I-)- UiS DÉGÉNKlUiS UAN’S LIiS l’IUSONS
nui vie à scmLer anxieusement moi et les autres^ à eombaltre l’espérance, violant ainsi la seule condition du bonheur (jui veut que l’esprit soit dupe du cœur.
« .le lus avec une gloutonnerie prodigieuse. En une nuiE je lus toute la Lilléralure anglaise de d’aine. Ma pensée jirenait un galop effréné. Je retrouvais dans les livres toutes les questions (|uc seul j’avais agitées et retournées sous toutes leurs faces.
« Spencer me stupéfia par sa grandeur. Je pleurai sur Obermann, sur René. Ces admirables études me présentaient un portrait plus exact d’une partie de mon âme. Elles en fixaient l’image dans mon cerveau fumant et désordonné.
« Mais le tremblement de terre de mon àme avait été trop fort ])our que la solidité put jamais s’y rétablir : je n’eus jamais que de courts répits.
« C’est en vain que je battis le briquet sur mon cœur, comme ditMurger. J’étais incapable de sentir, d’aimer, j’étais las... »
Chambige se trompait étrangement sur lui-même. Après cette crise douloureuse, la renaissance de l’idéal était proche, et, quand cette revanche de la jeunesse se manifesta chez lui, à l’heure même où il se croyait indifférent à tout, il accueillit comme une consolatrice l’illusion qui lui revenait.
« Un son de mandoline, dit-il, une nuit étoilée, faisaienf lever mes rêves. Plus encore que les femmes^ j’aimais le mensonge. Dieu fit le monde, et, en le voyant si laid, il donna à l’homme l’illusion. Les roses de notre esprit naissent du fumier de la vie. Ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge, nous l’adorons sous le nom d’idéal. Ignorer, c’est être heui-eux, a dit Sophocle ».
Tel était l’état d’esprit de Chambige quand il connut 'M““ G..., femme honnête, douce et bonne, qui lui témoigna une affection en quelque sorte maternelle. Mais, sans (ju'elle y prît garde, ce sentiment devint de l’amour.
LKS UlillÉM'iUKS DA.NS LliS l’HISONS
« .lusqu'cui jour où la passion sc glissa dans celte alniosplière imprégnée de larmes, dit Cliambige,. que de nuances inlinimenl peliles, l’ugilives, eirarouchées ? que d’eflleurements d âme du bout de l’aile ! que d‘impercepli])les limidilés !
« Je ne la croyais que triste, elle était déjà tendre. Elle se plaisait à regarder avec moi, le soir, Constanline coucbéc dans les choses vagues et blondes, vapeurs éclairées parla lune.
« 11 y avait chez nous une gazelle- familière, qui entrait partout, quêtant des caresses et du pain. Nous caressions tous deux la jolie bêle qui nous regardait l’un et l’aiiti’c avec de grands veux mystérieux. Nos mains ne se rencontraient pas, mais elles auraient pu se rencontrer. Cela nous suflisait.
« Nous parlions de ma sueur Lise. Ellen parlait de son petit enfant mort! Dire que ce sont ces choses saintes qui nous ont conduit là !
« Tous les soirs je lui apportais des roses-thé, à cheval, de Sidi-Mabrouck à Constantine. Elles faisaient ma vie, ces roses ! Avant de les cueillir, je les regardais. Elle les mettait toujours à la place d’honneur au salon.
« Un soir, chez eux, un brusque sanglot entr’ouvrit le torrent de mes larmes. Elle me mit les mains sur l’épaule, me consola. Je pleurais comme un enfant. Alors elle ne voulut plus me laisser tout seul: Venez avec nous, chez nous, dit-elle.
« Plus elle me voyait souffrir, plus elle m’aimait. Elle prenait la tendresse qu’elle éprouvait déjà pour cet amollissement du cœur que donne la pitié, une pitié de femme et d’amie !
