‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 57 sur 132 · L AME UES CRIMINELS · texte numérisé non relu

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Ils cherchcnl à sc grandir dans Iç crime et se vantent môme de forfaits imaginaires. Sous ce rapport, ils sont tous un ])eu liystéi'iqucs. Et puis il faut voir, dans les quartiers communs des prisons, comme les rois de la pègre trônent et pontifient. 11 faut voir de quel œil méprisant et hautain ces étoiles de bagne regardent les vagabonds et les jeunes voleurs. Leui-s noms, affublés de particules de ruisseau, sont écrits sur. tous les murs, et les jeunes les répètent avec une sorte d’admiration.

C’est d’ailleurs ce sentiment d’orgueil dans le mal qui les pousse si souvent à écrire leurs mémoires en prison : ils veulent que la postérité connaisse leurs exploits. Et Dieu sait s’ils brodent, s’ils enjolivent ! Et dans quel style ! J’ai entre les mains un grand nombre de mémoires de ce genre. Je me contenterai d’en analyser rapidement un seul, où la vanité la plus ridicule et la plus outrée perce à toutes les lignes.

Voici d’abord de quel individu il s’agit.

M..., trente-sept ans, marécbal-ferranC est originaire de la Meurthe-et-Moselle. Son père était un homme nerveux et violent qui buvait de grandes quantités d’eau-de-vie sans cependant se griser. Sa mère a toujours été irascible et nerveuse. Un de ses frères est également d’un caractère violent et emporté.

M... est un ivrogne violent ethâblemq au crâne petit, au front étroit, aux arcades sourcilières saillantes, aux yeux vifs et froids. Sachant à peine lire et écrire, il a cependant jugé à propos de confier au papier les détails de sa précieuse existence. Les faits les plus insignifiants, dès lors qu’ils le touchent, prennent à ses yeux une iniportance considérable. 11 commence par une formule chère à tous ses pareils lorsqu’ils retracent leur vie : « Fils de perre et de mère onnorable », puis il dit son enfance indisciplinée et vagabonde, l’école buissonnière, son apprentissage de maréchal-ferrant qu’il vint compléter à Paris. A reiifendre, il était le meilleur des ouvriers. C’était au contraire un apprend inexact et

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paresseux, et à seize ans il se faisait enlrejiir par une femme. Mais laissons-lui maintenant la parole : « .la lé a voir 1 6 anslor qucje liconnésance de madame D... Son marie étté souvent an voiyage. (.le remplace maintenant son orlliographe par une autre moins ennemie de la syntaxe). Elle me fil venir chez elle. Moi, qui étais jeune, je ne pouvais pas comprendre la portée de l’amour. Je voyais cette dame jeune et d’une beauté suprême, je me laissai aller ù tous ces sentiments. » Voilà donc notre homme qui se pose en adolescent entraîné, en éphèbe blessé par une des llèches d'Ei ■os. Mais écoutez la suite : son esprit vain et léger va laisser passer le bout de la casquette. « Je recevais de sa main tout ce ({ue je désirais; rien ne m’était privé, pas même l’argent. » Voilà surtout ce qui avait enllammé son cœur. Du reste, il a soin d’ajouter que la bonne dame avait au moins dix ans de plus que lui. La galette devenant rare, l’argent « ne rappliquant plus » dans les poches de l’apprenti, cette âme désintéressée pensa que le moment propice était venu pour lâcher sa Dulcinée, qui devenait « cramponnante ». Mais étant devenu incapable de travailler sérieusement, M... s’engagea, « parce que c’est une gloire de servir la patrie ». Racontant cette période de sa vie, il ne tarit j)as sur scs exploits pendant la guerre de 1870. « La première fois que j’allai au feu, dit-il, je fus blessé au bras gauche. Je ne pensai pas à ma blessure, quoique j’étais hors de combat. J’étais sur que j'avais mis deux Prussiens par terre. J’avais déchargé mon pistolet à bout portant. J’étais sûr que le coup avait porté. J’avais fendu la tête d’un coup de sabre à un autre, et, à ce moment, je fus blessé moi-même par une balle et un coup de baïonnette sans avoir rien de cassé. » Miraculeuse blessure! Modestie sans pareille !

