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ligence lourde, aux alliludes simiesques, au front plat, au nez épaté, aux oreilles larges et écartées, aux sourcils peu fournis, au teint bronzé. Il a été condamné dix fois pour mendicité et vagabondage et deux fois seulement pour vol. Une fois il vole un seau de vin, un autre jour, un litre d’absinthe. L’alcool a été la passion de sa vie, le dieu devant qui il s’est toujours tenu prosterné. Il avoue qu’il buvait en moyenne un demi-litre d’eau-de-vie par jour, et du vin autant qu'il pouvait, dit-il. Quand on lui demande ce qu’il buvait de préférence: « Tout ce qui est bon à boire ! » répond-il. {Voy<‘z fiy. 11).
Fig. 11
Uai également observé un dégénéré ambitieux qui dernièrement a fait un certain bruit dans la presse parisienne. Le moi
UiS UliGÉNlihliS ÜA.NS LUS PUISONS
est elle/ lui lellemenl hypertrophié, et cela l’amène à commettre (le telles excentricités,, qu’on est obligé de reconnaître rexistence d’iiu véritable délire mégalomaniaque.
P...,, trente-six ans, tourneur en cuivre, est né à Paris. Son père et sa mère étaient des gens très nerveux, très irritables. Un de ses oncles paternels est mort fou, et son père a été enfermé à différentes reprises à l’asile de Prémontré.
C’est un garçon nerveux, violent, très irritable, entrant pour la moindre discussion dans des colères terribles. Il présente dans la barbe et les cheveux de larges plaques de pelade. Fautil y voir un trouble tropho-névrotique en rapport avec son état nerveux particulier?
11 avoue avoir bu beaucoup d’absinthe en Afrique, où il resté sept ans soldat.
Au physique, c’est un individu au corps grêle et sec, avec une figure maigre et allongée comme un museau de renard^ des lèvres minces et plissées au coin, des yeux petits enfoncés dans l’orbite, un front étroit et bombé. Son regard est faux et plein d’envie.
P... est vaniteux, et ce qui prédomine chez lui, c’est l’augmentation du sentiment de la personnalité. Il veut à tout prix faire parler de lui, devenir illustre. Bien qu’ayant une instruction des plus élémentaires, ne connaissant même pas l’orthographe, il se fait orateur à l’atelier et devant le comptoir^ récitant des phrases sonores et vides qu’il a recueillies dans les réunions anarchistes, et dont souvent il ne saisit ni le sens ni la portée. Il n’a, à vrai dire, aucune opinion politique^ et tous les régimes lui sont indifférents, puisqu’il ne connaît pas même la différence qui existe entre les uns et les autres. Il est simplement l’ami du désordre et du scandale; partout où l’on fait du bruit, il accourt ; partout où l’on crie, il crie plus fort que les autres. Il a salué de vivats Napoléon III ; il s’est découvert
ItiH
LES IJÉGÉNÉUÉS DAÎSS LES LUISONS
(levant les Prussiens délilant aux Chanips-Elysés ; il a acclamé la Commune ; il s’est passionné pour Gambetta, puis pour Uocliefort et les a ensuite traîné aux gémonies; maintenant Louise Michel est la divinité politic^ue devant laquelle il brûle l’encens de son éj)liémère enlhousiasme.