« Sa causerie lente, douce et comme involontaire semblait du rêve parlé 1
« Pour moi, analyste et réllécbi, qui croyais ne plus devoir rêver jamais, ce fut un recommencement de la vie 1
« Mon premier amour avait été réellement mon second amour par l’analyse et l’inquiétude. Ce second amour fut vi’aiment le premiei' par l’innocence et la fraîcheur.
l.lis iJliUlCMilUis ÜA.NS UiS l'HlSONS
« (l’élail outre nous comme une perpétuelle déclaration d’amour soiis-cn tendue.
« Quand nous étions seuls, en l'ace Tun de l’autre, nous nous trouvions mal à l’aise. Nous aimions mieux la compagnie do mes petites sœurs, qui nous permettait de nous adorer sans rien dii’e ».
Ilientdt les deux amants laissèrent éclater la violence de leur amour, et M“® G... supplia Cliambige de partir.
« Jusqu’à ce moment j’avais cru que nous nous aimions d’une façon toute innocente, continue-t-il.
« Elle était si profondément honnête que, forcée de s’avouer franchement qu’elle m’aimait, elle a lutté tant qu’elle a pu. Elle ne voulait pas que son mari se mît entre elle et moi.
« — Je vais tout lui dire, s’écriait-elle.
« Si elle ne l’a pas fait, c’est que je l’en ai dissuadée.
« Je lui disais qu’il n’y avait rien eu de grave entre nous, qu’avec le temps l’amour-propre d’un mari finit par faire douter des choses les plus claires, tandis qu’un aveu catégorique ne lui laisserait pas cette ressource.
c( Le 17 octobre je l’embrassai pour la première fois devant sa porte.
« — Je ne suis plus comme autrefois, me dit-elle ; je ne pense plus tout le temps à mes enfants. Je ne pense qu’à toi. G’est horidble !
U Je lui écrivis une lettre dans laquelle je lui demandais pardon à genoux. Je lui dis que je partais, que je l’aimais tendrement, que j’étais un détraqué, que je craignais d’en arriver à provoquer son mari si je le rencontrais.
« — Je me tuerai si tu pars, me répondit-elle. Je deviens une misérable. Mais c’est pour toi. Ça rachète tout.
« Dans la conversation, nous commencionsà parler de choses siniMres.
LES IJÉdÉNÉUKS DANS LES l'IUSONS
« Un joui' j'oiis clic/ elle une nouvelle synco|ie.
« Klle m’embrassa [ilusieurs fois.
« — C’esl allVeiix ! dit-elle. C’est à cause de moi. .l’aurais dû ne pas me faire aimer.
(( Cn face de G..., un hercule, elle m’a aimé,, [larce que j’étais un faible très doux,
« Elle me donna sa photographie et quelques cheveux. Par une sorte de coquetterie, elle les choisissait parmi les plus blancs.
« — Tu me trouves vieille, disait-elle en souriant; tu te moques de moi.
« Et elle ajoutait : — Comment mon marine nous tue-t-il pas?»
Chambige revint à Paris, las, découragé, malade. Il était parti pour l’Algérie en annonçant son intention de travailler beaucoup, de rapporter un roman^ des nouvelles. Il revint les mains vides et Paris ne lui rendit pas le courage qu’il avait perdu.
(( — .l'aime une femme mariée », dit-il avec la mélancolie de iJominique à un de ses intimes qui l’interrogeait sur d’incompréhensibles crises de larmes.
Un matin, il disparut et alla cacher son chagrin, entretenu par la tristesse de l’automne, au fond de la forêt de Fontainebleau. Il y passa deux jours à errer comme un fou, à « penser au bonheur qu’il aurait eu s’il l’avait rencontrée jeune fille ».
« A chaque instant, dit-il, je tirais de mon portefeuille la petite photographie qu’elle m’avait donnée. Je la glissais dans les éclats d’un tronc d’arbre; étendu sur les feuilles mortes, je restais des heures à la contempler, »
Au mois de janvier, Chamhige fut subitement rappelé à Constantine par une indisposition de sa mère. Il devait rester peu de jours^ car la guérison fut prompte. Il devait s’embarqueile 2,3 janvier à Philippevillc ; il semblait déterminé à partir, mais il attachait déjà à ce mot partii- le double sens terrible des dernières lettres de Werther. 11 était décidé à partir de la vue.
l'jt» UOS UKdlCMCnii.S da.ns les luisons
Il voulul revoir eiicoi’c iM'"" et lui juii-lcr une dcriiièi-e lois (le son déjuirl. Voici en quels lermes il raconte celte visite inattendue :
« — Je ne veux pas que tu parles, s’écria-t-elle, et, me taisant entrer dans la salle à manger, elle éclata en sanglots.
