LA TOURTERELLE
J’ai débuté à Montparnasse A fréquenter les jeunes gens.
Ils étaient tous de mon âge,
Et moi j’étais le plus vaillant.
Partout on vantait mon courage;
Aussi ma jambe en fut le prix Un jour, au milieu du tapage,
Que je me battais pour les amis.
Il faut, ma Tourterelle,
Fuir à jamais Paris,
Pour une bagatelle.
Adieu donc, mes amis!
Ma douleur est cruelle!
Adieu donc, mes amis !
Rue de la Gaité, dans .tous les bals.
J’étais connu, j’étais gobé.
Je fauche (1) un jour les mille balles; Tous mes amis ont bien soiffé.
Mais l’arnac (2) un beau jour arrive.
Conduit par une sale goton.
N’y avait pas plan que je m’esquive.
Voilà pourquoi j’suis dans l’ballon (3).
Adieu, amis, chers camarades.
Je fus toujours un bon garçon.
Ennemi de l’humeur maussade.
Très mauvaise tète, mais le cœur bon.
Mais je regrette, douleur amère.
En partant pour les travaux.
Je laisse là ma vieille mère Qui prit soin de moi au berceau.
(1) Je vole.
(2) La police.
(3) ' Dans la prison.
LA UrniUVTLHK DANS LK8 PUISONS
Ailleurs on cluinlc la pègre luallieiireuse, le riche respecté et en adoration devant la pièce de cent sous. Un nommé Canada, condamné à vingt ans de travaux forcés pour rébellion à la prison de Clairvaux, et ensuite tué à Téremba par un gardien qu’il avait menacé, a composé une espèce de satire assez curieuse. C’est en môme temps du rire et de la colère, de l’ironie et du regret, de la joie et de la tristesse. Ecoutez.
Un certain soir, étant dans la débine,
Un coup de vague il leur fallut pousser (I),
Car sans argent l’on fait bien triste mine;
Mais de courage jamais ils n’ont manqué.
La condition était fixée d'avance;
* Le rigolo eut bientôt cassé tout.
Du gai plaisir ils avaient l’espérance.
Quand on est pègre, on peut passer partout.
Le coffre-fort fut mis dans la roulante (2),
Par toute l’escorte il fut entouré.
Chez r pèr’ Clément, on lui ouvrit le ventre :
D’or et d’ falBots(3) l’enfant était serré,
Quarant millets (4) ! Telle était cette aubaine.
Ah! mes amis! C’était un lier coup!
De le manger, ils n’étaient pas en peine :
Quand on est pègre, on peut se payer tout.
L’ami Lapat’, qui n’était pas un’ bête.
Du coffre-fort voulait s’débarrasser.
Chez 1’ pèr’ Jacob, pour le jour de sa fête,
A son pur lingue il voulait l’envoyer.
Tout près d’ chez eux, en face, était la Bièvre,
On l’y plongea; mais voyez quel casse-eou!
Il fut r’péché. Adieu tous les beaux rêves!
Quand on est pègre, on doit penser à tout.
(1) Ils durent tenter un coup.
(2) La voiture.
(3) Billets de banque.
(4) Quarante mille francs.
LA LlfTÉHATüRli DANS LES PRlSONS
Vive le vin! vive la bonne chère !
Vive la grinche (1)1 vive les mavgotons (2)1 Vive les cigsl vive la blonde bière!
Amis, bavons à tons les vrais garçons!
Ce temps heureux a fini bien trop vite,
Car aujourd’hui nous v’ia tous dans 1’ trou,
Nous sommes tous victimes des bourriques (3).
Quand on est pègre il faut s’attendre à tout.
Quinze jours après, ces pauvres camarades Rentrant chez eux, par l’arnac (4) furent pincés.
Ils revenaient de faire un’ rigolade.
Deux contre dix, comment pouvoir lutter !
Ils furent vaincus, mais leur rap (5) porta tout.
Vrais compagnons de la Haute-Farandelle,
Ah ! mes amis, a vous gloire éternelle!
Quand on est pègre, le devoir avant tout.
Mes chers amis, j’ai fini leur histoire.
A la Nouvelle, tous trois ils partiront;
Mais avant peu, bientôt j’en ai l’espoir.
Brisant leurs fers, vers nous ils reviendront Mort ! Cent fois mort à toute la police !
Ces lâch’s bandits, sans pitié, coffrent tout.
On les pendra, et ce sera justice;
Car, pour les pègres, la vengeance avant tout !
Moralité : Ces hommes très forts se sont fait coffrer en coffrant un coffre-fort !
Un autre dit Tivresse et les ennuis du soiffard sans le sou. C’est, paraît-il, une chanson fort en honneur et fort répandue dans le quartier Maubert. Si mes souvenirs sont fidèles, il me semble l’avoir entendu chanter certain soir au Chateau-Rouge
(1) Vive le voleur.
(2) Vivent les femmes.
(3) Des agents.
(4) La police.
(5) Leur dos.