Dernièrement, P.,, a voulu s’ériger en vengeur, en justicier. Le jour de l’anniversaire de la mort des fédérés, au Père-Lachaise, il tire avec un revolver sur les porteurs de couronnes de V Intransigeant et blesse plusieurs personnes. « Les offrandes étaient impies et les mânes des victimes s’indignaient de cet outrage.» P... s’est levé et a fait justice. Une des personnes blessées est morte ; l’affaire a fait un certain bruit; les journaux en ont parlé. P... est au comble de ses vœux ; la prison n’est rien; il est devenu célèbre! Il est P... l’anarchiste! Il s'intitule détenu politique et s’en vante comme d’un titre de noblesse. 11 écrit avec une orthographe et un style des plus comiques des proclamations aussi anarchistes quant à la forme qu’au fond. Il s’adresse au peuple et se pose en prophète : « Peuple, défie-toi de ces faux agitateurs, car j’entrevois dans un avenir prochain un nouveau crime qui n’est pas loin d’éclater; mais je me suis donné pour mission de vous le dénoncer à seule fin que nous nous unissions pour écraser les ennemis du peuple sous quelque forme qu’ils se présentent. » Et plus loin cette phrase incohérente et insensée; « Peuple, toi que l’on craint, que l’on flatte et que l’on méprise; toi qui crois être souverain et que l’on traite toujours en esclave, souvienstoi que partout où la justice ne règne pas, ce ne sont que des pressions des magistrats et que l’on nous a changé de chaînes et non de destin ; car sache que tout homme qui s’élèvera pour défendre la cause et la liberté, sera accablé d’injures et proscrit par les fripons; sache aussi que tout ami de la liberté sera, toujours placé entre son devoir et la calomnie, car ils
LliS UKOK.NÉIIÊS IJANS LKS l'IUSONS
n’osenl, ces vendus, s’alUiquer à loi, peuple ; mais ils proscrivent en détail, dans la puissance des vrais révolutionnaires jusqu’à ce ([ue ces ambitieux aient organisé leur tyrannie. » (.1 ai rectifié rorthographe, (lui m’a paru par trop primitive).
C’est l’idée du moi exaltée au point de dominer toutes les autres, et menant jusqu’au crime pour obtenir la célébrité.
Les étals syndromiques, bien qu’assez rarement constatés jiarmi les criminels, doivent cependant se rencontrer assez fré- (piemmenl. Je suis persuadé que si on les interrogeait tous attentivement, on trouverait souvent chez eux un ou plusieurs des syndromes épisodiques analysés par Magnan et ses élèves, .l 'ai déjà montré dans un chapitre précédent que les fous moraux n’étaient pas rares dans les prisons.
Or, la folie morale n’est qu’un syndrome.
J’en ai encore constaté d’autres.
Voici un exemple assez intéressant d’agoraphobie.
B..., âgé de quarante-trois ans, est né à Londres, de parents français.
Son père était un alcoolique; il est mort dans un accès de dolirium Iremens. Sa mère est encore vivante et elle jouit d’une assez bonne santé; mais c’est une femme très nerveuse, bizarre, fantasque. Sa sœur est également une hile nerveuse, excentrique, exaltée.
B... a eu des convulsions dans son enfance, et à dix-sept ans il a failli être emporté par une affection qu’il appelle une fièvre cérébrale. 11 s’agissait probablement d’une méningite par suite desurmenageintellectuel.il se préparait alors à l’Ecole centrale, travaillait beaucoup les sciences mathématiques, passant une
LES IJÉGÉ.NÉUÉS IJ ANS LES IMUSONS
grande |)artic de ses nuils. U ne dormait presque pins, et les quelques heures qu’il consacrait au sommeil étaient troublées par des cauchemars terriliants qui amenaient des réveils pleins d’effroi, le laissant brisé et baigné de sueur. 11 assure même qu’il se levait la nuit sans en avoir conscience, qu’il était somnambule.
Il .. prétend qu’il est très sobre et qu’il n’a jamais fait aucun excès de boisson.il n’a jamais eu d’attaques de nerfs; mais il est émotif, impressionnable et très sujet aux vertiges. Très congestif, pour un rien son visage change subitement de couleur et passe d’une pâleur excessive à un pourpre foncé.
C’est un homme intelligent, instruit, marié et père de deux enfants; mais un individu à la physionomie louche et peu sympathique, très défiant, très fermé, ne se laissant arracher sa confession que morceaux par morceaux et avec toutes sortes de réticences.
B... a de l’agoraphobie, c’est-à-dire une peur exagérée des espaces. 11 ne peut monter sur un endroit élevé, une tour, un
édifice, une montagne, sans être pris d’une angoisse extrême et
de palpitations de cœur. Le vide l’époLivante.
Quand il veut traverser une place, il hésite longtemps, plein de crainte, et il est obligé de faire sur lui-même un effort considérable.
