CHAPITRE VIll
LES DÉGÉNÉRÉS DANS LES PRISONS
l)f'f/éiiHrescenc('s psifchi(/iœs
■ « L'espèce comme l'individu, dit Bœckel, dégénère et meurt après avoir parcouru son cycle, parce que la dose de vie qui lui est dévolue et qui existe virtuellement dans les premiers couples est épuisée »(1). Suivant celte idée^, il en résulte que l’état de débilité vitale d’un couple déjà amoindri se transmet aux couples suivants, qui s’amoindrissent de plus en plus jusqu’à la stérilité,
La dégénérescence est donc^ comme l’a très bien définie Morel^ « une déviation maladive du type primitif (2) », et Magnan a complété et resserré celte définition en voyant, dans la dégénérescence, « une accumulation plus ou moins considérable, suivant les cas, dans les antécédents d’un malade, d’affections cérébro-spinales susceptibles d’influencer la descendance ».
Le dégénéré est donc un individu qui, de par ses ascendants, apporte avèc lui en naissant un terrain spécial, un état anormal
(1) Art. Dégénérescence du l)ict. de Mécl. et Chirurgie -pratiques.
(2) Morel — Les Dégénérescences .
LES DI'JGÉiMiUÉ.S DANS LES PUISONS
qui le marque d'un caclieL indélébile. Et son être tout entier est alleinl. Au physique, une foule de stigmates dévoilent du premier coup son état d’infériorité : ce sont des malformations, des arrêts de développement^ des hypertrophies^ des atrophies, la disparition de certains organes. Nous verrons que chez nos détenus ces anomalies, ces déviations physiques sont très fréquentes, pour ne pas dire constantes.
D’un autre côté, si la dégénérescence atteint tous les organes, le cerveau et la moelle épinière ne sauraient lui échapper, et alors nous voyons se manifester chez le dégénéré les troubles intellectuels et les tics, ces stigmates psychiques que nous retrouverons toujours dans la catégorie de détenus dont j’ai parlé plus haut.
Quelquefois ces difformités cérébrales, ces stigmates d’ordre psychique se rencontrent seuls; mais le plus souvent ils s’accom-pagnent de stigmates d’ordre physique qui seront étudiés dans le chapitre suivant.
Le dégénéré est donc un héréditaire. Dans le premier chapitre, j’ai déjà montré l’influence de l’hérédité nerveuse sur la criminalité. Je n’y reviendrai point ici.
Pour les dégénérés, c’est un fait acquis; souvent même chez eux l’hérédité est très chargée, et, suivant la grande loi établie par Morel et reprise par l’école de S‘° Anne, « plus la lare est lourdement chargée, plus l’héritier est affaibli intellectuellement ». Il suffira, pour s’en convaincre, de parcourir les observations que je rapporte un peu plus loin. Presque toujours on trouvera l’hystérie du côté maternel, l’épilepsie, la folle, l’alcoolisme du côté paternel. Ce fait est constant et pour ainsi dire fatal.
LES DÉGÉNÉUÉS DANS LES PUISONS
Mais, comme pour la criminalité, l’alcoolisme lient le premier rang. Père alcoolique, (ils dégénéré et souvent criminel. « L’alcool fait de nos jours plus de ravages que ces trois fléaux historiques : la famine, la peste et la guerre » (1).
Cette iniluence de l’alcoolisme me paraît tellement importante, tellement prépondérante, que je tiens encore à y insister, et je citerai quatre nouveaux faits plus éloquents que tous les commentaires.
X..., peintre en bâtiments, quarante-cinq ans, est né dans le Calvados. Son père était un homme nerveux, emporté, violent; presque tous les jours il se grisait en buvant de l’eau-de-vie du Calvados. Il est mort d’une attaque d’apoplexie.
La mère était une femme inintelligente, pliée devant son mari qu’elle redoutait, et avec qui elle se grisait fréquemment. Elle est morte d’une fluxion de poitrine.
X... se rappelle qu’il a eu des convulsions dans son enfance; de plus, vers l’âge de dix-huit ans, il aurait eu la danse de Saint-Gui. Bien qu’il soit allé à l’école pendant cinq ans, il sait à peine lire et écrire, et il reconnaît lui-même « qu’il avait la tête très dure ».
Venu jeune à Paris, pour apprendre le métier de peintre en bâtiments, il fit beaucoup d’excès, buvant du vin, de la bière, de l’eau-de-vie et de l’absinthe. Ses nuits étaient alors troublées par des cauchemars où il voyait des incendies, des assassinats, des rats monstrueux courant sur son lit; des crampes et des secousses le réveillaient à tout instant, et le matin il avait des pituites.
X... perdit bientôt l’habitude du travail. Un jour qu’il n’avait plus le sou (il avait alors vingt-deux ans), il entre chez un restaurateur et mange sans payer. Ce fut sa première condamnalion;
ü) Gladstone. Chambre des Communes, .5 mars 1S80.
LES DÉGlÎNÉIUis DANS LES PRISONS
aujoiird’Iliii il en comple plus de Irenle pour vol. mendicité, rupliire de ban, etc., etc... 11 est devenu un habitué de prison.
C’est un homme au iront fuyant,au crâne pelil,à l’inlelligence obtuse, présentant un léger embarras de la parole, du trembleblement des lèvres en parlant et des moiivemenis involontaires et saccadés de la tète. Il n’a presque pas de barbe, et, chez lui, le système pileux est peu développé. Jlien que normalement conformé au point de vue génital, il ne s’est jamais senti beaucoup d’attraction pour les femmes. Il ‘préfère de beaucoup le culte de Bacchus à celui de Vénus.
Cette observation est intéressante. Nous voyons X..., déchu physiquement, hériter de ses parents alcooliques, d’une tendance à boire, tendance qu’il ne peut réprimer et qui en fait un voleur incorrigible, un dégénéré criminel.
Z..., soixante-cinq ans, chiffonnier, est né en Alsace. Son père et son grand-père étaient des ivrognes. « C’est mon grandpère, dit-il, qui m’a fait boire mon premier verre de kirsch, voulant qu’il n’y eût que des pochards dans la famille. »
Tous ses frères sont des alcooliques depuis l’adolescence. Bien qu’il ait été à l’école assez longtemps, il n’a jamais pu rien apprendre ; il ne sait ni lire ni écrire. Jeune encore, « pour ne point désobéir à son grand-père », dit-il ironiquement il se mit à boire généreusement vin, bière, eau-de-vie, absinthe,
Il a subi plus de trente condamnations pour ivresse, vol, mendicité, vagabondage, coups et blessures. Il a parcouru une grande partie de l’Europe, prenant le plus souvent la prison de la ville où il se trouvait pour hôtel; à Londres, il giflle une femme à Piccadilly ; à Cologne, il jette dans le Rhin le chapeau d’un gendarme allemand.
Il avoue cyniquement qu’il n'esi qu'un gredin, mais sans témoigner le moindre remords. « C’est de famille », dit-il. Bien
LliS DEGÉNliUlCS DANS LES PRISONS
f|u’ign()ranl c'I grossier, il a des saillies d un luilui'alisme avancé', mais qui ne mauquenl jias d’un ccrlain sel.
Il est ombrageux el défianl. Entré à l’inlirmerie pour une cirrhose, oii cherche à lui faire comprendre que la cause de son mal est l’alcool. « L’alcool n’est ])as rennemi de l’Iiomme, dit-il; c’est un maslroquet qui a voulu me tuer lentement en me faisant boire un verre d’eau-de-vie empoisonnée. »
L’observation qui suit est peut-être plus nette encore que la précédente. C’est l’alcoolisme se perpétuant de génération en génération pour aboutir au type complètement déchu que nous venons de peindre, un ivrogne volant pour satisfaire sa passion.
