérieux, c’est, -ù-dire payant bien.

CRIMINKLS D’ACCmiiNT ET CRIMINELS d’oCCA.SION

Voilà donc une première diiïérenco très neUe.

Les suites du crime ou de l’acte délictueux ne sont pas moins did'érentes dans les deux cas.

Le criminel d’accident est plutôt étonné et surpris de l’entraînement qu’il a subi et auquel il a cédé. Non-seulement il n’y a pas eu préméditation dans le crime, mais encore il ne s’attendait pas à le commettre. « Le malheur, une fois accompli, le jette dans un état de stupéfaction douloureuse ; la vivacité de ses regrets prouve bien que l’acte coupable n’avait aucun rapport avec ses intentions habituelles et avec ses sentimenls préférés (1). «Ainsi, dans le premier exemple que je viens de citer, le coupable resta d’abord dans une immense désespérance^ torturé par le remords. Et tout cela n’était ni simulation, ni grimace. La preuve, c’est qu’un jour il se jeta du haut d’un second étage à Mazas et se fractura un bras. Je l’ai observé pendant plusieurs mois à l’infirmerie centrale de la San-té; son chagrin des premiers jours finit par se dissiper, et les paroles d’encouragement d’un entourage bienveillant lui firent reprendre courage.

Tout autrement se comporta le deuxième individu que j'ai cité. Je L’ai également observé pendant un certain temps à l'infirmerie centrale ; il était très ennuyé de son arrestation, qui allait lui causer un grand préjudice, se montrait irrité contre les juges qui, disait-il, l’avaient condamné à faux, puisqu’il n’avait rien volé. Mais sa conscience le laissait en repos ; il ne regrettait que sa liberté perdue et son avenir compromis.

Voilà encore une différence souvent assez difficile à constater, je le confesse, mais néanmoins très ap|)réciable.

(I) H. Joly. Le Crime, cliap. IV, p. 79.

CniMINKLS d’aCCIDKNT KT ClUMINKr.S D OCCASION

Le criminel d’accident n’a point préinédilé son crime, il n’y a pas même rélléchi j neanmoins un mobile 1 a poussé à commettre cet acte. 11 ne serait pas sans intérêt de rechercher dans quelles circonstances ce mobile sera assez puissant pour l’entrainer à commettre un acte répréhensible. En effet, « le crime accidentel, dit encore jVI. Joly, a une cause, et cette cause est chez l’homme même qui La commis ». Il faut chez 1 individu une sorte de prédisposition, sans quoi tout homme succomberait. Il faut un état mental spécial, état différent de celui du commun des hommes. Chez le criminel d’occasion, cet état est très facile à définir: c’est un homme très normalement équilibré, mais dont la conscience, soit congénitalement, soit par éducation, soit par habitude, est élastique, comme disait un confesseur du siècle dernier, auteur de plusieurs ouvrages de casuistique. L’esprit discerne parfaitement le bien du mal, mais la conscience juge les actes avec une indulgence malhonnête et une complaisance indélicate. Pas vu, pas pris : tel est un peu son raisonnement.

Tout différent est l’état mental du criminel d’accident. Son esprit peut être normalement équilibré, sa conscience sévère et équitable dans ses jugements ; mais chez lui la réflexion n’arrive pas toujours à temps pour régler et pondérer les actes, réprimer les passions toujours prêtes à se déchaîner. Cliez lui cette opération cérébrale n’est pas assez puissante pour amener un équilibre parfait.

Aussi les criminels d’accident se rencontrent surtout jiarmi les natures inertes qui se laissent entraîner et n’ont pas le courage de réagir, et plus encore parmi ces hommes au caractère

CUIMINRI.S D ACCIDIJNT ET ClU.MINEES l/oCCASION

|)i‘ompt o,t vif « qu’un momoiil rl’nlfarvosconcn précipite lèlo baissée dans quelque aUentat ».

Il arrive quelquefois que la lentalu)n est trop violente et au-dessus des forces ordinaires, c’est un outrage sanglant qu'on a reçu, c’est une injustice méchante que l’on vient de subir, c est un piège où l’on se trouve pris sans l’avoir vu. Le péril a été d’autant plus difficile à éviter qu’il a été soudain. Il y a en effet dans tout homme des passions toujours prêtes à se déchaîner parce qu’elles touchent de près à l’instinct, tandis que la force de résistance de la vertu semble avoir besoin d’être plus consolidée par l’effort. Si l’individu tenté n’a pas le temps do la réflexion, il a de grandes chances d’èire perdu (1) ».

