MENDIANTS ET VAGABONDS DANS LES PRISONS
OÙ ils souffrcnl de la l'aim et du IVoid, où ils souIlVenL ce supplice atroce pour eux de la privation du tabac, un endroit où ils soutTrcnt quoiqu’on dise de la privation des plaisirs de l'amour et du manque de liberté. J’ai vu et interrogé bien des déLenus, tous aspiraient à sortir et je n’en ai connu (ju’un qui préférait la vie de la pri&oa à la vie en plein air. C’est une exception. J’en reparlerai ailleurs.
Dans les deux cas que je viens de citer, il s’agit d’individus qui ont débuté par le crime, et qui cependant ne sont restés que des vagabonds. Il n’est pas rare de voir des individus qui n’ont jamais subi d’autres condamnations que pour délit de vagabondage. Un jour, on amenait à l’infirmerie centrale un pauvre diable de 48 ans qui en paraissait bien 60, amaigri, débilité, pouvant à peine se tenir sur sesjambes. Lorsque je lui posai la question habituelle ; Où souffrez-vous ? Il me répondit d’une voix cassée et suppliante : J’ai faim, Monsieur ! Et il me raconta qu'il était fils d’un cultivateur de Seine-et-Oise, qu’il avait perdu très jeune ses parents, qu’à huit ans on l’arrêta comme enfant vagabond et qu’on l’enferma à la Roquette jusqu’à 21 ans. Depuis il a subi plus de trente condamnations pour vagabondage et passé plus de vingt ans en prison. Il n’a jamais commis un seul vol. Cette vie l’a brisé, et lui aussi il souhaite mourir. Pendant son séjour à rinfirmerie, au moyen du gavage et de la suralimentation, nous avons fait le miracle de mettre des couleurs sur son visage et de l’engraisser. On eut dit une résurrection. Mais à quoi bon ? Le mallieureux reviendra en prison et y mourra.
Eidin, je citerai ailleurs l’Iiistoirc d’un dégénéré imbécile qui a subi dix-huit condamnations, toutes pour vagabondage.
Ces cas sont très fréquents ; j’en ai observé des quantités.
MliNDlANTS JOT VAfJAIiOMJS DANS LKS PUISONS
YII
Sont-ce là des criminels ? Evidemment non. Ce sont des r.iibles, des désarmés pour le slniggle for life, des détenus, voilà tout. •
Or, avec le système pénitentiaire actuel, ces individus vivent mélangés dans les prisons avec les criminels d’habitude, avec les criminels-nés.
11 est inutile de faire ressortir ici cpielles conséquences peut avoir et a souvent celte promiscuité. Combien il sera facile aux criminels d’inlluencer ces esprits faibles, de vaincre ces volontés fluctuantes, d’entraîner ces âmes sans force et sans consistance, de les taçonner et de les pétrir comme une argile molle et malléable, d’en faire des complices faciles à tromper el (]ui lii’eront les marrons du feu. Ce sont des l’ecrues dociles |>our les malfaiteurs habiles. Combien de vagabonds sont devenus criminels par suite de leur séjour en prison !
f;H.\LMTUE V
OlUMlNliLS l)’llAlîrrUDE
L’habitude est une disposition acquise à reproduire certains actes déjà exécutés plusieurs fois et qui, par cette répétition même, deviennent plus faciles, plus rapides et plus sûrs. C’est, a-t-on dit, un instinct acquis, une seconde nature.
Certains hommes naissent en quelque sorte avec un penchant naturel à faire le bien et ils en prennent facilement l’habitude ; ce sont ces âmes d’élite que les anciens décoraient du beau nom de justes ; d’autres, au contraire, apportent en naissant un invincible penchant au mal, et, quoiqu’on fasse, ils prennent aussi facilement l’habitude de faire le mal que les premiers de faire le bien ; ce sont les fous moraux ou criminels-nés que nous étudierons dans le chapitre suivant. Mais il est d’autres individus, et ils forment la majorité, qui, au seuil de la vie, hésitent entre le bien et le mal. Comme Hercule, placé entre le vice et la vertu, ils écoutent deux voix parlant un langage tout différent. Leur conscience se laisse convaincre par l’une ou par l’autre ; les uns deviendront des hommes de bien et les autres des criminels.
