‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 38 sur 132 · CHAPITRE xm · texte numérisé non relu

CHAPITRE xm

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ües statisliquo.s failos par des hommes compélenls ont démontré qvieles criminels, cl particulièrement les criminels en prison, fournissaient à l’aliénation un contingent beaucoup plus considérable que le commun des autres hommes. C’est là un fait admis par tout le monde, et dont l’explication ne me semble pas bien difficile à trouver. J’ai montré dans les chapitres précédents combien les dégénérés, les épileptiques et même les hystériques étaient nombreux parmi les criminels ; on verra par la suite qu'avec les alcooliques ils forment la majeure partie de ce que j’ai appelé la population fixe des prisons. Or, tous ces individus ne présentent-ils pas un état d’infériorité mentale qui les prédispose à délirer? Ajoutez à cet état particulier une émotion un peu vive, un choc moral quelconque : ce sera peut-être la goutte d’eau qui fera déborder la coupe. Et alors l’harmonie des facultés intellectuelles sera détruite : on verra surgir le délire avec ses multiples formes.

Les émotions et les fi-ayeurs qu’entraîne l’accomplissement de l’acte délictueux, d’un vol ou d’un assassinat quelquefois commis au milieu des jilus grands dangers, « les péripéties de l’inslructiori, le passage subit d'une vie licencieuse à l’existonce du

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cachot, les cniolions mal conteniios de l’audience, le rclranchement fatal de la société » (J), sont des causes puissantes d'épuisement cérébral, des causes par conséquent suffisantes pour donner naissance au délire.

Néanmoins, M. le D’’ Semai (de Mons) croit, au contraire, que les folies pénitentiaires son rares (1). Il a fait le relevé de tous les cas de folie qui se sont produits dans les prisons de Belgique depuis 1865 (date à laquelle le régime de la détention cellulaire a commencé à être appliqué en Belgique) jusqu’en 1 884. De plus, il s’est procuré les dossiers judiciaires afférents à chaque condamné, pour dégager la physionomie du malade antérieurement à sa condamnation; il a consulté également les certificats des médecins des asiles. De la sorte, sa statistique est basée non sur des chiffres, mais sur de véritables observations aussi complètes que possible.

Pendant cette période, de 1865 à 1884, il est entré neuf cent mille individus dans les prisons de Belgique. Sur ce nombre, il ne s’est déclaré que cinq cent dix-sept cas d’aliénation. « C’est une proportion plus faible que celle des cas de folie qui frappent l’ensemble de la population, dit M, Semai. Cette constatation paraît paradoxale au premier abord ; mais on s’en étonne moins si l’on réfléchit que les détenus ne sont pas exposés à l’alcoolisme et à bien d’autres conditions de la vie extérieure qui jouent un si grand rôle dans l’étiologie de la folie. » Oui, sans doute i mais il n’en est pas moins vrai que la population des prisons est composée en grande partie de dégénérés, d’alcooliques; c’est là, par conséquent, un terrain tout préparé, des cerveaux admirablement prédisposés. Alors pour quelle raison n’y verrait-on pas germer le délire ?

(I) H. Joly. Loc. cit.

(1; D'- Semai : Folies 'pénitentiaires. Communication au Congrès international de médecine mentale de Paris, 1889.

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Si l’on défalque de ce chilfre de cinq cent dix-sept aliénés, continue M. Semai, les individus qui n’ont subi qu’une simple prévention et ceux dont la détention a été incomplète, il ne reste que cent soixante et un cas d’aliénation développés chez des individus soumis à une détention complète. Or, si l’on dépouille les observations do ces cent soixante et un individus, on n’en trouve que trente-deux sans antécédents cérébraux antérieurs à leur condamnation.

Faut-il attribuer l’éclosion de la folie, chez cos individus, à l'isolement, à l’insuflisance alimentaire et à la simple dépression morale qui résulte de la détention ? Non, répond M. Semai; et je suis pleinement de son avis, surtout lorsqu’il ajoute : « Je crois que l’isolement cellulaire, tel qu’il est pratiqué en Belgique, n’est jamais cause de folie. En prison, comme au dehors, la cause principale est l’hérédité. La détention et l’insuflisancc alimentaire jouent seulement le rôle de cause occasionnelle. C’est donc moins dans la forme de la détention que dans la personnalité même du délinquant qu’il faut chercher les causes des folies pénitentiaires. La réclusion n’est qu"un facteur occcasionnel qui favorise la mise en jeu de facteurs préexistants. » Mais de ce que la prison ne développe pas la folie, il ne faut pas en conclure qu’on trouve moins d’aliénés dans les prisons qu’ailleurs. C’est le contraire qui me semble être la vérité.

