FOL’S MORAUX ET CRIMINELS-NÉS
« La folie morale est im genre dont le criminel conslitne une espèce », dit Lombroso. Fous moraux et criminels-nés sont en ell’et des membres d’une même et unique famille. Chez le premier, l'absence ou la perversion des sentiments moraux est plus prononcée, plus évidente; chez le second, les actes criminels semblent à première vue amenés par une certaine logique, mais ils ne sont pas moins inexplicables et pas moins étrangement pervertis que dans le premier cas. Ce sont deux anneaux voisins plus ou moins étroitement unis d’une même ebaîne. Où commence la folie morale et où finit la criminalité? 11 serait bien difficile de le dire. Je crois avec Lombroso qu’il est impossible de distinguer le fou moral du criminel-né. Sans doute il existe au somme! et au bas de l’échelle des types faciles à classer, mais il est une foule de types intermédiaires qui peuvent tout aussi bien être classés dans la j>remièrc variété (pie dans la seconde.
J ous deux, fou moral et criminel-né, sont dos béréd itaires,
I''01ÎS MORAUX UT CRIM INRLS-NÉS
(les malheureux qui naissent avec le vice dans le sang. Tous deux sont des daltoniques de la conscience, des êtres frap[)és de cécité moi'ale et dont la réiine psychique ne répond pas aux impressions lumineuses du juste et du bien; tous deux sontdes individus qui n’ont point « la l'acuité d’utiliser les notions d’esthétique et de morale qu'ils ont reçues, de aorte que les instincts cachés en tout cœur humain, chez eux montent à la surface » (d ).
Cette théorie semhfe renverser toutes les idées que nous possédons awr la justice et la responsabilité, .le neveux point entrer dans la discussion de cette délicate question. ,J’ai observé: je rapporte strictement et exactement tout ce que j’ai vu. Tant pis si les faits sont en contradiction avec les idées courantes ! Un fait clinique bien observé et bien démontré a rarement tort devant une idée qui, le plus souvent, ne s’appuie que sur des raisons métaphysiques. Si j’ai aidé à détruire une erreur, à abattre un préjugé, tant mieux I Et d’ailleurs ces faits ne sont pas bien difficiles à interpréter. Dans le règne animal même, ces phénomènes ont été observés. On a remarqué que certains chevaux présentaient une malformation du nez qui devenait busqué. Eh bien ! chez tous les chevaux qui présentent cette malformation on est presque sûr de rencontrer de mauvais instinctE, à tel point que les Arabes refusent de les admettre dans leurs haras. Avec la malformation du nez ces chevaux se transmettent leurs vices. L’homme transmet à sa descendance ses maladies et souvent les traits de sou visage, les beautés ou les imperfections de son corps. Pourquoi ne lui transmettrait-il pas un encéphale anatomiquement etpbysiologiquemeut semblable au sien, et par conséquent ses instincts, ses passions, ses vices !
D’un autre coté, nous montrerons que la dégénérescence peut
(Ij Lom)irn,so. Il t(omo deliquente. p. 552
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envallir l’encéphale comme les autres organes. Or « chez l’homme normal, dit Legrain, les centres cérébraux antérieurs et postérieurs agissent synergiquement : les premiers réservés aux plus hautes fonctions de l’iiidividualilé, les derniers aux appétits et aux instincts » (i). Mais (lue cette synergie vienne à être détruite comme c’est, croyons-nous, le cas chez les fous moraux et les criminels-nés,que les centres antérieurs viennent à être paralysés, immobilisés, les centres postérieurs commanderont alors en maîtres ; le déséquilibré sera le jouet de ses passions; il sera emporté par ses instincts ; il n’aura plus qu’une préoccupation, celle de satisfaire ses appétits, et tous les moyens lui paraîtront bons, puisque les notions du juste et de l’injuste, du bien et'dumal n’existent plus pour lui. Il y a, selon la pittoresque expression de Magnan, des trous dans sa substance cérébrale. Chez le criminel-né, la conscience n’est plus seulement muette comme chez le criminel d’habitude, elle déraisonne ; celui-ci ne fait le mal que parce qu’il en tire bien et profit, celui-là fait le plus souvent le mal pour le mal.
Fous moraux et criminels-nés sont donc des dégénérés héréditaires. Les faits que je citerai dans un instant en donneront les preuves. D’ailleurs on n’a qu’à jeter les yeux sur les tableaux étiologiques de Lombroso; ce fait est de la dernière évidence. Schüle écrit de son côté: « Fils ou petits-fils de fous, ils présentent de fréquentes anomalies du crâne, des dents, du palais, de la langue. Ils sont portés à la névrose^ au somnambulisme, aux convulsions, àla folie, surtout périodique;, à Fhypocondrie. l*our produire ces accidents, il suffit d’une occasion, le moment de la puberté, une maladie grave, etc » (2).
(1) Legrain. Etude du délire chez les dégénérés. Th. de Paris 1887.
(2) Schüle. Geisteskrankheiten, 1881.
