CROYANCES ET RELIGION DES CRIMINELS
supnMiio moment 011 enlonduriL les douces paroles d’espéranoe que lui murmure raiimouier! Mais ce n’est plus là un criminel; toutes ces émotions terribles l’ont brisé, anéanti; ce n’est jiliis <|u un etie allole ]>ar 1 idée de la mort rpi’il voit debout devant lui sous la forme de l’horrible machine. Alors il accepte tout, même de baiser la croix. Mais ces faits ne prouvent absolument lien au jioint do vue de 1 existence dos sentiments religieux chez les criminels.
Quant à cette assiduité des criminels à assister aux offices religieux quand ils sont en prison, je puis assurer que c’est un argument sans valeur. Si les détenus vont à la messe, et je le sais pertinemment, c’est parce que cela est pour eux une distraction. Pour ceux qui sont en commun, c’est un excellent endroit pour se passer du tabac et se faire une foule de commissions; pour ceux qui sont en cellule, leur porte entrebâillée leur permet de voir le prêtre officier : ils regardent comme ils regarderaient passer les voitures dans la rue; ça les distrait une demi-heure, et c’est toujours ça de « tiré ».
Il en est de môme, à mon avis, de ces prétendues conversions obtenues par les aumôniers dans les prisons. Il faut en rabattre beaucoup. Sans doute il se rencontre quelques individus qui, entraînés par le prêtre^ devenu leur ami, et fortifiés par les dogmes chrétiens, se proposent sincèrement de ne plus retomber dans les mêmes erreurs. Mais à côté de ces rares exceptions, combien de fourbes et d’hypocrites qui abusent de la candeur d'àmc de l’aumônier! Combien de vils gredins exploitent sa
CHOYANCKS KT RKLir.lON DKS Cl’.IMlNKLS
cliarilé ol son bon cœur! Loiii' repcnLii’ n'ost ([ne do la foiiiberic el leurs larmes ne sont que grimaces. Ils ont, en ellet^ tout intérêt à se concilier les bonnes grâces de l’aumônier, qui peut leur procurer pas mal depetiles douceurs et quclquelois, par de bons rapports, améliorer leur sort. Gela ne les empêche pas de l’appeler « le sac de charbon, le vice-ratichon. »
.Gai raconté longuement, dans un autre chapitre, rbistoire d’un vaurien qui, dans les hôpitaux et les asiles^ s’amusait a mystifier les religieuses par des promesses de conversion^ et cela dans l’unique but d’obtenir un verre de lait ou de quinquina en supplément.
J’interrogeais, il y a peu de temps^, un jeune pédéraste enfermé pour escroquerie.
— Quand vous êtes dehors, lui dis-je, allez-vous à la messe ?
— Oui, monsieur.
— Alors vous croyez en Dieu?
— Oui, monsieur. Je me suis même approché de la Sainte- Table il y a quinze jours.
— Alors vous croyez aussi aux dogmes chrétiens et au mystère de l’eucharistie?
Il parut ne pas comprendre. Je pensai que sa dévotion était peu sincère et peut-être intéressée. J’insistai.
— Connaissez-vous le curé de votre paroisse ?
— Oui, monsieur.
— C’estun homme charitable. 11 vous fait sans doute des dons de temps en temps ? Et c’est pour cela que vous allez à la messe ?
— Oh ! naturellement que je n’irais pas là perdre mon temps pour rien.
A la prison, le drôle ne manqua pas de faire appeler l’aumônier et de jouer avec lui la comédie qu’il jouait au dehors.
CUÜYANCES ET HELUilON DES CltlMlNELS
4ui;
J’ai vu aussi à la Santé un certain nombre de criminels étrangers, et particulièrement des Arabes. Chez eux les croyances sont vivaces et le crime semblerait devoir effacer difficilement les pieux souvenirs de l’enfance. Eh bien ! même chez ces individus, s’ils sont seulement depuis quelques années à Paris, le sentiment religieux a disparu. Qu’on me permette de citer seulement deux faits.
Mohamed ben Zaïa est originaire de Tunis ; il a trente-deux ans. Sur le front, sa mère lui a tatoué une raie symbolique destinée à éloigner les maléfices. Sur la poitrine, un marabout lui tatoua son nom en cacactères arabes, et différents emblèmes religieux. Plus tard, des tatouages profanes vinrent orner ses bras.
Son père n’avait qu’une femme qui lui donna neuf enfants. Toute la famille était très religieuse, son père ne buvait jamais de vin et regardait le porc comme un animal immonde.
Loin de professer pour le vin la sainte aversion de son père, Mohamed est devenu un ivrogne.
D’une intelligence assez vive, il quitta Tunis à l’âge- de vingtdeux ans, vint d’abord en Espagne, où il fit partie de la cuadrilla de Frascuelo comme picador ; il vint ensuite à Paris, s’employant comme modèle chez les peintres, dansant dans les cirques forains, courant les filles et les cabarets mal famés. Il a subi plusieurs condamnations pour rixe et filouterie. Quand on lui parle du culte d’Allah, cela le fait se « bidonner », selon sa propre
expression.
CnOYANCES ET KELIfilON DES CniMlNELS
Un autre exemple non moins IVappant.
Mohamed ben llabbib a cin([uantc-denx ans ; il est né a Mascara dans la province d’Oran. Son père était un croyant; chaque jour il allait à la mosquée, se prostcniait dans le mirhab et, la face tournée vers l’oident, invoquait le nom d’Allah.
Fig. 38
Apres avoir vendu les troupeaux de son père, Mohamed, alors i\gé de cinquante ans, vint à Paris pour faire partie de la fantasia de rilippodrome. Il s’est fait condamner pour filouterie. Mais, dissimulé et patelin, il nie énergiquement : « Macasclt,' skia Iloraack kakarbih ! (1) » Ut, pendant qu’il prote'ste ainsi de
(1) C’est faux, Monsieur, je le jure sur ma tête.
CIIOVANCKS KT lUiLKWON IMOS CfUMIMCLS
son iiiMOconco, il mo vole sournoisement une cij^arellc (|ii’il cache je ne sais où, jurant toujours qu’il ne me l’a j)as prise; Ilorask / Mohamed aime en eiïel passionnément le tabac et pour une cigarette on lui ferait commettre toutes les bassesses. Malgré son âge, il court les brasseries à femmes, buvant et régalant ces dames avec l’argent des troupeaux de son père, {Voyez firj. 88).
Au point de vue religieux, il est tout aussi indilférent au fils d’Abdallah qu’au fils de Meryem.
— Bois-tu du vin, Mohamed?
— Oui, Sidi.
— Cependant la loi religieuse le défend.
— Je m’en f. ..
— Manges-tu du porc ?
— Oh ! non.
— Pourqoi? Parce que le Koran le défend ?
— T’es bête, Sidi. Ça ne vaut rien le cochon. J’aime mieux le bœuf.
Voilà ce que le scepticisme grossier et gouailleur des criminels parisiens a fait du fils d’un dévot musulman tombé au milieu d’eux.