R..., dix-neuf ans, imprimeur^, est né à Paris. Son père, qui était fort à la halle, était alcoolique. Il est mort tuberculeux. R... se rappelle encore les scènes terribles qu’il faisait dans le ménage lorsqu’il rentrait ivre.
Un de ses frères a déjà subi trois condamnations pour vol, et une de ses sœurs est prostituée.
11 sait un peu lire et écrire. .Jeune encore, il fit des excès de boisson, s’enivrant avec du vin, du rhum et de l’absinthe.
Rien qu’il fut à l’abri du besoin chez sa mère et qu’il gagnât bien sa vie, dès l’àge de seize ans, il se mit à voler à l’étalage. Il a déjà subi cinq condamnations pour ce fait. Lorsqu’il passe devant un étalage, il se sent attiré malgré lui et vole n’importe quoi, souvent même des objets sans valeur et dont il ne sait que faire, un peigne, un foulard, etc.
Ses organes génitaux sont bien développés et le pubis est garni de poils. Il prétend n’avoir vu qu’une femme en sa vie; Qa l’aurait dégoûté. Il se mastui’be régulièrement deux fois par semaine, et pour un verre de vin il se livre à ses Co-détenus.
11 a commencé à marcher à dix-huit mois et à parlera deux ans. La première dentition aété retardée, et R... présente encore
LliS DlililÎMÎKÉS DANS I.ES IMUSONS
acUielle.nieiil des dénis de hiil. La deuxième denlilion a été égalenienl relardée, el on Iroiive sur la mâchoire supérieure deux rangées de dénis presque loules cariées (mâclioire de requin). De plus, IL..;, dernier liérilage de son père, esl Itiberculeux.
Ici encore^ nous voyons un alcoolique engendrer d’aulres alcooliques voleurs, et les deux frères deviennent des habitués de prison.
Tel est encore le fait suivant.
T. .., dix-neuf ans, est né à Luxembourg. Le père était alcoolique et esl mort tuberculeux. T... parle français et un peu allemand; mais il ne sait ni lire ni écrire.
Il vit chez sa mère, remariée en secondes noces. Un a essayé de lui faire apprendre divers étals; on n’a jamais pu le garder nulle pari. A quinze ans, il se fait condamner une première fois pour vagabondage. Depuis il a subi trois autres condamnations pour vol à l’étalage d’objets presque sans valeur.
La puberté est retardée; le pubis est presque glabre; la verge et les testicules sont petits; le sujet se prétend vierge.
On a dû remarquer qu’outre leur état mental particulier, les détenus qui font le sujet des observations précédentes présentent tous des stigmates de dégénérescence physique en plus ou moins grand nombre. Je reviendrai d’ailleurs sur ce fait dans un autre chapitre.
J’ai montré jusqu’ici l’inlluence de l’hérédité alcoolique, en particulier chez nos dégénérés criminels; je vais chercher maintenant quelles classes de dégénérés on rencontre dans les prisons.
LES UÊ(;É^ÉUÊS DANS EES PUISONS
l‘ap upclre do fréquence, les dégénérés les plus nombreux dans les pi’isons de Paris sonl les débiles; viennent ensuite les dégénérés supérieui-s et enlin les imbéciles.
Les débiles, ces déshérités de rintelligencc et du jugement, ces individus aux idées étroites, à la mémoire mécanique, à la volonté défaillante, ces êtres Incapables d’attention et d’ellorts, sans force d’imagination et (|ui obéissent passivement aux suggestions d’autrui, sont de beaucoup les plus nombreux. Les prisons sont peuplées de débiles.
1)..., âgé de soixante-sept ans, est journalier. Sa mère et sa sœur sont des femmes sans énergie et sans volonté, des intelligences obtuses. Un de ses oncles était alcoolique. Son père était un homme honnête et sobre qui a fait son possible pour bien Pélevèr.
H... est un homme vindicatif et sournois avec des airs patelins. Sachant à peine lire et écrire, ivrogne aux mauvais instincts, paresseux, esprit bizarre, lunatique, il a toujours été redouté des gens de son village et considéré à juste titre comme un individu dangereux. Marié avec une femme bonne et honnête, il la trompa avec une sorte de noceuse de village, qu’il s’empressa d’épouser, la première étant morte. Des querelles s’élevèrent bientôt dans le ménage ; la femme jeune et vicieuse trompa le mari vieux et déjà caduc. Un jour, à la suite d’une discussion. B... la frappa d’un coup de couteau. Une autre fois il incendia sa maison pour brûler sa « garce de femme », disaitil, et peut-être bien un peu aussi pour toucher une prime d’assurance et la convertir en alcool. Honni de tous^ sa vie n’a été que misérable et honteuse, et il laisse après lui la plus triste descendance.
(L.., vingt et un ans, typographe, est né à Paris. Son père est mort de paralysie générale à Sainte-Anne. C... sait un peu tire et écrire. Il avoue avoir fait quelques excès de boisson.
LES DÉnÉNÉUÉS DANS 1,ES l'IUSONS
(l’eslun garçon violent, emporlé ; une rixe ne pouvait avoir lien dans la me sans qu’il s’y trouvât mCdé. Devenu l’amant de cœur d’une demoiselle légère, il avait avec elle des querelles journaljères. Un jour il lui demande de l’argent et, comme elle ret’use, il lui tire un coup de revolver à bout portant ; un œil fut perdu et un bras dut être amputé.
D..., dix-neuf ans, saltimbam[ue, né à Paris, a perdu jeune ses parents, sur lesquels il ne peut donner que peu de renseignements. Son père était un ivrogne; il est mort jeune. Sa mère était une coureuse d’hommes.
Jeune encore il s’engagea dans une troupe de saltimbanques où il faisait le clown. Toute son existence s’est passée au milieu de ce monde corrompu ou en prison.
C’est un garçon à la figure douce et même sympathique, aux belles formes d’adolescent, aux cuisses arrondies comme celles d’une femme, à la peau blanche et presque sans poils, au corps d’Apollon Musagète. Quoiqu’il ait des organes génitaux bien développés (sa verge mesure à l’état flasque neuf centimètres de longueur et onze centimètres de circonférence), il n’a que de la répugnance pour la femme et n’éprouve du plaisir qu’avec un être de son sexe ; il préfère le rôle passif. Paresseux, ivrogne et hâbleur, il se déclare prêt à commettre n’importe quelle action pourvu qu’elle lui rapporte. Il a déjà subi plusieurs condamnations pour ivrognerie, vol, rixes. • • •
Ce débile, outre sa triste odyssée dans les prisons, est intéressant à un autre point de vue : on retromœ en lui un de ces cas de pédérastie passive décrite par l’allemand Marx dans son livre Die Urnincf liebe. Comme on le voit, 1 inversion sexuelle est ici alliée à une sorte d’effémination.
Si les débiles sont nombreux dans les prisons, les dégénérés supérieurs sont déjà rares. Ce fait s explique facilement. Un effet, le dégénéré supérieur est surtout caractérisé par « le
Li:s UÉUIÎNliUKS DANS LICS IMUSONS
défaul d’équilibre et l’absence de- pondération. Il est intelligent, mais son activité intelleclnelle agit d’une façon inégale et par soubresauts. 11 est susceptible d’idées généreuses et déliantes conceptions, et, lorsqu’on cause avec lui, on reconnaît une élévation de sentiments parfois très grande; mais comme il est incapable d’un elTort soutenu, il met rarementen pratique ses belles théories, et on peut facilement lui faire dire avec le poète latin : « Meliüni video proboque ^ détériora sequor. » (1) Cet individu évite généralement la prison, et ses excentricités le mènent plutôt à l’asile d’aliénés. Néanmoins il est des cas où, par suite de leur manque de pondération et intluencés par leurs passions, qu’ils ne savent pas réprimer, les déséquilibrés se laissent allei’ à des actes criminels.