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.liisqu’lci les cas de folie moi-alc onl. été surLoul observés dans les asiles^ et les aliénistes eu ont publié un certain nombre d’exemples caractéristiques. J’emprunte d’abord un fait typique à la thèse du D" Legrain (1), fait observé dans le service du IJ'' Magnan, à l’asile Sainte-Anne. C’est Thistoire de toute une famille de fous moraux.
Le grand-père paternel est mort d'une affection cardiaque à soixante-sept ans. Travailleur et très sobre, il était d’une grande faiblesse de caractère, subissant l’autorité de sa femme; c’était une intelligence médiocre.
La grand’mère paternelle, nerveuse et méchante, battait son mari à tout propos. Très colère, elle éprouvait du plaisir à fouetter sa sœur lorsqu’elle était malade. D’ailleurs travailleuse, sobre, économe. Elle avait d'injustes préférences pour l'iin de ses fils^ qui en était indigne, au détriment du second, dont elle iTavait qn’à se louer. Intelligence faible, on croit qu’elle a eu un amant.
Le père était très nerveux, violent, mais poltron. D'une faiblesse de caractère extrême, il voyait la vie désordonnée de sa femme sans«avoir le courage d'intervenir. Sa faiblesse de caractère alla jusqu’à lui faire tolérer chez lui la présence d’nn amant de celle-ci. La crainte qu’elle lui inspirait suffisait à lui clore la bouche. 11 tenta cependant une demande en séparation, sans oser précipiter l’issue du procès, craignant « que sa femme lui fit donner un mauvais coup par son amant ». Il vient de mourir d’une insuffisance aortique.
(1) Legrain. l)ii ilMirc chez- les défiénéi-ës. Tli. Paris, ISSd.
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Un oncle paternel, frère du précédent, est très vicieux et très violent. Il battait ses parents et menaçait de les tuer parce qu’ils ne voulaient pas lui donner d’argent. 11 profita un jour de leur absence pour vendre une partie de leurs meubles. Il a voulu tuer son frère par jalousie, dans un moment de colère. Tout jeune, il est parti pour l’Amérique et il y est resté sept ans, jouant la comédie pour vivre, se faisant entretenir par des femmes. Revenu en France, il vécut plusieurs années avec une femme borgne et mère de quatre enfants dTin premier amant, puis il l’épousa et en eut deux enfants. Il est très paresseux, mais il ne serait pas buveur.
Un cousin germain des deux précédents est vicieux. Dès l’àge de seize ou dix-sept ans, il se livrait à la pédérastie.
Le grand-père maternel était intelligent, mais ivrogne, buvant dix et douze verres d’absinthe par jour. Il a subi deux ans de prison pour vol. Capitaine sous la Commune, il a encore été de ce chef puni de prison. Très mal équilibré, brutal, grossier, il affectait de ne garder aucune retenue devant qui que ce fut. Marié une première fois, il eut quatre filles, dont nous étudierons plus loin l’état mental. Devenu veuf, il se remarie et n’a pas d’enfants. Veuf une seconde fois, à cinquante-six ans, il se mit alors en ménage avec une femme de vingt-quatre ans, mariée, débauchée, alcoolique, profondément dégradée. Pour' mener cette vie de débauche, loin de se cacher de ses enfants, il leur imposait la fréquentation tle sa maîtresse; tous se grisaient ensemble très fréquemment.
La grand’mère maternelle était peu intelligente et également mal équilibrée au point de vue moral; elle laissait ses enfants seuls et mangeait en compagnie de son mari l’argent de la semaine. Elle est morte d’un cancer utérin,
La mère, très vicieuse dans l’enfance, paresseuse et emportée, se marie à vingt ans et a deux enfants les deux années suivantes.
FOUS MOUAUX ET CHIM INELS-NÉS
A virigi-trois ans elle quitte son mari pour fréquenter les bals publics. Elle se lie avec un jeune homme, vit maritalement avec lui pendant dix-huit mois et met au monde une fille: Elle rentre ensuite dans son ménage et a un quatrième enfant, une fille. Pendant ce temps, elle était la maîtresse d’un marchand de vins chez qui elle était entrée comme bonne, et revenait chez elle fréquemment ivre. A cet amant en succédèrent d’autres. Elle se servait de ses enfants pour correspondre avec eux. Elle se faisait secourir par le bureau de bienfaisance et recevait de toutes parts des dons qui lui servaient à satisfaire sa gourmandise. Elle achetait à crédit des bijoux, du linge qu’elle portait ensuite au Mont-de-Piété et dont le produit était dépensé en orgies. A trente-cinq ans, elle accouche d’un cinquième enfant. Elle recommence alors sa vie de débauche. Sa fréquentation la plus habituelle était celle des Fenayrou, les auteurs du fameux crime du Pecq. Laissant son ménage et ses enfants sans soins, elle passait son existence dans des bouges, jouant aux cartes, se disputant avec les ivrognes, rentrant elle-même ivre-morte. Elle a plusieurs fois, en état d’ivresse, voulu tuer son mari. Elle se mit alors à découcher fréquemment. A trente-sept ans, elle a d’un de ses amants un sixième enfant, une fille qui meurt de méningite avec convulsions. Dès lors elle découche plus fréquemment encore, ne cherchant même plus à donner un prétexte à ses absences et répondant aux observations de son mari par des menaces de le frapper. Elle cherchait à lui nuire de toutes façons, engageant ses enfants à mépriser leur père et à dire qu’il les prostituait. A trente-huit ans elle se met en ménage avec un individu de vingt-et-un ans, pendant deux mois, puis avec un autre du môme âge, et n’apparaît plus qu’à de rares intervalles au foyer conjugal. Elle devient enceinte une huitième fois et quitte alors tout à fait le domicile de son mari, attire ses filles et en garde avec elle deux qu’elle conduitdans les bals publics, les laissantà la
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merci du promiervenu pendant qu’elle se grise. A trente-neuf ans, neuvième grossesse, du fait d’un individu dont elle consent à subir les mauvais traitements. Elle est actuellement dans cette situation, fréquentant toujours les cabarets, dont elle sort ivre tous les jours.