.le ne sais ce qui se passe dans les prisons de Belgique ; mais si M. Semai dressait une statistique semblable pour les prisons do France, même en s’entourant de toutes les garanties dont il s’est entouré, je lui dirais simplement : Votre statistique est fausse, absolument fausse. A qui me dirait, se basant sur les documents officiels : 11 s’est produit cent cas de folie do telle année à telle année dans les prisons de la Seine, je répondrais : Mettez trois cents, et vous serez au-dessous do la vérité. Enelfel, voici ce qui se passe à la prison de la Santé, et j'ai tout lieu fie

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cpoiro ([u’il on osl de mémo dans les auLi'cs ])i-isons, si cola n’osl pas pis, pnisipio lo porsonnol médical y osL moins nombronx. Snc (rois cas de folio, un soûl au plus osl reconnu et ligure sur les statistiques ofliciellos ; les autres passent inaperçus. Au début, je les signalais à l’administration; on me répondit ; « Laisseznoiis tran([nilles ; ça no vous regarde pas. » L’argument étaitsans réplique. Aussi les pauvres diables Unissaient leur peine en prison, et puis après, ils s’en allaient à la grâce de Dieu. Je les retrouvais quelquefois quinze jours apres à Sainte-Anne.

Ainsi, sur trois cas que j’observais, un seul était noté par radministration. Mais combien de cas m’échappaient! Le plus souvent, c’était absolument par hasard que je découvrais ces malheureux, l’un en lui arrachant une dent, l’autre en le soignant pour une chaudepisse ou une bronchite. Leurs allures me semblaient étranges, leur langage incohérent; je les interrogeais et je m’apercevais que j’étais en présence d’aliénés, et d’aliénés délirants. Mais combien d’autres déliraient dans leur cellule et que je n’ai jamais vus!

Voyons maintenant comment l’aliéné est amené en prison et comment son délire éclate.

Un des cas les plus fréquents est celui-ci : un individu en apparence sain d’esprit ou n’ayant présenté que quelques bizarreries de caractère peu remarquées^ commet tout à coup un crime; on l’arrête et on le conduit en prison ; quelques jours après on s’aperçoit qu’on àaffaireà un tou, à un aliéné criminel. Alors on ordonne une enquête médico-légale, et géiiéralemeiil

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le inalhciireiix est transféré dans un asile. Pour mieux monlrcr comment les choses se passent, voici un exemple unique |)ris au hasard parmi mes observations.

L... arriva un soir à rinlirmerie centrale camisolé, ficelé comme une andouille, refusant de donner le moindre renseignement et gardant un mutisme complet. Je lui incisai au thermo-cautère un vaste anthrax du dos ; il ne bougea [>as ni ne poussa pas un cri. Pendant toute la nuit, il troubla Pordre de la salle et on dut lui remettre la camisole de force.

Le lendemain matin il s'est mis à parler. A un moment donné, les yeux hagards, les prunelles dilatées par une hallucination, il s’est levé sur son séant, criant ;« Approchez ! je vous attends ! » En même temps il se leva de son lit, mais ayant les entraves aux pieds, il tomba lourdement la face contre terre en poussant des cris. Dans la journée, L..., très agité, se prétend le plus puissant créateur du monde et prend les malades pour des saints, l’un pour saint Jean^ l’autre pour saint Mathieu,, un troisième pour Jesus-Christ. Par moment il chante et ilemande à boire ; «C’est à boire, à boire qu’il nous faut! » 11 annonce qu’il va sauver le monde par une opération qui est son secret. Alors il ferme les yeux, se raidit, et commande à ceux qui passent devant son lit de courir vite^ car il veut joindre les deux bouts de la terre. Il veut perdre la mémoire et devenir moins qu’un grain de sable. Puis il appelle les malades à son aide pour le délivrer. 11 demande aussi qu’on saute sur lui afin de l’aider à enfanter le monde et à rendre sa création plus belle. Les yeux fixés au plafoiuC les bras étendus vers quelque vision chimérique, il annonce qu’il va faire sauter et crever la terre.

L... reçut la visite de l’aumônier avec calme. «Je vous respecte, lui dit-il, parce que vous êtes le serviteur de Dieu. » Mais (|uand le pi-êire se retira, il se mit à crier: « Il leur faut des lemmesa ces coquins-làl » Pendant plusieurs jours il se montra

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encore agile avec des accès de violence. Un jour il gâta dans son lit. « ,1c lais des rondins pour les Parisiens ! » dil-il en riant. Souvent il s’écrie : « Voilà ma petite fille morte 1 » Et, à l’évocation de cette chère image, il fond en larmes.

Peu à peu un calme relatif s’établit, et au bout de quelques jours on peut obtenir quelques renseignements. L... avoue avoir tué sa femme, c’est pour cela qu’il a été arrêté.

— Pourquoi Pavez-vous tuée?

— Parce qu’il y avait vingt-cinq ans que j’en avais envie. J’étais à bout ; il fallait en finir.

— Alors elle vous trompait?

— Gela m’est égal ; je ne suis pas jaloux. (11 rit.)