Pour commettre une mauvaise action, l’homme est obligé de vaincre les scrupules de sa conscience, scrupules innés ou
CKIMINELS D IIAIUTUDE
acquis par l’éducation, do vaincre le respect de la loi et la crainte du châtiment ; la première faute demande un effort considérable. Mais si cette action mauvaise se répète, la conscience s’émousse, .la crainte de la loi diminue graduellement et l’acte s’accomplit sans effort et sans secousse, presque naturellement. Ainsi, dans l’ordre des choses matérielles, l’habitude est une condition d’existence physique ; Ne?no dururei, dit le vieux Sénèque, si rerum adversanan eamdem vim assiduilas haberet quam primus ictus. Il en est de même dans l’ordre moral : la répétition du crime fait que le coupable l’accomplit sans hésitation et sans remords. La conscience parle de plus en plus bas ; elle finit même par s’endormir ; elle devient la muette, comme on dit en argot. Or, quand l’homme ne porte plus en lui ce tribunal équitable de la conscience, il lui paraît tout aussi naturel de faire le mal que de faire le bien, et chaque fois qu’il peut trouver avantage à commettre un vol ou un meurtre, il le commet sans hésitation et sans retenue, par habitude.
C’est cette variété de criminels que nous allons essayer d’analyser.
Et d’abord faut-il séparer le criminel d’habitude du criminel de profession? Cette distinction me paraît bien subtile. Existeil réellement des criminels de profession? En effet, qui dit profession dit plus qu’habitude et un criminel de profession serait un criminel qui, chaque jour, pourrait répéter avec une quasi certitude d’impunité le même délit, délit lui fournissant
CIU.MINELS I) IIADITUDE
des moyens d’existence à peu près réguliers el assurés, .te ne vois guère que deux variétés de criminels qui puissent rentrer dans cette classe; ce sont d’abord les mendiants qui chaque jour vienneni tendre la main au même endroit ou exploiter le même village, sans que la police les inquiète, les souteneurs qui reçoivent quotidiennement de la femme qu’ils protègent une somme plus ou moins considérable. A la rigueur on pourrait peut-cire encore faire rentrer dans cette catégorie les prostitués hommes, les pédérastes et plus spécialement ceux qu’on a appelés « petits .Jésus», ceux qui font commerce de leur corps et en vivent. Enfin certains auteurs considèrent encore comme telles les prostituées. Mais peut-on dire qu’une femme qui vend son corps soit une criminelle de profession? Le pédéraste lui, commet un crime contre nature, une chose abominable et impie. La prostituée ne froisse en rien les lois de la nature. Les anciens ne les appelaient-ils pas les servantes des dieux et dans les fêtes païennes des Dyonisiaques où le phallus était glorifié, ne tenaient-elles pas les places d’honneur? Aujourd’hui encore les Chinois ne leur donnent-ils pas le premier rang dans leurs processions? Sans doute les anciens se montraient peu sévères, car faire de son corps une chose mercan tile, trafiquer de l’amour, exploiter les passions et les faiblesses humaines, est un métier peu estimable, mais dire que ce soit un crime, c’est tomber dans l’excès contraire. D’autre part si la prostituée en vendant son corps commet un crime, l’homme qui va avec elle, contribue à la perpétration du même crime. Or si l’on prenait jamais la population masculine d’une grande ville et qu’on dise au juge de taire son choix, y trouverait-il dix justes?
Les criminels de profession, comme on le voit, diffèrent hicn peu des criminels d’habitude. Le souteneur et le prostitué pédéla.ste ont passé, avant d’arriver à leur état de criminels professionnels, j)ar les mêmes phases que le criminel d’habitude. Leur
r.lUMIMiUS \) MAlilTlJUL:
'iU
conscience a sii])i les mômes l'évoltes el plus lard les mêmes apaisements. Ils en dilîcrent seulement en ce que le délit qu’ils commettent peut se répéter quotidiennement sans leur faire courii’ de trop grands risques. Le criminel d’habitude vit également de ses larcins^ mais il peut manquer d’ouvrage et rester plusieurs jours sans pouvoir travailler: il faut trouver des coups à faire et surtout ne pas se laisser prendre. Le souteneur qui veille sur sa « marmite », le « petit Jésus » qui joue de la prunelle avec les vieux messieurs, se trouvent le plus souvent hors d’atteinte de la loi, et le châtiment est peu à redouter pour eux ; de ])lus, chaque soir ils sont sûrs de trouver, le premier, une fille à exploiter; le second, « unerivette à plumer ».(1) Ce ne sont en somme ([ue des nuances, des sous-variétés d’une même variété.
