LA LITTÉUATUIŒ DANS LES PRISONS
Pour connaître les goûts littéraires de quelqu’un, il faut étudier deux choses : ce qu’il lit et ce qu’il écrit. C’est ce que nous allons faire ici .
En principe, les criminels n’aiment pas la lecture^ et, à de très rares exceptions près, ils ne lisent que pour tuer le temps et tromper leur ennui. Je parle, bien entendu, des véritables criminels, de ceux que j’ai appelés les piliers de prison, les criminels d’habitude et les criminels-nés ; je laisse de côté les détraqués, les dégénérés supérieurs qui viennent quelquefois échouer dans les prisons. 11 peut se trouver parmi ces malheureux des gens instruits et délicats, qui aiment les livres pour les livres et les lisent uniquement pour les beautés qu’ils contiennent.
Les criminels, au contraire, ne lisent jamais pour s’instruire. J’ai souvent choisi moi-même des livres pour des détenus qui se trouvaient à l’inlirmerie centrale. Plusieurs me les rendirent
LA LITTÉllATUllK DES PUISONS
sans les avoir lus; aucun ne m’a jamais dit : voilà un beau livre; il m’a ému où il m’a inléressé..Non ; s’il l’avait lu, c'était simplement j)Our « s’appuyer deux ou trois boules » (1) avec moins d’ennui, pour sentir moins peser la longueur des heures inoccupées.
Il n’y a guère, d’ailleurs, que dans les cellules et les infirmeries qu’on demande des livres. Dans les quartiers communs, où l’on n’est pas seul, où l’on peut causer, le temps paraît moins long; aussi presque personne ne lit. On passe le temps laissé libre par le travail à bavarder, à combiner des coups à
faire quand on sera sorti.
Aussi le prisonnier ne cherche-t-il dans la lecture qu’une vaine distraction. Y trouve-t-il quelquefois ces émotions exquises dont parle avec tant d’enthousiasme George Sand, ces émotions qui fontoublier les heures qui passent et le milieu où l’on se trouve? Lui arrive-t-il quelquefois, en lisant un beau livre, de partir, emporté sur les ailes de l’imagination, vers « un monde meilleur où les bons sentiments qu’il a pu conserver se trouvent comme alTranchis du souvenir de ses méfaits ? » (2) — La chose est possible et se rencontre sans doute quelquefois, car il n’est pas de conscience obscurcie par des ténèbres si noires qu’aucune lumière ne puisse y pénétrer ; mais cela est certainement très rare.
Comment en effet voulez-vous que ces individus sans cœur et sans conscience soient accessibles aux nobles émotions de la poésie et se laissent emporter dans l’enthousiasme du poète? Tous leur parlez courage, amour de la patrie, dévoûment, charité, loyauté, etc. Ils ne comprennent pas d’abord, étonnés, surpris, puis ils finissent par un éclat de rire, croyant qu’ils ont
(1) Pour passer deux ou trois jours.
(2) Joly. Lci' lectures dans les 2}risons de la Seine, lu Archives de l'anlhropoLôdie criminelle. 15 Juillet 1888.
LA LlTTÉKATUnii DKS PUISONS
aiïaire à un fou. Ou n’a qu’à parcourir les livres qui comj)oseut la bibliothèque de la Sauté. Heaucoup sont annotés, comme j'en reparlerai plus loin. Lisez les plus belles pages, celles on sont exaltés les vertus, les sentiments, celles en un mot qui élèvent l’homme et lui crient : Surswn corda ! 11 n’est pas rare qu'un détenu écrive son impression au bas de la page. Vous croyez peut-être qu’il s'est laissé loucher, émouvoir. Erreur ! L’un écrit : imbécile ! un autre ; blagueur! et un troisième plus catégorique et moins poli, grave le mot de Cambronne. A la lin d’un des plus beaux chapitres du comte Kostia, de Victor Cherbuliez, de ce livre ravissant, généreux et chevaleresque, savez-vous ce qu'un lecteur a écrit? Voici: « quarante jours de prévantion et ne pas savoir quant je passeray en jugement, -le m’emm... beaucoup ». Cette simple remarque suffit pour montrer combien cet individu s’étaif intéressé à sa lecture. Il est certain qu’elle lui avait fait bien peu oublier sa situation et l’endroit où il se trouvait. Et je pourrais citer cent annotations semblables, souvent plus triviales encore.