F... âgé de vingt et un ans, est né àPittsburg, en Pensylvanie. Ses parents, sur lesquels il ne veut donner aucun renseignement précis, tenaient un magasin de nouveautés à Pittsburg et possédaient une petite fortune qui leur permettait de vivre dans 1 aisance. A la mort de son père, F... qui avait alors 'quinze ans, se mit à parcourir l’Europe et l’Amérique, excentrique comme uti vrai liankee, courant les femmes et s’alcoolisant généreusement. En Chine, il fuma l’opium avec ivresse; revenu en lüurope, il le remplaça par des piqûres de morphine. C’est un garçon à la figure intelligente, assez instruit, parlant l’anglais, le français et un peu le chinois. Voici la mesure de ses diamètres crâniens :
Diamètre antéro-postérieur ........ 193
— transverse 167'""'
— bizygomatiqne 147
lies lulroit pick-pocket, avec tous les dehors de l’homme dû monde, il n a qu’une passion ; voler. Depuis l’âge de (juinze ans
(i ) J.-M. Diipain. Elude clinique sur le délire religieux. Thèse de Paris. 1888 paf(e fil) ■ - ' ■
LIiS Dl^liÉNKUÉS DANS LES l'IUSONS
il Ii'ci vécu ([lie fie vols, alors (]ue par la situalion de sa famille il pouvail vivre heureux et honoré. Il aime le vol comme d’aulrcs aiment la musique ou la poésie: il vole par dilettantisme. {Voyez fiy. S).
Fig. 8.
Il a déjà subi quaire eondamuatious à l’étrauger et il est condamné à perpétuité par contumace dans son pays. Il purge ici une peine de six mois de prison ; on Ta arreté à l'Opéra- Comique, la main dans la poche d’une riche étrangère. Il se vante volontiers de son adresse et il pousse la complaisance jusqu’à nous montrer comment on débarrasse élégamment un monsieur de sa montre ou de son porte-monnaie.
LI2S DÉGÉN’KIIK.S D VNS LES PUISONS
Les mains de F... sont maigres, osseuses et démesurément longues, ce qui le sert admirablement pour son métier. La longueur loiale de la main est de millimétrés, la lai’geur du poignet dc;)‘3 millimètres; le médius mesure 117 millimètres. De plus, le petit doigt de chaque main préscntcune assez curieuse déformation. La deuxième et la troisième phalanges sont ré- Iractées sur la première phalange et le doigt a la forme d’un crochet. F... aurait produit lui-mènie ces déformations en tenant pendant un certain temps l’auriculaire fortement plié sur la main par un bandage; elles lui permettent de plonger plus facilement dans les poches (Vojjoz fiq. 9).
L articulation entre la deuxième et la troisième phalange ne présente que des mouvements très limités; mais l’articulation entre la première et la deuxième phalange n’existe pour ainsi dire plus ; les deux os sont comme soudés; il y a en outre une rétraction du tendon (léchisseur.
Gr... est un garçon à la physionomie douce et intelligente. 11 a fait des études commerciales assez sérieuses. Son père est un excellent vieillard qui l’a bien élevé, ne le laissant jamais manquer de rien. Mais son indiscipline et son mauvais caractère l’ohligèrenl à déserter de bonne heure la maison paternelle.
LKS OKCTlCNÉIUiS DANS LUS PUISONS
A (li.v-neuf ans il s’engagea dans la marine de l’Elal, on il resta jnsqn’à vint-qnalre ans. 11 parconrnl la Tunisie, le Sénégal, accompagna de Mrazza à Libreville et lit jiartie de l’expédition (jni alla observer le passage de Vénus au détroit de .Magellan. Pendant ces cinq années, sa conduite fut irréprocbable : aimé de ses compagnons, estimé de ses chefs, il sortit avec d’excellents certificats.
De retour à Paris, il rentra dans sa famille. Son [lère, craignant quelque nouvelle escapade, le maria à brûle-pourpoint avec une femme qu'il ne connaissait presque pas et qu’il n’avait pour ainsi dire jamais vue. La première nuit de ses noces, cette femme le repousse, lui avoue qu’avant de l'épouser elle a eu un autre amant, qu’elle l’aime toujours^ et elle refuse de se donner. Il la quitte le soir même et il ne l’a jamais revue. Depuis, il. a appris qu’elle avait eu deux enfants avant son mariage. C’est alors que G... lia connaissance avec une courtisane pour laquelle il fit des folies. L’argent qu’il gagnait dans les fabriques où il s’était placé comme contre-maître ne suffisant pas à satisfaire les caprices de cette femme, d’autre part la bourse de son père lui restant absolument fermée, il se mit à faire de la fausse monnaie. Il déploya là une assez grande habileté. Il fabriquait, avec un mélange d’aluminium et d’étain, des pièces de dix francs qui avaient presque le son et le poids, pièces qu’il dorait ensuite dans un bain galvanique . Il avait avec lui huit ou dix émetteurs à qui il vendait ses pièces trois francs; ceux-ci se chargeaient de les écouler, et voici l’ingénieux procédé qu’ils employaient. Les émetteurs allaient deux par deux : l’ùn portait la fausse monnaie et attendait dans la rue; l’autre, qui n’avait qu’unè seule pièce fausse, entrait dans les boutiques et les magasins. Si la personne à qui il voulait l’écouler s’apercevait qu’elle était fausse, il la reprenait sous prétexte de l’examiner et lui en substiliiait adroitement une
LES m'KiÉNÉmCS DANS LES PRISONS
bonne ([ii’il tenait toujours jirêto dans sa nianclic. ('Fous ces détails m’ont été précisément donnés ]>ar un des émetteurs que j'ai eu l’occasion de soigner à l’infirmerie centrale). Ils auraient ' ainsi écoulé de ces pièces pour près de cinq cent mille francs.
Arrêté une première fois en 188b, (<,■• fut acquitté faute de preuves suffisantes. Il se fil arrêter de nouveau en 1887. Dans l’espoir de se sauver, il simula la folie.
En arrivant à Mazas, il prétendit qu’on voulait l’empoisonnei’ et refusa toute nourrilure. Amené à la Santé, G... fit d’abord la grave imprudence de se confiera plusieurs de ses co-défenus. l‘uis il comprit qu’il ne pourrait continuer longtemps le système qu'il avait adopté à Mazas^ et, brusquement, if changea la forme de son délire. Lorsque je le vois pour la première fois, il fait à toutes mes questions des réponses brèves, incohérentes : il a oublié son âge, son nom, etc... Je n’ai pas douté un seul instant que G... simulât, et je lui ai fait comprendre la grossièreté et la maladresse de son artifice. Alors, tout en conservant un air taciturne,, une parole brève et saccadée, sa conduite devint celle d’un homme raisonnable, et même il se déclara prêt à être jugé. Il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
G... est nerveux, émotif; il a quelquefois des mouvements involontaires des muscles de la face et un peu de bégaiement, surtout lorsqu’il s’irrite ou s'émeut.
Voici la mesure de ses diamètres crâniens :
Diamètre antéro-postérieur 196™"'
— transverse I.b6™"'
— bizygomatique HC"™
Indice céphalique 79
Noici enfin une dernière observation, la plus curieuse de toutes. Je l’emprunte encore à la thèse du docteur Legrain (I),
(1) Voyaz Lograin. Loc. cil, ji. ">2.
Liis rjicr.icMômcs dans lks puisons
(j’est I liisloiro complôlo et délailléo d’un dégénéré criminel tvjie ([ui, avant d’aboutir au délire, se lai'Se enti'aîner aux excentricités les plus criminelles.
La mère est un type d’originalité, 'l'rès religieuse, (die poussait le mysticisme au suprême degré de l’exagération. Llle chantait, en vers brûlants d’amour, la gloire du Christ, les bienfaits de la religion chrétienne. Dans toutes scs lettres, elle prenait pour thème un verset de rRcriturc, elle s’exaltait, et ses écrits ne sauraient mieux (être comparés, sous le rapport de la passion, qu’à ceux restés classiques de sainte Thérèse. Parfois elle tombait en extase et était visiblement hallucinée. Elle voyait, disaitelle, sa fille morte assise sur un trcjhe, des anges l’entouraient et la servaient comme une reine.