Parmi les criminels d’habitude il en est qui sont amenés à commettre et à répéter le même délit en quelque sorte par suite de leur profession. Un marchand de vin se fera toujours condamner pour avoir .vendu du vin falsifié et nuisible. J’ai connu un herboriste qui avait subi six condamnations. Pour exercice illégal de la médecine ou de la pharmacie! pensez-vous. Pas du tout, c’était pour avoir herborisé et cueilli des simples dans des endroits défendus. «Un jour, me dit-il, on me condamne pour avoir ramassé dans un champ des bourgeons de sapin on des feuilles de pervenche^ un autre jour pour avoir pris quelques Heurs de violette ou une feuille de vigne alors (ju’on condamne tant de gens parce qu’ils n’en mettent pas sur leurs tlessins. C’est mon métier (pii veut (*a. » Chez d’autres c'est
- 1 1) Un clieni à voler.-
ClU.Ml.NKLS I) lIAItm'lJi!;
iiiic luibiliulc pcissioii ncl 1g ' lois sont les 1)iugoiiiiiois. tl iii au ù hi Santé deux vieux braconniers qui avaient subi chacun une douzaine de condamnations pour ce seul motif : ils ne braconnaient pas parce qu’ils eu vivraient, puisqu ils aA'aient les moyens de gagner beaucoup plus facilement et beaucoup plus largement leur vie ;c’était pour eux beaucoup moins un gagnepain qu’un plaisir. Il fallait les entendre raconter les joies âcres du métier; les longues promenades dans les bois solitaires, la crainte et la fuite des gardes-chasse, l’attente patiente du gibier avec qui il faut jouer de ruse et d’adresse! Pour eux, ne plus braconner, c’était ne plus vivre. Leur demander de renoncer à celte passionnante habitude, c’eut été demander à un fumeur de renoncer au tabac.
Tel est encore l’ivrogne, qui n’en veut en aucune façon et qui n’a aucune raison d’en vouloir aux agents et qui cependant, chaque fois quTl cède à sa passion pour le vin ou l’alcool, se fait arrêter pour insultes et rébellion. 11 ne peut s’empêcher de boire et chaque fois qu’il boit, il retombe dans les mêmes errements.
L... est fils d’un ivrogne. Son père en effet s’enivrait presque (piotidiennement avec du genièvre. C’est une pauvre intelligence, une volonté faible. Il ne sait ni lire ni écrire.
Jeune encore il s’est mis à boire comme son père. Depuis plusieurs années il ne boit jamais moins de quatre à cinq litres de vin par jour et des quantités d’alcool. Il assure qu’il lui est arrivé fréquemment de boire une bouteille de rhum par jour. (1)
Sous l’inlluence de l’alcool, L... devient un individu brutal, insolent et tapageur. Aussi il a subi douze condamnations pour batteries, tapage nocturne, rébellion envers les agents.
(l)Cet individu ti été soigné à rinfiniierie de la Santé dans le service de M. Petit pour une aiïection rare et curieuse ; une liypertropliie douloureuse des inainelles. Son obscrvalion médicale a été publiée. Voyez Gazette médicale de I ai is. .Juillet 188'd. Aianiniite doulourcnsn bvnerli'onhique cliez riiomina Jiar Em. Laurent.
CltlMl.NELS d’hAHITCDE
vSans doiito Ions ces individus sont des habitués du crime ou mieux du vice. Mais cliez eux il faut. tenir compte, non seulement del habitude mais encore et plus peut-être de la |)assion. Il serait })eut-être plus logique de les appeler des criminels passionnels. Je reviendrai sur cette question lorsque j'étudierai les différents genres de délits et les mobiles qui poussent à les commettre.
Nous arrivons maintenant aux véritables criminels d’habitude qui peuvent encore se présenter sous des aspects variés et très différents.