« — Partons ensemble, Ht-elle. Ah! si j’étais jeune ! Il faut que cela Unisse. Je ne puis jilus supporter cette vie-là 1
« Je me suis précipité à ses genoux en la remerciant. J’étais ivre de joie. »
Chambige passa une partie de l’après-midi à chercher de l’argent chez tous ses amis de Constantine. 11 lui fallait absolument dix mille francs, disait-il, ou bien il se ferait sauter la cervelle.
Son ami R... l’accompagna chez plusieurs banquiers israélites. qui, représentant la rareté de l’argent et le manque de garanties, refusèrent d’ouvrir leurs caisses!
Chambige entra alors chez un armurier^ acheta un revolver et des balles et, après de nouvelles et inutiles visites aux banquiers, se fit conduire une dernière fois chez G...
La jeune femme avait passé la journée de la façon la plus paisible. Elle avait proposé une promenade en voiture à une amie qui passait, et, sur son refus, elle était sortie seule jusque vers deux heures. Au moment où Chambige reparut, elle venait d’envoyer ses deux petites filles jouer sous les pins et elle achevait une lettre à une parente, lettre enjouée et pleine de détails sur sa maison. Ni son maintien, ni son visage, ni sa voix ne révélaient le moindre souci.
• « Je lui avais dit que j’étais décidé à partir, écrit Chambige. mais que je n’avais pu trouver l’argent nécesaire, que j’étais décidé à partir seul.
« — Je comprends ce que lu veux faire, s’écria-t-èlle, allons nous tuer tous les deux!
Lies DKtlICNKlUéS DANS I.IOS PUISONS
« Je ronibrassai temlrenienl. »
Us montèrent en voiture.
Cluimbige ordonna au cocher de les conduire à sa villa de Sidi-Mabrouck.
K l’endanl le voyage, dil-il, nous fûmes Ires gais tous les deux.
« Je ne pus m’empècher de chanter la romance de Faust:
Salut à mon dernier matin !
« Avec cette différence que c’est le soir, interrompis-je.
« Fuis, elle me lit ses recommandations dernières :
« — Tu me tueras et tu le tueras après; tu es l’iiomme, tu dois avoir le plus de courage. Je veux que tu nu'. |)romettes sur la tète de ma mère que tu me tueras ! »
Ils arrivèrent au bout d'une demi-heure à la villa de Sidi- Mabrouck. Cbambige prévint le co(dier qu’il aurait sans doule longtemps à attendre et monta tranquillement le perron, suivi de M““ G...^ dont l’attilude parut au cocher absolument indiffé-^ rente et naturelle.
Comment Cbambige a-t-il pu amener cette chrétienne à mourir comme une païenne, cette honnête femme à vouloir être souillée avant d’être tuée? Quelle fureur de dépravation abominable, inexplicable a-t-il fait entrer au cœur de cette femme vertueuse? Il affirme qu’elle a voulu mourir avec lui pour ne point survivre à cette faute suprême; elle voulut ce suicide comme fin d’orgie, cette expiation épuratrice pour l’affreuse joie d’un moment de bonheur trouble.
« Je lui avais dit souvent, écrit Cbambige, qu’on admirait les amants d’Alfred de Vigny qui étaient morts ensemble, que ce serait une grande beauté de mourir comme cela, ([u’on nous admirerait.
« Nous en arrivâmes à considérer notre mort comme divinisée par notre passion même.
UOS ItKdKNKItKS l)\NS r.KS l■IUSO^■S
— « La soulo clioso qui me désolo, disail-ello, c'osl le d("^slionnein*.
