CHAPITRE Vil
HISTOmiC l/üN CRIMINEL
J'ai clil au premier chapitre de cet ouvrage que toute classilicatiou des criminels avait ses défauts, qu’elle ne pouvait s’appliquer qu’à certains types dont j’ai cité quelques exemples assez nets choisis parmi mes observations. Il en est d’autres, en effet mal définis, qu’on est fort embarrassé de classer, et ce ne sont pas les moins intéressants. Sont-ce des criminels-nés, des criminels d’habitude ou même d’occasion? Ce sont des individus chez qui la prédisposition, l’habitude et l’éducation ont apporté chacun leur contingent. Ces exemples complexes sont nombreux. Vouloir les ranger dans telle ou telle catégorie serait peu raisonnable. Ce sont des criminels, voilà tout ; ils font partie de la phalange qui vit du crime, de ce que j’ai appelé la population fixe des prisons. Pour preuve, je me contenterai de rapporter une histoire plus instructive que toutes les théories.
J’ai pu observer un individu qui resta assez longtemps employé comme infirmier à l’infirmerie centrale des prisons. Je savais qu’il comptait un grand nombre de condamnations et que sa vie avait été très accidentée. Par la bienveillance je le poussai aux confidences^ et un beau jour il finit par étaler devant moi sa conscience à nu. C’est un curieux récit, riche de documents précieux. Malgré sa longueur, je le rapporterai ici
HISTOIUE d’un criminel
inlégralenienl. J’ai pu vérifier rexactitude des principaux faits que m’a racontés cet individu en interrogeant soit les membres (lésa famille, soit des co-détenus. Quelques détails paraîtront peut-être insignifiants, mais je tiens avant tout à être exact. Ce sont le plus souvent des détails en apparence sans importance qui font le mieux ressortir la physionomie et le caractère des coupables. D’autre part, c’est un tableau précis et très minutieux de la vie des prisons et des bagnes ; aussi j’aurai souvent à y faire des emprunts dans le cours de cet ouvrage.
iCnfin, pour laisser au récit toute sa couleur pittoresque, je le transcrirai en conservant beaucoup d’expressions et de mots d’argoC en somme tel qu’il est sorti de la bouche du narrateur.
Pour que l'observation soit complète au point de vue médical comme au point de vue psychologique,, je reprendrai les choses d’un peu loin et je relaterai d’abord les antécédents héréditaires du sujet. Ils sont en effet fort intéressants, et j’en ai déjà dit quelques mots dans un autre chapitre.
Le père fut d’abord employé des postes et ensuite employé des chemins de fer. C’était un homme violent, brutal, frappant sa femme et ses enfants ; ses brutalités redoublaient quand il était ivre, ce qui lui arrivait assez régulièrement une fois toutes les semaines. 11 est mort du choléra.
La mère était une femme honnête, douce, et bonne. Elle eut cinq enfants ;
l®Un garçon aujourd’hui marié, âgé de quarante et quelques années, ayant déjà subi quatre ou cinq condamnations pour ivresse et rébellion envers les agents. C’est un individu brutal et ivrogne, et chaque jour il « étrangle » en moyenne une vingtaine d’absinthes. Sa femme, qui est marchande de fromages aux halles, est une « gonzesse » forte en gueule et en appas, sachant lui tenir tête devant le comptoir des « mastroquets »
IIISTOIUE d'un CKIMINEL
et ne J30iiclant jamais devant une « verte ». Ces deux époux distingués ont engendré un garçon anjoui’d’hui âgé de sept ans, et dont on admii-e déjà les vices et la méclianceté. On cite de cet aimable enfant des traits qui permettent d’espérer beaucoup. Un jour que son pèi’e ivre marchait sur sa mère, menaçant de la frapper, il s’approclie de lui sournoisement, un marteau à la main: Cogne donc avec cela ! lui dit-il. Un autre jour, le père rentre saoul et tombe sans pouvoir se relever; l'enfant appelle sa mère : A ton tour, lui ci‘ie-l-il, prends ta revanche ; casse-lui la gueule pendant qu’il est plein et qu’il ne peut plus bouger.
Fig. 7
2 Un garçon ; c’est le sujet de cette observation.
3 Un autre garçon qui a déjà subi cinq ou six condauinalions pour vol, et ivrogne comme ses frères.
HB
HlSTOiaii: 1) UN CRIMINEL
4" Un tlcniicr garçon qui est également venu plusieurs fois en prison pour vol. *
0° Enfin, une fille danseuse dans un théâtre de genre et menant une vie plus que légère.
Voilà, en somme, une belle famille. Notre homme a tenu à lui faire honneur.
E... est un garçon intelligent, à la physionomie plutôt douce, aux cheveux noirs et crépus. Il sait bien lire et écrire^ et il reconnaît qu’à l’école il apprenait avec beaucoup de facilité.
[ Voyez /ig. 7).
Dès son enfance il se montra indocile et se fit remarquer par ses mauvais instincts. Le manque de surveillance des parents, les mauvaises fréquentations achevèrent ce que la nature avait commencé, et il devint bientôt ce qu’on est convenu d’appeler un mauvais garnement.
VJ
Un jour, il avait alors six ou sept ans, sa mère le rossa pour quelque fredaine. Venge-toi donc! lui conseilla un vaurien de deux ou trois ans plus âgé. Plein de colère et de rancune, E... va trouver son père: J’ai vu maman embrasser un homme dans la rue, lui dit-il; elle l’a appelé mon chéri. C’était un abominable mensonge; la pauvre femme n’en fut pas moins battue et presque assommée.
A l’école comme au catéchisme, c’était un enfant insupportable^ ne cherchant qu’à fairé des niches, et à toutinstant on le mettait à la porte. Un joui% étant enfant de chœur, il vole tout l’encens de la sacristie et le jette dans le poêle de l’école pour s’amuser et amuser ses camarades. D’ailleurs, il faisait souvent l’école buissonnière, ne rentrant pas même le soir che/ ses parents, couchant au hasard, le plus souvent à la belle étoile, sous les ponts et dans les maisons en démolition. Il passait alors son temps à « vendre des prospectus anglais » (1) sur les boulevards.
(1) G’est-îi-dire à mendier.
IIIS IOIRI': D UN CrU.MlNEL
A douze ans il commit son premier vol. En se promenant avec son frère, ils s'arrêtèrent devant l’étalage d’un bazar. Pour l’un comme pour l’autre, la tentation fut trop forte; E... réussit à voler un couteau; mais son frère, moins heureux et moins adroit, se laissa pincer en voulant voler un petit canon. Le commerçant ne porta pas plainte et se contenta de leur tirer les oreilles. — Ils eurent une telle peur, que tous deux « déballèrent dans leur culbutant » (1).
Il se lit condamner pour la première fois à douze ans et demi. En tlànantdans les rues, un individu le chargea, moyennant deux sous, de porter une lettre à sa femme, une fruitière du quartier Saint-Antoine. E... commença d’abord par décacheter la lettre et la lire : c’était un mari repentant qui, après avoir cogné sa femme dans un jour de cuite, demandait pardon et voulait réintégrer le domicile conjugal. Lorsqu’il en eut bien ri avec ses camarades, E... porta la lettre à son adresse. La brave femme émue du repentir de son mari, reçut à bras ouverts le porteur de ce message heureux et lui donna à goûter.
Tout en mangeant, l’enfant remarqua sournoisement que la fruitière plaçait dans le coin d’un tiroir un porte-monnaie où il avait vu briller une pièce d"or. Une convoitise s’alluma dans son âme et, sans un instant de lutte, de crainte ou d’hésitation, il s’empara du porte-monnaie et lila. Ce premier larcin devait pen lui profiter. Après s’étre acheté quelques sucreries et une magnilique ceinture de llanelle rouge, il fit rencontre d’un individu âgé d’une quinzaine d’années à qui il raconta son vol. « Si nous allions louer des chevaux au bois de Boulogne? » proposa celui-ci. La partie fut acceptée.