— Vous ne l’aimiez donc pas?

— J’aimais ma fille si douce et si belle. (Il pleure).

— Regrettez-vous ce que vous avez fait?

— Ge que j’ai fait est fait. G’esl bien fait.

Il raconte avec calme et indiftérence qu’un jour il rentra subitement et demanda de l’argent à sa femme. Sur son refus il l’assomma d’un coup de poing (il fait le geste), et se coucha ensuite sur elle pour l’étouffer.

On appi'end que lepère de L... était un homme peu honorable, un ivrogne, et qu’il aurait même été en prison.

Sa mère était une femme bizarre, coquette et en même temps religieuse à l’excès, fréquentant beaucoup les prêtres de sou village, à qui elle servait, dit-on, de maîtresse.

L... donne peu de renseignements sur ses antécédents personnels. Ses réponses sont pleines de contradictions et d’incohérences. 11 vint assez jeune à Paris. G’était un ouvrier peu exact, chômant souvent, faisant beaucoup d’excès de boisson; il avoue qu’il lui arrivait assez souvent de boire sept ou huit absinthes par jour. De plus, il aurait subi une condamnation à quinze jours de prison pour avoiè insulté une femme dans la rue.

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Il est difficile de savoir quelle altitude L... a tenue pendant les événements de la Commune. 11 parle souvent de patrie, de délivrance, de rédemption, etc.; mais il ne semble pas attacher autrement d’importance à ces mots. Un jour il assure qu’il a été déporté comme communard ; le lendemain il raconte que ce sont au contraire les communards qui l’ont jeté en prison en le traitant de Yersaillais.

Depuis plusieurs années L... s’était mis marchand des quatre saisons, et il passait la plus grande partie de ses après-midi chez les marchands de vin à discuter les questions politiques. 11 était fort lié avec h..., l’anarchiste du Père-Lachaise, qu’il tient en très haute estime. « C’est un homme exalté, dit-il, mais hou et généreux; j’aurais donné ma vie pour lui. » Il parle du comte de Mun, qui, dit-il, est de son pays; il l’aime et l’estime malgré la divergence de leurs opinions religieuses. Quant à son système politique, c’est l’anarchie la plus incohérente; il est partisan du « Je m’enfoutismc » le plus complet. « Je me fous de tout, dit-il; moi, je ne comprends pas qu’on se gène. »

L... semble, en effet, indifférent à toute chose. Seule la pensée de sa fille morte à quinze ans, phthisique, le remplit d’émotion. Sa voix se mouille et ses yeux se remplissent de larmes chaque fois qu’on lui parle d’elle. « Au fur et à mesure qu’elle grandissait, dit-il en sanglotant, je l’aimais davantage; elle seule maintenait la concorde dans le ménage. »

Il est évident, d’après la lecture de cette observation, qu’on se trouve en présence d’un alcoolique héréditaire qui a commis un assassinat sous l’influence d’un accès de manie aiguë, d’une impulsion homicide irrésistible. Je n’insisterai pas davantage sur ce point bien connu; je me contenterai seulement de signaler un fait, c’est que la présence, même momentanée, dhm aliéné dans les prisons peut avoir les plus graves conséquences. Si l’aliéné est violent et impulsif, il devient dangereux pour les

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aulres (léleims, la surveillance éUinl insuflisanle ; ainsi, L... a lailli un soir blesser grièveinenL nu inlii'mier. Si l’aliéné a un délire calme, triste on gai, il devient un objet de l'isée |)our ses coinpaguons de captivité (|ui exaltent ses conceptions délirantes, le j)onssent à parler pour les amuser, l’excitent même à la violence pour le faire punir. Dans T un comme dans l’antre cas, il y a lien de l’isoler.

D’autres fois, les choses se passent un peu diiïéremmont. Un individu, le plus souvent un dégénéré, un débile dont la vie n'avait été caractérisée que par quelques excentricités on môme simplement par une faiblesse d’intelligence, cède tout à coup à une impulsion homicide ou incendiaire. Par suite d’interprétations erronées de faits naturels, on bien sous l’influence d’une passion que sa volonté annihilée ne peut maîtriser, il commet un crime : on le conduit en prison et un examen médical révèle un état mental anormal jusque-là passé inaperçu. Prenons un seul exemple.

5.. . a trente-six ans; il est garçon d’hôtel. Son père était très violent et très nerveux. Un de ses frère est un individu « un j)eu toqué », selon l’expression do S... ; à la suite de graves exlravagancos qui frisaient la police correctionnelle, il a du s’engager dans la marine.

5.. ., bien que d’une intelligence très au-dessous de la moyenne, sait néanmoins lire et écrire. Il avoue s’èti-e beaucoup masturbé, et cela jusqu’à un âge très avancé. Il Iravailîa au milieu des siens jusqu’à l’àge de vingl-el-uu ans ; puis. a|)rès

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