Toute son existence a été remplie par ces préoccupations religieuses ou par de bonnes œuvres. Après avoir donné tout ce qu’elle possédait, elle empruntait pour donner davantage. Ce besoin de prodigalité Ta poussée à s’endetter de plus de six mille francs et à cacher ces emprunts à son mari ; ce n’est qu’à sa mort qu’on les découvrit. A l’occasion de la première communion de sa fille, elle avait organisé une solennité publique avec procession dans la ville.
Une des sœurs de celle-ci (tante maternelle du malade), également déséquilibrée et vicieuse, a présenté dilférents syndromes dont l’un surtout, Timpulsionau vol, est très net. Elle ne volait jamais que chez sa sœur, et prenait toute espèce d’objets. Elle détournait les regards des personnes qui l’entouraient et profitait de leur distraction pour cacher sous son manteau une assiette, un couteau, un verre. A la fin du repas, elle glissait subrepticement son couvert dans sa poche. On respectait sa monomanie ; quand on l’interpellait à ce sujet, elle soutenait que les objets volés lui appartenaient. Très originale, exagérant tout, tantiêt elle était d’un mysticisme outré, passant tout son temps à l’église.
LRS mCGÉNÉRÉS DANS LKS PRISONS
tantôt blaspliômait an contraire et pestait contre les prêtres. Femme d’ailleurs très intelligente, elle exerçait la profession de sage-femme, ce qui lui donnait l’occasion d être prodigue àTimitalion de sa sœur, .louissant de très modiques ressources en raison dos dépenses exagérées ([u’elle faisait, elle gardait néanmoins chez elle pendant plusieurs mois, à sa charge, des femmes qu’elle avait accouchées. De mœurs légères, elle disparut un jour et personne no l’a revue.
Cette femme eut un lils qui fut enfermé vers l’àgo do vingt ans dans une maison, d’aliénés et qui fut réformé à la suite de cette incarcération.
Les six autres tantes maternelles de S... ne sont pas moins déséquilibrées que leurs sœurs. Elles sont également mystiques ; leur piété était impuissante à les corriger de leurs défauts, dont le plus enraciné était la gourmandise. Restées volontairement célibataires, elles se sont associées ensemble pour faire le commerce d'épicerie. Mais ce n’était que soupers lins, consommation exagérée de friandises, nécessitant des commandes réitérées qu’on ne pouvait payer.
De ce fait elles (irent trois fois faillite, et aujourd’hui elles sont réduites à la misère.
Le père de notre malade passait pour un original. Il était d’une honnêteté et d’une probité scrupuleuses, mais méticuleux à l’excès; il menait une existence dont la régularité était taxée de manie. Coléreux, s’emportant pour des riens, il allait jusqu’à frapper. A la mort de sa femme, il tomba dans une mélancolie profonde qui dura vingt années et l’accompagna jusqu’à sa mort : il ne fit cependant pas de tentative de suicide.
Il rompit même avec ses meilleurs amis et mena une existence nouvelle. Deux fois par jour il se rendait à l’église et accomplissait les devoirs prescrits par la religion. Fuyant toute
LUS DÉGÉNKRKS IJ.VNS MiS PRISONS
•IliO
es|3Ôce de société, il restait volontairement taciturneet défendait même à ses enfants de parler devant lui.
Une SüMir de S... (notre sujet) est morte à Tage de sept ans, à la suite d’abcès multiples dont la nature est restée indéterminée ;
intelligence supérieure à son âge, à sept ans elle faisait vœu de virginité. D’un mysticisme exagéré, elle suppliait le Christ, dans ses souffrances, devenir se déposer sur ses plaies, l’rodigue comme sa mère, dès sa plus tendre enfance, elle vendait tout ce qu’on lui donnait et en distribuait le produit aux pauvres. Elle est morte dans une sorte d’extase, visiblement hallucinée comme l’avait été sa mère.
Les premières années de la vie de S... ne présentent rien de parliculier à signaler. Très facile à élever, il apprit très rapidement tout ce qu’on voulut lui enseigner; il a toujours joui d’ailleurs d’une grande puissance d’assimilation. Ce n’est que vers Tàge de six ans que son état mental se révèle.
Il devient prodigue comme tous les membres de sa famille et comme depuis il n’a cessé de l’étre.
Pour satisfaire son penchant, il commence dès cette époque à voler ; mais il ne profite jamais de ses larcins, dont le produit est aussitôt distribué soit à des camarades, soit à des pauvres. Plus tard, vers fàge de quatorze ans, il dérobe un jour à son père quatorze cents francs qu’il va porter dans une famille malheureuse. Il avait conscience, disait-il, de sa mauvaise action, mais ses bons sentiments et surtout le besoin de donner l’emportaient.
Elevé par une mère dévote, il fut pris de bonne heure d’une ardeur religieuse poussée parfois jusqu’à l’extravagance. C’est ainsi que, vers l’âge de quatorze ans, il s’imposait des pénitences rigoureuses et se privait môme de nourriture; à table il faisait disparaître très habilement dans son mouchoir les aliments qu’on
LES DÉGÉNÉRÉS DANS LES PRISONS
lui donnait. A la moindre peccadille il courait clie/ son confesseur; tous les matins il communiait.
Rencontrant un jour six personnes dans la misère, il les emmène chez son père, les installe au rez-de-chaussée, et, après avoir largement ouvert le bun’et, il leur ordonne d’y puiser jusqu’à ce qu’elles soient satisfaites. 11 reste dans les mômes dispositions pendant deux ans.
C’est vers la môme époque qu’il commence à se livrer à l’onanisme sur lul-mème et sur ses camarades. 11 se masturbait souvent cinq ou six fois par jour et courait immédiatement s'en confesser. Nous retrouverons plus tard l’onanisme joint à des perversions sexuelles d’un autre genre.
A treize ans, il fut un jour pris de l’idée de s’enfuir et se rendit de Vannes à Brest avec huit francs dans sa poche. Une fois à Brest, il écrivit à son père de venir l’y chercher; mais la lettre était à peine envoyée qu’il repartait et faisait à pied la route de Brest à Vannes.
Vers l’âge de seize ans, il fit encore deux ou trois fugues semblables. C’est à cotte époque, après la mort de sa mère, qu’il fut pris pour la première fois de délire. Brusquement, presque du jour au lendemain, il devint morne, taciturne; au collège il cessait d’être l’élève intelligent qu’il avait été jusqu’alors. Chez lui, il s’accroupissait dans un coin, fuyant toute société, s’imaginant qu’il avait des ennemis et défendant avec énergie que personne l’approchât. Quand on lui parlait, il répondait par une sorte d’aboiement. Tout lui faisait peur; il était sans doute en proie à des hallucinations, mais ses souvenirs à cet égard manquent de précision ; il se rappelle seulement qu’il voulut se suicider et qu’il tenta de se précipiter par une fenêtre. Parfois des périodes d’agitation furieuse venaient entrecouper la monotonie de son délire; on dut plusieurs fois lecamisoler. Son délire se prolongea pendant six mois; il en sortit aidé par un traitement hydrothérapique.
LES DÉGÉiNÉIUÔS DANS LES IMUSONS
H reprend alors ses études pendant deux années, continue à se distinguer comme par le passé et est reçu bachelier-ès-lettres, à dix-sept ans. A partir de cet âge, il devient de plus en plus déséquilibré ; sa vie n’est plus qu’une succession d’actes bizarres, déraisonnables, au milieu desquels émergent parfois de bonnes actions; mélange de bassesses et de grands sentiments, d’actes inspirés tantôt par les plus mauvais instincts, tantôt par la plus pure morale, mélange enfin d’actes qui le rendent méprisable et le conduisent à la prison, et d’actes qui le rendent intéressant et digne de pitié.
