III
La sensibilité affective' est considérablement émoussée chez M les criminels. C’est là un fait hors de doute, Lacenaire disait : *
« Je tue un homme comme je bois un verre de vin, » Vantar- , '
l’ami-; des criminels
cliso sans doiilo, mais vérilé aussi. J’ai déjà cité dans les chapitres précédents des criminels ([iii aimaient à voir couler du sang et l’an deux prétendait que les assassinats étaient pour lui d’agréables parties de campagne. Lombroso cite également des exemples remarquables de cette froide et impassible analgésie morale. Houtellier, à vingt et un ans, tua sa mère de cinquante coups de couteau, et, se sentant fatigué, se jeta sur un lit voisin où il dormit paisiblement. Uobolio fit parer, comme pour une noce, le cadavre de sa femme et le plaça entre lui et les deux fossoyeurs; tous les trois, dans cette position, eurent l'affreux courage de prendre leur repas.
Du reste, l’argot meme indique combien peu les criminels sont sensibles à la douleur d’autrui. L’idée de l’bomicide est exprimée par des termes burlesques : faire une saignée, faire une boutonnière, apaiser, faire suer, etc.
L’école italienne veut voir dans cette insensibilité morale une conséquence de l’insensibilité physique. J’ai essayé de démontrer, dans un des chapitres précédents, que cette insensibilité n’était qu’une chimère. J’aimerais mieux voir dans cette insensibilité morale du criminel un résultat de l’éducation et surtout de l’habitude. Le garçon boucher qui tue son premier veau tremble et pâlit, attendri par l’agonie du pauvre animal innocent; bientôt il regardera couler son sang en souriant. Le carabin qui dissèque son premier cadavre a des nausées ; bientôt il déjeunera au milieu de l’amphithéâtre, à côté de ventres livides et de corps en putréfaction, sans en être le moins du monde incommodé. On s’habitue à tout, à l’assassinat comme au vol. Et puis le jeune drôle à qui l’on aura appris que le bourgeois est l’ennemi, qu’il faut le « chouriner » et que son agonie est douce à contempler, s’habituera vite à la vue du sang et il frappei’a sans trembler, insultant souvent sa victime suppliante, riant de scs derniers spasmes.
L AME DES f;RnriNELS
Les passions sont un dérivé du sentiment; il ne sera peut-être pas sans intérêt de voir ce qu’elles deviennent chez le criminel. Néanmoins^ je ne saurais les passer toutes en revue. Capilli capüis, dit saint Augustin^ numerabiles sunt quam affectus et motus cordis. Aussi je n’analyserai que les principales.
Toutes les passions violentes et émanant des mauvais instincts remontent à la surface chez le criminel et le mènent. C’est de lui qu’on peut dire avec juste raison qu’il estle jouet de ses passions. A tout moment la colère l’agite et l’emporte dans des élans furieux, armant son bras du poignard homicide; la vengeance habite dans son sein, et l'offense la plus insignifiante appelle pour lui des ebâtiments terribles; la jalousie empoisonne et aigrit son cœur et lui fait aimer la délation; la cruauté l’aveugle et lui donne l’horrible plaisir du sang versé ; le mensonge sort constamment de sa bouche, qui semble avoir honte de la vérité.
Et, de cette lutte des passions qui se disputent son âme, résulte une instabilité qui fait du criminel le plus versatile des hommes. Il hait aujourd’hui qui il aimait tendrement hier, et l’ami d’aujourd’hui sera l’ennemi de demain. « Voulez-vous, dit Lombroso, des exemples du peu de stabilité de leurs sentiments, même chez ceux qui paraissent le plus vivement épris? Songez à Gasparone^ poussé jadis au premier meurtre par amour excessif de sa maîtresse et qui, peu après, tue cette femme coupable d’avoir laissé échapper un seul mot de reproche ; songez à Thomas, qui aimait sa mère à la folie et qui, pourtant, dans un accès de colère, la précipita d’un balcon. Martinati avait désiré pendant de longues années la femme dont, deux mois après son mariage, il songeait déjà à se défaire. »
L AME UES CIUMINELS
Kt la mère de tous ces vices, c’est la paresse; la paresse, mauvaise conseillère quand l’estomac a faim ; la paresse, qui engendre l’ivrognerie, la luxure et la débauche; la paresse qui paralyse le bras désormais incapable de travailler et l’arme du fer homicide afin de jouir sans peiner.
Lemaire disait à s.es juges : « J’ai toujours été paresseux ; c’est une honte, j’en conviens; mais j e suis mou au travail. Pour travailler il faut faire un elTort,et je m’en sens incapable; je n’ai d’énergie que pour le mal. S’il faut travailler, je ne tiens pas à la vie; j’aime mieux être condamné à mort. »
Lacenaire était si paresseux que, au dire de son premier maître, il refusait de se lever pendant la nuit pour satisfaire ses besoins naturels, préférant dormir au milieu de ses ordures.
Combien de détenus m’ont avoué préférer vivre d’un morceau de pain, coucher sous les ponts et passer la moitié de leur vie en prison, que de travailler quelques heures par jour. « J’ai essayé souvent, me disait l’im d’eux; mais je ne peux pas; le travail me tue. »
Fourbes et cruels, paresseux et menteurs, inintelligents et légers, incapables d’aucune idée de suite, les criminels n’en sont pas moins les plus vaniteux de tous les hommes. Hâbleurs, et souvent pleins d’une faconde de mauvais aloi, ils inventent les histoires les plus saugrenues; ils refont les drames qu’on lit à la troisième page des journaux, et naturellement ils en sont toujours les héros audacieux et dignes de la plus haute admiration.