E — fut entraîné dans une allée détournée, rossé et dévalisé, fiomme le mari de Boccace cocu, battu et content, E... se garda bien de se plaindre, ce qui no l’empêcha pas de se faire arrêter (1) Faire dans son pantalon.
IIISTOIUE 1) 1:N CIUMINKL
le soie au théàli’C Beaumarchais, où il s’élail oirertun poulailler avec des aumônes qu'il venait de l'ecevoir. Son père trouva l’occasion bonne pour se débarrasser de lui et ne vint pas le réclamer; il fut condamné à être placé jusqu’à l’âge de quinze ans dans une maison de correclion.
Il assure qu’il passa alors deux ans en cellule à la Petite Roquette. Il s’y trouvait quand l’impératrice Eugénie vint visiter la prison. « Combien gagnez-vous par jour, mon ami? « lui demanda-t-elle doucementen passant devant sa cellule. « Qu'estce que cela peut vous foute ! » répondit-il insolemment. « Vous n’étes pas poli » observa le directeur. « Eh bien! riposta-t-il, je ne lui demande rien à cette vieille morue-là ».
E... fut ensuite placé comme relieur dans un établissement spécial dans le département de la Haute-Marne. Lorsqu’il sortit, son père tenta vainement de le faire travailler; il reprit tout de suite ses habitudes de vagabondage et de mendicité. Il s’en allait, avec des gamins et des fillettes de son âge, sur les boulevards exploiter la charité des passants. Ce fut, dit-il, le meilleur temps de sa misérable existence. Chacun avait sa préférée, sa petite femme. Chaque soir on rassemblait l’argent de la journée et on faisait la dînette ensemble, mais, assure-t-il, on n'allait pas au-delà.
A cette époque, son ])ère mourut du choléra. Comme il ne craignait que lui, il fui impossible désormais d’en tirei' le moindre travail, et à seize ans il étail de nouveau condamné à quatre mois de prison pour vagabondage.
A peine sorti du dépôt de Saint-Denis, où sa mère était venue le réclamer, il reprit sa vie errante, exploitant les acteurs et les auteurs dramatiques, chez qui il se présentait comme un ouvrier pauvre; on lui donnait généralement un billet qu’il s’empressait de revendre, se contentant pour lui d’un simple poulailler, car il a toujours eu une véritable passion pour le théâtre. Pour
UlSTOlHf: l> l-'N CimiINEL
aiigmenlei- ses bénélices, il ouvrait les [)orlières ou bien allumait les cigares des messieurs deTorcbestre avec des allumettes volées dans les cales. Il récoltait ainsi quebiues sous.
-Malgré tous ces exjiédients, il se trouva un soir sans aigent, sans pain et sans gîte, ne sachant trop ([ne devenir; un escroc de profession qui rôdait autour des théâtres lui proposa daller coucher avec lui aux carrières d’Amérique. On appelait ainsi, à cette époque, des carrières situées sur les plus ultimes hauteuis de la Villette. Beaucoup de vagabonds et de voleurs s y réfugiaient chaque soir et y passaient la nuit. Sans trop savoir, E... accepta : mais il fut fort étonné, en arrivant, de voir là une foule d’infirmes, de vagabonds, de mendiants, de va-nu-pieds, une véritable cour des miracles. « Qu’appoides-tu, toi? » lui demanda un des hôtes des carrières d’Amérique. « Mais rien », répondit timidement le nouveau venu. — « Passe pour ce soir riposta l’autre; mais si tu veux rester ici, on ne reçoit pas de feignants, tu turbineras demain comme les aminches, et tâche d’apporter de la galette ou de quoi se mettre sous la dent. »
E..., peu rassuré, coucha dans un coin sur de la paille sèche. Le lendemain matin un drôle se chaigea du nouveau, lui fit son apprentissage. « lu t’appelleras Androwitch », lui dit-il. Et, en même temps qu’il lui faisait la leçon, il lui j’emettait des lettres qu'il devait porter à différentes adresses. Ces lettres contenaient toutes à peu près la même chose; un Polonais exilée! pauvre se l’ocommandait à la charité d’un haut personnage et envoyait son malheureux enfant porter la demande de secours. C’était un appel pressant et on y répondait assez souvent. E... se faisait ainsi de dix à vingt fi’ancs par jour. Cela dura environ quinze jours; mais un beau soir on fit une rafle aux carrières d’Amérique et la police ramassa plus de ISO vagabonds dans cette nuit, Grâce à un pieux mensonge de sa mère qui assura qu’il couchait chaque soir chez elle, E... fut relâché. Il se mit
IIISTOIHE D UN CRIMINEL
alors à voler des lorgnelles aux étalages, allant ensuite les louer dans les théâtres et lilant avec les garanties qu’il ne manquait pas d’exiger. Ou lui remettait quelquefois des sommes assez importantes, même des montres. 11 avait soin d’ailleurs de remettre un numéro assurant que la garantie était déposée au vestiaire. Un jour il vole deux lorgnettes à un étalage, puis trouvant l’occasion bonne, il appelle son frère: « L’affaire est batte, lui dit-il, repique au truc! » Celui-ci se laissa maladroitement pincer et cela leur valut chacun quatre mois de prison.
E... purgea sa condamnation à Sainte Pélagie; il se prit alors à regretter sa liberté perdue et pour la première fois il pensa sérieusement à changer de vie.
Aussitôt sorti,, il se rendit chez sa mère qui lui procura du travail dans un atelier de reliure. Il mangeait et couchait chez un marchand de vin du quartier dont la femme était l’amie de sa mère. Tout alla bien pendant quelques jours; mais la femme du marchand de vin qui avait près de quarante ans, s’était sentie reprise aux approches de la ménopause d’une grande soif de lubricité que son mari, devenu impuissant, ne pouvait satisfaire. Elle remarqua que E..., avec sa tête brune frisée, ne manquait pas de grâce et la concupiscence lui vint de cet adolescent. Chaque soir elle montait dans sa chambre à coucher le dorlotter, glissant de temps en temps la main sous les couvertures pour lui toucher les organes génitaux. Quand elle le sentit préparé à point pour sa maturité libertine, elle le fit « descendre au lac »( 1). E... fit bien d’abord quelque résistance; mais devant les promesses d’argent et de voluptés nouvelles, il se décida. « Au bout d’un instant, dit-il, je sentis une odeur forte et une saveur acre sur la langue ; je voulus me retirer; mais elle serra les cuisses, me menaçant de m’étouffer, si je ne voulais pas continuer ». La
(1) Expression impossible à traduire, signifiant que E... faisait à sa vieille maîtresse des caresses saphiques.
mSTOlHE l) UN CIUMINICL
marchande de vin le laissa ensuite j)rali{[ucr le coil, mais cluu[ue lois que la scène ne renouvelait, il devait auj)aravant « aller prendre son calé aux deux colonnes » (I). Le coït et quelques pièces blanches étaient sa récompense.
E... ne dormait plus guère la nuit, travaillé par la mégère luhri(|ue; il avait grande peine à se lever le malin et chaque jour il « allait à la messe d’une heure ou deux » (2); puis il déserta complètement l’alolier.
La marchande de vin le logeait, le nourrissait,, lui donnait même de l'argent de poche pour ses menus plaisirs et le théâtre. De temps en temps il glissait lui-même la main dans le comptoir et « s’accordait une j^etile gratilication quand il avait bien travaillé la nuit précédente ».