Ilevcnu au pays, M... s’établit maréchal-ferrant à son compte et se maria. Mais, grâce à sa paresse et à son ivrognerie, ses all'aires allèrent de mal en pis et il ne larda pas à abandonner

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sa maison pour venir vivre cà J*aris avec son ancienne maîtresse, devenue veuve. 11 dit du reste avec franchise .: « .le ne pensais plus que j’avais femme et enfants. .Je ne pensais plus (|u’à la veuve D..., et aux marchands de vin. ,Ie devins batailleur, mauvais et insupportable, ,1e ne rentrais plus chez moi que pour disputer ma femme ». 11 installe sa maîtresse dans son propre ménage et en chasse sa femme légitime. Alors il ne désoùle plus et se fait condamner pour coups et violences. Un beau jour, après une cuite particulièrement orageuse, sa maîtresse le lâche. M... continue à boire pour noyer le chagrin et festoie avec une hétaïre; puis, sans le sou, il lui vient, dit-il, « l’idée de se poignarder », idée qu’il se garde bien d’exécuter. 11 se rend au contraire chez sa maîtresse, et, sur le refus de cette dernière de revenir avec lui et de rapporter le magot, il la frappe de trois coups de couteau et se sauve chez un marchand de vin, où il continue à boire joyeusement jusqu’à son arrestation. Voici maintenant le bouquet. « Le commissaire me fit conduire de suite à la Morgue. C’est à ce moment que j’ai vu ce que j’avais fait. J’embrassai ma victime en lui demandant pardon et demandant à Dieu qu’il m’envoie la mort. 11 ne restait plus qu’à la justice de délibérer sur mon sort. Au moment que le président a prononcé ces paroles ; M... est condamné à la peine de mort et sera exécuté, je pensai que je n’avais que ce que je méritais, car quand on est assez lâche pour donner la mort, on doit aussi avoir la force de la recevoir de même. J’étais résolu de recevoir la mort avec courage plutôt que le bagne. La mort ne m a jamais fait peur, et même à l’heure qu’il est, pendant les quarante-cinq jours que je suis resté à la Roquette, je n ai jamais eu un seul frisson de la mort et je n’ai jamais vu dans monsommeiU’échafaud. Après mon crime, j’ai toujours demandé la mort »., Tout cela est pure forfanterie, et M... a bel et bien signé un recours en grâce, étant à la Roquette. A cette épo([L’c,

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sa tèle était en jeu et il n'était j)as du tout du mémo avis. A la Santé, les choses étaient toutes dill’érentes : gracié et sûr

d'aller vivre en paix à la Nouvelle, demandait la mort à grands cris. Tout cela pour épater la galerie. En moraliste et en philosophe, M... tire la conclusion de son histoire, et l’animal me l’oUVe comme conseil : Si vous aimez une femme qui ne soit

pas votre légitime, no l’aimez pas de trop; la femme vous perdra. » Et, pour excuser sa propre chute sans doute, il ajoute : (( Je vous dirai que la veuve D... était une belle femme brune », oubliant de rappeler qu’elle avait de l’argent et lui en donnait.

Cette courte analyse du mémoii-e suflira, je pense, pour faire comprendre quelle haute opinion il avait de lui et voulait en donner aux autres.

Yeut-on un autre exemple?

Au mois do novembre 1888, la cour d’assises de la Seine jugeait le meurtrier Prado qui avait assassiné Marie Aguétan, une fille galante, pour lui voler ses bijoux, qu’elle avait imprudemment étalés devant lui (1). Jamais un homme ne s’est affublé de tant de titres ou de noms divers que ce pitre criminel. Tour à tour Prado, comte de Linska y Castillon, Pablo, Ribo, Cranié, Mendoza, il s’attribue une naissance mystérieuse. C’est au Mexique qu’il a été élevé. Son père, sa mère ont péri de façon tragique. Une dame voilée a pris soin de son enfance. A quatorze ans, ayant forcé une malle remplie de papiers, il a appris le secret de sa naissance. Il a fui, et, de ce jour, date sa déclaration de guerre à la société.

Cette naissance illustre et mystérieuse ne suffit point à sa vanité. Poursuivons. 11 a passé les premières années de sa jeunesse à parcourir le monde, visiter l’Inde, les Etats-Unis, la Chine. Il se trouvait à San-Francisco au moment où éclata la dernière insur-

M) J’empniiile la plupart des détails qui vont suivre au livre d’A. Bataille: Causes criminelles et mondaine: de J886‘.

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rcclioii carliste. 11 est venu servir dans les pays basques, sous don Carlos. 11 a assisté, comme officier, au siège de Pampelune, à la bataille de Sommorostro. lilessé et fait ])risonnier, il a été soigné ])ar une jeune religieuse qui s’est éprise de lui et qui appartenait à ruiie des plus nobles familles d’Angleterre. 11 l’a enlevée, il l’a épousée à Jérusalem, car elle avait voulu abjurer ses vumx sur le tombeau du Christ. Au retour, elle s’est éteinte en Italie, près d’Ischia.

Par malheur pour Prado^ ces aventures de guerre, cette idylle, cet amour romantique, fatal, tout cela ne paraît jamais avoir existé que dans son imagination audacieuse et fertile. Aucune })reuvc de cette existence aventureuse ! Bien mieux, toutes les fois que l’instruction a pu contrôler son réciC elle l’a convaincu d’imposture ; le seul rapprochement géographique des distances établit péremptoirement que Prado n’a pu se trouver à Calcutta, à la Havane et à New-York aux dates qu’il a indiquées. Il est seulement probable, d’après certains indices^ qu’il a pris part à la dernière campagne carliste, saris que son passage ait évéillé, du reste;, aucun souvenir saillant.

