‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 66 sur 132 · I.’.MU;0T DKS PUISONS DK PAUlS · texte numérisé non relu

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il exislo bien peu de différences au point de vue grammatical, et le lexique est presque semblable dans les deux langues; mais la prononciation est absolument dissemblable et donne à chaque langue un caractère propre.

Donc, comme je l’ai dit, l’argot est tout au plus un dialecte, et son type linguistique est abaissé au moins de deux ou trois degrés par rapport à la langue-mère; il est à celle-ci « à peu près comme un champignon qui croît sur le chêne est d’une famille bien inférieure à celle de cet arbre majestueux » (1).

C’est une langue française estropiée, boiteuse et manchote. « On a peine à la reconnaître, dit Y. Hugo. La voilà prête à entrer en scène et à donner au crime la réplique, et propre à tous les emplois du répertoire du mal. Elle ne marche plus, elle clopine; elle boite sur la béquille de la cour des miracles, béquille métamorphosable en massue, elle se nomme truanderie; tous les spectres ses habilleurs l’ont grimée; elle se traîne et se dresse, double allure du reptile. Elle est apte à tous les rôles désormais, faite louche par le faussaire, vert-de-grisée par Tempoisonneur, charbonnée de la suie de l’incendiaire, et le meurtrier lui met son rouge » (2). C’est l’ombre grimaçante et lugubre de la langue-mère bafouée.

Voyons maintenant par quelles transformations l’argot se forme. Je l’ai déjà dit, l’argot remplace souvent le substantif par l’attribut. Ainsi, la lune s’appelle la l’heure Xî^rapide,

(1) Tarde. Loc. cit.

(2) Victor Hugo. Loc. cit.

l’argot UES PRISONS UE PARIS

le réverbère l'incummode, la bourse la sainlc. 11 est inutile d’expliquer ees expressions si pittoresques : la mouebarde est la lune, dont les rayons éclairent tous les crimes et trahissent le coupable; la lumière du reverbère incommode le voleur, qui ne peut opérer aussi bien que dans l’ombre; la rapide est l’heure, qui fuit comme un cheval emporté dans un galop sans lin; la bourse est la sainte, devant qui tous se tiennent agenouillés, la divinité d’où émanent tous les, bonheurs et toutes les joies : la joie du ventre rempli de victuailles, la joie du cerveau imbibé d’alcool et d’ivresse, la joie de la débauche et des tilles aux cheveux dénoués. Ces expressions sont profondément philosophiques. J'ai déjà dit quel parti on pourrait tirer de leur connaissance pour étudier le caractère et la conscience des criminels. J’y reviendrai avec plus de détails.

Les onomatopées sont également très fréquentes. On dit : fric-frac, popote, tocante, pour extraction, soupe et montre. Il en est de même des réduplications : Bihi pour Bicêtre, toc-toc pour toquéj gaeja pour gâteux,- etc.

Souvent aussi les criminels ont recours à des détournements \

comiques ou plaisants. Ainsi ils disent philanthrope pour lilou. Ils intercalent, changent, réunissent des syllabes ou des voyelles, ajoutent des désinences augmentatives ou dimlnutives, changent les désinences, font des métatbèses et des transpositions etc.

Certaines locutions ont une origine des plus curieuses : elles se tirent, comme l’explique Lombroso, d’allusions homophoniques à certaines personnes et à certains lieux. Il en est deux en particulier fort répandues et qui sont de véritables énigmes pour ceux qui ne sont point initiés : aller à Niort, — aller à Montretout : ce qui veut dire ; nier, — aller à la visite de santé. D’autres sont des métaphores phonétiques extrêmement pittoresques, mais qu’on ne peut comprendre sans explication : étrangler an perroguet veut dire prendre une absinthe, par

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allusion à la coulcup verle de la liqueur et de l’oiseau, et aussi par allusion au geste presque analogue pour boire et étrangler. Une Ülle de joie s’appelle un hôtel du besoin, sans doute parce qu’une lille de joie est une maison où tout le monde jieut entrer, quand le besoin s’en fait sentir, comme on entre dans une auberge quand on a faim. Les détenus parisiens aifeclionnent beaucoup ces métaphores d’une rare hardiesse, ces homophonies compliquées, et nous les retrouvons à tout instant sur leurs lèvres.

