MENDIANTS ET VADABONDS DANS LES PRISONS
cct homme, peu inslniit quoique assez intelligent, ne peut plus travailler ; ses petites économies d’ouvrier sont vite épuisées et il tombe clans la misère. Depuis il a été amené en prison je ne sais combien de fois pour mendicité et vagabondage.
Une seconde classe de vagabonds comprend ces individus faibles de caractère et de volonté, peu laborieux et peu intelligents, ne sachant pas réagir et lutter pour l’existence, se laissant abattre dès le premier choc et incapables de se relever ensuite. Ce sont des individus mal armés pour la lutte de la vie, corps frêles et maladifs, âmes débiles et légères. Ce sont d’abord des ouvriers peu adroits, irréguliers, négligents, qu’on renvoie de partout et qui chôment la moitié du temps. Puis le découragement les envahit ; ils acceptent mélancolic|uement leur sort, désespèrent de pouvoir jamais remonter dans les sphères du travail régulier ; alors ils s’en vont au hasard des chemins, poussés prescpie toujours vers les grandes villes où les attire on ne sait quel chimérique mirage. Ils mendient pour vivre et couchent n’importe où jusqu’au jour où la police 1cs ramasse et les amène en prison, lieu de repos qu’ils sont toujours sûrs de trouver au bout de leur route. Us sortent : leur vie errante recommence et ils ne tardent pas h revenir.
Je voyais dernièrement un individu de vingt ans qui a déjà subi cinq condamnations pour vagabondage. C’est un gan-on peu courageux, sans caractère et sans volonté, maladif, gagnant
MENDIANTS ET VACAllONDS DANS I.ES PUISONS
péiiiblemenl sa vie en IraA’^ai liant dans les fermes, le f.his souvent errant de village en village, vivant d’aumônes el couchant dans les écuries ou dans les granges. Ce malheureux ne sait ce qu’est devenu son père, qui déserta le ménage alors qu’il était encore tout enfant, et^ lorsqu’il perdit sa mère, il n’avait ([lie six ans. Tout jeune il fut voué à la vie Incertaine du vagabond.
Un autre individu, égé de 4o ans et en paraissant au moins bo, a subi plus de vingt condamnations pour mendicité et vagabondage. C’est une intelligence très obtuse, pouvant à peine donner des renseignements sur ses parents, sachant à peine lire et écrire, bien qu’il soit allé à l’école jusqu’à l’àge de quatorze ans. Tout ce qu’il saiC c’est que la misère a veillé au chevet de son berceau, qu’elle l'a suivi enfant dans le pauvre ménage de ses parents et que depuis elle ne Ta jamais quitté. Il travaillait à ta campagne, tantôt comme jardinier, tantôt comme vigneron, tantôt comme garçon de ferme. Mais c’était un ouvrier peu habile, qu’on n’occupait que lorsqu’on n’en trouvait pas d’autres, le plus souvent par charité ou par commisération. Il est arrivé à la Santé dans un état de cachexie profonde, mourant presque de faim. La moitié de sa vie au moins s’est passée en prison. 11 n’a jamais connu les jouissances qui font le bonheur des hommes et les attachent à la vie. Son cœur comme son esprit sont restés fermés à toutes choses ; il n’a point connu les joies des enfants qu’on aime et qu’on choyé ; il aflirme qu’il ne connaît point les plaisirs de l’amour et ([u’il n’a jamais vu de temme de sa vie; il n’a meme jamais eu la satisfaction moins élevée de sentir son estomac rempli et il me dit avec des larmes de regret dans les yeux ; « .Te ne sais pas encore ce (pie c’est que d avoir bu un coup de trop! »
Il est évident que ces deux individus sont nés mal armés [lour 1 existence. Ils n’ont point su trouver en eux l’énergie nécessaire
*' *' MliNÜIANTS ICT VAGAItONUS DA.Nh I.KS IMUSO.NS
juMir liitlor contre l’adversité et en sortii-. Nés Hans la misère, ils y sont restés sans presque avoir fait un eiïort sérieux pour en sortir.
