‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 65 sur 132 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

l’argot des prisons de parts

L’ai’got est moins répandu et sui-toiit moins parlé qu’on le croit généi’alement. Meme dans les prisons, il n’existe qu’un nombre restreint d’individus qui sachent parler couramment et complètement « cette langue laide, inquiète, sournoise, traître, venimeuse, ci'uelle, louche, vile, profonde, fatale de la misère ; cet idiome abject qui ruisselle de fange, ce vocabulaire pustuleux dont chaque mot semble un anneau immonde d’un monstre de la vase et des ténèbres » (1). J’ai interrogé un certain nombre de détenus sur leurs connaissances en argot. Souvent ceux qui se vantaient d’être des forts en argot, qui avaient passé de longues années au bagne et dans les maisons centrales, n’étaient que des ignorants à coté de moi. Et cependant je n’ai pas la prétention de parler argot; je n’en ai qu’une connaissance très imparfaite.

La plupart des criminels des prisons de Paris émaillent leur conversation d’un grand nombre de mots empruntés h l’argot de tous les métiers et à l’argot proprement dit, à « cet énigmatique dialecte à la fois révolté et flétri » (2) ; ils dénaturent plus

(1) Victor Hugo, Les Misérables, 4“ partie, liv. vn.

(2) V. Hugo, Loc. cit.

1,’aUGOT niiS PUISONS Dlî PARIS

OU moins les Uy-mimiisons et les désinences des mols, mais le fond delà langue reste le même, el ilest facile deles comprendre, môme sans être initié.

Je vais essayer d’étudier cet argot atténué.

Lombroso définit l’argot une « langue qui, tout en gardant intact le type grammatical, les assonances générales et la syntaxe de l’idiome en usage, en change complètement le lexique »(1). Cette définition est assez juste. Mais c’est peut-être aller un peu loin que d’élever l’argot à la dignité de langue. C’est tout au plus un dialecte, une dérivation, une parodie de l’idiome dont il est né.

Néanmoins, beaucoup d’auteurs ont montré que l’argot avait de nombreux rapports avec les langues primitives. On trouve fréquentes chez lui les onomatopées que l’on rencontre si souvent sur les lèvres des peuples enfants. Souvent aussi il indique les objets par leurs attributs. Ainsi, la casquette s’appelle la couvrante; rallumette, la souffrante. J’ai sous les yeux un essai sur la langue Bambara, par le lieutenant de marine G. Birger. Cet idiome, parlé dans le Kaarta et le Bélédougou, régions situées dans le nord du Soudan occidental, est, en effet, extrêmement riche en onomatopées, et dans presque la moitié des cas le substantif est remplacé par un de ses attributs. Cela donne peut-être de la couleur et de la poésie au langage, mais cela lui enlève beaucoup de sa précision et de sa clarté.

Il n’est pas rare non plus de voir dans l’argot, comme c’est le propre des enfants et des peuples primitifs, ce procédé qui fait

(1) Lombroso, Il uomo clelinquenle, chap. ix.

L Anr.OT UKS PUISONS DE PAUlS

vivro les objets inanimés et leur donne une forme hnmainc. D’ailleurs, ce j)rocédé se rencontre même dans les langues des peuples civilisés et surtout chez les poètes, qui, pour donner plus de vie à leurs images, plus de relief à leurs pensées, plus de pittoresque à leurs expressions, forment ainsi des multitudes d’allégories embryonnaires. Ainsi, chez les Latins et surtout chez les (irecs, où chaque élément était personnifié, la mort devient un hideux squelette armé d’une faux redoutable; le temps, un vieillard toujours porteur d’un sablier ; la justice, une femme aux yeux bandés, tenant en main une balance, etc... Dans les langues primitives, ce caractère est encore plus accentué, et ces sortes de substilutions se rencontrent môme dans le langage courant. En argot, la nuit s’appelle Bernarcle^ et le marteau père Frappart.

Mais, malgré toutes ces analogies, l’argot, môme le véritable argot, celui que ne parlent qu’un nombre très restreint de criminels, diffère profondément des langues primitives, « qui sont toujours graves, jamais ironiques, jamais plaisantes, ne cherchent point à salir l’objet de la pensée; simples dans leurs métaphores, abondantes en formes grammaticales » (1). Et puis toute langue primitive, si simple soit-elle, a toujours une syntaxe qui lui est propre. En argot, il n’existe pas de syntaxe : toute la grammaire de la langue ordinaire est conservée sans altération ; une petite partie du vocabulaire seulement est modifiée.

Enfin, l’argot n’a pas de prononciation spéciale. Il n’existe aucune consonne, aucune voyelle qui diffère de son avec celles de la langue mère, 'fout au plus existe-t-il dans quelques cas une intonation un peu différente, et on dira Montmertre pour Montmartre. Or, môme dans les dialectes et surtout dans les langues dérivées, il existe des différences de prononciation considérables. Ainsi, par exemple, entre l’espagnol et le portugais

(1) Tarde. La Criminalité compa^'ée.

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