CHAPITRE XX
l’écriture des criminels
Lombroso, qui a 'étudié plus de cinq cents autographes de criminels, a voulu distinguer l’écriture des homicides de celle des voleurs.
.J'ai eu sous les yeux un grand nombre d’autographes de criminels^ tant voleurs qu’assassins. Il m’a été impossible de retrouver dans ces écritures les caractères indiqués par Lombroso pour chaque classe de criminels. Ainsi, chez les homicides, je n’ai pas pu reconnaître cette forme gladiolée des lettres dont il parle. L’écriture du handit corse Rocchini, par exemple, ne présente rien de particulier à cet égard, comme on peut en juger par l’autographe reproduit ici. (Voyez fig. 40).
Mais les criminels, en général, présentent-ils une écriture spéciale? En comparant les manuscrits que j’ai sous les yeux, il me semble qu’il existe quelques caractères spéciaux qui, sans être constants, se retrouvent assez fréquemment. J’ai également étudié l’écriture de beaucoup d’aliénés de l’asile Sainte-Anne tant hommes que femmes, et j’ai trouvé do grandes ressemblances entre leur écriture et celle des criminels.
Les lettres sont généralement mal formées, les unes entassées, les auti-es très distantes les unes dos autres ; les unes sont lourdes
l’ÉCIUTCRK UES CRIMINELS
et empâtées, écrasées et arrondies, tandis que d’antres, dans le même mot, sont grêles, maigres, sans jileins, élancées. Ainsi le caractère dominant, c’est, outre la lourdeur, l’irrégularité et l’incohérence. Ce caractère m’a paru réellement caractéristique. Je ne tiens pas compte, bien entendu, de l’écriture tremblée des séniles, ni de l’écriture informe des ignorants qui savent à peine signer leur nom; de même pour la calligraphie, qui est une écriture à peu près sans caractères et peu différente, selon les individus. (Il n’est pas rare de rencontrer des calligraphes parmi les criminels, ce qui s’explique facilement par l’adresse des mains et des doigts qu’on rencontre assez souvent chez eux)
Fig. 40
Qu’on me permette ici une anecdote.
J’avais souvent l’occasion de voir une personne assez versée dans les sciences médicales et qui prétendait reconnaître le carac-
l’éciuture des criminels
tore d’un individu par le simple examen de son écriture. Il se faisait fort de me dire pourquoi tel ou tel criminel était condamné, rien qu’en examinant quelques lignes écrites de sa main. Un jour je lui remis vingt autographes. Pour les dix-huit premiers, qui appartenaient à des criminels, son diagnostic fut exact six fois.
Le dix-neuvième autographe, qui était d’un de mes amis, était ainsi annoté : « Ecriture louche, sournoise, — Inversions sexuelles. — dû être condamné pour attentat à la pudeur. » Je ne suis point l’ange gardien de mon ami; néanmoins je puis assurer qu’on ne Pa jamais arrêté avenue des Champs-Elysées pour le motif indiqué. Au-dessous du vingtième autographe, qui était de moi, on lisait : « Ecriture tourmentée. Caractère violent et emporté. A dû être condamné pour rixes. » Sans prétendre à une sérénité d’âme inaltérable, je n’en proteste pas moins énergiquement : je n’ai encore subi aucune condamnation.
J’avais souvent lu et entendu dire que les criminels, comme les aliénés, affectionnaient les grands paraphes. Leur vanité habituelle expliquerait facilement ce fait. Eh bien ! Je dois reconnaître avec Lombroso que la signature des criminels « n’a rien de saillant et est presque toujours dépourvue de paraphe ». Je viens d’examiner les signatures de quelques centaines de criminels de toute espèce, précisément ceux dont j’ai les observations. Je n’en ai trouvé qu’un très petit nombre suivies de paraphes; une seule était ornée d’un de ces paraphes magnifiques et compliqués si chers à Joseph Prud’homme. C’était celle d’un indi-
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vidu prétenlieux et détraqué donl j’ai rapporté l’hisloire ailleurs. Son paraphe est aussi ridicule que ses visées politiques, La signature est en effet, dans certain cas, comme le reflet de l’esprit. J’ai en même temps sous les yeux la signature d’un débile délirant avec idées de grandeur qui se trouvait l’an passé à l’asile Sainte-Anne, dans le service de M. le D" Dagonet, et celle d’un marchand de vins en gros peu intelligent et plein d’ambition, qui vise depuis des années le conseil municipal de son village. Dans les trois cas, les paraphes sont aussi compliqués et aussi ridiculement prétentieux.
Il me resterait à dire un mot de ces signes hiéroglyphiques dont parle Lombroso et qu’on observerait chez les criminels allemands, anglais et napolitains.
J’ai fait des recherches dans ce sens; j’ai interrogé beaucoup de monde, des gardiens, d’anciens forçats, de vieux chevaux de retour; tous ont été unanimes pour nier l’existence de ces signes parmi les criminels parisiens et dans les bagnes.
J’ai bien relevé sur les marges des livres qu’on prête aux détenus, sur les murs des cellules de la prison de la Santé, quelques signes plus ou moins bizarres, aux apparences plus ou moins cabalistiques. Mais personne n’a jamais pu les expliquer ni les comprendre. Ils étaient simplement le fruit du caprice et de l’ennui; c’étaient, en quelque sorte, des embryons de dessins. Il n’est pas très rare non plus de voir des détenus prétentieux ou farceurs écrire des lettres avec des signes compliqués et étranges. Ils n’oiit le plus souvent d’autre but que
l’écuiture des criminels
de myslüier les employés chargés de lire les IcUres et qui croient y reconnaître des écritures orientales. Ce lait se rencontre plus souvent encore chez les aliénés. Mais chez eux il est plus difficile d’expliquer les motifs qui les poussent à ces compositions étranges, aux allures cabalistiques. J’en ai observé un cas fori curieux à l’asile Sainte-Anne. 11 y a dans le service du D' Bouchereau une ancienne femme de lettres qui, bien qu'âgée de quarante-quatre ans, est actuellement incohérente et bien près de verser dans la démence. Chaque matin, depuis près de deux ans, elle remet régulièrement au médecin qui fait la visite, plusieurs feuilles remplies de signes toujours semblables et qui, depuis le début, n’ont point varié.
En voici un échantillon.
J’ai montré ces signes à plusieurs personnes versées dans l’étude des langues, et on m’a toujours répondu que cette calligraphie n’appartenait à aucun idiome et était de pure fantaisie. La malade prétend qu’avec ces signes^ dérivés du chinois, elle peut se faire comprendre des muettes.
CPIAPITRE XXI