Les criminels n’ont donc pas de goût pour la lecture : le désœuvrement et l’ennui seuls les amènent à lire. Dans ces conditions, quels livres demandent-ils de préférence? J’ai interrogé les bibliothécaires de la Santé. Ce que les détenus préfèrent, ce sont les romans à grosses intrigues et d’où sont bannies les descriptions, les discussions morales ou philosophiques. De même qu’au théâtre ils préfèrent les gros mélodrames où il coule beaucoup de sang et de larmes de concierges, ils préfèrent lire ces grosses fables où les faits ne laissent point leur imagination en repos. Ceux-là seuls leur plaisent, parce qu’ils ne les laissent point réfléchir ni penser, et peut être aussi parce que ce sont les seuls qu’ils peuvent comprendre. Les romans de Dumas et de Walter Scott sont très lus dans les prisons. Comme l’a déjà signalé avec raison M. Joly, on lit aussi beau-
LA LITTÉUATUUE DANS LES l'IUSONS
coup le Magasin piltoresqiæ, le Tour du Monde, le Musée des Familles, les œuvres de Jules Verne, etc.
Mais ce que les criminels aireclionnent par dessus tout, ce sont les livres orduriers et les journaux. Dans les premiers, les débauchés retrouvent leur élément préféré : l’obscénité et le vice ; dans les journaux, tous trouvent de quoi alimenter leur pauvre esprit : les revendications des sectaires ou des farceurs qui en vivent et en rient; les proclamations anarchistes; les cris de mort et de haine contre le bourgeois, le riche, le repu ; les déclamations vides et stériles sur le travail, l’extinction du paupérisme, etc. Tout cela fait sur eux une impression profonde et ils passent des semaines à réfléchir ou à discuter sur tel ou tel article fulgurant de \ Intransigeant ou de la Lanterne. Le fait divers les intéresse beaucoup aussi. Ils applaudissent aux « coiq:)s battes » (1), exaltent la hardiesse ou la rouerie du meurtrier, admirent le filou habile qui a glissé entre les mains de la police. Je sais qu’un grand nombre de détenus, à la prison de la Santé, se procurent, par l’intermédiaire de gardiens peu scrupuleux, des journaux qui leur coûtent fort cher et qu’ils paient jusqu’à dix sous le numéro. Gela devint une véritable passion lorsque l’escroc Allmayer fut arrêté et jugé. Tous les détenus s’intéressaient à lui^ vantaient son adresse, exaltaient ses filouteries, le proclamaient le roi des voleurs etla gloire de la pègre. Des individus qui partaient en centrale auraient donné tout ce qu’ils possédaient pour s’y trouver avec lui. J’en ai même entendu un dire : « Je casquerais raide pour en faire ma môme » (2). 11 est inutile de dire que les journaux et les livres obscènes sont interdits dans les prisons.
(1) Aux bons coups.
(2) Je paierais cher pour en faire ma femme.
LA LITTÉRATUUE IJANS LES PlUSOiNS
Ceux qui lisent si peu et d’aussi piètres choses, doivent peu produire. C’est là une erreur, caries criminels écrivent beaucoup. 11 n’est guère de condamnç qui, s’il sait écrire, n’ait, au moins une fois, rédigé une protestation sur l’illégalité de son arrestation et la vénalité de la justice ; il n’est guère de criminel qui n’ait confié au papier ses idées sur le vol, la propriété, la liberté, le travail, etc.
« Des individus fort peu instruits et sans orthographe, dit M. Joly, écrivant fort mal, essaient dans leur cellule de trouver une mesure quelconque et des rimes » (1).
Cendant mon séjour comme interne à la prison de la Santé, les écrits qui m’ont été adressés par les détenus, tant prose que poésie, formeraient bien deux in-octavos de cinq cents pages. Mais, parmi ces mille pages, on ne trouverait peut-être pas cent lignes qui aient un certain mérite littéraire. Les criminels, en elfet, ne sont pas littérateurs.
Le meme ennui qui les amène à lire les pousse à écrire, et leurs productions littéraires ne sont que le fruit du désœuvrement et de l’ennui, et souvent de la vanité.
On s’explique d’ailleurs facilement pourquoi les criminels ne sont pas littérateurs. D’abord il faut tenir compte de leur peu
(1) H. Joly. Les lectures dans les prisons de la Seine, lu .irehives de V anthropologie criminelle, 1888.
LA LrrrÉUATL’Ulî JJANS LES IMUSONS
d’inslriiclion. Lombroso prétend que chez certains criminels la prison et la solitude aflinenl les facultés, que la douleur et la colère rendent éloquents. Cela peut être vrai dans une certaine mesure. Selon lui, certains individus illettrés arriveraient ainsi à produire des œuvres remarquables; mais j’ai peine à admettre que le cordonnier de San Stefano, qui a écrit le morceau suivant, rapporté par Lombroso, fût un illettré et un ignorant.