Il passait alors son temps à roder sur les boulevards. Là il rencontra des « frappeurs » (3), anciens amis avec qui il renoua connaissance. 11 se mit à « chiner » (4) avec eux pour augmenter les appointements que lui donnait la marchande de vin amoureuse. Puis, sur le conseil de ses amis, il prit une femme pour la faire « turbiner », une fillette de douze ou quatorze ans. Ils allaient surtout au bois de Boulogne, dans certaines allées spéciales. Quand la fillette voyait arriver un vieux monsieur bien mis, elle allait à lui, provocante, et lui proposait de lui montrer ses organes génitaux. Si le promeneur acceptait, la petite allait s’accroupir à quelques pas^ dans la posture d’une personne qui satisfait un besoin naturel, et relevait un peu haut ses jupes pour permettre de voir. Le prix de chaque séance variait de dix sous à cinq francs, selon la générosité du client. S’il commençait à faire nuit et s’ils se croyaient en sûreté, la
(1) Expression ayant le même sens que la précédente. « Aller prendre son café aux deux colonnes t> signifie en argot pratiquer l’onanisme bucco-clituridien.
(2) .Virivait en relard.
(3) Mendiants.
('i) Mendier.
mSTOlUIi I) üiN CIUMINEL
petite proposait au monsieur de lui « coller uu rassis » (I). La somme touchée alors était généralement plus forte et revenait toujours à celui (ju’on appelait « le petit homme ». Souvent la lillette négligeait le soir de renirer chez ses parents ; comme ceux-ci l’envoyaient mendier, elle prétendail qu’elle avait été arrèlée et qu’elle avait passé la nuit au [)oste. Elle couchait alors avec son amant. E... m’a déclaré que cette fille bien qu’impubère, avec un pubis glabre, une poitrine veuve de seins, n’en était pas à son premier amant. Néanmoins, elle n’était pas vicieuse et n’avait aucun goût pour les plaisirs de l’amour, subissant plutôt l’bomme. Elle était de ces vierges folles qui n’attendent point, pour laisser piller leur vigne, d’avoir ce que le prophète Ezéchiel énumère chez la jeune (3olla : « Ubera liia mtiimuerunt cl pilus Inus ffcrminavit ; et ecce te/npus Inuni, tenipus ainanlium ».
E... voulut encore augmenter ses revenus. Pendant que sa « môme » travaillait au bois de Boulogne ou aux Champs- Elysés, il « faisait les rades » (2). Un jour en se promenant dans la rue Geoffroy-Marie, il aperçut une boutique de pâtisserie où il n’y avait personne. Il entra avec précaution; si quelqu’un s’était présenté, il aurait acheté un gâteau d’un sou. Il entendit plusieurs personnes discuter et causer avec animation dans la pièce voisine, mais personne ne vint, Il se glissa derrière le comptoir et prit dans un tiroir un rouleau de quatre pièces de vingt francs. En sortant, il aperçut avec frayeur deux sergents de ville plantés sur le trottoir et guettant. D’un bond il sauta dans la rue et prit la fuite ; malheureusement, un complice qui l’attendait au coin de la rue et à qui il cria cependant en passant: (( Gare à la rousse! J’ai les pieds dans le dos ! », (3) n’eut pas le
(1) De le masturber.
(2) Le vol à la racle consiste à s’introduire dans nue boutique où il n’y a personne et à vider adroitement les tiroirs des comptoirs.
(3) Gare à la police ! Je suis .suivi.
IIISTOIKE I) I N C.ItlMlNEE
temps de se sauver et fut aiT(Mé. (lonime bleu ou |jensc, ce dernier dénonça son ami et proposa môme aux agonis d’aider à le retrouver. Prévenu qu’on le reeliercliail , l’J... rentra chez la marchande de vin et n’en sortit guère pendant quelques jours. Néanmoins il se fit ramasser un soir, place de la République, avec une vingtaine d’autres gredins. Il fut condamné à treize mois de prison, qu’il purgea à la maison cenirale de Poissy. Cette fois encore, E... souflVit moralement et pbysiquement, et sortit pavé de bonnes intentions. Il se lit placer comme ouvrier relieur à la maison Hachette, où il liavailla courageusemeni pendant quinze jours. Puis ses instincts de paresse reprirent le dessus et il débaucha une ouvrière de la maison, à qui il persuada que le vrai moyen de vivre heureux et tranquille tous les deux était de « truquer » (1). La jeune fille fit des objections et résista pendant un certain temps. Mais E. . avait pour la convaincre des arguments magnifiques. « Tu as eu déjà plusieurs amants, lui disait-il, cinq ou six, par exemple. Alors qu’est-ce que cela peut le faire d’en avoir dix ou vingt? Avoir dix amants ou en avoir cinquante, c’est la même chose ». La jeune fille se rendait presque; une seule raison la retenait encore, elle craignait de devenir enceinte. E... leva ses derniers scrupules. « On ne peut pas devenir enceinte en allant avec un homme qu’on ne connaît pas. Ça, j’en suis sûr, affirma-t-il ; je l’ai lu dans des livres de médecine ». Sa maîtresse se mit à « truquer » sur les boulevards extérieurs et avec assez de succès. Il l’amena alors sur le boulevard Saint Michel ; mais « les mangeurs de blanc qui turbinaient avec leurs marmites » (2), sur ce trottoir, les obligèrent à « cavaler » (.3). E... essaya de la faire « persiller » (4) sur les grands boulevards, mais « elle avait un
(1) Truquer dans le langage des prostituées est synonyme de raccoler.
(2) Les .souteneurs <iui travaillaient avec leurs femmes,
(3) S’en aller.
(4) Raccoler.
HISTOIHR I) UN UUMINUL
genre de heanlé qui ne rénssil point dans ces quartiers trop chouettes ». Ce fut le commencement de brouilles dans le ménage. Après avoir u poiroté » (I) toute une nuit, souvent elle l’entrait les poches vides et sans un sou; de là colère de l’amant, querelles et giflles distribuées avec une généreuse largesse.
Un beau soir, un autre « dos »(2) se présenta plus aimable, et souffla la « marmite » (8). E... dut chercher un autre moyen pour se procurer de l’argent. Dans la journée il pratiquait le« vol au rendez-moi » (4). Le soir il allait à la sortie de l'Opéra^ ouvrant les portièreSy appelant les cochers, allumant les cigares et volant chaque fois que l’occasion s’en présentaiU une pelisse, un pardessus, un foulard, un parapluie, voire un porte-monnaie. Pendant la représentation, il rôdait autour des cafés envil'onnants pour « ramasser des orphelins » (,o). Un soir que la récolte n’allait pas, il entre dans un bureau de tabac acheter pour un sou de cigarettes. Pendant qu’il choisissait avec une sage lenteur, la buraliste tira un billet de cent francs de son tiroir et se mit à l’examiner par transparence à la lumière d’un bec de gaz. D’un coup d’œil, E... s'assura qu’il était seul avec la marchande, happa le billet avec une adresse de singe et prit la fuite. Cette fois encore, un complice le vendit ; il fut arrêté le lendemain au domicile de sa mère et condamné à quatre mois de prison. Placé en cellule à la Santé, E...fut pris d’un immense ennui et se fit une contusion au genou en se frappant avec le bord de son escabeau; il voulait se faire placer à l’infirmerie et il y réussit.
A sa sortie, au mois de septembre 1870, on lui assigna comme l'ésidence Carcassonne, qu’il avait demandé à tout hasard, sans
(1) Attendu.
(2) Souteneur.
(3) Femme.
(4) J’ai déjà expliqué oi'i quoi'éonsiste le vol au rendez-moi.
(5) Ramasser des bouts de cigares.