— U On nous admirera! m’écriai-je encoi’e.
« Avanl de mourir, elle me dit très doucement;
— « Je me sens heureuse et malheureuse à la fois. Je t’aime.
« Elle m’a dit des choses délicieuses.
« Je voulus descendre chercher des Heurs.
— « Non, fit-elle, lue-moi la première, partons! Oh I tu vas me faire souHVir!... Comme tu trembles 1 Donne-moi un dernieibaiser I
« Elle appuya elle-même le revolver contre sa tempe : j’ai tiré, et, comme elle faisait encore un léger mouvement des lèvres, j’ai retiré ! »
La jeune femme immobile et morte^ Chambige s’assit sur le canapé et se tira deux coups de revolver dans la face.
Cependant plusieurs amis, témoins de son exaltation de l’après-midi et redoutant un malheur^ s’étaient rendus à la villa de Sidi-Mabrouck, et, ayant appris qu’il était enfermé avec une femme, se promenaient en attendant dans le jardin.
Lorsqu’ils eurent entendu les coups de feu, ils firent enfoncer la porte à coups de hache.
Affaissé contre un canapé, les vêtements en désordre, rendant le sang par la bouche, tenant encore un revolver entre ses doigts raidis, Chambige gisait, les joues percées de deux balles. Il s’était tiré deux coups de revolver au visage.
En face du blessé, sur le lit, les cheveux dénoués^ un bouquel de violettes et de roses auprès d’elle, un frescliia arabe recouvrant les deux jambes, une jeune femme était couchée, uniquement vêtue de sa chemise relevée jusqu’à la poitrine, la figure si sereine, et si calme qu’on eut dit qu’elle venait de s’endormir.
Un léger filet de sang filtrait à travers les draps. La tempe droite était traversée de deux balles.
r,ES DKr.KNÉllKS MVNS' I.KS miSONS
Aucniio trace (le lullo dans la chambre, l'iic robe noire était soigneusemenl pliée sons l’édredon, Snr la descente de lit, un corsage, un pantalon blanc de femme, un corset délacé et dégrafé. Plus loin, sur le canapé, une jupe brodée, nullement chiffonnée ni froissée, et des jarretières.
Sur le cadavre, nulle violence. Le bras droit était replié, les doigts eftleurant presque le visage. Le corps était dans une position naturelle. Le médecin, qui souleva les paupières de G...,fut seulement stupéfait du calme et de la paix du regard. L(‘ n'était point là l’œil terrifié des suicidés, c’était comme l’expression bienbeurcuse, extatique d’une magnétisée.
Quant à Chambige, il n’était point mort. Peu à peu, sous l’action d’une médication énergique, il reprenait ses sens. Mais, quand on voulut le transporter dans une autre pièce, il essaya d’arracher les appareils appliqués sur ses blessures, et, tournant un regard désespéré vers le lit où gisait M"’*' G... :
— Ellen, gémit-il, Ellen !
Puis, d’une voix entrecoupée par les sanglots :
— Laissez-moi près d’elle. Je l’ai tuée... C’est moi... Nous nous aimions... Nous ne pouvions pas partir ensemble... Elle m’avait fait promettre de la tuer d’abord. C’est elle qui a tenu l’arme... Nous avons voulu mourir dans un baiser.
Et comme on l’emportait de force de la chambre funèbre :
— Tuez-moi, achevez-moi ! Ellen ! Ellen !' s’écria-t-il encore eu essayant de se cramponner aux tentures et en se tournant vers la morte pour lavoir jusqu’au dernier moment. Et il supplia le maréchal des logis de lui donner le coup de grâce.
(Juelques-uns n’ont voulu voir dans Chambige qu’un vil assassin, un être pervers et fourbe qui assassina M"‘“ G... après l’avoir violée. La chose semble peu admissible, et M. Tarde repousse cette hypothèse invraisemblable.
