‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 19 sur 132 · FOUS MORAUX ET CRIMINELS-NÉS · texte numérisé non relu

FOUS MORAUX ET CRIMINELS-NÉS

quatre saisons pendant la journée, Ions ses bénéfices étaient sacrifiés an dieu alcool.

C'est nn microcéphale à ligure simiesqne, aux yeux cruels, an regard lerne et louche, individu très irritable, sournois cl vindicatir ( Vouez fUj. ,:7).

Fig. 5

11... se fait condamner une première fois pour avoir volé des Heurs destinées à orner le corsage de filles avec qui il rôdait pi’ès des barrières. Une antre fois il vole la converlnre d’un cocher de fiacre, puis une boîte de jonels qu’il va \endre ensnito siu‘

Kors :mokaix i;t ciu.mini:ls-ni;s

los boulevards. Il esl arrêté une (lualrièmc lois sur les lortilications en train de s’expliquer à coups de poing et de pied avec sa « morne » (I ). Enfin, dernièrement, il entraîne son père avec lui, le orise et le dévalise après avoir tenté de l’étrangler avec nn foulard.

.Mais ce sont là, paraît-il, ses moindres méfaits. Je l’ai fait surveillera rinfirmerie, où on le soignait comme tuberculeux. Sa conversation fut des plus instructives. L’existence d’un homme n'est rien pour lui. Pour cent sous, disait-il, je ne regarderais pas à (' trancher le kiki à un gandin »(2) I Rôdeur de barrière, sa spécialité était les attaques nocturnes, dévalisant les individus endormis sur les bancs. A son dire, ilaurait« refroidi »(3) une demi-douzaine d’individus. Aussi lâche que cruel, il vendrait ses complices pour un litre de vin.

Lorsqu’on lui reproche le monstrueux attentat qu’il a commis sur son père, il répond cyniquement : « Alors pourquoi ne vonlait-il pas me donner de l’argent ! »

L’est là, certes, un beau cas de tératologie morale.

L’observation suivante n’est pas moins curieuse sous ce rapport.

P... est un garçon de vingt-quatre ans. Il refuse de donner des renseignements sur sa famille; néanmoins, je sais qu’un de ses frères s’est fait condamner aux travaux publics, étant soldat, pour insulte grave envers un supérieur.

P... était le type de l’enfant indiscipliné et mauvais sujet, fuyant l’école, n’ayant jamais pu apprendre à lire ni à écrire. Malgré toutes ses fredaines, ses parents, bons pour lui jusqu’à la taiblesse, l’ont toujours hébergé et nourri. Ilavouequ’il s’enivre |)resf[ue quotidiennement et que tuer un homme lui semble une

(1) Sa maili-esse.

(2) couper le cou à un bourgeois.

(à) Tu.b

78 MOll.U'X Kl' KHI.MINKK.S-.NKS

chose naliH'elIc pour se procurer derargenl. i< D’ailleurs, dil-il, j’aime bien voir du saug. » Aussi lâche que féroce, il rendrait volontiers des services à la Dréfeclure et dénoncerait un compagnon ou un ami pour cent sous.

Pendant son séjour à rinfirmerie^ où on l’a soigné pour des accidents syphilitiques graves, il était une cause constante de I rouble, se prostituant à ses codétenus pour un verre de vin ou une cigarette.

Fig. 6

('/était presque une brute, un homme animal, à la voix rauque, aux veux li'rnes, au Iront luyant o;/(‘z /tg . O).

FOUS MOIIAUX KT l'.IUMlNF,I..S-MiS

J’ai encore en ce moment sous les yeux riilsloirc cl la photographie d’un homme à face do brute, ivrogne et souteneur des plus dangereux, rôdeur de barrière, [)our ([ui les attaques nocturnes sont « d’agréables parties decampagne », selon ses pi’opros paroles.

On pourrait encore rapprocher de ces monstres le meurli'ier Albert IJacquet, ce gamin sinistre ([ui assassina froidement, à coup de poing américain, doux vieillards j)our leur voler leurs maigres économies et s’en alla ensuile se coucher tranquillement, cynique et inconscient.

« C'est un enfant de chœur déchu aux grands yeux bleus, beau comme une fille et candide comme un chérubin de vitrail. Fendant l'audience, il lâcane, interpellant le président d’une voix de faubourien aviné, repassant sur son visage une main énorme, toute rouge, d’une musculature effrayante, avec le pouce démesurément long des assassins de profession, promenan t sur l’auditoire son regard clair d’enfant de chœur qui effeuille les roses à la procession de la Fête-Dieu (1). » Ce môme Bacquet menaçait un jour une de ses voisines, enceinte, de lui flanquer « une trempe et de lui crever le veau qu’elle avait dans le ventre ».

Imfin, tout dernièrement, quatre meurtriers féroces exécutaient une danse macabre autour de leur victime lâchement assassinée, avec des bougies plantées dans les plaies du cadavre. Peut-on rêver quelque chose de plus monstrueux? Les félins tuent, mais ignorent ces aberrations.