HISTOIUF. n’i'N CniMlNEL
savoir, et n'ayani nullemenl l’inlenlion d’y alU'v. Néanmoins, il se mit en roule, et, chemin faisant, il rencontra une fille récemment sortie de Saint La/are et exilée à Vernon. Ils décidèrent aussitôt de revenir h. Paris, et, tournant bride, ils allèrent coucher à Mantes. Après avoir « chiné » le curé, elle d\in « linve »( I ) et lui de deux « crottes » (2), ils se mirent en route pour Paris, volant et mendiant. Un peu avant d’arriver, ils rencontrèrent un voiturier qui consentit à les prendre avec lui. « lion pigeon à plumer », pensa E... La femme s'assit sur le siège à côté du voiturier; celui-ci se montra galant et lui fit la cour. E..., couché dans le fond de la voiture, fermait les yeux et faisait sourde oreille; mais il profitait de leurs épanchements amoureux pour manger les provisions du voiturier placées dans un panier à sa portée. En arrivant à Paris, l’amoureux de plus en plus émoustillé, proposa à la fille de l’emmeneravec lui. E... protesta; mais une pièce de cinq francs suffit à l’apaiser. « J’ai été bête, dit-il, c’est peut-être une bonne marmite que j’ai lâchée. »
• Aussitôt rentré à Paris, il s’engagea, non point par amour de la patrie, mais sans trop savoir, pour faire comme tout le monde. Il fut aussi mauvais soldat que mauvais citoyen, mon- Iranl partout l’exemple de l’indiscipline. Aussitôt habillé, fier de son nouveau costume, il vient se promener sur les grands boulevards, en compagnie d’une bande de filles. Un jour il se fabrique une permission de sortie, mais son faux fut reconnu, grâce à la, façon dont il avait orthographié « hatalion » ; une autre fois, en voulant faire une fredaine, il tombe avec .son uniforme dans les latrines.
Au premier feu il essaya de se sauver, ce qui ne l’empêcbail f)as de se vanter partout d’avoir pris part à des faits d’armes magnifiques et d’avoir tué des centaines de Prussiens, jusqu’à
(1) Un franc.
(2) Deux sous.
IIIS'I'OIIUC I) UN CItl.MliNUU
nC)
ce ([n’iiii jour un de ses camurados le cnnrondiL on i-aconlaiiL devant tons sa couardise et sa làcliet(3.
Lorsque sou réginieut se replia sur Versailles, il déserla el resla à Paris.
Les barricades se dressaient. C... endosse son uniforme el crie : Vive l’ordre! Le lendemain, il s’engageait dans la garde nationale, où ou le nommait sergenl-major. Son premier exploit fut d’aller expulser le commissaire de police de son quartier et d’installer à sa place un commissaire de la Commune. « Vous m’avez assez souvent mis au clou autrefois, lui disait-il; à mon tour, maintenant. Décampez! » De plus, il lui vola sa montre et insulta sa femme.
Les événements se précipitèrent. Au Père-Lachaise, E... voulut se sauver; mais, en sautant par-dessus le mur, il se fit une blessure à la tête et ne put se relever. On le conduisit à la Roquette. Il fut d’abord condamné à cinq ans de prison et cinq ans de surveillance pour avoir volé et insulté le commissaire de police. Devant le conseil de guerre, grisé et excité par quelques fanatiques, il se montra plein d’insolence, l’injure et la menace à la bouche. Condamné à mort, il entendit prononcer sa sentence sans sourciller. « Cela ne me causa aucune émotion, dit-il; j’espérais être gracié, et l’exécution me paraissait une chose si éloignée et si incertaine, que je n’y pensais même pas. «Placé en prison avec les citoyens Lisbonne et Racine, on vint lui annoncer un matin qu’il allait être exécuté. Alors tout son courage l’abandonna ou mieux toute sa lâcheté remonta à la surface. Il fut pris d'un tremblement général, pouvant à peine marcher et incapable même de rouler une cigarette. En arrivant près de la voiture, on lui annonça qu’on s’était trompé de liste, et qu'au contraire il était commué, ainsi que Lisbonne, qui se trouvait à ses côtés. Il faillit s’évanouir de joie. « J’y allais courageusement! >) lui dit Lisbonne. — « Et moi aussi! « répondit-il, ayant déjà rer.ouvré toute son assurance.
insrniuK d i’n r.uiMiNEi.
Une seule idée l’attrisla au milieu de celle immense joie de conserver la vie, ce fui. de ne pouvoir loucher au llacon de rhum destiné au condamné. U’élail presque un regrcl. Etrange impression !
E... arriva au bagne de Toulon, blindé du même stoïcisme grossier. Après l’opération du rivage de la manille (1), un condamné qui se trouvait à ses côtés lui dit tristement, avec des larmes dans les yeux : « Chaque coup de marteau me retentissait sur le cœur. » — « Moi, répondit-il, j’avais peur que le forgeron manque son coup et me frappe sur le pied. »
Après avoir endossé son costume de forçat, il resta une journée « au ramas » (2) et dut s’habituer à manger de la « liline (3) ». Il subit ensuite l’opération du mariage et il fut accouplé àun curé de Lyon, condamné pour attentat à la pudeur sur des enfants. C’était un mauvais compagnon, travaillant peu, gémissant toujours et répondant à chaque injure : Dieu vous pardonne, mon fils!
Moyennant vingt sous, E... se fit remarier avec un autre individu qui se chargea de presque toute la besogne et le soir le régala par-dessus le marché. Il était enchanté de ce nouvel accouplement. Mais à l’heure du coucher^ le drôle devint entreprenant, l’appelant sa petite fiancée, voulant l’embrasser et lui « élargir Toignon » (4). E... refusa, non par pudeur, ni par vertu, mais parce qu’il avait peur que cela lui fit mal. « A cette époque, dit-il, j’étais encore bêle et naïf; j’y suis passé bien des
(1) La manille est l’anneau en forme de fer à cheval fermé qu'on scelle autour du pied du forçat et auquel s’attache la chaîne.
(2) Resterai! ramas signifie, au bagne, rester au dortoir avec d’autres forçats; la chaîne est prise dans une tringle en fer, et on ne peut ainsi faire que quelques pas.
(3) Latitineest un plat qu’on vend un ou deux sous à la cantine du bagne. C’est un ragoût de toutes sortes de choses.
(4) Expression difficile fi traduire. E... veut simplement dire que son comjiagnon fit sur lui des tentatives de sodomie.
IIISTOIHE I) n.\ CIll.MlXm.
lois depuis, et je n'en suis pas inorl pour cela. » Néanmoins, le liancé, s’irritant de ce l'el’us, commençait à jouer du coup de poing, gueulant : « Tu te fous de ma cafetière! Tu bouffes ma tortore! Tu veux me faire casquer! Me prends-tu pour un pantre? (1) »
Les voisins lui conseillaient de faire comme tout le monde et de se prêter à la circonstance. « Puisque vous êtes mariés! » lui disait-on. Mais tout ce bruit attira le gardien rondier, et le lendemain matin il fallut s’expliquer devant le commissaire. Ln allant au prétoire, l'aimable liancé montra son couteau à E... «Soupèse-moi ce vingt-deux, lui dit-il; si lu casses du bonnis, je te scionne(2). » Les autres forçats lui conseillèrent également de se taire et de ne pas faire la « bourrique (3) ». E... prudemment se tut et se fit accoupler avec un autre individu.
Au bagne de Toulon, il assista une fois à une séance de bastonnade, châtiment aboli depuis. Le patient était un grand diable d’Arabe condamné à dix coups de corde pour rébellion. Au premier coup, de larges raies rouges zébrèrent les reins de l’Arabe, qui demeura stoïque et cria ; « Peau de zobi pour le commissaire ! » Au second coup le sang coula, mais l’Arabe loujours invaincu répéta : « Peau de zobi pour le correcteur! ». Et ainsi à chaque coup, jusqu’au dernier, il bafoua tous ses ennemis avec cette injure : « Peau de zobi pour le directeur! Peau de zobi pour ceux qui m’écoutent! etc. ». La bastonnade finie, il ne put se relever, et, tout ensanglanté, on le transporta à l’infirmerie. E... a gardé de cette scène un souvenir qu’il ne peut évoquer sans un sentiment d’effroi.