Il a eu pendant quelque temps un poste assez avantageux dans un établissement agricole : il a dû l’abandonner. Aussitôt qu il se trouvait seul dans la plaine, sa peur des espaces le reprenail angoissante, l’étreignant douloureusement au cœur et lui serrant la poitrine. Ses yeux se troublaient, et c’étaient des llammcs, des éblouissements, des étincelles; en même temps ses oreilles se remplissaient de bourdonnements et de tintements. « C’était, dit-il, un supplice qui n’avait rien d’humain. »
B..., qui a toujours été un esprit exalté, a pris une part active
U;S UKGÉNÉIUCS OA.NS UCS IMUSOAS
aux évéïiemenls de la Commune. Il refuse de s’expliquer neltemenl sur ce poinL Tout ce que je sais, c’esl qu’il a été condamné à quatre ans de prison et qu’il a passé trois mois en cellule à la Santé.
Cette fois il a été condamné à huit ans de travaux forcés pour faux en écriture. Mais il récrimine amèrement, assure qu’il a été compromis faussement dans une société anonyme. « J’ai étc sacrifié, dit-il, et, pour ne pas perdre une foule de familles, pour ne pas amonceler les ruines, j’ai préféré souffrir seul et me taire. »
Je ne crois pas à son innocence; mais ce n’en est pas moins un malheureux héréditaire syndromique.
Je n’ai pas constaté de faits bien nets et bien précis de clausli-ophobie, de cette peur invincible des espaces resserrés; mais j’ai rencontré assez souvent des individus chez qui la cellule produisait plus que de l’ennui, une véritable angoisse douloureuse, à tel point qu’on était obligé de les mettre dans une cellule double, c’est-à-dire en compagnie d’un autre détenu.
11 est un syndrôme qu’on rencontre beaucoup plus fréquemment parmi les criminels, c’est l’inversion sexuelle. J’ai observé^ en particulier, plusieurs cas d’invertis pédérastes passifs, de ceux que Magnan classe dans la catégorie des spinaux cérébraux antérieurs, c’est-à-dire dans la catégorie de ces individus chez qui le point de départ du réflexe, qui amène le désir et en même temps la sensation, se trouve, comme chez les gens normaux, dans les centres corticaux antérieurs, mais chez qui le penchant et l’idée sont maladifs. C’est, dans les cas que j’ai observés, « l’amour exclusif et invincible d’un individu pour un individu du même sexe que celui dont il fait morphologiquement partie, avec indifférence ou répulsion pour un individu du sexe opposé au sien. » (1) Pour ne pas allonger inutilement ce chapitre, je
(Ij .1. Chevalier. De l’Inversion de l’instinct sexuel au point de vue médicolégal. (Lahorat. de méd. lég. de la Faculté de Lyon.)
UiS blioÉiMiUlCS JJANS LES PUISOiN’S
n’en citerai qu’une observation, la plus curieuse de toutes celles <jue je possède (1),
F... est un individu âgé aujourd’hui de quarante ans, né à Paris. Son père était épileptique. Une de ses tantes paternelles était hystérique : elle est morte folle. Un de ses oncles paternels est mort subitement, prohahlement d’une attaque d’apoplexie; une lille de ce dernier est morte folle. Sa mère était une femme nerveuse, violente; elle est morte jeune^ il ne sait pas de quoi. Deux de ses frères sont morts en bas âge de convulsions.
F. . . a eu également des convulsions étant jeune. Il a marché très tard et il avait un gros ventre. Il se rappelle que quand il a fait sa première communion, c’est-à-dire vers l’âge de onze ans, il ne savait pas encore parler. Bien qu’il soit allé assez longtemps à l’école, il n’a jamais pu apprendre à lire, ni à écrire, et il assure que tous les parents de son père sont dans le même cas.
F... fut élevé en Normandie, chez une de ses tantes, où on l’employait pour garder les vaches. Il reçut là plus de mauvais traitements que de caresses; mais il reconnaît lui-même qu’il était un méchant enfant, violent, coléreux, plein de rancune. Pour un rien, pour un oui ou un non, il cassait tout ce qui lui tombait sous la main^ frappant et mordant rageusement. Son indiscipline et son indocilité le rendant inapte à tout travail; à onze ans, sa mère l’engagea comme mousse. Mais là, comme ailleurs, on n’en put rien faire, et ses parents durent le reprendre.
