‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 60 sur 132 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Si l’intelligence des criminels est faible, si leur sensibilité morale est émoussée ou nulle, leur volonté est peut-être encore plus atteinte : elle est réellement malade.

Et d’abord, comment admettre que l’homme veuille le crime? Et par vouloir j’entends entreprendre un acte mûri, déterminé et consenti. Le crime, en effet, est un non-sens. Il peut procurer quelques jouissances passagères et préserver du travail, ce grand ennemi des criminels; mais presque toujours le châtiment suit infiniment plus grand, infiniment plus terrible, infiniment plus durable, puisqu’il entraîne la déchéance irrémédiable. Combien a-t-on vu de criminels heureux? Ils sont bien rares. M. Joly a mille fois raison. « Celui qui fait le mal est souvent en peine d’expliquer pourquoi il le fait; il violente en lui la sympathie et la pitié naturelles à l’être sensible; il méconnaît ses propres intérêts ; il se met à la merci de coopérations et de circonstances sur lesquelles il lui est impossible de compter; il déchaîne en lui-même ceux de ses penchants qui sont les plus illogiques et les plus rebelles à la discipline. Encore une fois, une volonté qui devient criminelle est une volonté qui devient malade. » C’est aux criminels, en effet, qu’on pourrait appliquer avec quelque raison cette maxime de Spinosa ; « Hœc humana Ubertas quam omnes se habere jactant, in hoc solum consistit quod homines sui appetitus sunt conscii et causariiin quibus determinantnr ignari. »

l’amic des criminels

Certains criminels sont des natures lâches et paresseuses, des volontés impuissantes. 11 y a chez eux une sorte d’aboulie qui les rend incapables de travailler et de lutter. Tels sont les mendiants, les vagabonds et certaines catégories de voleurs. Tl y a chez eux, à côté d’un état de débilité intellectuelle, un état de débilité volitionnelle qui les met dans un état d’infériorité notoire. l‘renez un des vagabonds, par exemple, dont j’ai rapporté l’histoire dans les premiers chapitres de cet ouvrage. Travailleur peu habile et peu courageux, il vivait misérablement sans essayer d'augmenter son bien-être. Il le voudrait bien, mais il n’a pas assez d’énergie pour faire un effort moral suffisant, et il reste éternellement dans le même état de médiocrité. Cet homme, un beau jour, pris de concupiscence ou de gourmandise, vole ce que son travail n’a pu lui donner : on le chasse; alors il s’en va dans la rue et il y reste. Il ne cherchera pas à se relever^ à trouver une autre situation. Il ne peut pas. Sa volonté ne sait pas commander en maîtresse. Et il s’en va au hasard, mendiant ou volant quand il a faim.

Que cette impuissance volitionnelle tienne à un affaiblissement des centres moteurs ou bien à l’action éphémère des incitations qu’ils reçoivent et qui^ trop faibles, ne peuvent plus exercer d’influence sur la volonté ; que cette impuissance soit due, comme le veut Corre, à un épuisement parésique du système nerveux moteur, de cette portion du cerveau qui préside nonseulement à la locomotion, mais ausi à la sensibilité musculaire, la chose importe peu. Mais ce qui est indéniable, c’est que, chez nombre de criminels, il y a parésie de la volonté, qui ne peut lutter contre la paresse et les mauvais instincts.

Si, chez certains criminels, il y a manque d’impulsion volontaire, il en est d’autres chez qui c’est, au contraire, la puissance de coordination et d’arrêt qui fait défaut, et c’est l’impulsion qui se dépense tout entière au profit de Tautomalisme. C’est le

L AMli DES cm MINE ES

règne (lo l’impulsion régie nniqnemenl par l’inslincL; c’est la dél’aile de la volonté |)ar rimpulsion. A celte catégorie appartiennent un grand nombre de meurtriers, de violateurs, tous les violents, les impulsifs et la plupart des alcooliques, chez qui la volonté est si faible et si chancelante.