Chambige était un détraqué qui a entraîné une malbeureuse
LKS UHC.KNlCIiKS DANS I.liS IMUSONS
IVniiiK', dont la raison s'esl ohscurcio an poinl do. courir à colle morl Itonieuso, à colle bouchorie volonlairo,
("est une double démence, dit M. Tarde. Il eûl du dire un double délire. « A peine onl-ils mis les pieds dans la cbambre de la villa de Sidi-Ma])rouck, dil-il encore, la perturbation mentale est complète, surtout chez M'"° (l... « Elle me fit, écrit (diambige, jurer sur la tète de ma mère et de ma petite sœur de la tuer, delà maintenant peut paraître monstrueux, mais cela me parut alors avoir un caractère sacré. » Le sauvage qui tue par pitié filiale ses vieux parents, ne sent pas autrement. En vérité;, quand un accusé allègue de tels récits pour sa justification, leur monstruosité même, indépendamment de toute autre considération, me porte à admettre sa véracité. Il insiste aussi sur un autre détail significatif; elle ne voulait pas, dit-il, le laisser sortir un seul instant de la pièce où ils étaient, même dans la pièce d'à côté, parce qu’elle aurait eu peur si elle restait seule. Cette horreur de la solitude, cet effroi de soi, a quelque chose d’étrangement enfantin et fou. « Elle répétait : Ne l’en va pas, j’ai peur! » Si Cbambige a imaginé cela et tant d'autres petits détails étrangers à la vie commune, indice frappant de déséquilibration, il n’est pas simplement un artiste, il est un aliéniste de première force. Mais alors je m’étonne qu’il soit en même temps un avocat si maladroit. Qu’on lise les notes écrites durant sa détention et qu’on les compare aux' confessions plus ou moins littéraires de Aœritables assassins, par exemple à celles que cite M. II Joly dans son livre sur le Crime, le contraste est grand. Il y a là des délicatesses d’analyse et d’expression presque inconciliables avec la grossièreté de l’âme scélérate. Ce qui m’atteste le mieux la sincérité de l’auteur, c’est la recherche évidente de l’effet, la prétention du style, assez beau par endroits, où l’on sent bien que, dès les premières lignes, le littérateur oublie profondément
r.ES DÉ(tÉNÉRÉS oans i.rs prisons
l’accusé. « Plus encore que les femmes, dit-il, j’aimais le mensonge. Dieu lit le monde, et, en le voyant si laid, il donna au monde l’Illusion. Ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge, nous l’adorons sous le nom d’idéal. » Voilà un bel éloge du mensonge, qu’un menteur n’aurait jamais eu la naïveté d’écrire, d’écrire pour se blanchir ! Je sais bien que dans le milieu spécial où ce littérateur psychologue vivait on trouvait tout naturel d’exprimer l’idée qu’il serait doux de commettre un crime pour se donner la sensation de l’assassinat. Mais voilà encore une chose qu’un assassin n’eût jamais dite ni pensée, encore moins imprimée.
« On peut m’objecter, il est vrai, que si le bouleversement de l’àme par l’amour peut aller, chez la femme, jusqu’à transformer une puritaine en bacchante, il peut aussi transformer un amoureux eh assassin. Sans doute, mais les circonstances du fait autorisent-elles cette dernière hypothèse? Non, ce me semble ; outre que chez un homme raffiné d’esprit, ne fût-il pas élevé de cœur, l’association antique de l’amour et de la mort, devenue un lieu commun de la poésie et de la science, se présente exclusivement sous la forme du suicide précédé par la débauche, comme dans Rolla, nullement sous celle du viol suivi du meurtre ; en dehors même de cette considération, rappelons-nous ce cocher qui, durant toute la scène, n’a entendu aucun bruit de voix ou de lutte, les volets demi-entr’ouverts comme pour le demi-jour de Talcôve, et tant d’autres points fort bien relevés par l’avocat de Ghambige. Il n’est pas jusqu’à 1 air tranquille et souriant de la morte qui ne semblât une sorte de certificat posthume donné par elle à son ami. Ce repos des traits, cette attitude du corps et des mains confirme, plus qu’il lie 1 infirme, le récit de sa mort avec ses particularités déchirantes, le revolver assujetti sur sa tempe par sa propre maiu et celte dernière parole; « Oh ! comme tu vas me faire souffrir ! »
LES Dl'OGÉNÉHÉS DANS LES PRrSONS
qui me ra|)pelle, je ne sais pourquoi, col. onfanl de qualor/.e ans montant à la guillotine sous la Terreur et demandant au bourreau : « Me ferez-vous beaucoup de mal? >■> Est-ce là des mots qu’on invente?