Au bout de quelques semaines, on annonça un départ pour la
(1) Ta te moqiie.s de moi! Tii manges mon argent! Tn veux me faire payer! Me prends-lu pour un imbécile?
(2) Soupèse-moi ce couteau; si tu dis un mot. je te tue.
(:î) Ne pas faire le mouchard.
HISTOlUE L) L'N ChlMl.NEL
Nouvelle. E... nagea dans l’allégresse et chanta avec ses compagnons :
La justice dans sa colère,
Des tours que nous lui Jouons,
A la Nouvelle nous envoie faire.
Des détours et des chansons.
Là-bas nous nous marierons Comme nos amis de Guyane.
Gais, les enfants de la Canne !
Four la Nouvelle partons !
Les fdles de repentance Du grand couvent de Clermont (1)
Vont aussi quitter la France.
Là-bas nous nous marierons ! (etc.).
Pendant les quatre mois que dura la traversée, E.... souffrit horriblement du mal de mer. A peine arrivé au bagne, volé et rossé par les forçats, Use vit condamner à quatre mois de cachot sans savoir pourquoi. Douloureusement étonné, il passa ce temps dans une torpeur profonde, dans un anéantissement complet, restant toute la journée étendu sur son lit sans paroles comme sans pensée, recevant chaque jour, assure-t-il, une ration d’eau dans un de ses souliers et imcralion de bouillon dans l’autre. Une fois délivré de cette nuit du cachot, le courage et les forces lui revinrent; alors il n’eut plus qu’une idée : la vengeance. C’est d’ailleurs le seul moyen de se faire respecter et d’obtenir la tranquillité au bagne : les forçats n’admirent pas seulement l’homme fort etcourageux, ils le redoutent. E... ne tarda pas à apprendre que l’individu qui l’avait lâchement frappé et volé à son arrivée, puis fait mettre au cachot, était un Italien condamné pour émission de fausse monnaie. Un soir, il
(1) La maison centrale de femmes de CUermont.
IllSTOlUK U’UN ClU.MINEf,
profita du sommeil de son ennemi et lui asséna un coup de bâton terrible au visagü^ puis, aidd de deux autres forçats, lui vola son argent. Ce fait magnifique le plaça en haute considération au bagne.
Pendant son séjour à la Nouvelle, E... souffrit beaucoup du manque de femmes. Une seule fois il put posséder une femme canaque, une popinée, qu’il attira dans une case et séduisit par 1 offre d’un pain. Habituellement il avait recours aux complaisances de ses compagnons de chaîne,, à qui, du reste, il rendait le même service; d’autres fois, avec une pièce de vingt sous, il décidait un Canaque à se laisser « travailler tourlourou » (1).
E... observa là-bas, et il décrit dans un langage pittoresque les fêtes canaques du grand Pilou-Pilou, cérémonies plus gastronomiques que religieuses, se terminant ordinairement par des scènes érotiques. A la fin du festin, chaque Canaque s’approche d’une popinée et lui demande: Tivho-li? Si elle l'épond : oui, ils s’éloignent un peu, et, derrière une haie ou un buisson, ils continuent la fête en faisant tivho-li.
E .. fut un jour invité à la fête du grand Pilou-Pilou avec le gardien qu’il servait et sa femme. Naturellement ils prirent part aux agapes et mangèrent des mets plus ou moins étranges. Mais à l’heure solennelle du tivho-li, un canaque s’approcha de la femme du gardien et lui proposa: Tivho-li? Ne connaissant pas le sens de ces paroles, elle répondit oui, atout hasard. Vous comprenez facilement la scène qui s’en suivit : les avances significatives et très naturalistes du Canaque, l’effarement de la femme du gardien, la colère de celui-ci, et le mécontentement des autres Canaques blessés de ce manque aux lois de l’éti- (juette. (2)
(1) Travailler tourloiiroa est l’expression favorite employée par les Canaques et les forçats pour désigner l’aote sodomique.
(iJ) Il m’a naturellement été impossible de vérifier ce fait, mais si non e rn o !• hene trovato .
IIISTOIIUÔ Ü LN CKIJIINEL
A l'île Non, E... îissisUi à une cérémonie non moins curieuse, à un mariage de condamnés. Le prétendant était un individu condamné à cinq ans de travaux forcés « j)our avoir lait le cou|) du père François » (1). On l'envoya faire son choix au couvent de Ilourrail, au « |)adoc ». La religieuse lui oflrit d’abord une femme de trente-deux ans^ condamnée à quinze ans de travaux forcés pour empoisonnement. La première entrevue fut des plus tendres, et cette liancéepeu timide sauta tout de suite au cou du nouveau venu, lui tenant à peu près le langage suivant: « Ail! mon pauvre chéri! on claque rien du bec ici; tu vas m’en sortir. Quelles sales frangines (2)! J’ai bien envie d’en griller une; t’as pas un peu de perlot etde fafe? »(3) Le candidat mari refusa cette aimable personne, si pleine de distinction dans son langage comme dans ses manières. On lui présenta alors une ancienne truqueuse répondant au beau nom de Rose et condamnée à huit ans de travaux pour avoir aidé à « dégringoler et à refroidi)’ un michet dans sa carrée. (4)» « J’ai truqué un peu dans le temps, dit-elle à son fiancé, mais je suis devenue sage. »
Le mariage fut décidé. E... fut de la noce, ayant à son bras une ancienne truqueuse qu’il appelait Fanny.
Après la messe, le prêtre lit un sermon, parlant aux nouveaux époux de pardon, de rédemption, d’oubli des offenses passées. -Mais la mariée, s’impatientant, ne cessait de répéter; « Ah! ce qu’il nous soûle! ce qu’il nous soûle! » (5)
Un festin suivit, très arrosé. E. . . se versa de telles rasades,
(1) Le père François fut pendant un certain temps une célébrité à Belleville etàLa Villette. Son truc était simple et e.\pèditif. Caché dans un coin, il attendait tranquillement le passant attardé. Il lui jetait prestement un nœud coulant autour du cou, lui serrait la vis non moins prestement, le chargeait sur ses épaules et l’étranglait proprement et sans bruit.
(2) Frangines c’est-à-dire religieuses.
3) Perlot c’est-à-dire tabac. Fafe c’est-à-dire papier.
(4) Pour avoir aidé a voler et a assassiner un homme dan.s sa cliambre.
(5) Ce qu’il nous ennuie! Ce qu’il nous ennuie!
IIISTOIUK n UN ClUMINliL
but tani, (Talcool falsifié, qu’il « compta ses chemises » (1 ) en dormant et se laissa chiper son « crapaud », (2) Le marié n’était pas moins « rond, » et le malin il se réveilla avec un oeil poché et ne sachant pas ce que sa nouvelle épouse était devenue. La (( gonzesse » avait profité de l’ivresse de son mari pour filer avec un autre libéré qui la ramena le lendemain malin. Le mari prit assez bien la chose, quhl trouva presque naturelle.
Pendant son ivresse, E... avait eu un rêve: il avait entendu une voix de femme murmurer de douces paroles à son oreille, il avait entrevu le visage de l’épouse lui souriant, et il avait senti des mains molles et caressantes lui palper la peau. Au réveil, il ne lui restait qu’un vague souvenir, mais il n’en constata pas moins que sa bourse avait passé de sa poche dans celle de l’honnête Rose.
Quoique mariée. Rose devint bientôt la fille de joie des libérés et même des condamnés. Elle rôdait constamment autour du pénitencier, se cachant derrière les haies ou les buissons. Quand elle apercevait un homme, elle l’appelait ;
— Veux-tu prendre ton plat? (3)
— Combien?