On le trouve d’une façon certaine à Madrid en 1879. Fidèle à ses habitudes de vantardise, Prado prétendait s’être marié dans cette ville avec une descendante des anciens rois d’Aragon, Dolorès Garcia y Marcillo. Il l’avait épousée sous le nom de comte Linska y Castillon, fabriqué mi-partie d’espagnol et d'un solécisme polonais; et, de l’aveu même de l’accusé, ce nom de gentilhomme est un nom de guerre qui ne lui appartient à aucun titre. Quant à sa pauvre femme, on a fini par la découvrir dans une mansarde de Madrid, mourant de faim et de misère. Elle avait eu cent trente mille francs de dot. Prado, qu’elle avait cru gentilhomme, l’a ruinée à plat en quatre ans. La dernière peseta disparue, il a abandonné la maison et il est venu vivre à Paris de l’escroquerie, du vol et des lilles. (^ o>jcz son portrait plancha 1, ficj.

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L’inslruclion n’a décoiiveii aucune Iracc des demoiselles du monde dont Prado prétend avoir l’ait la conquête ou des veuves riches et mûres dont il aurait eu le dernier amour. Mais elle le trouve dans la l’ue Taitboul, très misérable, vivant aux crochets d'une lille, Eugénie Forestier, dont il est l’amant de cœur, attendant dans la cuisine le départ des galants en pied.

Mais où la vanité incommensurable de Prado éclale encore mieux, c’est dans ses réponses au président des assises. 11 va même jusqu’à prétendre avoir eu des rapports dans le cabinet du juge d’instruction avec son ancienne maitresse, Mauricette Couronneau. « 11 y avait, dit-il d’un ton théâtral, parmi les inculpés, une femme, Mauricette Couronneau, la mère de mon enfant, pour qui j’aurais donné dix fois ma vie. M. le juge d’instruction a voulu profiter de cette circonstance. 11 m’a procuré plus de vingt entrevues, portes closes,, avec cette femme, sans s'inquiéter de savoir ce qu’il en pourrait résulter, et si, à côté du berceau de mon premier-né, ne s’en placerait peut-être pas un autre bientôt pour l’enfant de ma captivité. »

Lorsque le président Horteloup lui rappelle les accusations de Mauricette Couronneau,, il s’écrie avec une indignation jouée : « Savez-vous pourquoi elle m’accuse? Parce qu’on lui avait promis sa liberté. Elle était demandée en mariage par un x\llemaiid, et, pour se prostituer à lui, toute chaude encore de mes caresses, elle a livré la tête du père de son enfant. Elle s’est prêtée aussi aux machinations infernales d’Eugénie Forestier. Ces femmes, qui s’étaient tiré les cheveux en pleine place des Quinconces, à llordeaux, se tutoyaient, au bout d’un mois, en prison, devenues sœurs dans leur coni])lot contre moi, ])our des raisons immondes peut-être, qui sait?... Ah! messieurs les jurés, on vous a promis des débats intéressants. Eh bien! ils seront encore plus curieux que vous ne pensez! » Et, invectivant le j)résident d’un ton vengeur : « Peul-être (|u’à la lin des

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débats jo ramasserai celte accusation que vous me jetez à la face, dans la fange d’où elle vient, pour en llageller moi-méme ceux qui m’accuseut aujourd’hui, et tous applaudiront au verdict d’acquittement que je viens chercher ici. » Lorsqu'on lui parle des aveux péniblement obtenus d’Eugénie Forestier, il répond avec emphase : « On doit avoir besoin d’un aide pour commettre une pareille infamie. Une maîtresse qui vient livrer la tôle de son amant, celle tête qui s’est si souvent reposée sur son sein ! » 11 faut entendre aussi comment cet entretenu renie sa profession et crache sur la vache d’or. « Jamais entendez-vous, dit-il au président, je n’ai fermé les yeux sur les infidélités de ma maîtresse. Je m’en défends, car je considère celte insinuation comme plus infamante que la fameuse accusation qui pèse sur moi. » Est-il assez infatué de lub ce meurtrier à tête de singe féroce !

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Mais les criminels soul-ils capables d’accomplir quelques-uns des actes d’audace dont ils se vantent avec une si ridicule vanité? Généralement non. J’ai connu bien peu de détenus courageux: quoi qu’on en ait dit et quoi qu’ils en disent, ils redoutent la souffrance, et la pensée seule de l’échafaud les fait pâlir. Quelques-uns semblent accepter, le jour des assises, leur condamnation avec un stoïcisme parfois cynique; mais, comme j’en ai donné un exemple ailleurs, le criminel, s’il ne tremble pas devant la sentence qui le condamne à mort, c’est qu'il est le plus imprévoyant des hommes, qu’il considère sa grâce comme assurée ou bien la mort comme une chose tellement lointaine

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