A côté de ces deux grandes espèces de volontés malades se place une autre classe où la volonté est plus faiblement atteinte. Ce sont ceux qui, tout en conservant une certaine puissance sur eux-mêmes, ne savent pas se diriger convenablement. 11 y a alVaiblissement de l’attention volontaire, diminution du pouvoir directeur, d’où impossibilité finale de l’elfort intellectuel. Un pas de plus, et c’est le règne des caprices. « La volonté ne se constitue pas ou ne le fait que sous une forme chancelante, instable et sans efficacité. Il n’y a plus que des caprices, tout au plus que des velléités, une ébauche informe de volition » (1). Or, l’imprévoyance bien connue des criminels ne montre-t-elle pas qu’ils sont sans cesse le jouet de leurs caprices ? C’est d’eux qu’on peut dire avec raison qu’ils brûlent aujourd’hui ce qu’ils ont adoré hier. Changeants, versatiles, sans opinions arrêtées, avêc des exagérations dans le mal comme dans le bien, il y a chez eux une véritable ataxie volitionnelle qui amène un état complet d’anarchie morale -

« Le tigre déchire sa proie et dort; l’homme devient homicide et veille. Il cherche les lieux déserts, et cependant la solitude l’effraie; il se traîne autour des tombeaux, et cependant il a peur

(1) Th. Ribot. Maladies de la volonté.

l’a.MK des ClUMI.NELS

(les tombeaux. Son regard est. mobile cl inquiet ; il u ose regarder le mur de la salle du fcsliii dans la crainte d'y lice des caractères t’uneslcs. » Ces belles paroles de l’auleur du Génie du chnstionhnic peuvent-elles s’appliquer au criminel? Cvidemmcnt non.

Si le criminel avait des remords, s’il avait une conscience, il ne serait pas criminc-1. 11 pourrait quel([ucrois commettre un crime accidentellement, mais jamais par habitude. Les vers de .luvéïial ne peuvent s’adresser qu’à des gens dévoyés mais non mauvais :

Prima hœc est ultio quod sa

Judice nemo nocens se absolvitur, improba quamvis Gratia fallacis prœtoris vicerit urnam.

11 n’est pas juste non plus de dire que le crime cautérise la conscience. Sans doute il y a grand compte à tenir de l’éducation et de riiabitude; mais si le criminel croyait faire mal, s’il avait au dedans de lui une voix qui lui crie, impérieuse et tourmentante : tu fais mal^ il ne répéterait probablement pas ses crimes.

Le criminel comprend parfaitement qu’il est en lutte avec les lois de la société ; mais il n’est pas en lutte avec celles de sa conscience, sinon il serait vaincu dans cette lutte Peut-être, au début, une voix faible et mystérieuse, parlant comme en un rêve, est sortie des profondeurs de son être et lui a dit : tu fais mal. ^lais les voix toutes puissantes des passions qui le gouvernent ont étoulTé ce murmure alfaibli, lui criant : vole, frappe ; il faut nous satisfaire; je suis l’ivresse ; donne-moi à boire; je suis la luxure : donne-moi des femmes nues. Et cet homme s'est dit : pourquoi n’aurais-je pas ma part des jouissances dont tant d’autres sont rassasiés?

Saint .lacques, dans une de ses épitres, parle de « celui qui séduit son propre cumr ». Le criminel séduit sa conscience et il croit alors avoir le droit de tout faire. Un voleur milanais disait

h AME UES ClUMLNELS

à Lombroso : « .le ne vole pas, je ne fais qu’enlever aux riches ce qu’ils ont de trop. » .l’ai moi-môme cité riiistoire d’un débile qui, en volant les lapins des paysans, prétendait ne faire aucun mal, parce que ces lapins ne leur coûtent rien à nourrir. Et puis, dans leur argot, n’appellent-ils pas la conscience : la muette ? La muette ! Ils n’ont donc jamais entendu sa voix pleine de reproches? « Ainsi, dit M. .loly, le coupable se croit encore un honnête homme, même après s’être regardé à la dérobée dans le miroir de sa conscience, et il discute avec vous, le front et le verbe hauts ».

Et cependant l’éducation a donné aux criminels le sens du juste et de l’injuste. Mais cette notion est restée chez eux improductive parce qu’elle est comprise par l’esprit plutôt que par le cœur, et que les passions et plus tard l’habitude du mal l’ont étouffée. Les criminels ont bien le critérium du vrai el du juste, mais leur volonté, impuissante parce qu’elle n’est pas soutenue par leur conscience, ne leur permet pas de se conformer à ce critérium. « Autre chose est, dit Herwich, avoir la connaissance théorique d’un fait, autre chose agir en conséquence; pour que la connaissance se transforme en une volonté bien arrêtée, comme les aliments en chyle et en sang, il faut un nouveau facteur, le sentiment; or ce facteur manque d’habitude aux scélérats. »

Page 1