CHAPITRE XVII
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Les criminels sont-ils intelligents? En général^, ils m’ont para d’une intelligence au-dessous de la moyenne. Sans doute, j’ai plus d’une fois rencontré parmi eux des esprits cultivés^ des gens instruits, mais c’étaient des exceptions, et souvent ils ne faisaient en prison qu^in séjour tout à fait accidentel. Par contre, combien j’ai vu d’intelligences faibles et débiles! Combien de véritables imbéciles aux facultés obnubilées! Combien d’individus ne sachant ni lire ni écrire, et cela, assez souvent, malgré leur passage à l’école, où on n’avait jamais pu rien leur apprendre! Combien m’ont fait cette confidence, si souvent rapportée dans mes observations, qu’ils avaient la «tête dure » et faisaient le désespoir de leurs premiers maîtres! Puis le milieu dans lequel ils ont vécu, la vie d’abrutissement et de paresse qu’ils ont menée, les abus de toutes, sortes et surtout l’ivrognerie, sont venus souvent compléter cette déchéance! ntellectuelle.
M. .Joly a demandé aux deux instituteurs de la Petite-Roquette s’ils trouvaient leurs pensionnaires moins intelligents en général
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que les cnfanLs doiiL ils avaiciil fait ailleurs l’éducaLion dans les écoles ordinaires. Les insliLuleurs lui ont: répondu qu’ils les trouvaienl d’une intelligence plus éveillée, d’une grande et quelquefois môme d’une trop grande vivacité; mais cela ne prouve pasgrand’chose. Combien de ces enfants, en effet, appartiennent à la catégorie de ces petits phénomènes dont le portrait a été si magistralement tracé par le professeur Brouardel ; ils étonnent d abord par leur précocité et leurs merveilleuses aptitudes, puis, au moment de la puberté, leur développement intellectuel s’arrête tout à coup en môme temps que leur développement physique. Ces génies manqués restent indéfiniment des enfants et par les grâces enfantines de leur corps et de leur visage et par la puérilité de leur intelligence qui n’arrive jamais à une maturité forte et féconde.
. Du reste, Lonibroso est également d’avis qu’on trouve parmi les criminels une moyenne intellectuelle inférieure à là normale avec des exagérations de supériorité.
Mais ce qui caractérise, ces cerveaux faibles, c’est surtout le manque de suite dans les idées, le manque de pondération et d’équilibre dans leurs conceptions, d’où cette folle imprévoyance, fille de l’irréflexion, qui amène tant de criminels entre les mains de la justice. Prânzini, qui avait su exécuter son crime avec une rare adresse, se perdit en donnant les bijoux de sa victime à des filles de lupanar, à Marseille.
C’est cette même imprévoyance qui engendre les confidences imprudentes faites au premiet verni. Pourvu que, par soii expression et l’usage de l’argot, un homme leur' paraisse appartenir à leur catégorie, ils en font immédiatement leur ami et s’épanchent Sottement dans son sein. Ne voit-on pas Prado que, comme Pranzini, on prétend fort intelligent, faire sa confession à une maîtresse qui peut le trahir et le vendre au premier jour de brouille ? ; ' ' • ’ v
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Imprévoyants et légers, les criminels, moins que n importe qui. ne sont gens dn lendemain. Ils vivent an jour le jour, espérant que le hasard qui leur donne aujourd’hui du pain ou un bon coup à faire, le leur ramènera demain. Et leur vie s’écoule ainsi dans une insouciance qui les rend incapables de lutter et de rien prévoir. .l’ai vu bien des détenus qui, à la veille de leur sortie, se trouvaient sans argent, sans asile, sans amis, et cependant nullement préoccupés de ce qu’ils feraient le lendemain dehors pour avoir un morceau de pain et un gîte.
« Qu’allez-vous faire? » leur disais-je souvent. — « Je ne sais pas ; je verrai quand je serai dehors. J’ai le temps ». Telle était bien souvent leur réponse. C’était une espèce d’anéantissement de l’intelligence qui ne sait plus agir et se mettre en mouvement, ce qui fait que, selon l’expression du Bhagavad-Gila (1), ils ressemblent un peu « à la lumière paisible d’une lampe placée dans un lieu où le vent ne souffle pas ».
Néanmoins, certaines fonctions de l’intelligence m’ont paru chez eux assez bien conservées. Leur mémoire est en effet souvent bonne. Mais comme ils ne comprennent toute chose que par ses petits côtés, ils ne gardent que des souvenirs de , surface, si l’on peut s’exprimer ainsi. Ces souvenirs sont cependant assez précis et assez nets. C’est sans doute grâce à cette faculté et aussi grâce à leur esprit d’imitation qu’ils apprennent assez facilement les langues. J’ai connu, en effet, plusieurs criminels d’une intelligence très ordinaire et qui cependant parlaient bien et avaient appris vite différents idiomes modernes, mais naturellement sans avoir une connaissance approfondie de la grammaire et de la langue.
(l) Sixième lecture.
L AMK DUS CUIMINKLS
SI rintelligence des criminels est peu développée, leurs facultés imaginatives le sont encore moins, et, chez un assez grand nombre, elles n’existent qu’à un état tout à fait rudimentaire. On verra lorsque j’étudierai la littérature et les dessins des criminels, qu’ils connaissent peu cette « chose ailée et sacrée » dont parle Platon, cette faculté que nous avons de représenter très vivement les objets en leur absence, de donner un corps à nos souvenirs, une sorte de spectacle extérieur aux idées morales. Nous verrons que le criminel, môme dans la solitude de la prison, rêve peu, qu’il vit peu de cette vie de songes poétiques qui nous fait échanger en esprit, comme la Perrette du bon La Fontaine, notre pot au lait contre une infinité de biens chimériques qu’un faux pas fait évanouir; il apeudeces illusions bienfaisantes, de ces nuages dorés qui dérobent les tristesses de l’heure présente et faisaient dire à la jeune captive d’André Chénier, en face de l’échafaud : « J’ai les ailes de l’espérance! » Nous verrons le criminel en prison quelquefois lisant, écrivant et môme cherchant à assoner des rimes: mais toujours il rase la terre d’un vol lourd ; son imagination rebelle ne sait point l’enlever, l’emmener au palais féerique des rêves, le faire asseoir au festin où Satan fit asseoir Faust dans la nuit de Valpurgis, et dérouler à ses yeux éperdus et ravis tous ses fantastiques mirages. C/est une colombe aveugle et sans ailes; son vol est sans grâce et sans enchantements.
Et même, dans un ordre moins élevé, l’imagination des criminels est peu féconde. On a souvent vanté leurs ruses. Ah! je les ai vues leurs ruses vieilles comme les prisons et connues de