— Un linve (4).
Et l’opération finie, elle le renvoyait en lui disant :
Tâche de m’en « refiler » (5) un autre.
Le mari fermait les yeux et faisait le v gaffe » (6).
Un jour, Rose attira dans un endroit écarté un Arabe libéré qu’elle savait avoir de l’argent; le mari le dévalisa et le tua d’un coup de hache. Mais la femme, prise de peur, alla dénoncer le
(1) S’oublier dans son pantalon.
(2) Crapaud c’est-à-dire porte-monnaie.
(3) C’est-à-dire en style naturaliste : Veux-tu prendre ta ration d’amour?
f4) Un franc.
(5) Envoyer.
(6) I /imbécile.
lllSrOlKK U UN ClUAllNKL
lo:^
ineurlrier (jui iul condamné à morl. ainsi linit ccL lieurenx ménage (1).
l*endant le reste du temps qu'il passa à la Nouvelle, E... montra plus d’uue lois les ressources dont disposait son esprit malignement inventif.
Il avait obtenu l’autorisation de vendre à boire aux torçats. Pour voler le marcliand, il eut des trucs magniliques. Lors de son premier achat, il se présenta chez lui avec un tonneau à moitié rempli de chilfons. On mesura le tonneau. A l’achat suivant les chifl'ons avaient disparu, et le marchand qui ne prit pas la peine de mesurer de nouveau le tonneau, fut volé de plusieurs litres et ainsi un certain nombre de fois.
(1) Je n’ai pu non plus vérifief rauthenticilé de ces faits. Mais en les rapprochant de ceux rapportés dans la Itrochure de G. Nicomède : Un Coin de la colonisation pénale : Bourrail en Nouvelle-Calédonie, on est frappé des analogies qu’ils présentent. Le récit du mariage que je viens de faire contient des détails peut-être plus intimes et plus précis que ceux rapportés par G. Nicomède, mais ce récit m’a été fait par un individu qui a participé à tous ces faits, a été acteur et a pu voir mieux que n’importe qui. Au fond c’est absolument la même chose.
« Le couvent de Bourrail, écrit Nicomède, est une prison étrange, monstrueuse. On y a expédié les fleurs du mal, le dessus du panier des maisons centrales de France. Un grand nombre de femmes du couvent ont été filles soumises et ont passé par les maisons de tolérance avant de s’échouer sur les bancs de la cour d’assises.
tt Malgré l’active surveillance des sœurs, elles fument la cigarette qui avilir, elles s’enivrent en gardant. pendant plusieurs jours leur ration de vin. A la moindre querelle, elles s’invectivent dans le jargon des halles et des bouges.
« En attendant que, par le mariage qu’on leur a jjroniis, elles recouvrent la liberté de la débauche, elles se livrent, dévergondées, au tribadisme et au saphisme 1e plus cyrique.
« On devine aisément quels résultats ces mariages peuvent donner ou plutùi ces accouplements. Dés le lendemain du mariage, quelquefois le jour même de la noce, les querelles commencent, les coups sont échangés. On a vu, quelques heures après la cérémonie, une femme du couvent et son nouveau mari H..,, concessionnaire de la Foa, s’injurier et sô battre dans les rues du village. Il fallut qu’un surveillant accompagnât la femme au domicile conjugal; quelques jours après on apprenait qu’elle avait été assassinée par II... De pareils faits ne sont pas rares à Bourrail et l’on s’y blase vite sur ces incidents. Deux .\rabes de Nessadiou ont ainsi assassiné leurs femmes qui, mariées, continuaient leur première vie de débauche. Tons les maris de Bourrail ne sont pas aussi farouches. »
iiisTüiui'; ü UN ciu.\iim:i.
lut
ingénieuse. Il rinçail pendanl plusieurs jours, avec la même eau, (les tonneaux ayant contenu du riium ou de l’alcool, jniis, laissant évaporer une partie des rimmres au soleil, il oblenail une boisson alcool i(|ue que ne dédaignaient pas les foirais. l*our se procurer du rhum pur, il avait un moyen encore plus surprenant. Chaque forçat reçoit deux ou trois fois par semaine une ration de tafia qu’il doit boire devant le gardien. On esl certain qu’ainsi ils ne font pas de provisions pour s’enivrei-. Heaucoup de forçats faisaient semblant de boire, mais ils gardaient le liquide dans la bouche et, le gardien passé, le recrachaient dans leur gamelle.E.. .achetait ces régurgitations et, en v ajoutant un peu d’eau ou de rinçures, il faisait des litres de l'hum qu’il ne vendait pas moins de dix ou quinze francs.
Ce procédé de fabrication ou plutôt de concentration des alcools paraîtra peut-être peu ragoûtant aux fines bouches. Mais à Paris même cela se fait non pas pour l’alcool, mais bien pour le beurre provenant du goûtage. « Le goêitage consiste à plonger une sonde dans les mottes et à sucer le morceau ainsi extrait pour se rendre compte de sa fraîcheur et de sa qualité. L’acheteur crache le surplus de ce qu’il ne juge pas à propos d’avaler, et, comme à Paris rien n’est perdu, quelqu'un le guette *et ramasse le tout derrière lui. Les glaneurs s’attachent ainsi aux pas des goûteurs, et, la moisson faite, vont porter ce régal aux filles en échange de menues pièces de monnaie. Celles-ci le remanient, le refondent et le revendent jusqu'à un franc cinquante centimes le kilogramme aux débitants de soupe à dix centimes (1) ».
S’étant rendu coupable d’un vol dans un atelier de reliure, E... comprit avec terreur qu’il allait subir ce supplice terrible
(1) (4. Mfifè. Gibier de Saint-Ln^are.
IIISTÜIKE 1) LN ClU.Ml.NEI.
lOo
(le lu baslonnade, ([ui l’avail si vivenienl impressii^mié àTonlon. 11 simula la folle : le médecin s’y laissa pi-endre, le plaça à l’inlirmerie et lui évita ainsi la punition (I).
Sur ces entrefaites, l'amnistie arrivait. E..., après un séjouide huit ans à la Nouvelle, revint en France. Sur le bateau il s'avisa de faire jouer aux dés, e( ainsi il gagna ou mieux il vola pas mal d’argent.
En dcbarciuanl à llresl, chose étrange chez cet homme et qu’il ne comprend pas bien lui-mème, en voyant tous ces gens se reconnaître, se serrer la main, s’emhrasseï', pleurer, il se mit à pleurer lui-même et à s’attrister de son abandon. Mais cette émotion dura peu. D’ailleurs, pour se raffermir, il alla immédiatemenl prendre un verre d’eau-de-vie et une absinthe, puis s’en vint coucher au lupanar. En arrivant à Paris, comme en débarquant à Drest, le même sentiment de solitude et d’abandon l’étreignil douloureusement au cœur et de nouveau il pleura.
Il se mit à la recherche de sa famille et apprit de sa sœur que sa pauvre vieille femme de mère était morte. Il s’en alla aloi’s trouver son frère et sa belle-sœur, qui étaient marchands de fromages.
On l’accueillit à bras ouverts et il se mit à vendre des fromages avec eux, mendiant, volant, « lichant tant de glacis », buvant tant de verres d’absinthe, que chaque soir il était « plein »• Mais bientôt 1 argent devint rare, et les disputes commencèrent. E..., aimant par-dessus tout la tranquillité, jugea prudent de leur « attacher une gamelle » (2).
Après avoir honteusement exploité les comités qui s'occupaient des amnistiés, il se plaça comme domestique dans une maison de commerce, ovi il ne tarda pas à commettre un vol de
(1) Pour me donner une idée de son adresse de simtilatour, K... a simulé devant moi lin accès maniaque assez réussi.