Celte femme avait trois sœurs.
La première sœur était vicieuse dès le plus bas âge. Débauchée, à seize ans elle se livrait à la prostitution. Iiascible, elle a, dans un moment de jalousie, arraché l’oreille d’une femme. Absolument désordonnée, elle cousait ses bottines à ses bas pour en dissimuler les trous.
La deuxième sœur, âgée de trente-huit ans, mariée, est alcoolique, sale et inintelligente. Elle a eu trois enfants, dont l’un a des impulsions au suicide. A neuf ans, pour un motif futile, il se précipite par la fenêtre; une autre fois, sans raison apparente, il s’est jeté sous une voiture. Il y a peu de temps, on lui a arraché des mains une fiole de laudanum dont il avalait le contenu. Il vient d’être atteint d’une méningite dont il a guéri.
La troisième sœur, inintelligente et sale, se grise en compagnie de son mari.
Passons maintenant à l’examen de la troisième génération, qui comprend huit enfants.
1“ Une fille âgée de dix-neuf ans. Peu intelligente, très blonde de cheveux, elle a la voûte palatine ogivale avec développement exagéré des bosses frontales. Le système pileux est très développé sur le corps et d’une coloration noire foncée. Son instruction est rudimentaire; elle s’est fait chasser trois fois des écoles pour son insubordination. Méchante, jalouse, elle mettait des épingles dans la soupe de son frère. Elle avait de la tendance à boire et à voler dès la première enfance. A dix ans, on la trouvait dans les caves avec de petits garçons, se livrant à une débauche précoce; elle écrivait des lettres passionnéesavec des expressions.
FOUS MORAUX ËT CUIMIISELS-NÉS
h'iviales. A treize ans, elle vagabondait avec des jeunes gens et leur faisait distribuer de Targent à ses sœurs, afin qu’elles ne dévoilassent pas sa conduite. D’un autre côté, elle était d’une pudibonderie exagérée devant ses parents, affectant de ne vouloir pas relever plus haut que son poignet les manches de son vêtement, alors qu’elle se prostituait déjà. Elle a toujours, depuis sa piiîs tertdre enfance, refusé de se laisser embrasser par les membres de sa famille. « Je ne sais pourquoi, dit-elle, je voudrais bien, mais je ne puis pas, c’est plus fort que moi, ça me dégoûte ». Très coquette, lorsqu’elle était frappée par son père, sa première préoccupation était de porter vivement ses mains à sa tête pour préserver sa coiffure. Par un contraste singulier, elle est propre, -courageuse, travailleuse, ordonnée, mais d’un vice sans exemple. A quinze ans, elle fréquentait les bals publics avec sa mère. Elle y lit connaissance d’un jeune homme de dix-neuf ans, contracta la syphilis et séjourna pour ce fait à Phopital Lourcine pendant ■quinze jours. A sa sortie, elle recommença ses fréquentations, se livrant à vme prostitution clandestine et dut, à cinq reprises différentes, faire un nouveau séjour à l’hôpital susmentionné.
Puis elle se livre à la prostitution publique et est incarcérée à Saint-Lazare et ensuite au couvent des dames Saint-Michel d’où, usant de supercherie et confiante dans la faiblesse de son père, elle essaie un retour vers lui en lui adressant une lettre de repentir ; mais quinze jours après sa sortie elle recommença sa vie désordonnée, se prostituant de nouveau et vivant en compagnie de souteneurs.
En ce moment elle est, avec une autre fille, détenue sous l’inculpation de vol.
2“ Un garçon de dix-huit ans, travailleur, économe, honnête, bon sujet, mais nerveux et très entêté ; il est aussi faible de caractère que son père. Sobre et d’une intelligence médiocre, ses qualités uombreuse^j sont d’autant plus frappantes qu’elles cou-