Ils ont également une grande tendance à abréger et à supprimer les dernières syllabes des mots^ sans doute pour donner plus de rapidité au discours. Ainsi on dit sous-off pour sousüflicier, etc.

L’origine des argots est beaucoup plus difficile à expliquer. Les criminels, disent beaucoup d’auteurs, ont voulu se faire une langue de combat, une langue sombre et louche comme eux, incompréhensible pour les honnêtes gens. Celte théorie est inadmissible. Tous les policiers et la plupart des gardiens de prison connaissent l’argot, souvent mieux que les criminels. ,)’ai pu m’en assurer par moi-même. Alors pourquoi parler celle langue, qui est comprise précisément de ceux qui sont les plus dangereux adversaires des criminels?

Ne voyons-nous pas les individus de presque tous les métiers former des espèces de dialectes ou d’argots qui leur sont propres et qui ne se parlent que dans leur milieu? Les criminels,

l’argot des puisons de paris

qui forment une vaste corporalion, ont inventé un langage qui leur a paru plus en rapport avec leur situation, jilus conforme à leurs idées et plus apte à rendre leurs sentiments, loujours misérables, toujours traqués, ils ont inventé des « mots masques et des métaphores haillons ».

.Mais comment cette langue s’est elle formée? On a estropié et dénaturé la langue-mère par les transformations que j’ai indiquées plus haut. On a en")prunté des mots aux langues étrangères, mais sans aucune méthode étymologique, sans aucune science. Les criminels sont rarement des savants et encore moins des grammairiens. Néanmoins, cet emprunt est facile à expliquer, l’endant mon internat à la prison de la Santé, j’ai rencontré des criminels de presque tous les pays : allemands, anglais, italiens, russes, hollandais, portugais^ flamands, arabes, turcs, persans même. Qu’un de ces individus lâche un mot étranger, le plus souvent bizarre, aux syllahles étranges, auxvoyelles farouches ou lascives, immédiatement la pègre le ramasse et le met dans son vocabulaire à la place d’honneur ; on lui donne droit de cité. Je me rappelle un fait personnel qui m’a frappé. Nous avons eu pendant quelque temps à l’infirmerie centrale un individu né de père arabe et de mère française, parlant français, anglais, persan et turc. Attaché comme traducteur au ministère de la Sublime Porte, puis professeur de langues orientales à Paris, il s’était fait arrêter dans l’avenue des Champs-Elysées pour outrage public à la pudeur. Chaque matin, lorsque nous passions devant son lit à la visite, il s’inclinait profondément en disant: Salamalec, effendbn {{). Si nous lui demandions comment il allait, il répondait souvent en arabe : Ouachalek, sidi (2).

(1) Expression turque qui signifie littèraleineut : Salutation, seigneur. (2j Expression arabe qui signifie : Ça va bien, maitre.

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Les détenus voisins ne tardèrent pas à s’emparer de ces expressions, et, au bout de quinze jours, on ne disait plus, dans les quartiers communs de la prison, que salamalec pour bonjour, et le 'pantre était remplacé par ceux iïeff'end ou de sid, dérivations manifestes à' eff'endim et de sidi. Quelle sera la durée de ces expressions ? Peut-être n’auront-elles qu’une vie éphémère comme le caprice qui leur a donné naissance et s’éteindrontelles dans le milieu où elles sont nées. Mais je ne serais que très médiocrement étonné de les entendre un soir siffler à mes oreilles en passant sur les boulevards extérieurs.

C’est ainsi, probablement, que sont entrées dans l’argot la plupart des expressions étrangères. Beaucoup d’auteurs, croyonsnous, ont voulu donner à l’argot des origines trop savantes. Quant aux expressions nouvelles, aux mots propres^ ils sont l’œuvre du caprice et de la mode, ces tyrans qui régissent la grammaire et les lois. Ce sont des mots nés dans le vin et dans le sang. Fils de la débauche et du crime, ils sont sortis d’une saillie cynique ou d’un calembour obscène. En effet, les homophonies bizarres et épigrammatiquos ont toujours exercé un grand attrait sur les esprits légers et les essences grossières. « Que dans leurs scènes d’orgie, un mot nouveau, une phrase extraordinaire, absurde même, mais vive, piquante ou bizarre, vienne à frapper leurs oreilles, ils s’en emparent aussitôt et lui font les honneurs de leur lexique » (1). Quoi d’étonnant à cela Le caprice et la mode jouent également un rôle immense dans la formation des langues, et la sagesse des académies n’y peut rien.