Ses études terminées, il est placé par son pÎ3re à la pi-éfecture de Vannes ; mais, malgré ses idées religieuses, il est toujours poussé à l’insoumission, il est naturellement anti-autoritaire. Il quitte volontairement son poste et s’engage pour deux ans dans un régiment en garnison à Annecy.
Dix-huit mois se passent dans une tranquillité relative, lorsqu’il noue des relations avec une fillette pour laquelle il veut déserter. Il écrit à son père en le priant de lui payer son remplacement, sinon il mettra son projet à exécution. Le remplument payé. S... rentre à Vannes et travaille auprès de son père. Il cultive alors la poésie avec un certain succès et concourt pour les jeux floraux.
Trois mois après (1870), il signe un nouvel engagement volontaire pour la durée de la guerre, fait la campagne de la Loire; prisonnier à Orléans, il s’évade et revient chez lui après la guerre avec le grade d’adjudant. Il collabore au journal Le Phare de la Loire et publie quelques articles humoristiques.
En 1871 il contracte un nouvel engagement dans l’infanterie de marine et part pour Brest. Quoique au régiment, il demande l’autorisation (qui lui est refusée) de suivre les cours de l’Ecole de médecine. De dépit il se livre à la débauché en compagnie des filles de Brest. Il adresse à son père des demandes réitérées
LES üÉliÉNÉUÉS DANS LKS PUISONS
d’argent pour subvenir à SCS (k'‘peiiscs. (jelni-ci se détermine à ne plus répondre aux lettres de son (ils. C’est alors que, j)our satisfaire aux exigences de ses maîtresses, il vend tout sou équipement militaire. 3 radnit pour ce fait devant un conseil de guerre, il est condamné à un an de prison le 21 septembre 1871. A l’expiration de sa peine, il est envoyé aux comj)agnies de discipline et j)asse son existence tout entière dans les silos, à cause de son insoumission. Libéré du service en 187.'), il prend son congé j)our Alger, afin de pouvoir entre- ])rendre une campagne contre les actes arbitraires dont les soldats sont victimes dans les compagnies de discipline. On accepte sa collaboration à YAk/ihar à condition qu’il gardera le silence. Séjour de trois mois à Alger pendant lesquels il commet quelques fredaines. Une fois entre auti’es il voulut épouser unerdle qui ne voulait pas se livrer à lui ; il fit même les démai’ches nécessaires pour l’accomplissement de ce mariage, « puisqu’il ne voyait, disait-il, que ce moyen d’obtenir les faveurs de celle qu’il désirait ».
Rappelé par son pèj-e, il revient à Vannes et mène jusqu’en 1877 une vie aventureuse. Il éprouvait le besoin de remuer, restait très peu de temps dans les mêmes endroits, faisant constamment la navette de Vannes à Marseille, et vice-versâ, vivant au jour le jour, s’arrêtant dans certaines villes où il fondait des journaux qu’il abandonnait aussitôt avec les actionnaires. Lassé enfin de cette existence sans but, il revient chez son père, annihilé complètement par les souffrances éprouvées et le chagrin de se voir feimier les administrations publiques. Il travaille avec ardeur, étudiant un peu toutes sortes de questions, n’approfondissant rien et prenant à la hâte des notions superlicielles sur tout.
Il se marie vers le milieu de 1877 avec une jeune personne âgée a peine de quinze ans et demi. Rcti’empé par cette union.
LIiS nÉGlÎNÉUÉS IJANS LES l'IUbONS
il n’élciit plus le mr>mc homme, s’attachant à être le modèle des époux. Au moment de la naissance de son lils, il voulut rompre avec toutes ses anciennes relations, ne vivant que pour sa femme et ne se préoccupant que de satisfaire ses moindres désirs, passant les nuits à son chevet lorsqu’elle était malade. 11 eut, pou de temps après, la preuve que sa femme le trompait. Apres de nombreuses i-écriminations, convaincu que ni son affection, ni son désespoir n’étaient capables de lui ramener sa femme, il quitte son ménage et part pour A^arseille, dans l’intention de collaborer de nouveau à différents journaux. Au mois de janvier 1880, un télégramme lui annonce la mort de son second enfant. Revenu à Vannes, aucune réconciliation avec sa femme n’étant possible, il réalise ce qu’il possède et part pour l’Amérique, accompagné de son beau-frère. Il joue pendant la traversée et perd une partie de son argent.
Repris par son humeur vagabonHe, il parcourt le Vénézuéla en tous sens et pousse jusqu’aux bords de l’ürénoque, vivant au milieu des tribus sauvages, passant son temps à chasser et à philosopher, shnquiétant fort peu du lendemain, ue se souciant en aucune façon des dangers qu’il bravait. Lorsqu’il entrait dans les villes, c’était une orgie tenible : orgie de femmes, orgie de boissons alcooliques. Surpris par les fièvres, il craint de mourir sans revoir son enfant et revient en France au bout de deux ans.
Après un séjour d’un mois aupi'ès de sa femme, ne pouvant la déterminer à le suivre à Paris, il la quitte de nouveau et recommence cette vie fiévreuse qu’il menait avant son départ pour l’Amérique.
A Paris, il se mêle aux luttes entreprises par les étudiants contre les souteneurs, insulte un commissaire de police et se fait condamner de ce chef à vingt jours de prison. Al expiration do sa peine, il soufllette un garde de Paris a la suite d une dis-
LF.S DKGKXICUKS DANS LES PUISONS
cussion et se lait de nouveau condamner à un mois de prison. Déo'oùté de tout, il se remet néanmoins an travail, vivant au jour le jour, dépensant an fur et à mesure ce qu'il gagnai I, ilonnanl ce qu’il ne dépensait jias.
Son père meurt sur ces entrefaites. 11 revient à Vannes, • accepte les excuses de sa femme et lui pardonne. Mais peu de temps après il découvre une nouvelle correspondance amoureuse; il réalise alors vingt-cinq mille francs, dont il met de côté dixliuit mille pour son enfant; il part pour Paris, emmenant celui-ci, qu'il confie à une famille amie. Puis il recommence à mener joyeuse vie et mange en huit jours ce qui lui restait de la succession de son père. Pour se débarrasser plus vite de son argent, il donnait cent francs de pourboire et cassait les tables dans les cafés.
Manquant le plus souvent de travail, il vécut pendant trois ans en contractant des dettes (janvier 1883). L’argent emprunté lui servait surtout à offrir à boire à des filles de mauvaise vie dont il payait aussi le loyer. 11 faisait à cette époque de nombreux excès de boissons (absinthe et vin blanc).
Epouvanté enfin de la voie dans laquelle il se lançait, il résolut d’en finir et avala le contenu d’une fiole de laudanum. Secouru en temps opportun, il ne resta malade que pendant huit jours.
Alors il quitta Paris, seul, sans un sou, pendant la nuit, et alla jusqu’au Havre à pied. N’y trouvant pas d’ouvrage, il revient à pied jusqu’à Rouen, où, exténué, il dut séjourner pendant un mois à l’hôpital. Puis, il repartit à pied dans la direction de Bruxelles, faisant des portraits au fusain pour vivre.
11 est arrêté à Montreuil-sur-Mer et condamné à un mois de prison pour vagabondage. Il revient ensuite à Paris et trouve à s’occuper chez un architecte. Mais il retrouve en même temps
J.KS IJlcrTiiNIÔUKS D-VNS MCS PUISONS
SCS aacieiiiies iiuùti-esscs. Le peu d’argcnl qu’il gagnait no sulfisail pas a entpctenip leurs caprices; il ne pouvait non plus satisfaire son besoin de vivre dans l’orgie et ladébauclie, et c’est dans cos circonstances qu’il est poussé à voler.