F... raconte qu’à cette époque, à la suite d’une fessée bien méritée et vigoureusement appliquée, il entra dans une violente colère suivie d’une attaque de nerfs. D’autres attaques se seraient reproduites depuis, assez fréquentes et assez régulières; néau-
(1) Les autres observations seront toutes publiées in extenso dans un travail spécial sur ht pédérastie.
LES DKO.ÉNÉRÉS DANS LES PIUSON-S
moins, il ne m’a pas été permis d'en constater pendant son séjour à rinflrmcrie centrale. Son caractère excentrique et bizai're, une propension presque naturelle à mentir et à cacher la vérité, m’ont toujours fait élever des doutes sur rantlienticité réelle de ces attaques nerveuses.
F... est un individu de t^fiG de taille, aux cheveux châtains, aux yeux bleus, aux orbites proéminents, au nez fort, au front plat, mais sans asymétrie faciale. Il n’a que quarante ans : sa ligure ravagée ferait plutôt croire à cinquante. Il présente un tremblement très prononcé des mains et avoue, d’ailleurs^, avoir fait beaucoup d’excès de boisson. Ses nuits sont troublées par des cauchemars terrihants, et ses membres sont agités par des secousses qui lui enlèvent presque tout sommeil.
11 se plaint constamment d’élancements entre les deux épaules et au creux épigastrique, et une céphalalgie violente sans cesse le martèle au front. Il a quelquefois de l’incontinence d’urine pendant la nuit.
De plus, il présente une anesthésie presque complète de toute la surface cutanée : quand on le pique^ qu’on le pince ou qu’on le brûle, il ne réagit point; la sensibilité semble avoir disparu sous tous ses modes. Il voit bien clair et ne présente pas de daltonisme; mais son acuité auditive est considérablement diminuée, surtout à gauche. L’odorat est également très émoussé : Une perçoit pas l’odeur du chloroforme, de l’acide acétique, mais il sent faiblement l’ammoniaque (1).
F... n’a pas le moindre esprit de suite, pas de coordination dans les idées; à tout instant il se répète, oubliant ce qu’il a dit une minute avant.
(1) On sait avec quelle habileté et quel stoïcisme simulent ces sortes d’individus, et cela pour l’unique plaisir de mentii'. Aussi tous ces phénomènes d'anesthésie ne m’ont que médiocrement convaincu, malgré des expériences fréquemment répétées. Faux ou non, j’ai cru devoir les rapporter pour être sincère et complet.
LES DKGÉNKH^LS DANS LES PUISONS
Sa mémoipe est iiicerlaiiie el inlidèle, oL il esl obligé do fairo des efforts considérables, de longues et pénibles recherches pour retrouver le fil de ses idées et reconstituer les faits de sa misérable existence. De plus, il présente un certain embarras de la parole et même un léger défaut de prononciation : ainsi, sans s’en apercevoir, il dit devant moi édledon pour édredon, etc.
Il a subi quatre condamnations, toutes pour vol de poules ou de lapins. Il fut condamné pour la première fois à l'àge de Irente-six ans. Il assure qu’une force presque irrésistible le poussait à voler. « Toutes les nuits, dit-il, j’avais les poules en tète. » Il fallait qu'irse levât, et il ne recouvrait le calme qu’une fois le vol accompli.
Ce seraient bien là les caractères d’une impulsion et, par suite, F... serait un kleptomane. Mais, je le répète, je n’attache que très peu d’importance à tous ses dires.
Essayons maintenant d’étudier et d’analyser sa vie génitale.
F... avoue qu’il a commencé à se masturber vers l’àge de deux ans, et qu’à cette époque il se masturbait au moins deux ou trois fois par jour. Actuellement, lorsqu’il se trouve eu prison, il se masturbe à peu près tous les jours une fois. Ses organes génitaux sont bien développés et normalement conformés.