Ces faits sont frappants. Ces hommes sont uniquement menés par leurs instincts et ils ne se sont jamais douté un seul instant de ce que leur conduite avait de monstrueux. « Qui n’a pas de remoi’ds n'est pas coupable », disait le parricide Agnoletli.

(1) AD). BataiUe. Omises criminelles et monrlnines de ]). 283.

l•'(JlîS .MUllAl'X irr ClUMIMîLS-MiS

su

Evidemnienl ils font paidie de ces individus chez qui « l'idée du devoir paraît complètement renversée. Ils croient avoir le droit de voler, de tuer et rejettent la faute sur les autres qui ne les laissent point agir à leur guise » (I).

Nous les reconnaissons sans peine dans ce portrait saisissant tracé par le frère iiattanoli, prêtre aliéniste ;

« Les fous moraux sont des infortunés qui ont la folie dans le sang; elle date pour eux de l’acte même de la conception, elle a été nourrie avec eux dans le sein de leur mère. Ils manquent de sentiments affectifs et de sens moral; ils sont nés pour étudier le mal et pour le commettre. Toujours en guerre avec la société, dont ils se regardent comme des victimes, ce sont eux qu"on voit au premier rang dans les révolutions politiques; leur naturel aisément inflammable les rend extrêmement dangereux.

« Ils sont égoïstes et manquent absolument de sentiments alfectifs. Alors que toutes nos actions sont réglées par le cœur, eux se laissent guider uniquement par l’instinct, s’occupent du présent seul, ne songent nullement à l’avenir. L’amour-propre leur est inconnu; après s’être rendus coupables d’une action l’épréhensible, ils restent indifférents, comme s’ils n’en étaient pas les auteurs; leur sommeil n’en est point troublé. Ils ont le verbe haut, l’expression emphatique; vous trouverez dans leurs écrits des phrases gonllées et sonores, d’un style facile d’ailleurs et plein d’esprit, mais sans onction. Quelque malheur qui frappe leurs parents les plus proches, leurs amis ou leurs connaissances, ils n’éprouvent aucune émotion. Ils parlent de la vertu et du vice ; mais ce sont là des phrases qu’ils repèlent, donl ils entendent le sens et qu’ils ne sentent point; aussi leurs aciions les plus vertueuses ne sont-elles dues qu’à la vanité (2) ».

(1) liOinbroso. JZ uomo delinqiiente, page 395.

(2) Hatlanoli. Rnlaziorif' stalixiicn di Saii-Seroolo. Veni.se ISSO.

KOlJS MOUAi:X hT CIU.MINKLS-NKS

Fou moral ou crimiucl-né, c’esl encore lui (|ue llrancaleoue a décrit dans cette page éloquente :

« Doué d’un caractère cliaugeant et versatile, excentrique, incouséijueut, paradoxal, systématiquement hostile d toute tendance moralisatrice, irrésolu dans ses projets, irritable à l excès, insensible aux joies domestiques, inaccessible aux douceurs de l’amitié, instinctivement porté à la révolte, aux extravagances et aux scandales, il déclare hautement qu’il ne croit pas à la vertu; il soutient avec un grand luxe d’érudition et de logique les théories les plus immorales, les plus capables de porter atteinte à la dignité bumaine et à l’ordre social.

« L’bypocrisie et le mensonge lui paraissent choses toutes naturelles s’il doit en tirer profit. »

L’argot même de ces individus révèle leur absence de sens moral. Voler leur semble tellement naturel qu’ils appellent cela travailler, comme la prostituée qui, après s’ètre livrée vingt fois dans la soirée, s’endort la conscience satisfaite en disant : .l’ai bien travaillé.

Et pour exprimer la conscience, chose qui pour eux n’existe pas, ils ont trouvé ce mot effrayant : la muette I

Ces individus sont absolument incorrigibles. Quoique lâches et poltrons, le châtiment ne peut rien sur eux et n’a aucune Intluence rétroactive. « Il est fréquent, dil Schüle, de leur voir passer toute leur existence à vagabonder et à faire le mal sans que la prison et les souffrances qu’ils endurent puissent les corriger ». En prison, ils refusent de travailler et sont les fauteurs de tous les désordres ; perpétuellement punis, ce sont eux qui peuplent les cachols.

•le n’ai cité que deux faits qui m’ont paru irréfutables, mais je pourrais en citer des quantités, .le vois à la Santé environ vingt ou trente criminels par jour, par suite du mouvement des entrées et des sorties; je n’hésite pas à dire ([ue parmi ces vingt

KOIIS MOHArX ET CRIMINELS-XÉS

OU Irenle individus, il s’eu trouve en moyenne au moins un ou deux qui soient frappés de cette aberration du sens moral.

Fous moraux, criminels-ués, criminels d’habitude et même criminels d’occasion forment les anneaux non interrompus de la chaîne criminelle. Si l’on voulait représenter une idée par un schème, on pourrait dire avec assez d’exactitude que le crime est un triangle dont les deux côtés sont constitués par Fhahitude du mal et l’absence du sens moral, côtés qui convergent en un sommet qu’occupe la dégénérescence. Les deux autres extrémités des côtés sont réunies par l’alcool , (jui sert de base et de trait d’union.

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