11 prolitc de l’absence de son patron pour lui dérober sa montre et ses bijoux, et court les engager au Mont-de-l*iélé. il espérait, dit-il, pouvoir les dégager avant son retour. Une fois en possession de l’argent, il ne songe plus qu’à l’iitiliser et rôde pendant quelques jours; puis, poursuivi par le remords, il va de lui-même se livrer au commissaire de police de Versailles. Condamné à dix mois de prison (1883), il subit sa peine à la Roquette.
Placé au milieu de gens dont la fréquentation n’était pas de nature à relever son niveau moral, il prit rapidement goût an crime et, manquant de mesure comme tous les déséquilibrés, il laissa son imagination enfanter les projets les plus monstrueux « dont le récit effrayait même ses co-détenus », disait- il. Mais, doué d’une intelligence au-dessus de la moyenne et d’une facilité d’élocution peu ordinaire, il entraînait facilement ses compagnons avec lesquels il perpétrait du matin au soir toutes sortes de projets criminels, établissant des plans, les perfectionnant ne doutant jamais de la réussite. Il avait imaginé, par exemple, de lancer dans la même journée une cinquantaine de traites à son nom et de louer un appartement dont il nous refait le plan, appartement où il recevrait à jour fixe les garçons de banque chargés de percevoir le montant des traites. Une forte pile adroitement dissimulée devait les foudi'oyer au moment où ils prenaient l’argent au guichet. Les cadavres, rapidement détroussés, étaient entassés dans un cabinet noir, et, une fois en possession d’ùne forte somme d’argenCil partait immédiatement pour l’étranger.
Un autre projet consistait à faire cuire les garçons de recettes
LES DÉfiÉNÉKÉS DANS LES PRISONS
dans un four de boulaugor une fois qu'ils auraient 6té dévalisés. S... élaborait mille projols semblables, il s’exaltait en songeant Il leur réalisation; ce n’esi pas un crime qu’il rêvait, c’étail cent et deux cents le même joui’; pas une lois la crainte de l’échafaud ne le détournait de ses conceptions criminelles qu’il aurait certainement tenté d’exécuter s’il avait pu sortir <à cetle époque. D’autres fois, il projetait des vols avec effi’aclion, des faux on écritures, ou encore il perfectionnnit les moyens de fabriquer la fausse monnaie. Pondant six mois tous ces projets revinrent dans son esprit avec le caractère d’autant d’obsessions ; « Chaque fois que j’y songeais, dit-il, je me sentais oppressé, ma- respiration devenait haletante et bruyante; c’est pendant la nuit surtout que je surprenais ce phénomène. »
Peu à peu son esprit se calma sous l’influence des bons conseils que lui prodiguait l’aumônier de la prison. Il eut même des relations amicales avec ce dernier. Ils devaient collaborer ensemble à une œuvre littéraire traitant du relèvement moral des condamnés.
Pendant son séjour en prison, il eut à trois reprises des hallucinations que nous verrons reparaître plus tard avec le même caractère, mais beaucoup plus accentuées. Chaque fois qu’il parlait, il entendait distinctement une autre voix répéter les mêmes paroles. Vivement préoccupé par ces hallucinations, il ne tarda pas à prendre le dessus et se convainquit lui-même de son erreur.
A sa sortie de prison, livré à lui-même, il n’ose se présenter chez ses anciennes connaissances, que sa condamnation avait stupéfiées. Errant un jour dans Paris, il fait la rencontre de deux ou trois vauriens avec lesquels il s’était trouvé en relations à la Roquette. Il se laisse entraîner par eux et fait bientôt partie d’une bande de voleurs organisée.
l*eu de temps après, on lui fait part d’un vol i\ effectuer dans
LES DKOÉN’ÉRÉS DANS LES PRISONS
une IVuilerie; on lui fournit lons.les renseignements nécessaires pour arriver au but et on le charge de l’affaire; mais il était mal habile et se laissa prendre sans résislance, les lanues dans les yeux.
Il est de nouveau condamné à cpiinzc mois do prison, qu’il subit à la maison d’arrêt de Poissy. C’est vers la lin de sa peine qu’il fut pris pour la seconde fois de délire à forme maniaque, pour lequel il fut conduit à Sainte-x'Vnne, où nous l’avons observé.
Mais, avant de faire le récit de son délire, il est nécessaire de revenir sur quelques points de l’histoire de notre malade et de la compléter par quelques détails que nous avons négligés volontairement pour ne pas nuire à l’exposé chronologique des faits.
Les parlicularités que nous avons en vue sont surtout relatives à cette prodigalité, syndrome commun à tous les membres de la famille et que nulle volonté n’avait le pouvoir de restreindre. Le plus souvent ce besoin de donner a été l’unique cause de ces vols que S... commettait de la manière la plus irrétléchie. 11 aurait tout faiC dit-il, pour se procurer un argent qu’il ne savait pas conserver plus de vingt-quatre heures.
Ce besoin de dépenser revient sans cesse avec le caractère très net d’une impulsion. Souvent il est arrivé à S... de se coucher le soir sans avoir dépensé tout ce qu’il possédait ; il ne dormait pas alors, dit-il, cherchant les moyens de se débarrasser au plus vite de ce qui semblait le gêner. Au jour naissant il partait et ne se déclarait satisfait qu’après avoir jeté au vent son dernier sou .
11 se rendait aux halles et faisait distribuer pendant une demiheure des aliments aux indigents : il se tenait à l’écart pour jouir du spectacle. Une autre fois il faisait entrer vingt personnes dansune baraque de foire et payait les places, ou bien il mettait à sac une boutique de pâtisserie au profit des pauvres.
LES DÉGÉNÉUÉS DANS LES PUISONS
Il lui arriva également de donner cinq cents francs pour qu’on nourrît des pauvres pendant plusieurs jours,, et il présidait le repas. Un jour enlin il réunit un certain nombre de rôdeurs chez un marchand de vins et leur ofl’rit le champagne. 11 s’est partout endetté, signant des billets sans sourciller; il doit encore de ce chef plus de trois mille francs.
11 nous faut également faire mention des différentes anomalies ou perversions sexuelles que nous avons notées dans le cours de l’existeuce de S... Nous l’avons vu plus haut se livrer à l’onanisme d’une façon exagérée à partir de l’àge de quatorze ans et pratiquer également des attouchements sur ses camarades.
A dix-huit ans ont lieu ses premières relations avec une femme, mais c’était une femme de quarante ans « hideuse », dit-il. Puis, pendant quatre années, il se livre de nouveau à un onanisme effréné, sans jamais songer aux femmes. 11 ne se passait pas de jour qu’il ne se masturbât plusieurs fois. A vingtdeux ans, la scène change, il fréquente toute espèce de femmes avec un entraînement et une ardeur qu’il poussait jusqu’à la frénésie. Il ne souffrait pas qu’une femme lui résistât ; nous l’avons vu à Alger proposer le mariage à une fille qui lui faisait désirer trop longtemps ses faveurs. A plusieurs reprises,, et dans les mêmes circonstances, il fit les mêmes propositions. 11 alla même plus loin, et il se présenta un jour le revolver à la main chez une actrice qui avait plusieurs fois repoussé ses avances, avec la ferme résolution d’en finir avec une résistance qu’il ne pouvait tolérer davantage. Lorsqu’il possédait une femme, il aimait souvent la garder pendant plusieurs semaines sans y toucher ; d’autres fois il se livrait à un coït brutal, pratiquant même la sodomie. Depuis son mariage, il lui est impossible de cohabiter avec une femme sans évo(|iier devant ses yeux l’image de son épouse; le souvenir de celle-ci est seul capable de provoquer l’érection.