En pareille matière, l’écrivain le plus autorisé. Fauteur le plus divin, comme dirait Boileau, est obligé d’attendre le jugement de la foule et de se soumettre aux caprices de l’usage. S'il

(1) Lombroso. Loc. cil.

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hasarde une expression neuve, s’il tente de remettre en honneur une expression inusitée, il ne peut promettre fortune au nouveauné qu’avec les plus humbles restrictions :

Si volet usus

Quem poncs arbilrium est et jus et norma loqucndi.

Mais l’argot, plus encore que les autres langues, est fils du caprice. La plupart de ses mots sont nés dans un coin des halles ou d'un bouge, sans qu’dn sache jamais ni comment ni pourquoi.

Chaque langue a certains caractères propres qui constituent ce qu’on appelle son génie.

Il en est de même pour l’argot.

Je vais passer en revue quelques-uns de ses caractères les plus importants.

D’abord, fait signalé par beaucoup d’auteurs, l’argot est extrêmement riche en synonymes pour exprimer certaines actions qui se produisentfréquemment. Ainsi, il existe soixantedouze synonymes pour exprimer l’action de boire et l’ivresse. Ils sont également nombreux pour -les mots voler et tuer. Du reste, ce phénomène s’explique facilement et se rencontre dans presque toutes les langues. La répétition d’une môme action,, le retour fréquent d’un môme besoin amènent la création d’un grand nombre de mots identiques; ainsi, la mémoire ne se trouve jamais à court et tient toujours une expression prèle pour seconder le désir ou la pensée.

Les peuples primitifs, <[ui s’enfermaient dans des cycles

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d’ucl.ioiis plus ou moins éLroils cl dont les idées ne soiiaienl pas de certaines limites, ont des multitudes de synonymes pour exprimer certains mots, malgré la pauvreté de leurs langues sous les autres ra|)|)orls. Ainsi, dans le sanscrit, selon J’ictet^ il y a une centaine de racines qui expriment l’idée de tuer, de blesser, sans compter les dérivations secondaires. Quelquesunes de ces racines sont arrivées jusqu’à nous, comme par exemple mai\ mori^ nac, kan. Dans l’argot des prostituées, peu différent d’ailleurs de l’argot des criminels, les mots employés pour désigner le coït et les organes génitaux sont pVesque innombrables. Un auteur les a classés sous le titre de Vei'ba erotica. U y a trois cents synonymes pour l’acte vénérien, quatre cents pour les parties sexuelles et cent trois pour la prostituée elle-même (1).

C’est une étude très curieuse et pleine d’intérêt pour les esprits philosophiques. .

Malgré cette richesse en synonymes, l’argot est une langue pauvre. Beaucoup d’actions, beaucoup de choses n’ont pas de mots et ne peuvent s’exprimer en argot. Ce sont des lacunes qui étonnent et surprennent l’observateur, qui s’arrête comme l’écolier qui veut, par exemple, traduire les mots vapeur ou électricité en latin. Lorsqu’on s’élève de l’ordre des choses et des faits à l’ordre des idées pures, l’étonnement redouble, car l'argot n’a pas non plus de mots pour exprimer les idées abstraites. Vous voulez rendre une impression philosophique, une émotion morale, une idée synthétique ou esthétique, vous ne trouverez point de mots pour vêtir votre pensée. Cela s’explique facilement. Qui fait l’argot et qui le parle? Le criminel, c’est-àdire un individu chez qui ces idées n’existent pas, pour qui toute impression morale ou esthétique est le plus souvent

1)' Dufour. Histoire de là prosliliUion.

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lellre morte. Il y a cliez lui table rase de tons ces phénomènes intellectuels. Alors comment inventerait-il des mots pour e.vprimer des sentiments (pi’il n’éprouve pas, des images <|u’il n’imagine pas, des idées (pi’il ne comprend pas? Ce serait demander à un sourd de raisonner sur la mélodie et à un aveugle d'expli([uer la théoidc des couleurs.

