‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 88 sur 132 · SCÈNE DE MÉNAGE · texte numérisé non relu

SCÈNE DE MÉNAGE

Enfin! te v’ià, toi, p’tit’ salope?

Tu m’fais poiroter (12) d’puis minuit

Rouspett’ pas! ou sinon t’écope (13)!

Tu viens d’vadrouiller (14)? sale outil!

(1) Je te vas donner un coup. (2) Que je te dise. (3) A m’ennuyer. (1) Je t’ai sortie de la misère. (5) La petite a l’air gentille. (C>) Une bonne affaire. (J) Tous les soirs, sans argent, je te trouve soûle. (8) Gomment on peut dévaliser un homme. (9) Je te mène où on trouve des hommes. (10) Je quitte mon travail. (11) Il ne me reste rien. (12) Attendre. (13) Tais-toi, sinon tu seras battue, (14) De courrir, c’est-à-dire de te promener. ’

LA LTTTlînATUFlK DANS LES PUISONS

Défring’-toi, pass’-moi la galette (1)!

T’as dû faire des michés sérieux (2)

Tu voudrais pas t’offrir ma tête (3)

Rien qu’pour l’amour de tes beaux yeux.

Eh bien ! qué qu’t’as à faire la gueule ?

Tu m’connais faut pas m’emmerder !

Si tu prends des airs de bégueule,

Gare à ta peau 1 J’te vas bomber (4)!

A la bonne heure, tu t’déshabilles

T’es bath! va. J’te gobe (5), mon trognon.

C’est cor toi qu’es la pus gentille ;

Aboulé un p’tit peu e’beau poignon (6).

Quarant’ ronds (7)! mais tu t’fous d’ma fiole (8);

Tu t’as fait poser un lapin (9) ?

Réponds donc, eh ! boîte à vérole ;

Tu t’auras offert un béguin (10) !

Tu sais, Nini, faut pas m’ia faire (11); • .

Moi, j’suis pas comme mon p’tit frangin (12),

■ . 'Tu n’te payeras pas ma caf’tiére (13)

J’veux pas d’un’ feignant’, qui fout rien.

Mais réponds donc, eh! sal’ punaise!

Ah ! chialT pas (14)! ou j*te crève la peau

A qui qu’t’as r’passé c’te bell’ braise (15)?

Tiens (*) Mais réponds-moi donc, chameau !

Réponds-moi, t’entends, ou j’t’assomme !

— Alphonse, j’t’en prie, écout’-moi !

« (Tu m’as mouchée (16), tu sais, p’tit homme);

U J’vais t’dir’ le fin mot du pourquoi : ' , .

(*) Il lui fout un pain. (Note du poète).

(1) Déshabille-toi. Passe-moi l’argent. (2) Tu as dû aller avec des hommes payant bien. (3) Tu ne voudrais pas te moquer de moi. (4) Je vais te frapper. (5) Tu es gentille. Je t’aime. (6) Donne un peu l’argent. (7) Quarante sous. (8) Tu te moques de moi. (9) Tu es allée avec un homme qui ne t’a rien donné. (10) Tu es allée pour rien avec un homme qui te plaisait. (11) On né me trompe pas. (12) Mon frère. (13) Tu ne te moqueras pas de moi. (Il) Ne crie pas. (15) A (pii as-tu donné l’argent. (16) Tu m’as battue.

LA LirriCnATLUE DANS LES PUISONS

« J'ai carré (1) dans mon faux derrière « Deux louis, que j 'voulais envoyer (I A ma paiivr’ vicill’ grenouille d'inère (! Qu’est pus capable d’travailler.

a Attends un peu, qu’je r’tir’ ma robe,

« T’impatlent’ pas, j’vas fies r’iiler (2).

« (Tu Amis, mon chéri, si j’te gobe!) »

— El ta mère? — « Oh ! a peut crever. »

Il existe un genre de littérature criminelle tout à fait inférieur, dont Je n’ai point parlé jusqu’ici, et dont il me reste à dire quelques mots.

Avant la découverte du papyrus et des roseaux, les peuples très anciens écrivaient leur histoire sur les murailles de leurs édifices. Les obélisques se constellaient d’hiéroglyphes mystérieux où les savants ont pu découvrir les secrets dé l’antiquité. On écrivait sur les murailles du temple les hymnes en l’honneur de la divinité qu’il renfermait. Au fronton, on gravait le nom d’un grand homme qui avait sauvé la patrio; au-dessous, ôn disait ses vertus et les services qu’il avait rendus; sur le fût de la colonne rostrale, sur les architraves des arcs de triomphe, on inscrivait les dates des grandes batailles avec les noms de ceux qui étaient morts pour la patrie. Et, ainsi, l’histoire d’un peuple restait gravée sur ces pierres jusqu’à ce qu’un jour un savant vienne les exhumer de la poussière des mines et les mettre au jour en les expliquant.