L15S ÜÉGÉiNÉaÉS UANS LES l'IUSONS
Ce fail. n’a rien d’extraordinaire chez un dégénéré : il a été signale très nettement par M. Magnan dans son travail sur les perversions du sens génital, où il cite le cas d’un malade qui ne pouvait cohabiter avec une femme sans invoquer le souvenir d’une vieille femme ridée. Cnhn S... fut poussé une fois à se livrer à la pédérastie sur un jeune garçon qui couchait auprès de lui dans un de ces établissements qui recueillent pendant la nuit les gens sans domicile. L’idée lui en est venue. subitement, en s’éveillant; l’érection s’est môme produite à la vue du garçon, mais S... affirme n’avoir pas donné suite à son idée.
Revenons maintenant à l’histoire du délire qui nous donna l’occasion d’observer le malade à Sainte-Anne. Ce délire s’ébaucha et parcourut môme sa période la plus active alors que S .. finissait sa peine à la prison de Passy. Ce délire survint d’emblée, comme c’est de règle chez les dégénérés.
Depuis quelque temps cependant. S... s’excitait un peu; il s’indignait des mauvais traitements qu’il subissait en compagnie des autres détenus, et il entraînait ces derniers à la révolte. Il s’absorbait aussi dans la lecture de Michelet [Introduction à r histoire universelle) et laissait son imagination errer à travers les siècles, suivant pas à pas la grande lutte pour l’existence entreprise par les peuples à tous les âges de leur évolution. Repris par ses idées mystiques, il examina à fond les différents mystères de la religion chrétienne, et une nuit (13 septembre 1885) Dieu lui apparut, lui annonçant qu’il le choisissait comme le Rédempteur promis aux hommes par l’Ecriture. Il remarque alors la date du jour — 13 septembre — qu’il met en rapport avec ses treize mois de captivité, et, de la coïncidence de ces deux nombres treize, il tire une signification spéciale relative à sa vocation. 11 range alors les chaises de sa cellule, comme si elles étaient destinées à recevoir des auditeurs et entame un sermon ; puis il se met dans un état de complète
LKS DÉGÉNÉltliS UAiNS LES IMUSOXS
nudité , nouant seulement son caleçon autour de la ceinture et il se crucilie contre le mur en face de la lenêtre. Le lendemain il dispose des petites glaces le long des murs et il s’imagine (|ue son image va se photographier vivante dans ces miroirs. La purilicalion de riionimc étant nécessaire pour arriver à la Rédemption, il se prescrit une nourriture spéciale, ne voulant prendre que du blé et du vin, se souvenant que le Christ avait parlé de l’union du pain et du vin. Le blé, germant à l’intérieur, devait produire une nouvelle chair.
Pendant longtemps il eut des hallucinations de l’ouïe, comme lors de son séjour à la Roquette. Tout ce qu’il disait était répété une minute après dans les mêmes termes; s’il chantait, son chant était redit dans l’éloignement par un chœur d’une vingtaine de voix.
Il entrait en conversation toutes les nuits avec le ciel; deux des étoiles de la Grande-Ourse servaient d’intermédiaires. Quand il adressait une question à Dieu, si la réponse était affirmative, il voyait les deux étoiles se rapprocher au point de se toucher; si la réponse était négative, les deux étoiles s’éloignaient rapidement l’une de l’autre et il cessait de les voir.
Il acquit ainsi la certitude qu’il était bien le Rédempteur choisi par Dieu. Tout servait à le confirmer dans cette idée : treize carreaux aune fenêtre, treize fleurs dans un parterre. Il avait devant sa fenêtre treize carrés de salades; c’était pour lui l’indice qu’il devait choisir douze apôtres, le treizième carré le désignant spécialement. Il s’attachait à reconnaître le bien du mal par les distinctions des couleurs, en remontant du blanc au noir. Quand il lisait, les mots avaient un sens caché qu’il comprenait. Ainsi, Alexandre voulait dire : lils de l’homme. Enfiri^ le feu purifiant tout, il s’attachait à fumer les cigarettes par l’extrémité allumée.
Pendant un mois environ ce délire évolua sans aucune rémis-
Lies DléGlé.MéltliS DANS LES PUISONS
sion jusqu'ciii moment où la peine de S... expirait. Mis en liberté, malgré ses conceptions délirantes, il vient à Paris. Pendant la première nuit, il croit ressentir des décharges électriques an niveau du front; il se lève et passe le reste de la nuit à rôder sur les boulevards, le chapeau à la main, faisant avec la main des signes mystérieux et traînant un pied sur les rails des tramways, dans la conviction qu’il électrisait Paris; le moindre événement lui montrait que Paris était sous le charme. Le second jour il veut se rendre à la Chambre pour expliquer sa mission et rendre compte de son nouveau système d’alimentation; mais, en route, il se présente chez Léo Taxil, dont il veut, dit-il, relever le journal. Pendant deux nuits il continue à électriser tout Paris^ n’ayant pas encore songé à prendre de nourriture. Le quatrième jouiq il jette par-dessus les grilles de Notre-Dame ce qui lui reste d’argent en proférant un blasphème, puis il se déshabille sur la place du Parvis et déchire ses vêtements. C’est dans cette circonstance qu’il fut arrêté et conduit à la préfecture, et de là à Sainte-Anne.
Quelques jours de repos suffirent pour ramener le calme dans l’esprit du malade, qui nous raconta son histoire dans tous ses détails, toujours convaincu néanmoins qu’il était chargé d’une mission divine, idée qu’il n’abandonne que vers le milieu de novembre. Il attache cependant encore une certaine valeur à la théorie de la Rédemption telle qu’il l’a conçue; mais ce n’est plus qu’une valeur théorique. Il développe son idée, quand on le lui demande, avec une certaine verve et une certaine élégance.
Peu de jours après son arrivée, il écrivit à sa femme une lettre fort touchante où il lui demandait pardon de toutes ses fredaines et la suppliait de le recevoir auprès d’elle. Cet appel et d’autres qu’il lui adressa depuis sont restés sans réponse. Actuellement, S... est en pleine possession de lui-même; il
LliS UlCGÉNKUliS DANS DKS PRISONS
exprime les vœux les plus sincères pour que sa réliabililation lui soit accordée dans trois ans.
On vient de le laisser sortir de Sainte-Anne; malheureusement le déséquilibré est pareil à un grand enfant qui aurait besoin d’une constante tutelle, et un renouvellement de la vie passée n’aurait rien d’extraordinaire, llcst guéri de ses idées délirantes, mais cette guérison n’est qu’apparente; le terrain de dégénérescence mentale reste ce qu’il était, et la moindre occasion sulüt pour qu’un nouveau syndrôme ou un nouveau délire revienne y germer.
Cet individu est, en effet, vraisemblablement destiné à rouler d'asile en prison et de prison en asile.
Néanmoins les dégénérés supérieurs sont moins souvent des habitués de prison que les débiles.
lleaucoup n’ont subi qu’une seule condamnation. D’ailleurs, leur instruction, leurs manières et souvent leurs bons sentiments les mettent en dehors des autres détenus au milieu desquels ils ont l’air d’être comme égarés. C’est un entraînement fatal, souvent un meurtre plus ou moins étrange qui les a amenés là.
Le sujet de l’observation suivante a été le héros d’un drame qui, tout récemment, a fait beaucoup de bruit et a vivement impressionné la presse.
II... est né à Constantinople de parents d’origine russe et possédant en Roumanie des biens d’une valeur assez considérable. Ayant perdu jeune ses parents et sa fortune, il reçut néanmoins une assez bonne instruction, mais plus superficielle que solide. Il a une certaine connaissance de l’hébreu, et parle français, allemand, anglais^ italien, roumain, russe, grec et turc.
II... a toujours été sobre, comme tous les orientaux; le tabac seul est pour lui un impérieux besoin. De bonne heure il se met
lÆS nÉfilÎNliUKS HANS LICS PUISONS
à voyager comme employé de commerce, parcouraol ainsi toute l’Europe et une partie de rAmérirpie du Sud. Pendant la guerre de 1870-71, il servit dans l’armée de la Loire et reçut plusieurs blessures. 11 fut, par la suite, naturalisé fi-ançais.