2} Jjc les ([uitter.
IIISTOIHK l> L.N CHI.MIXEL
trois cents fi'ancs. Le soir même E s’olTrit avec cet argent de
généreuses libations et s’en alla passer la nuit dans un lupanar de la rue Saint-Denis. Là, il lui arriva une aventure du plus haut comique. Il était monté avec la dame de son choi.v et venait de se mettre au lit à scs côtés, lors([u’on annonça la visite des inspecteurs. E... qui par liabilude li’ai niait j>as à voir ces gens- là en face, se cacha sous le matelas et recommanda à la femme de dire qu’elle était seule. Un inspecleur se présente : « Vous êtes seule, aimable personne? — Oui, Monsieur ». Et le représentant de l’autorité et de la morale se montre galant, très galant; mais il s’étonne de la froideur de la demoiselle, de son peu d’empressement à se concilier ses bonnes grâces et sa protection. N’importe! il devient de plus en plus entreprenant, et, malgré sa faillie i-ésistance, la pousse vers le lit. Quand on n’est qu’une pauvre fille de joie sans appui, livrée sans merci à la toute-puissante autorité, on ne peut pas refuser ses faveurs à un inspecteur dont on a tout à redouter. Elle ne pouvait pas dire non plus qu’un client était là, puisque lui-même il l’avait défendu. La pauvre céda, et E. ., toujours tapi sous le matelas, recevait le contre-coup de leurs caresses. Mais l’inspecteur parti, il se leva furieux et à son tour fila. « Passer après un mec de la renifle (1)1 jamais! » L’argent volé fut vite dissipé; mais une nouvelle occasion se présenta. Un jour un expéditionnaire lui tint à peu prèsce langage; « Nous pouvonsfaireensemble une affaire batte. (2) J’ai souvent dans ma sacoche plusieurs centaines de francs ; je l’oublierai un jour dans ma voilure, lu la souffleras. Puis, après avoir larmoyé chez mon patron, j irai te retrouver et nous gouaperons ensemble avec la galette (3) ». 11 fut fait comme il vient d’être dit, et E... leva ainsi plus de quatre
(1) Un agent de la police.
(2) Une bonne affaire.
(3) Nous boirons avec l’argent.
lIlSTOlUR I) i:N r.Itl.MINIiK
cenls francs; seulement il oublia de se rendre au rendez-vous que son complice lui avait indiqué et garda tout pour lui. Comme toujoui's, 1 argent fila vite i C... buvait secet longtemps, « fabriquait des linges et allait plumer avec » (1). Mais un soir il se lit arrêter au Cbàteau-Rouge.
Sa condamnation purgée à Sainte-Pélagie, « il se mit sur le Irimard avec un amincbe » (2) pour se rendre à Mesançon qu on lui avait assigné comme résidence. En route ils rencontrèrent un charretier écrasé sous sa voiture. Ils commencèrent par lui enlever son porte-monnaie et allèrent ensuite prévenir les gendarmes; mais les gredins l’avaient mal fouillé; on trouva sur lui huit mille francs. E... se mordit les poings de rage.
L’exil lui pesa lourdement, et vite il revint à Paris, allant loger chez un de ses amis, qui habitait rue Sainte-Marguerite, et « qui avait les pieds dans le dos » (3) pour avoir faitun « rade »(4). Au bout de trois jours, E... fut arrêté avec lui et condamné pour complicité de vol et rupture de ban II purgea sa condamnation à Sainte-Pélagie, d’où il sortit avec cinquante deux francs et ordre de se rendre à Grenoble. 11 passa sa première journée à Paris à faire la noce et le soir même se rendit à la Scala. A peine était-il entré qu’on crie : au voleur ! Sans savoir et par prudence, il se dirigea immédiatement du côté de la porte. Trop tard ! Il était déjà pris. C’était son ancien complice dont il avait dérobé la sacoche, qui venait de le faire arrêter. Après avoir inutilement essayé « d’aller à Niort, il fit le veau et mangea le morceau (S). Treize mois passés à la Santé et à la Centrale de Poissy, et après avoir mangé à Paris le petit pécule qu’il avait amassé pendaut sa captivité, il se met sur le « trimard ». Pen-
(1) Raccolait des femmes et allait coucher avec elles.
(2) 11 partit avec un ami.
(a) Qui était recherché.
(-1) Pour avoir pratiqué un vol â la rade.
(ô) Il essaya de nier, puis fit l’imbécile et avoua.
IIISTUIKH 1) UN C1U.M1NUL
danl (juel([iios mois il va de ville en ville, à Sens, à Auxerre où il se fait coller poui* ([uelques jours au « mitard » (1). Nous le retrouvons à Draguignan « vendant des prospectus anglais »(2), puis à Marseille, à Toulouse, puis à Carcassonne, associé à une famille de mendiants, « chinant pendant le jour et biffant à la bernarde » (3), puis à Perpignan, puis à Narbonne, puis à Cette, où il se rend à la « piaule » le rendez-vous de tous les « trimardeurs » (4). Là, après avoir crânement déclaré qu'il n’élait point« triqué»(o), il lit connaissance d’une aimable « trimai-deuse » qui lui proposa d’abord de la régaler. Mais la « gigolette » (6) comprit vite qu’elle n’avait point affaire à un « ave » (7) et n’essaya pas davantage de se « foutre de son orgue » (8). Ils s’entendirent au contraire ensemble pour « faire casquer un pantre » (9) nouvellement sorti du « ballon » (10).
A Dé/iers, chez la mère Mikelle, « la piaule» de la ville, L... fit connaissance d’un mendiant et de son aimable moitié, la femme sans mains. Après une noce bien arrosée, ils couchèrent ensemble tous les trois. Pendant que le mari dormait dans son vomissement, sa femme le trompait à ses côtés, râlant d’amour sur une botte de paille, aux bras du Frisé, qui le lendemain « dégringole » (Tl) le passeport du pauvre diable, « le
(1) -iu viülüii.
(2) Mendiant.
(3) Mendiant pendant le jour et chittonnier pendant la nuit.
(4) Dans le langage de la pègre, la « piaule * est un établissement pai-ticulier (jui existe dans chaque ville. Tous les vagabonds, tous les exilés s'y rendent: ils sont toujours sûrs de rencontrer des amis. Trimardeur est à peu prés synonyme de voyageur ou mieux de vagabond.
(5) Triqué, c’est-à-dire condamné.
(b) La tille.
(7) Imbécile.
(8) Se moquer de lui.
(9) Faire payer un imbécile.
(lü) Prison.
(11) Vole.
mSTOlKK It’r.N ClU.MIMCI.
planque » (1) et « cavale « (2) avec sa nouvelle compagne «. chiner du pivre à la gourde » (3), la planquant |e soir même à son lonr et filant avec la «braise» (4). Mais la femme sans mains « ivélait pas pni-e de tonte sonillni*e, et elle lui avait laissé un petit cheval en souvenir ». f]... dut aller se laire soigner a riiùpital pour un bubon. Là, sa fourberie et son astuce eurent beau jeu. 11 déclara qu’il était Israélite, ([u’il voulait se laire chrétien, et fit -tant et tant de momeries que les bonnes sœurs le comblèrent d’attentions et de petits soins.
Lu sortant, il se lit conducteur d’avciigle, puis partit pour Marseille^, accompagné d’un « social à la bonne » (5). Mais en route « des birondelles » (6) les prirent à « chiner», et E... fit un mois à la prison de Montpellier. L’exil lui pesa et la nostalgie de Paris le reprit; mais aussitôt rentré, aussitôt coffré à la Santé. Le jour même de sa sortie il vole une caisse de fromages, avec un autre individu; mais lorsqu’il fallut partager les bénéfices, une querelle survint et la justice les mit d’accord en leur donnant à chacun six mois de prison.