Les individus dont je viens de parler naissent en quelque sorte mendiants et vagabonds : il en est qui le deviennent. Ils ditTèrent peu au point de vue mental des précédents, néanmoins ils présentent certaines particularités qui doivent les faire classer dans une catégorie à part.
Ce sont toujours des faibles, des mal armés, mais par suite de circonstances plus favorables, ils se trouvent dans une situation meilleure qui leur permet de vivre dans une aisance relative; ce sont ordinairement des individus sans ambition, qui n’avancent point, restent stationnaires. Mais ils se contentent de cet état puisqu’ils gagnent leur vie et ont le nécessaire. Cénéralement ils n’ont point d’économies et ils vivent au jour le jour. Qu’une catastrophe survienne, qu’ils perdent la petite situation qui leur assurait le pain quotidien, si la femme qui les soutenait et les armait chaque jour d’une nouvelle dose de courage pour la lutte, est morte ou partie; si les enfants sont dispersés ou bien que ringratitude leur fasse repousser leur père, alors ils seront comme anéantis. Au lieu de chercher une autre place, de se remuer et d’intriguer, comme on dit, ils resteront |)longés dans une torpeur déses|)érée, ne comptant plus sur rien ([de sur la misère qui demain frappera à leur [)ortc et les jettera dans la rue sans argent et sans pain, obligés de mendier et de coucher dans les asiles de nuit. Ils viendront grossir la troupe des vagabonds qui j)ouplent les prisons. Tel est le cas de ce
MKNOIAM'S KT VA(;AH0NL)S uans lus imuso.ns
mallieureux qui pendant longtemps avait exercé le métier peu lucratif, mais suffisant néanmoins, de chef d’orchestre, tantôt au théâtre de Belleville, tantôt au théâtre des Hatignolles. Un jouiq je ne sais trop pour quel motif, il perdit sa place. Sa femme est morte, ses onze enfants sont dispersés de tous les côtés et il ne sait môme pas ce qu’ils sont devenus; du jour au lendemain il tombe dans la misère la plus profonde. Il a déjà subi trois condamnations pour mendicité et vagabondage.
Assez souvent à cette sorte de dépression intellectuelle qui paralyse la volonté et anéantit tout courage, s’ajoute l’âge avancé du sujet. Ainsi j’ai connu un vieux comptable qui à 60 ans se trouva sans travail par suite de la ruine de la maison où il était employé depuis fort longtemps. Son manque d’initiative^ ses manies de gratte papier de routine, son grand âge firent qu'on le refusa dans toutes les maisons où il se présenta. Sans amis, sa femme et tous ses enfants morts, son goût trop prononcé pour la bouteille ne lui ayant pas permis de faire des économies, il tomba dans la misère et depuis il n’a plus guère vécu qu’en prison, puisqu’il compte quinze condamnations pour mendicité et vagabondage.
Knlin une dernière classe de vagabonds est constituée par ces individus (jui, à la suite fl’une première faute, se sont vu fermer la porte de tous les ateliers et n’ont pu retrouver dn travail.
l’renons des exemples.
C... fut condamné à la déportation en 1871 comme communafd et envoya d abord a llrest sur les pontons, puis en Non-
MBNmAN'l’S KT VA(JAItONDS DANS UCS l'HISONS
velle-Culétlonio. Il resUi de I87d k 1881 à l’ile des J*ins où, dit-il, il gagnait bien sa vie. Uevenu à l’aris an moment d(; l’amnistie, il ne retrouve pins ni parents ni amis; tous ceux qu'il connaissait ont disparu. Il se met cà chercher du Iravail, mais partout on le repousse. Puis bientôt, à la suite de pidvations de toutes sortes, la maladie s’en m*de, il lui est absolument impossible de trouver aucune occupation et cim[ fois de suite il se fait arrêter comme vagabond.
Tel est encore le cas suivant.
Fig. 3
D... est un pauvre estropié de 2i ans ; il présente une luxation iliaque de la hanche droite datant de l’enfance et survenue à la suite de convulsions. Il existe de l’atrophie des muscles de la cuisse et un raccourcissement de huit centimètres ( Voi/ez fuj. S).