(l) .l’ai caché (2) .le vais te les donner.

L\ UTTÉUAI’LIIUi DANS LKS PUISONS

Coite espèce de liltératiire murale existe aussi chez les criminels. (I) On n’a qu’à examiner les murs d’une prison. Les bergers de Virgile et de Florian gravaient des noms entrelacés sur l’écorce des bouleaux. Le criminel qui passe en prison, éprouve, lui aussi, le besoin de dire son chagrin ou sa haine; le mur de sa cellule alors lui servira de tablettes et il y gravera une pensée triste ou cruelle, cynique ou haineuse. Celui qui viendra après saura qu’un autre y a souffert déjà. Ce sera un peu de la vie d’un homme gravé là. Et la vanité du criminel y trouvera aussi une satisfaction: d’autres, pense-t-il, liront mon nom et le répéteront.

J’ai visité les cellules et les quartiers communs de la Santé; mais on badigeonne souvent les murailles, et d’autre part les détenus qui écrivent leurs noms sont sévèrement punis et paient les dégradations. Néanmoins, dans les cellules et les préaux d’attente, où la surveillance ne peut guère se faire, parce que chaque détenu n’y passe que quelques instants, j’ai relevé des multitudes d’inscriptions. Les murailles en sont tellement couvertes qu’on pourrait presque les comparer aux feuillets d’un livre.

Ces inscriptions présentent peu d’intérêt par elles-mêmes : on y lit rarement de grandes pensées.

Quelquefois le criminel, comme je l’ai déjà dit lorsque j’ai étudié la formation des noms propres en argot, se contente d’écrire son nom. Le plus souvent il indique la durée de sa peine. Telle est l’inscription suivante : « Nénesse fait treize mois. Vive le 19 juillet. »

Je n’avais pas compris d’abord le sens du vivat de la fin. Un détenu m’a expliqué que c’était la date de sortie. On retrouve, en effet, ce vivat à la fin d’un grand nombre d’inscriptions, comme dans celle-ci : « La Patente de Montparnasse fait deux mois. Vive le 28 septembre 1885 »; ou encore dans cette autre :

(!)■ Elle a été étudiée par M. Lacassagne sous le nom de Graffiti ou tatouages des murailles. Voir l’article tatouage du Dict. encyclop. de Decliambre par cet auteur.

i. v r,n nôiiATimiî oans u;s puisons

(( C(i'ui‘ d’Acier de la VillcUo, sapé (l) à six mois. Vive le 18 septembre 1881! »

(Quelquefois c’est la date de sortie qu’on trouve gravée sur la muraille. Ainsi on lit : « Coco des Ternes est décarré (2) le (> mars. »

D’autres expliquent le motif do leur condamnation. Ainsi :

« Ernest de la Dastille est ici pour Marie, la femme du cuisinier des Phares de la Bastille. « Ou encore : « La Chique du Bois fait quinze jours ponr avoir pissé sur la voie publique. Vive le 22 août 1888. »

.Villeurs, c’est un adieu ou un salut aux amis ; « Adieu, Plécheroise, sait Marseillais qui te dit à revoire. Je fait cinq ans de travaux forset, 1882. » Ou simplement : « Bastien de la Yillette dit bonjour aux amis. » Souvent aussi le condamné, dont la colère est mal apaisée, y écrit un mot de haine, un appel aux représailles : « Mort au président de la neuvième! » ou bien ; « Courage, les amis, et du sang! » ou encore : « Courage, les amis, et meilleure chance que moi! » D’autres se montrent plus vindicatifs encore : « Adolphe, dit TEcureuil des Halles, et Blondin du Havre disent bonjour aux amis et à tous les garçons courageux. Mort aux vaches, aux tantes et aux bourriques ! On les pendra par les couilles. »

Soit que le temps leur manque, soit que d’autres préoccupations les en détournent, ils écrivent peu d’obscénités sur les murs, à part cependant le mot de Cambronne, qu’ils dédient à tel ou tel personnage détesté, ordinairement le directeur de la prison ou un gardien. Néanmoins, j’ai vu un jour dans un coin sombre d’un préau, à la Santé, une verge monumentale grossièrement dessinée au crayon avec ces mots au-dessous : « La p... à Théo de la Meuse. »

(1) condamné.

(2) Sorti.

Page 1