CHAPITRE XVIII
CnOYANCES ET RELIGION UES CRIMINELS
Je serais porté à croire, avec Lombroso et Joly, que chez certains peuples superstitieux les criminels ne se débarrassent pas facilement des croyances nées avec eux. Ils se font sans doute (les religions pleinse d’accommodements et de miséricordes ; mais ils ont un sentiment religieux profond et inébranlable. Lombroso cite une bande de malfaiteurs qui croyaient expier leurs crimes en récitant un Pater noster pour chacune de leurs victimes. Le curé Lacollonge, tout en étranglant sa maîtresse, lui donnait l'absolution m articulo mortis^ puis vendait le produit de ses vols pour lui faire dire des messes. L’Avelina place l’empoisonnement de son mari sous la protection divine, et la Zambeccari avait voué un calice à Notre-Dame de Lorette pour le cas où elle réussirait à empoisonner son mari. Ces faits n’ont rien qui surprenne, et tout le monde se souvient encore du drame de Villemonble, où la mystique Euphrasie Mercier assassina Elodic Ménétret.
Lombroso a observé dans un pays où la religion est encore très vivace chez le peuple, qui la pratique surtout par ses petits C(jtés, préférant aux beaux dogmes que Jésus allait prêchant par les chemins de la Judée les superstitions ridicules,, les indiil-
CUOYAiNCES KT Hlir.lOION UES CUnUNELS
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gcnccs qui rachctcnl, les crimes pour quelques sous versés au denier de SaiiiL-Pierre, ou quelques cierges brCilés on rhonneur d’une madone. J’ai vu à la Santé un italien, originaire de 'Furin, condamné pour vol, et ([ui écrivait à sa mère des lettres touchantes où il invoquait à tout instant le nom du Christ. Pendant mon séjour à Naples, j’ai eu plusieurs lois aiïaii-e à un cocher fort religieux, ce ([ui ne l’empêchait point de chercher à me voler le plus possible. Le soir, les promenades finies, il m’offrait même de me livrer sa petite-fille, « una bambinella zitella^ uno miracolo d'amore^ una rosa di volutta » (1). Or^ ce driMo saluait dévotement, au coin de chaque rue, la madone devant qui brûle sans cesse une lampe allumée ; il baisait avec onction les statuettes et les images. Chez lui, il avait une image de saint Janvier, dont le doigt coupé saigne miraculeusement tous les ans à la cathédrale de San Gennaro. Le divin fétiche, qui représentait très vaguement les traits de l’évèque de Bénévent, martyrisé par Dioclétien, était placé sur un petit autel orné de Heurs, et une veilleuse brûlait sans cesse à ses pieds. Notre homme le gourmandait, le priait ou le remerciait, selon les circonstances ou les besoins, le considérant plutôt comme son domestique que comme son patron.
Ces aberrations du sens religieux chez des êtres grossiers et pervers, et particulièrement chez les criminels et leurs sœurs les prostituées, ne sont pas rares. Qu’on me permette ici quelques anecdotes. Je n’en abuserai pas.
(1) Une petite fille pucelle, uu miracle d’amour, une rose de volupté.
CROYANCIÎS 1:T KKUGION DUS CRIMINELS
A l{omc, via clol Trilone, peu importe ie numéro, vivait une horizontale sur le retour. Ne pouvant plus se livrer elle-même à la prostitution, elle la favorisait, s’étauL donné pour mission de procurer aux vieux libertins de jeunes Abisag pour réchauffer leurs pieds froids, comme il est dit au livre saint. Or, elle venait jirécisément de livrer une superbe rafiazina à un député italien. Hien qu’elle eût |)rié ardemment sa juadonc, qu'elle eût renouvelé les Heurs de sou autel, elle fut trompée dans son espoir. Au lieu de quelques billets de la banque italienne, l’hôte de Monte-Ci torio ne lui envoya qu’un lapin, comme on dirait à Paris. Elle entra dans une colère folle, et toute cette colère retomba sur l’inoffensive madone, qu’elle invectivait en ma présence, dans un galimatias franco-italien du plus haut comique : «Ahlputalje t’ai acheté des fleurs ce matin, et le deputato n’a pas donné una lira! Tu sais, situ tiens à ta candela, ne m’ennuie pas trop. Le Pio nono est morti Vieille puta! Puta! » * 11 est probable que le lendemain elle l’implorait à genoux, et avec ferveur, de lui rendre un service analogue à celui qu’elle venait de lui refuser.
Tout le monde connaît aussi cette coutume qu’on prête, à tort ou à raison, aux Romaines et aux Napolitaines : lorsqu’elles amènent chez elles un amant, on ne laisse Vénus régner en maîtresse qu’après avoir tourné la madone du côté du mur. Le sacrilice consommé^ on retourne du bon côté l' immacolata ^ qui n’a rien vu, et il n’y a ainsi ni péché ni scandale.
A Madrid, une jeune Andalouse de mœurs légères rencontre un soir, dans un café bien connu de la Galle de Alcala, un étranger qu’elle emmène passer la nuit avec elle. Entre leurs épanchements amoureux, elle l’entretint longuement de la beauté desoflices divins qu’on célébrerait le lendemain, jourde Pâques^ à la cathédrale de San fsidr.o. Comme l’étranger Incrédule '