MKNÜIANTS ET VA(iAHONDS DANS LES PRISONS
Fils (le pauvres In'iclierons, IJ... avail. i‘(5iissl à se procurer une occnpalioii dans une lei’uie, oii il n élail pas iTiallienreux. Mais un jour il voit sou compaguou de lil, iiu domeslique comme lui, laisser un malin une pièce de cinq francs dans la poche de sou o-ilel. Une abominable lenlalion le harcèle el triomphe de ses scrupules : il vole ces cinq francs. On ne larde pas à connaître qu’il est l’aulcur du larcin, on le chasse impitoyablement et il est condamné à quinze jours de prison. Plein de honte, il n’ose retourner à la ferme où on ne le reprendrait plus sans doute; ailleurs on le refuse à cause de son infirmité ; on préfère un ouvrier valide à cet infirme. Alors sans trop savoir pourquoi, il se met en route pour Paris. Là, moins que partout ailleurs, il ne peut trouver de l'ouvrage. Il se met à mendier, couchant sous les ponts et dans les maisons en construction, restant quelquefois deux jours sans manger un morceau de pain. Cette vie errante l’a déjà amené trois fois en prison comme vagabond. En ce moment il finit sa peine à l’infirmerie centrale où il va mourir de tuberculose.
Sans doute ces deux individus ont manqué de fermeté et de volonté, sans compter que le second était tout à fait désbérilé au point de vue physique. Mais si les douloureux évènements de la Commune ne s’étaient point produits, si le premier de ces individus n’avait point cédé à cet emportement qui a entraîné et perdu tant de détraqués et de naïfs, il serait probablement resté un ouvrier, très ordinaire sans doute, mais au moins aujourd’hui il gagnerait honorablement sa vie au lieu de linir une existence misérable dans une infirmerie de prison. Le second quoique estropié avait eu la chance de pouvoir trouver un emploi qui le mettait à l’abri du besoin. Sans ce vol ridicule de francs, il serait peut-être encore dans cette ferme où, dit-il, il se trouvait si bien; ainsi il se serait sauvé de la prison el pput-êire de la tuberculose.
MI^NUIANTS lîT VAGAliONUS DANS LRS PUISONS
« En princi(3e, dit Macé^ tout vagabond contient rélolTcd’un malfaiteur et le devient tôt ou tard» (1). Cette assertion me paraît exagérée. Sans doute beaucoup de criminels commencent par être des vagabonds, mais ce sont des vagabonds d’une espèce toute différente de celle dont nous venons do parler ; ils forment « cette phalange de déclassés volontaires, chevaliers d’industrie inavouable, émigrant chaque nuit de garni en garnie vivant du vice, aujourd’hui du jeu clandestin organisé dans quelque carrefour, demain de la débauche qu’ils encouragent et dont ils perçoivent les profits » (2). Mais ce ne sont plus des vagabonds : ce sont des souteneurs et des filous, et nous les retrouverons au chapitre suivant parmi les criminels d’habitude. .Un vagabond, un mendiant peut, comme je l’ai déjîi expliqué, devenir un voleur, un soir qu’il a faim ; il peut meme persister dans cette voie et devenir un voleur de profession, quelquefois un souteneur ; mais alors il cesse d'être un vagabond. Il est au contraire des individus qui, soit par crainte de la loi et du châtiment, soit par scrupules d’une conscience restée droite et honnête dans la misère, résistent aux tentations et refusent de se laisser enrôler dans l’armée du vice. Ils restent vagabonds toute leur vie ; ils ont des multitudes de condamnations pour mendicité et vagabondage, mais aucune pour vol. Le 13 juin 1888, le tribunal de Domfront jugeail un vagabond qui allait être condamné pour la soixante et onzième fois. Il appartenait à cette catégorie de vagabonds dont j’ai parlé et qui,
(1) G. Macé. Le Sercice de la Santé, p. 270.
(2) Loi Waldeck Rousseau. Exposù des motifs.