Tel est le cas suivant :

J’ai connu un garçon boucher, âgé de 28 ans, garçon rohusle et superbement musclé, buvant chaque jourde deux à trois litres de vin, marié et menant une vie très régulière. Un jour il a une discussion des plus vives avec son patron, la colère l’emporle. la réflexion n’arrive pas à temps pour maîtriser son bras et il frappe ; d’où condamnation. C’est un accident auquel il s’est laissé entraîner malgré lui et dont la vive irritabilité de son caractère est seule cause.

Dans d’autres circonstances, le coupable obéit à une influence extérieure. Caractère faible, volonté indécise et hésitante, il se laisse entraîner par les conseils perfides d’un faux ami. On a fait miroiter à ses yeux l’espoir de quelque gain considérable, de quelque plaisir chimérique. Comme à l’enfant indocile doni parle Lucrèce, on lui a enduit de miel les bords de la coupe pleine d’absinthe, on lui a doré son crime, on l’a paré de noms trompeurs, et sous les fleurs on lui a caché le serpenl. Chez cet esprit, où foutes les opérations se font lentes et paresseuses, la réflexion n’est point venue l’éclairer et le défromper ; séduit, il

0) Joly. I.e Crime.

UU.MIMOI.S d’aCCIDE.NT ET CRl.MINELS IJ 'OCCASION

cl commis l'cTclioii coupable. Au réveil de sa conscience, il s’est vu joué par le fîiux ami, condamné, et il a élé pris d’un douloureux étounemenl. beaucoup de crimes se commettent dans des conditions semblables : ce sont toujours des accidents.

.le n’en veux pour preuve que l'exemple suivant.

Un torero espagnol vient à Paris pour se faire soigner par des. spécialistes d’un coup de corne qu’il a reçu, dit-il, autrefois dans le liane. C’est un garçon assez intelligent, assez instruit, parlant

Fig. 2

correctement l’espagnol et assez liien le portugais. Bien qu’il eût été employé comme banderillero dans la quadrilla de Marinero, c était un garçon sans volonté, sans caractère et je dirai presque sans courage. .le l’ai vu pleurer comme un enfant et resti'r

ClUMlNEf-S d’accident ET CIUMINEES d’oCCASION

plongé des journées entières dans un abatlemeiiL profond parce qu'il avait rendu quelques crachats sanglants. C’était un magnifique type d’espagnol, à la peau blanche et délicate, aux yeux noirs et profonds comme ceux d’une gazelle. {Voyez fiy. S).

Quelques jours après son arrivée à Paris, il fit connaissance d’un Italien qui l’entraîna un soir, je ne sais trop comment ni pourquoi,à voler un petitnécessaire au bazar de rilotel-de-Ville. 11 est à noter qu'au moment du vol, il avait plus de cent francs dans sa poche.

Or cet individu appartenait à une excellente famille habitant Grenade. Il avait profité de son séjour à l'infirmerie centrale pour faire croire à ses parents qu’il était à l’bôpital. Sa mère lui écrivait des lettres touchantes, et ses réponses étaient celles d'un bon et excellent fils. La pauvre femme, sachant ({ue je m’étais fort intéressé autrefois aux courses de taureaux que j’avais vues à Madrid et à Séville, ne manquait pas chaque semaine de m’envoyer la Lydia, journal de tauromachie espagnole.

Il serait [difficile de dire quels arguments l’Italien a employés pour convaincre et décider l’Espagnol à commettre ce larcin ridicule. Mais il est certain que toute l’initiative en revient au premier, qui était un habitué du fait, tandis que le second n’est qu’un entraîné chez qui ce ne sera très probablement qu’un accident.

Ce sont là autant de points qui permettent de différencier le criminel d’accident du criminel d’occasion, qui agit presque toujours seul, ou tout au moins sait tirer son épingle du jeu. On ne lui verra non plus jamais commettre de ces vols ridicules analogues à celui qu’a commis notre torero espagnol. S’il commet un acte délictueux, c’est toujours parce qu'il y trouve profit ou gain. Tels sont les cas suivants.