On a dit ipie l’argot était fort répandu, que c’était presque une langue universelle, le volapück des criminels. H y a là, je crois, une grande exagération. J’ai déjà montré par quel procédé les mots étrangers s’introduisaient dans l’argot. D’autre part, j"ai interrogé beaucoup de criminels, principalement d’anciens forçais. La plupart d’entre eux connaissaient assez bien l’argot parisien avant leur départ pour la Nouvelle ; arrivés là, ils ne pouvaient converser avec les autres forçats, dont l’argot dilfère sensiblement.

Enfin, on a dit que l’argot était une langue essentiellement variable, comme l’esprit futile de ceux qui Tout inventée. « L’argot, étant l’idiome de la corruption, se corrompt vite. Au rebours de toute autre végétation, tout rayon du jour y tue ce qu’il touche. Aussi l’argot va-t-il se composant et se décomposant sans cesse, travail obscur et rapide qui ne s’arrête jamais. Il fait plus de chemin en dix ans que la langue en dix siècles. Les mots de cette langue sont perpétuellement en fuite, comme les hommes qui les prononcent » (1).

L’argot est variable certainement, parce qu’il est presque uniquement le fruit du caprice et du hasard. Mais il existe un substratum de l’idiome qui persiste et varie peu, et la rénovation est plus lente et plus longue à s’opérer qu’on pourrait le croire. En voici une preuve. J’ai pris les Misérables de Victor Hugo et j’ai lu à un détenu de dix-neuf ans le passage suivant ;

(1) Viclor Hugu. Les Misérables.

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« (Ju’osl-ce que lu nous bonis là? Le tapissier n’aura pas su tirer sa crampe. Il ne sait pas le truc, quoil liouliner sa limace et raucher ses empalîes pour maquiller une lorlouse, caler des boulins aux lourdes, brasser des falîes, maquiller des caroubles, faucher les durs, balancer la torlouse dehors, se planquer, se camouller, il faut être mariol ! Le vieux n’aura pas pu, il ne sait pas travailler ». Cet argot date déjà d’un certain nombre d’années. Cependant notre homme traduisit sans hésiter, et sa traduction différait très peu de celle de Victor Hugo, . que voici : « Qu’est-ce que tu nous dis là? L’aubergiste n’a pas pu s’évader. Il ne sait pas le métier, quoi ! Déchirer sa chemise et couper des draps de lits pour faire une corde, faire des trous aux portes, fabriquer des faux papiers, faire des fausses clés, couper ses fers, suspendre sa corde dehors, se cacher, se déguiser, il faut être un malin ! Le vieux n’aura pas pu, il ne sait pas travailler ».

Mais si l’argot varie, les autres langues varient aussi. Seulement ce travail se fait plus lentement, parce que la rétlexion y est pour quelque chose. Les mots naissent, vivent et meurent comme nous. Leur fortune est pareille à la nôtre. Ils ont leur jeunesse et leur virilité, leur âge mûr et leur décrépitude. Quand l’heure est venue, ils disparaissent de Tidiome dont ils faisaient partie, comme les feuilles mortes se détachent des arbres aux approches de Thiver.

Ut silvœ foliis pronos mutantur in annos,

Primo, cadunt : ita verborum vêtus interit œtas.

Mais les langues s’en iraient ainsi feuille à feuille, si la même puissance qui détruit certains mots et les efface du vocabulaire, n’en relevait et n’en faisait d’autres pour remplacer les premiers et suffire aux exigences du langage ;

■ Et juvenum ritu (lorent oiodo naUi vi<jciiiquo.

l/.\UGOT UES IMUSONS UE l'AlUS

Si IMaiite usait do t(M*mcs (juo lo stylet dédaigneux d lloi’aco SC rel’use à écrire, l’ami de Mécène, à son tour, en prononçait que n’avaient point entendu les vieux Céthégus, et de la paille du fumier d’Ennius naissaient les Heurs de Virgile. Telle est la loi universelle qui préside au développement et à la transformation de tous les idiomes.

Mais les caractères dominants de l’argot sont l’ironie cynique et grossière, la gaîté sinistre. Il recherche les images qui salissent et avilissent, les métaphores qui couvrent de lie et de boue.