MENIMANTS KT V.\(V \ltONKS DANS I.RS IMUSONS
il l;i suilo d’imo premièro faute, ne peuvoni plus sc volcvcr. Son hisloire est rapportée dans rexcellenl tivre de Aï. Joly, à qui je t'emprunte. « Issu d’une famille aisée, haclielier ès-sciences, élève externe de l'Ecole des mines, beau-frère d’un sénateur, il avait été successivement condamné pourvoi, pour vente d eflels militaires et pour escroquerie. .Vbandonné des siens, il avait tenté de revenir à une vie laborieuse et s était vu repoussé, malsré ses efforts et ses diplômes. 11 avait donc vécu dans le vagabondage, mais il avait su n’en pas sortir. Chos.e plus étonnante encore chez un malheureux jadis condamne pour d'autres méfaits, que chez des tiommes restés jusque-la hors du crime ! Depuis 2.'i ans, a-t-il pu dire à l’audience^ je n ai pas subi une seule condamnation pour vol, mais je ne puis désormais que vivre en prison ». (1)
On amenait il n’y a qu'un instant, à rinfirmerie centrale, un individu qui compte plus de trente condamnations, Ce pauvre diable a perdu très jeune ses parents et s’est vu de bonne heure livré à lui-même, obligé de gagner sa vie et de subvenir à tous ses besoins. Néanmoins, d’après ce qu’il raconte, ses débuts ne furent point trop durs et il a connu (trop peut-être) les joies que procure l'alcool. Peu intelligent, ne sachant ni lire ni écrire, esprit indécis, volonté liésitante, il se laisse un jour convaincre et entraîner par un mauvais garnement et commet un vol. Oh ! un vol bien insignifiant : quelques mouchoirs dérobés à un étalage. On le jette en prison. Le remords et la cellule ont le plus salutaire effet : il sort amendé et se propose bien de ne plus recommencer. Mais avant tout il faut trouver du travail. 11 se présente dans une foule dé maisons, d’ateliers ; partout la même réponse ; nous n’avons besoin de personne. Néanmoins ou finit par l’accepter ; mais liuil joui'S après on connaît son [)ass6 et te samedi, en le payant,, ou lui dit: l’ouvrier que vous
(I) U. .Joly. Le Crime, cliap. II.
MO
MENDIANTS ET VAflAliONDS DANS LES PUISONS
remplaciez esl rentré, il était à rtiôpital, il est guéri, il va
reprendre son travail ; nous n’avons par conséquent plus
besoin de vous. Quand on a un peu d’idée, dit le pauvre diable, on comprend ce que cela veut dire. Et il repart essuyer ailleurs le même refus ou le même affront. Et cet ostracisme impitoyable lui ferme toutes les portes. Et le voilà roulant de prison en prison, perdu à tout jamais. Aujourd’hui il a M9 ans et il en paraît 70 ; il a passé plus de la moitié de sa vie en prison. Il est cassé, usé, meurtri et déprimé aussi bien intellectuellement que physiquement. Il sait qu’il ne peut plus rien, qu’il doit mourir en prison, et il attend patiemment la mort comme une délivrance. « Oui, me dit-il, je suis fini. Je voudrais bien être mort. Oh ! allez, monsieur, je n’ai pas été heureux dans ma vie. Et cependant je n’étais pas un méchant
homme. J’ai volé si peu de chose ! J’ai toujours bien travaillé, même en prison ». Tout cela est dit d’un ton navrant.
Emile Gauthier, paraphrasant une boutade de J. Vallès qui trouve aux vieux forçats un air vénérable et reposé, prétend que pour ces gens-là la prison est une sorte d’asile où ils aiment à venir se reposer, parce que, dil-il, ils y trouvent le calme, l’anéantissement delà volonté et de la conscience, « le vivre et le couvert assurés, nul souci du lendemain, aucune autre préoccupation que d’obéir docilement à la consigne imposée, n’être plus, comme le chien à qui il suffit de remuer les pattes pour actionner le tambour du tourne-hroche, que le rouage inconscient d’une machine » (1). Quelque lâches et inconscients que soient ces misérables, quelque épris qu’ils soient d’uniformité et de symétrie, la prison n’est point pour eux un paradis indou, un nirvana où ils s’abîment dans une jouissance d’onanisme divin. C’est un endroit où ils souffrent,
(I) Emile Gauthier. Le Monde des prisons. In Archices de l’anthropologie criminelle. Novemljre 1888.