H... vit maritalement, depuis plus de dix ans, avec une Parisienne qui lui a donné une petite fille, mallieureuse enfant écrasée il y a quelques semaines sous les roues d’un omnibus. Son frère aîné, père d’une nombreuse famille, vit également à Paris, expulsé de Roumanie à la suite d’articles violents publiés dans une feuille dont il était le directeur.
II... est un homme susceptible, emporté, prompt à lever la main. Il eut un jour, lui et son frère, une discussion avec le gérant d’un café des boulevards; une rixe s’ensuivit, les passants s’en mêlèrent, poursuivant II... et criant : Mort aux Prussiens! II..., bousculé, renversé, lira une épée de sa canne et frappa à coups redoublés le gérant du café, qui mourut le soir même.
Amené devant le jury de la Seine, H... se montra tellement nerveux, tellement surexcité, que l’affaire dut être remise. On le conduisit à Sainte-Anne où une attaque de manie ne tarda pas à se déclarer.
Ramené ensuite à la Santé, j’ai pu l’observer pendant plusieurs mois et juger du manque d’équilibre de son système nerveux. Certains jours, désespéré, il restait plongé dans un abattement profond; d’autres jours il se montrait exalté, plein de faconde; il écrivait des lettres de remercîment aux journalistes qui l’avaient défendu ; il rédigeait un mémoire destiné, disait-il, à un grand retentissement dans le monde politique, mémoire qu’il devait traduire en cinq ou six langues et où il était question de la réforme des lois et du système pénitentiaire, des rapports de l’Allemagne aA^ec la France et la Russie, de FExpositinn de 1889 et de la tour Eiffel, qui doit tomber et écraser
LKS DKC.KMCHKS DVNS LF,S PUISONS
doux coni vingl-li'ois porsoiincs, ImITcI élanl un mol lalidiquo ([iii vient de deux radicaux allemands ; El, cri de douleur, el fallen, tomber; il décompose ainsi tons les noms propres el leur trouve un sens dérivatif qu’il interprète à sa façon : ^V ilson vient, dit-il, de deux mots anglais^ will, veux, et Non, fils, c’està-dire le lils veut, el |)our lui toute l’àpreté au gain de Wilson est indiquée dans ce nom; Albert Wolfest parmi les journalistes un de ceux qui ne l’ont point soutenu, aussi il écrit son nom, en l'estropiant à dessein, Wolf, ce qui signilie en allemand : Mais le loup, etc.
II... fut condamné à quatre ans de prison. C’est en somme un beau type de déséquilibré.
On’était-ce aussi que ce jeune Ducret, dontle crime monstrueux a si douloureusement étonné tout le monde? Rien autre chose qu’un déséquilibré. Je n’ai pu me renseigner sur ses antécédents héréditaires; mais on n’a qu’à lire son histoire pour se rendre compte de son état mental. Je l’emprunte au livre de M. Joly, où elle est excellemment résumée (1).
Georges Ducret avait d’excellents parents qui ont fait pour lui, il le reconnaît, « plus qu’ils ne pouvaient ». Il avait été bien élevé; il avait quelque instruction.
De deux photographies jointes à son dossier, la première fait voir un adolescent de quatorze ou quinze ans, aux yeux amoureux, à la bouche sensuelle. C’est une figure de joli garçon rêveur el tendre, probablement lascif et porté à la jouissance autant qu’à la mélancolie. La seconde a été faite après son arrestation. Là, le charme de la première jeunesse est parti ; on lit aisément la fatigue avec une certaine dureté, mais peu accentuée; le regard est fixe et les yeux largement ouverts; mais rien n y accuse la bassesse, ni la lâcheté, ni la cruauté, ni la four-
(I) ?r. .Toly, Crime, p. 9Ü.
LKS DKGKNKnKS DANS LKS PUISONS
I iC.
liei'ie; enlin, rien qui puisse faire coiijeclurer un seul inslani qu’on ail devant soi un criminel-né, {Fici. S FL I).
Jusqu’à treize ans, sa vie n’avail rien eu d’insolite. A partir de cet Age, il avait heaucoup lu, lu des romans et des vers, el son imagination s’en était ressentie. Il s’éprit d’une jeune fille un peu plus âgée que lui, el, sans que ce sentiment lui occasionnât de violents chagrins, il élait tombé dans le « marasme » amoureux, composant des poésies élégiaques médiocres, mais passables pour un écolier. A dix-sept ans et demi, ayant trente francs dans sa poche, il élait parti pour Bruxelles, alin do revoir celle quhl aimait.
Expulsé, on ne sait précisément pour quel motif, il était revenu à pied jusqu’à Paris.
« Depuis ce temps, dit-il, mon caractère changea complètement; je devins taciturne, d’humeur vagabonde. » Il parlait au hasard, dans une direction ou dans une autre. Retourné en Belgique pour le même motif qui l’y avait conduit une première fois, il fait la contrebande pour se procurer de l’argent; il est condamné à la prison.
Sorti de prison, il mendie. Placé dans une maison de commerce, il prend deux cent cinquante francs à son patron, toujours pour aller à Bruxelles; mais, pris de remords, il restitue l’argent par l’entremise de sa mère. Il n’était donc pas encore un malfaiteur et il répugnait sincèrement à l’idée de le devenir.
Sur ces entrefaites, il se rendit amoureux d’une autre jeune fille pour laquelle il composa aussi des vers. Nouveau chagrin d’amour, et, cette fois, il tente de s’empoisonner. Sa vie et ses allures commencent alors à devenir celles d’un paresseux libertin qui s’expose à bien des dangers. Il était sans place, il avait vendu des livres pour aller le soir à un bal suspect, quand son père lui adressa des reproches plus vifs que de coutume el
Lies DKr.léNiéliKS nws lks phtsons
mérilés. Il avait sous la main uao hoiileille de rhum qu’il avala loul enlière, « pensant s’étourdir ». HienliM troublé par une ivresse extraordinaire, il alla frapper à la porte d’une voisine, se jeta sur elle, l’étrangla avec une corde qu’il avait apportée de sa chambre, s’empara du porte-monnaie de la victime, prit et puis abandonna des valeurs et s’enfuit. Quatre jours'après, harassé de fatigue et de remords, il se livra lui-même; il lit des aveux complets à la suite desquels il fut condamné à perpétuité, bien qu’il se fût écrié à l’audience même : « Celui qui m’accorderait des circonstances atténuantes serait un lâche! »
De tels actes sont moins criminels qu’insensés, et celui qui les commet doit avoir un cerveau bien mal fait pour l’amener à concevoir de telles choses.
Tout dernièrement encore, la cour d’assises de Constantine jugeait un détraqué type (1), un jeune homme que la logique à outrance du pessimisme ambiant, compliqué peut-être d’uno impulsion héréditaire, avait poussé à un drame déchirant, à une affreuse idylle, à une sanglante oaristis, dans une villa, sous le ciel de l’Afrique. C’est une âme désorientée, détachée du pôle social, a dit un éminent magistrat.
Chambige est un jeune homme au teint pâle, aux yeux perçants et inquiets. Le visage est entouré d’un collier de barbe cbatain-roux très fine et coupée très ras. Les cheveux sont relevés en arrière. Tout ce qu’on sait sur ses antécédents héréditaires, c’est que son père, ancien notaire à Médéah, avait cherché dans le suicide un refuge, non contre la mauvaise fortune, mais contre « le mal du monde », cette souffrance vague rt inguérissable qui cause au pays de Schopenhauer tant de morts inexpliquées. Deux de ses sœurs avaient été emportées
(1) Tous ces détails sur l'affaire Chambige sont empruntés tantôt aux Causes rriminelles el mondaines, d’Albert Bataille, 1888, tantôt au remarquable article publié par Tarde dans les Archives de l’anthroxiolorjie criminelle, de janvier 188!). .l’ai pillé ces deux auteurs.
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