La peau devient le cuir, le bras Vaileron, les jambes les abattis. Pour exprimer les choses les plus saintes, il a des périphrases hideuses qui bafouent et soufflettent avec des mains souillées. Ainsi, la femme enceinte a un polichinelle dans le tiroir; la petite fille couronnée de roses blanches qui va communier avale le disque, le moribond qui rend l’âme avale sa fourchette, le condamné qui marche au supplice épouse la veuve. Certains mots sont comme barbouillés de sang, d^autres macabres et sinistres. Le cercueil devient un paletot ^ le corbillard le Irimballeur de refroidis, le suicidé un figurant de la Morgue, le cimetière un séchoir. Certains euphémismes font frémir : l’assassin dit qu’il apaise sa victime. « Tel mot ressemble, à une griffe, tel autre à un œil éteint et sanglant, telle phrase semble remuer comme une pince de crabe » (1).

Mais, pour exprimer les choses grossières et triviales, les fonctions inférieures de l’humanité, l’argot excelle en termes comiques et piquants, en expressions gauloises d’un goût quelquefois douteux, mais presque toujours drôles. L’individu qui s’oublie et laisse éclater le tumulte de ses entrailles, lâche une pastille du sérail ou il envoie l’âme d’un haricot au ciel. Le

(1) V. Hugo. Loc. cit.

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walei'-closet s’appelle le rfnrdo.-mantier, l’anus le panier à crottes, un coup do pied devieul un coup de poupe, el le inaslurbaloup SC colle un rassis.

Une élude pleine d’inléi'èt, à mon avis, et négligée jusqu’ici, c’est l’étude de la fomialion des noms propres dans l’argot des criminels.

Stultorum nomina semper parietibus adsunt, dit le poète latin. Les criminels aiment à graver leurs noms sur les murs des prisons où ils passent, malgré les grands préjudices que cela peut leur causer. J’en ai recueilli un assez grand nombre sur les murs des cellules à la prison de la Santé. Souvent c’est un prénom ordinaire suivi d’un nom de quartier qui a l’air d'une particule : Oscar de la Bastille, Emile de Grenelle, Chariot du Latm, Emile de la Haubert. D’autres s’affublent d’un titre nobiliaire : le marquis de Montparnasse , le prince de la Haubert. D’autres fois, l’individu tire son nom de sa nationalité : Michel le Russe, le Lyonnais de la Maubée. Chez d’autres, le nom est tiré d’une défectuosité ou d’une qualité physique : le Frisé, le Rouquin de Clic hy. Mais le plus souvent le criminel s’affuble d’un calembour grossier ramassé dans la rue, plus rarement d’un pseudonyme prétentieux. Un ivrogne signe : Sirop-Cognac ; un autre : Rec d' Acier, allusion à la solidité de son palais, sur lequel on peut répandre impunément les alcools les plus- supérieurs; un aimable dos vert s’appelle Fou d' Amour de la Bastille, un autre chéri de ces dames s’appelle L’Amour de Grenelle, et un troisième, Petit-Homme de Saint-Ouen. Un rôdeur

i/aIU-,OT mes PRISONS OK PARIS

fie baiTÎèi'e de haute taille s'appellera Bec-dr-Gaz, et un autre qui aura la maigreur en plus, Laapprgp. Le roué, c’est Fouinard de Vauqirurd\ le subtil, c’est Caoutchouc; le disgracié, c est Tortillard de Vauqirard ou Transparent de Montparnasse ; le hâbleur prétentieux, Cœur d! Acier de la Villette ou Casse- Museau.

D’autres sobriquets n’ont aucune signification, et ceux qui les portent ne savent ni /pourquoi ni comment un parrain inconnu les a un jour baptisés ainsi. Pourquoi l’im s’appelle-l-il Blanc-Blanc de la Chapelle., Coco des Ternes ou la Jambe des Halles., et l’autre V Emballeur de TEcole, La Patente de Montparnasse, La Graine de Montmartre ou Tripsec? Eux-mêmes n’en savent rien.

Enfin, certains individus portent des noms en quelque sorte professionnels. Il suffît de les nommer pour savoir à qui on a affaire, leur nom est comme leur carte d’infamie. Ce sont les « petits Jésus » du ruisseau; l’iin s’appelle : Môme Bocaille de la. Courtille \ l’autre, Petit Blond des Halles ou Denise de la Chapelle.

Comme on le voit par ces quelques exemples, le fait le plus frappant de cette étude est la tendance à s’affubler d’une sorte de particule nobiliaire. C’est la noblesse du crime, et plus d’un voleur est aussi fier et aussi vaniteux de son sobriquet qu’un comte de sa couronne. C’est son blason.

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