Nous retrouvons ensuite E... à Lyon, embauché dans une famille de bohémiens, taisant danser un ours et travailler un chien; puis garçon de la piaule à Toulouse; puis infirmier à l’hôpital de la même ville, où à bout de ressources, il s’était « maquillé » (7) la main avec de l’acide sulfurique; puis à Besançon, son pays natal, où il exploite indignement et honteii-
(1) Le quitte.
(iJ) Se sauve.
(3) Mendier du vin avec une outre (genre de mendicité très eu usage dans le pays).
(4) léargent.
lô) Un ami.
(6) Des gendarme.s.
(7) Le maquillage est une maladie, le plus souvent une plaie ou une brûlure, que l’individu se fait lui-même pour pouvoir mendier et attirer rattenlion des passants.
IIISI'OIHK I) l'N C.llIMlNKI,
senienl toute sa rainille; puis de nouveau détenu à la prison de la Santé; puis iiifirniier à l’hOpital d’Oidéans, où il élait entré grâce à un nouveau maquillage à l’acide sulfurique; puis camelol à Paris et amant d’une chUfonnièi'e ; puis de nouveau inlirmieià la Santé, où je l'ai vu pour la première fois. Il y avait alors à l’infirmerie un individu qui simulait ta folie, se disant l’incarnalion d’un grand génie. E .., qui était chargé de le veiller, no trouva rien de mieux, un soir, que de se couvrir d’un drap el de lui rendre tangibles ses prétendues hallucinations. Je dus le renvoyer pour ce fait.
Après sa sortie, nous le voyons errer de ville en ville, exploitant toujours son maquillage, passant la plus grande partie de son temps dans les hôpitaux, à Grenoble, à Versailles, à Paris, puis se faisant arrêter en train d’exploiter une vieille dame charitable. Après un séjour de quatre mois à Sainte-Pélagie, nous le retrouvons successivement à Tours, à Besançon, àProvins,où iljouede nouveau les sœurs avec ses idées de conversion ; puis « maquillé» à l’hôpital de Tenon, où « deux mecs de la renifle (1) » viennent l’arrêter et leramènent encore à la Santé. Cette fois j’ai pu l’observer pendant plus de six mois. Pendant tout ce temps il se montra doux et laborieux, s’ingéniant à me rendre de petits services, mais nullement amélioré au point de vue moral et toujours aussi disposé à mal faire. Il vient de sortir. Qu’adviendra-t-il de lui ? Paris ou ailleurs? Il reviendra en prison. « C’est, comme il l’écrit lui-même, un malheureux qui lutte contre l’adversité et qui se laisse aller. »
Dans les premiers jours qui suivirent sa sortie, il m’écrivait des lettres comiques et en même temps navrantes. « Je' suis si peu habitué à êtr& libre, écrit-il, que je ne sais rien faire de ma liberté. C’est gai et c’est triste. » Puis, eu vers peu littéraires,
(1) Deux aotftnts.
iiisroiitK h’i'N
il exhale sa rancune contre un gardien dont il a eu à se plaindre pendantson séjour à la Santé. « Jesnis très content, dit-il, d’être débarrassé de ce bonliomme.
Qui n'cst pas grand.
Qui n'est pas gros.
C'est pas un liareng.
Mais un maquereau ;
.le vais l’appeler
11 n’a pas de cœur,
C’est un l'arceur;
C’est un crêneur,
C'est un lulbleur.
Il est très bien cliez les voleurs.
Il rapporte au Directeur Contre vous, Monsieur le Docteur; Mais de vous il a très peur.
11 est bicbe sans bonneur;
C'est un bomme sans pudeur.
Devant vous il est trembleur;
Derrière vous il est délateur.
11 flatte Monsieur l’Inspecteur.
11 n'est pas grand, etc.
C’est une canaille.
Un rien qui vaille.
.Te voudrais qu'on l’empaille.
Qu'on lui retourne la tripaille.
Qu’on le mette sous les railles Du cberain de fer de Versailles,
Ou bien lui faire une entaille.
Lui tordre le cou comme une volaille.
11 ne l’aurait pas voler.
S’il pouvait en crever.
Car il m’empêche de digérer L’ verre que je viens d’avaller.
C'est un coquin.
C'est bien certain.
Il a beau faire le malin.
Faire du mal à sou prochain.
lllSTOIlUi 11 r^N CItIMINEI.
Débiner le médecin.
Avec sa langue de putain,
Sa place est chez les assa.ssius;
Mais un de ces quatre luatius ^ On va lui casser les i-eins;
Gare à lui, ce vieux gredin 1 Sa place n’est pas parmi les saints.
C’est une crapule Qui sans scrupule Insulte et bouscule Les malheureux aux cellules.
Puis il me raconte une bonne farce (ju'il vient de tentei’. «J’ai rencontré le gardien X... , un gaffe (1) de la Santé. Il a payé un verre que je lui avais offert; j’ai payé une autre tournée et lui en ai fait payer une autre et puis encore une. Bref, il a repayé une tournée et je l’ai lâché place du Châtelet. Je voulais lui repayer une tournée, mais il n'a pas voulu. Je voulais le blinder (2); mais pas moyen. C’est ça qui aurait été rigolo de me voir rapporter un gaffe à la Santé! »
Ailleurs il rapporte ses mésaventures avec une femme: « Figurez-vous que j’ai casqué (3) de treize sous pour une grue ; je voulais partir avec elle pour la faire chiner; mais, hélas! l’homme propose et la femme dispose ; de sorte qu’elle m’a attaché une gamelle (4). J’ai été marié deux heures; c’est pas beaucoup pour une Inné de miel. Pourvu que je n’aie pas attrapé.... nn chaud et froid! C’est que je n’ai pas visité ses papiers. 11 faut prendre garde aux courants d’air avec ces femmes-là. » Enfin je cite un dernier trait où il se [>eint lui-même au naturel. « Hier, à l’Eldorado, je me suis bien amusé ; j’ai laissé tomber ma casquette aux stalles d’orquestre. (Ça ne s’écrit pas comme ça:
(1) Un gardien.
(2) De le soûler.
(3) .T’ai payé.
(<1) Elle m’a quitté.
IIISTOIUK d’hN CRIMINIÎf.
mais on comprend ce qne je veux dire.) .l’ai eu beau dire : Avezvous vu la casquelle du Frisé? On ne l’a pas vue, de sorle que j'ai aciielé un programme et je me suis fait un chapeau avec. Voilà ce qui est rupin (1). Mais le soir, en allant me coucher,, j’ai vu iMi client qui poussait sa romance (2) sur un banc, .l’ai cru le reconnaître; ma casquette était là; il l’avait fait nettoyer, elle était neuve. Comme on ne m’a pas vu, c’est la mienne. Aussi je la lui ai prise sans rien lui dire; mais j’ai gardé mon programme. »
Enfin, dans une dernière lettre, il m’annonce que je ne recevrai plus de ses nouvelles s’il ne trouve pas un travail lui permettant de gagner sa vie sans voler ni vagabonder.
Comme je n’ai rien reçu depuis, je suppose qu’il s’est fait condamner. Cet homme ne peut vivre qu’en prison.
Tel est la biographie de ce criminel, contée par lui-même. Un romancier y cueillerait une ample moisson de documents. Plus d’un roman naturaliste est moins riche en faits et en observations psychologiques. Cette histoire montre comment dans chaque criminel il faut tenir compte d’une foule de choses et de raisons qui s’aident et s’enchaînent. Je classerais plutôt ce criminel parmi les criminels d’habitude ; mais il faut tenir un grand compte delà prédisposition et surtout de l’éducation et des milieux dont rintUience ici est incontestable et a merveilleusement agi sur un terrain déjà préparé.
(1) Drôle.
(2) Qui durmait.