Voici d’abord le criminel d’occasion, dont les méfaits se renouvellent et qui devient criminel d’habitude. C’est encore un timide. La conscience ne parle plus, mais la crainte de la loi le retient encore. Il n’ose pas provoquer les occasions, seulement il en profite toutes les fois qu’elles se présentent. Ordinairement peu hardi, il ne commet que de petits vols; il n’a pas encore rinitiative et l’audace nécessaires pour bien « travailler ». C’est un débutant.
D... est un individu peu intelligent, sachant néanmoins lire et écrire^ au regard sec et dur; il est très nerveux et présente du tremblement des mains assez prononcé. Son père était un détraqué qui déserta de bonne heure le foyer conjugal et on ne sait ce qu’il est devenu. Elevé par sa mère, qui était blanchisseuse et qui ne l’a jamais laissé manquer de rien^ D..., après avoir été soldat au bataillon d’Afrique, revint à Paris, exerçant tantôt la profession de plombier, tantôt celle de couvreur et plus souvent celle de souteneur. Il a eu un certain temps pour « marmite » une lille qui eut une lin tragique. Un soir, deux
CRIMINliLS !) llAItlTL’nii:
« dos » (1) lu voyant « pei’siller » (2) aux environs du pont Saint-^Michel, l’un deux, pi‘is de gaîté, s’écrie: « Gageons un petit noir de deux ronds (pie je la fous dans la limonade! » (3) Le pari fut tenu^ et ciiuj minutes aprf's la malheureuse se déballait au fond de la Seine et s’y noyait. 1)..., d’abord inculpé dans cette sinistre aiïaire, fut ensuite reconnu innocent. Pourquoi aurait-il voulu détruire son gagne-jiain ? Mais le nombre de ses condamnations est déjà respectable puisqu’elles l’ont amené cinq fois en prison. Une premièi-c fois il se fait condamner pour escro-
Fig. 4
querie, puis une seconde fois pour vol d’une grille de fonte, pnis deux fois de suite pour vol do menus objets à l’étalage, enfin la deimièro fois pour vol d’un panier de volailles sur un camion, aux Halles {Voyazfuj. 4).
(1) Souteneurs.
(2) Iravailler, c’est-à-dire raccoler.
(d) Gageons un café do doux sous quo jo la jotlo à l’eau.
Cltl.MlNKLS d'iIAIUTUDE
Comnio on le voit, cel iiulividii, bien ([ii’luibiLné dn crime el des prisons, n’a commis (pie des délits pres([ue insignilianis. G est un petit criminel d’habitude, mais qu’il fasse un pas de plus, il ne se contentera plus seulement des occasions que le hasard lui offrira, il les [irovoquera et le vol deviendra sa préoccupation constanle, son ti-avail de chaque jour. Au lieu de voler à un étalage des articles sans valeur, il combinera des coujis, étudiera les maisons riches et ne reculera pas devant l’effraction ni même la défense à main armée. 11 ne vivra plus que du crime.
Tel est le cas suivant.
V... est un garçon intelligent et instruit, appartenant à une famille pauvre. Il perdit jeune son père. Sa mère, qui avait été domestique chez le comte de X..., intéressa ce personnage à son fils. Le comte lui fit donner une assez bonne instruction au lycée de Bourges, où il obtint une bourse, grâce à sa protection. Il avait, dit-il, le désir de poursuivre ses études, mais sa mère l’en dissuada. Il vint à Paris à l’âge de quinze ans et entra comme employé aux écritures dans les bureaux des Halles centrales. Au bout de quelque temps il trouva une place de comptable dans un magasin de chaussures, d’où il ne serait sorti que depuis peu de temps. Néanmoins, depuis trois ans bientôt, il avait fait de mauvaises connaissances, des gens tarés ayant subi déjà une ou plusieurs condamnations et qui Tentrainèrent dans la mauvaise voie. Il m’a confié qu’il avait commis cent vingt-huit vols avant d’éti'e arrêté et qu’il avait trois acolytes avec lesquels il partageait les prises. Il prétend qu’un soir, à Passy, il vola vingt-deux mille francs d’un coup sans se laisser prendre. Il est condamné aujourd’hui à sept ans de travaux forcés pour vol à main armée. Complètement perverti maintenant, pour se procurer de l’argent il ne reculerait devant rien, pas m('!me devant le cidme; le bagne le réclame. C’est un j)etil Lacenaire, un type de criminel d’habitude.