« Enfin, en faveur de l’accusé et de la victime elle-même, il v a beaucoup mieux à invoquer que tout ce qui vient d’être dit; il y a à tenir grand compte du milieu algérien où ce drame s’est déroulé. Je ne parle pas seulement de ce ciel et de ce soleil, de ce climat, ni même du sang africain; je parle surtout de ce bazar colonial où se juxtaposent pêle-mêle des immigrants de tous pays avec leurs morales et leurs immoralités hétérogènes, dont le contact mutuel a pour conséquence le relâchement général des mœurs et l’indulgence extraordinaire de l’opinion. Les colonies, en fusionnant la civilisation, amollissent les cœurs; aussi ont-elles la spécialité des passions extérieures. On a beau s’individualiser, se recroqueviller en soi-même, on subit inconsciemment l’action de la société environnante, comme le poisson la pression de l’eau. » (1)
Oui, Chambige est un dégénéré, et c’est pour cela qu’il est venu s’asseoir sur les bancs de la Cour d’assises de Constantine.
Je m’arrêterai sur ce dernier exemple.
Les déséquilibrés^ dit, ne sont qu’accidentellement criminels, et ils sont peu nombreux dans les prisons. L’imbécile, cel être chez qui l’instinctivité et l’impulsivité résument la majeure partie des opérations cérébrales, y est encore plus rare.
Ordinairement, dès sa jeunesse, il a été placé dans un asile. Si, obéissant à ses instincts, il commet quelque acte délictueux, le plus souvent l’examen médical suffit à le faire renvoyer à sa véritable place : à l'asile. J’en al vu cependant diriger quelques-
(1) Tarde. L’Affaire Chambige. In Archives de l'Anthro'pologie criminelle Janvier 18^9, p. 92.
LES DÉGÉXÉKÉS DANS LES PUISONS
uns îi la Santé; évidemmonl on s’était trompé do jjorte cl on eût dû frapper à celle de Sainte-Anne.
Et pour prouver ce que j’avance, en voici, résumés en quelques lignes, deux exemples typiques.
L..., trente-cinq ans, terrassier, né dans Seine-et-Marne, est fils d'un aliéné. C’est un individu à la figure simiesque, au front déprimé, aux oreilles larges et mal ourlées, aux mandibules proéminents, à l’intelligence épaisse, à la parole lente et obscure. Il ne sait ni lire ni écrire, et il avoue n'avoir eu que deux passions dans sa vie : « la bouteille et la queue de billard. » Voici les dimensions de ses diamètres crâniens ;
Diamètre antéro-postérieui' 190“”
— trans verse 142““
— bizygomatique 144“'"
— bitemporal 121““
Indice céphalique 74
Un jour, L. . . , se trouvant sans le sou, fut accosté par un individu qui lui fit des propositions obscènes et lui offrit cinq francs en échange d’un petit service : lui prêter cinq minutes son rectum. Il accepta immédiatement. Un autre jour il s’enivre avec un camarade, une brute comme lui, et, comme deux chiens lascifs, ils s’accouplent sous les fenêtres même du maire du village, qui dut les faire séparer par son valet de charrue.
Un troisième individu, témoin de la scène et ivre comme eux, s’amusait à leur mettre du sable dans l'anus. Tous trois furent condamnés pour outrages aux mœurs. L... avait déjà subi cinq condamnations antérieures pour mendicité.
f)ii le voit, chez cet individu, l’intelligence est à peine ébauchée; il ne combine rien par lui-même; la brute seule vit en lui et le mène. Il trouve tout naturel de se prostituer pour cinq francs quand on a soif : « Cinq francs pour une pièce de dix
LES DÉGÉNÉmcS DANS LES PRISONS
Uii
sous! » (lil-il avec un rire cynique. Il n’aurail sans doule pas plus de scrupules à voler s’il l’osait et s’il se sentait assez habile pour cela.