Un agent d’assurances, âgé de 48 ans, ancien officier, ayant

ntlMINELS d’aCCIDEXT et CRI.MINELS d’oCCASION

lait Ifis campagnes d’Afrique, marié et père de famille, avait loujours mené une vie honorable el n’avait subi aucùne condamnalion. Uii jour, un jeune homme dans la misère, ayant un besoin d’argent tout à fait urgent, se présente chez lui pour lui vendre un tableau d’une valeur réelle de 150 francs, et qu’il voulait lui céder à n’importe quel prix, le jeune homme n’entendant absolument rien à la peinture. Il a trouvé une bonne occasion, pense-t-il, et il en profite; c’est un moyen de décorer son salon à peu de frais ; il achète le tableau trois francs. Il fut condamné à six mois de prison, la chose ayant été considérée comme escroquerie.

Cet homme ne peut pas dire que sa conscience ait été surprise.

Ün bijoutier misérable, gagnant péniblement sa vie, fait un jour connaissance d’individus louches qui lui offrent de lui vendre des objets précieux à très bas prix. Il pense que c’est une bonne occasion de sortir delà misère, que personne ne le saura, el, malgré ses soupçons, malgré quelques scrupules de conscience vite apaisés, il achète les objets. Il avait mal calculé, car il fut dénoncé, arrêté et condamné à trois mois de prison.

Après une première condamnation, c’est-à-dire après le châtiment, que deviennent ces deux catégories de criminels, les criminels d’accident et les criminels d’occasion? Généralement ils s’en tiennent à ce premier méfait.

Néanmoins, on comprendra que, malgré l’inlluence salutaire du châtiment, le criminel d’accident puisse encore retomber dans le mêmeerrement sans pour cela devenir un criminel de

r.Rr.MlNELS d’accident et ClUMINELS d’oCCASION

prufession. Sans doute, la peine subie, ses conséquences terribles suffiront le plus souvent à le rendre plus prévoyant et plus rélléchi dans ses actes. Mais la même tentation, qu’il n’a pu vaincre une première fois, peut reparaître tout aussi violente et tout aussi impérieuse, au point d’empecher la réflexion et d’amener la répétition du même acte.

Ainsi, j’ai connu un malheureux lithographe de 19 ans qui avait subi deux condamnations pour vol et qui cependant était un excellent garçon, au caractère doux et qui ne demandait qu’à bien faire. Enfant naturel, fils d’une phtisique, le pauvre diable était chétif, maladif, ne trouvait pas toujours de l’ouvrage et avait toutes les peines du monde à gagner sa vie. ün matin il se lève, sans le sou, sans travail et la faim au ventre. Il n’y tient plus : il vole un fromage qu’on ne lui laisse même pas manger ; on l’emmène en prison. Trois mois après, il se retrouve dans la même situation douloureuse : celte fois il vole une boîte de homard et se fait condamner de nouveau. Le malheureux était-il si coupable ? Ce n’étaient que des accidents imprévus, suites de la faim qui rend aveugle et en quelque sorte inconsciente la main qui dérobe.

Dans d’autres circonstances, une première condamnation peut être la cause de plusieurs autres qui n’en sont que la conséquence presque inévitable pour certains individus. Ainsi, j’ai connu un pauvre jardinier qui avait subi cinq condamnations et qui cependant n’était pas un criminel d’habitude, ni même un mauvais homme. Voici pourquoi. Un soir de noce avec des amis, se trouvant un peu gris, il vole une poule chez son patron, non pas pour la vendre et en retirer quelque profit, mais simplement pour mener la fête jusqu’au bout et pouvoir régaler ses amis. Ce n’était qu’un accident regrettable dont le vin était en grande partie la cause. Mais le patron volé se montre inexorable et porte plainte : le malheureux jardinier est condamné et, sa

CniMINELS b’aCCIDENT et CHIMINELS 1) OCCASION

peine expirée, il doit quitter le dcpartenieiit. ()r, il a là sa famille, tous ceux qu’il connaît, qu’il aime. S’il les quitte, c’est tout perdre^ le bonheur et peut-être le travail. .le vais rester tout de même, pense-t-il ; en me conduisant bien, je me ferai oublier et personne ne pensera à m’arrêter. Il en fut tout autrement, puisqu’il fut condamné successivement quatre fois pour rupture de ban. C’était la conséquence de sa première faute.

Le criminel d’occasion retombe beaucoup plus rarement encore que le criminel d’accident. Le séjour de la prison suflit ordinairement à le rendre plus honnête ou au moins plus adroit. S’il persévère, s’il continue à profiter des occasions criminelles que le hasard lui offre, sa conscience s’obscurcit de plus en plus, devient de plus en plus indulgente et de plus en plus large : il devient un criminel d’habitude.

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