Vers l’àge de treize ans, F. . . vint à Paris. Après avoir essayé différents métiers, après que son caractère insupportable, sa méchanceté précoce et ses mensonges l’eurent fait renvoyer de partout, il se trouva un jour dans la rue sans argent et sans abri, errant sur le pavé de la capitale. Il marchait, étonné et comme ébloui, au milieu de ces rues bruyantes et populeuses, ne pensant qu’à une chose : à la faim qui lui tenaillait l’estomac; il fut abordé par un riche étranger d’une trentaine d’années environ, à qui il raconta son embarras et son abandon. Celui-ci parut touché et lui offrit de le prendre à son service comme
LES DÉ(;ÉNÉI!ÉS DANS LES PRISONS
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groom, ce qui fut accepté avec le plus vif empressement. Immédiatement il suivit son nouveau maître. La première journée fut employée à le baigner, à l’oindre d’essences odorantes et à rhabiller de soie. Le soir même on l’amena dans la chambre de son maître, qui le déshabilla de ses propi’es mains, lui baisant le visage et toutes les parties du corps comme il eût fait de sa maîtresse. L’enfant, étonné, ne disait rien et se laissait faire sans comprendre. Son étonnement redoubla quand son maître le prit dans ses bras et le porta dans son lit ; là, il l’obligea à le masturber, se livrant ensuite sur lui à des tentatives de sodomie qu’un sphincter vierge et résistant rendit d’abord impossibles, puis douloureuses les nuits suivantes, et bientôt faciles par une habitude presque quotidienne.
A partir de ce moment, tel fut le rôle de F..., qui manifesta plus d’étonnement que de révolte et se laissa facilement convaincre : il devait, le jour, obéir aux ordres de son maître, et, le soir, doubler son lit d’un amour odieux. Pendant près de dix ans il resta au service de cet homme, lui servant chaque nuit de llathyllos. Il le quitta je ne sais trop pourquoi et se plaça comme valet de chambre chez une vieille dame, et ensuite chez le prince de X... Mais, en quittant la livrée de son premier maître, il n’avait point dépouillé le vice que celui-ci lui avait mis au sang. Quand son travail était terminé et qu’il avait quelques heures de liberté, il s’en allait dans les rues et les passages, l’œil provocant, la démarche lascive, les lèvres souriantes, trouvant presque toujours un client qui consentît à le suivre.
Lu ce temps-là, il tirait volontiers profit de ce trafic de son corps. Mais bientôt ce qui n’était qu’un vice devint une passion, un besoin impérieux et irrésistible. Il fallait qu’il se livrât à des hommes; il le fallait toujours et quand môme; il auraittoutsacrifié pour satisfaii’e ce penchant abominable. Alors tout ce qu’il
U5S DIÔfiÉN|5m':S DANS LRS PUISONS
gagnait ou volait passait dans les mains de ces drôles éhontés qu'il appelait ses amants. F... était devenu célèbre dans ce monde étrange : il était l’Amanda, la femme h Bec-de-Gaz, individu qu’il devait nourrir comme la prostituée nourrit et entretient son souteneur. Il cessa alors de travailler, vivant de vols et de prostitution. Après Bec-de-Gaz, il prit un autre amant, un gros gaillard à la face luisante et colorée qu’on appelait l’Arabe, et avec qui il habita un certain temps dans un hôtel borgne de la rue Maubuée. Leur chambre servait de rendez-vous à tous les pédérastes du quartier et à leurs amants. Chaque soir il y avait table ouverte chez l’Arabe, et l’Amanda en ménagère intelligente, devait constamment en faire les frais (1). Chaque soir, nombre « d’aminches » venaient s’asseoir autour du saladier où flambait le kirsch : c’étaient la Muguet, la Georgette, la Camélia, la reine d’Autriche, la Rouquine, drôlesses mâles qu’accompagnaient Vert-de-Gris, Fil-de-Soie, Vol-au-Vent, le Bistrot, Latulipe, etc.
x'Vprès l’Arabe, l’Amanda s’accoupla avec un garçon de café qui se faisait appeler Loufiat, et avec qui il resta pendant un certain temps rue Saint-Honoré.