M..., dit le Parisien, quarante ans, est connu dans toutes les prisons de Paris, llaétd condamné dix-huit fois pour vagabondage. « .lamais pour vol ! dit-il fièrement ; je suis un bon détenu ».
C’est un individu à la face de brnte^ à l’intelligence obtuse, ne sachant ni lire ni écrire. 11 n’a jamais dépassé les fortifications et ne sait pas ce qne c’est qu’nn champ de blé. Lorsqu’on lui demande avec quoi on fait le pain, il répond : avec la farine; mais il ne sait pas avec quoi on fait la farine. Travaillant quelquefois comme aide-maçoii;, il a passé presque toute sa vie en prison, servant de tête de turc à ses codétenus, qui abusent de sa simplicité d’esprit pour le faire travailler, lui voler sa nourriture et même se livrer sur lui à des actes de sodomie.
M... possède une force musculaire considérable qu’il n’a jamais su utiliser, étant trop bête ou trop paresseux pour cela. Il parle avec des gestes saccadés, pleurant comme un homme ivre. Quand on lui parle de Napoléon III, il s’exalte, ses pleurs l’edoublent; « Canaille de Badinguet! » s’écrie-t-il avec colère.
On se figure qu’il déleste le César de Sedan parce qu’il a amené l’Allemand à Paris, et ce sentiment étonne chez cette brute. Il n’en est rien; il lui garde rancune tout simplement parce que, étant soldat pendantla guerre de 1870-71, il a couché dehors et a attrapé aux pieds des engelures qui l’ont fait beaucoup souffrir. C’est le seul souvenir frappant que son encéphale, aux circonvolutions rétrécies, ait pu garder de ce grand événement.
M... n’a jamais eu beaucoup de succès auprès des femmes, qui se moquaient de lui; il s’en console facilement en se livrant <à la masturbation.
Telles sont les trois catégories de dégénérés que l’on rencontre avec pins ou moins de fréquence dans les prisons.
LES DÉGÉMÎHÉS dans LES PRISONS
Mais un dégénéré, quel qu’il soit, peut se présenter à l’observateur SOUS trois modalités bien distincles : tantôt il ne présente qu’un état mental spécial, anormal, un état de déséquilibration qui peut persister indéliniment sans jamais arriver aux autres phases de la dégénérescence : la plupart des dégénérés dont j’ai rapporté l’histoire plus haut présentent cet état mental particulier; d’autres fois le délire, sous une influence indéterminée, vient éclore sur ce terrain tout préparé; tantôt, enfin, le dégénéré devient ce qu’autrefois on appelait un fou raisonnant; il présente un de ces syndromes connus et encore acceptés aujourd’hui par beaucoup d’auteurs sous le nom de monomanies.
Le dégénéré vraiment délirant est, à vrai dire, rare dans les prisons; je montrerai cependant, dans un des chapitres suivants, qu’on peut quelquefois l’y rencontrer sous cet état. Mais il est beaucoup plus fréquent d’y voir des individus qui, sans délirer d’une façon notable, côtoient le délire et tiennent en quelque sorte le milieu entre l’état de déséquilibration et l’état délirant; ils servent de trait d’union pour passer de l’un à l’autre.
Voici, en effet, l’bistoire curieuse d’un homme qui n’est point un dipsomane sans doute; mais un individu chez qui la soif de l’alcool est tellement puissante, un individu qui pour un litre de vin volerait et tuerait au besoin, est plus qu’un alcoolique vulgaire. C’est en quelque sorte un besoin irrésistible, une espèce de délire impulsif.
N..., cinquante ans, terrassier, né aux environs de Paris, perdit jeune son père, mort tuberculeux.
N... ne sait ni lire ni écrire, n’étant presque jamais allé à l’école. Toute sa vie il a été terrassier. C’est un homme à l’intel-
LES DÉGÉNÉRÉS DANS LES PRISONS