Aujourd’hui, l’Amanda n’est plus que l’ombre de lui-méme; usé, cassé, la face ravagée et ridée, les yeux presque chassieux, il trouve difficilement amateur. Il ne peut plus se déguiser en femme et aller dans les bals de barrière disputer aux demoiselles habituées de ces lieux leurs amoureux en casquette. La prostitution ne lui sied plus guère non plus. Quel enfant de Sodome en délire voudrait maintenant de l’Amanda? Et cependant sa passion n’est point éteinte : le besoin se fait toujours sentir aussi impérieux, aussi inexorable. Alors il va avec qui veut bien le prendre, humble, docile, recevant toutes les rebuffades.
A la prison, c’est un curieux personnage à observer.
(1) .Gela expliquerait peut-être mieux que ses prétendues impulsions pourquoi il volait des poules et des lapins.
LES miUÉ.NÉltÉS MANS LES IMUSONS
Il prend une voix llùlée, s’essaie à copier les manières el la ilétnarclie déhancliée de certaines femmes, rechorcliani les alli- Imles provocantes et lascives, .\nssi là Icsamateni’s ne manquent point. .Mais il aime particulièrement les hommes faits, bien cotistitués, essentiellement virils et (/iiorum carnes snnt sicut rames asinorum.
l’endant son séjour à l’inlirmerie il commit toutes sortes d’excentricités,et à deux reprises ditférentes il but de ses urines. Dans un atelier, il frappa un jour d’un coup de stylet un détenu jaloux à qui il avait refusé ses caresses et qui l’avait appelé |)utain (1).
.l’ai encore étudié, à la Santé, un singulier individu, inverti passif, présentant en outre une autre aberration génésique que, faute d’un autre mot, je désignerai par celui de spermatophagie.
Voici son histoire en deux mots.
(Ir... est un individu de quarante-quatre ans, né dans la Corrèze. Sa bisaïeule maternelle est morte à cent trois ans. Sa mère est morte en couches. Son père est mort fou. Il a des frères et des sœurs; mais depuis longtemps il les a perdu de vue et ne peut donner aucun renseignement sur eux.
C’est un individu peu intelligent, à la physionomie hébétée, sachant néanmoins lire et écrire. Il avoue avoir fait beaucoup d’excès de boisson, buvant du vin, de l’alcool et surtout de l’absinthe.
Livré jeune à lui-même, G... est venu à Paris à seize ans. Les mauvaises fréquentations l’ont rapidement perdu. Depuis de longues années, il ne fait que sortir do prison pour y rentrer ; il a subi quinze ou vingt condamnations pour vol, vagabondage et attentat à la pudeur.
(1) .T’ai lu dei-nièrement dans un journal qu’on l’avait de nouveau arrèlé pour rixe dans un cabaret borgne.
L15S mcr.ÉNÉniôs d\ns lks puisons
Les organes génitaux sont, normalement conformés, (’i... avoue s’élre beancoup maslnrbé, et aujourd’hui encore il se livre ù. l’onanisme, liien qu’il soit usé et miné par la tuberculose, un pied déjà dans la tombe. De bonne heure il a contracté des habitudes de pédérastie dans les prisons. Il n’aime point la femme, qui, dit-il, ne lui inspire que du dégoût. Préférant le rôle passif;, il recherche surtout les jeunes gens pour pratiquer sur eux l’onanisme buccal, et il assure que pour lui le summum de la volupté, c’est « d’avaler le sperme chaud et parfumé » au moment de l’éjaculation.
Ces exemples sont absolument caractéristiques. Il est inutile, je crois, d’en citer d’autres.
Ainsi donc, les prisons sont peuplées en grande partie de dégénérés, de débiles, de déséquilibrés et de quelques imbéciles. Nous avons vu ces dégénérés descendre d’individus tarés cérébralement, le plus souvent d’alcooliques; nous les avons étudiés sous leurs différents états ; état de déséquilibration^ état subdélirant, état syndromique ; il resterait à tirer les conclusions. Mais la question est épineuse et délicate; j’essaierai néanmoins d’en tii'er quelques-unes à la fin de ce travail, où elles trouveront plus naturellement leur place.