LA LTTTICUATURE DANS LES PUISONS
' ' Il n’en est pas* de môme des livres qu’on leur prôle, car ils écrivent toutes sortes d’obscénités dessus.
J’ai eu entre les mains une morale chrétienne en action,
annotée par un individu qui signe l'anarcho. 11 en a fait un livre
vraiment curieux. Grâce à de nombreuses transpositions, à des
mots Ou à des lettres ajoutés ou rayés, il a transformé toutes
cés histoires pieuses en un recueil graveleux et obscène. Pour
avoir la patience de transformer ainsi un livre, page par page et
pour ainsi dire lettre par lettre, cet homme devait être travaillé
d’un érotisme étrangement lubrique. Tous les versets d’un
cantique sont rayés et remplacés par d’autres dans le genre de
celni-ci, qui n’est pas neuf :
Louis-Philippe a monté sur sa biche,
. • biche a rué du cul,
]. Voilà Philippe fOutu.
' Ou bien par cet autre plus licencieux ;
’ Lorsqu’une femme a la jaunisse,
> • Le remède le plus certain,
C’est de lui mettre entre les cuisses La racine du genre humain.
Le lecteur n’épargne pas non plus ses réflexions, et il en couvre les marges. L’un écrit à côté d’une tirade sur la justice : « La justice est comme la fille de joie; elle ne prodigue ses faveurs qu’à ceux ejui la paient ». Un autre écrit sur la dernière page d’un livre qui l’a peu intéressé : « Quel est donc le jour où l’humanité entière pourra se passer de ces girouettes fabricantes de bouquins? Ce jour-là, les hommes d’aujourd’hui paraîtront des pygmées. Mais, en attendant, n’allons pas être ingrats; saluons du nom de grands éclaireurs le petit nombre de savants sincères dont Victor Ilugo est Tincarnation ».
Le même qui signe Daphnis, écrit à la fin d’un chapitre sur les
LA LlTTÉKATUIUi DANS LES PUISONS
hccUitésde la- religion (jiielques réllcxions philosophiques aussi pi’éleutieuses quant au fond qu'à la forme: « L’homme est si faible et si peu sur de lui-môme que de tout temps et eu tous lieux il a éprouve le besoin de fabriquer des dieux ou un être plus ou moins palpable alin de se fausser l’esprit. C’est ce qui fait que tous les peuples fanatiques, chrétiens ou déistes, ne marchent pas de front avec les progrès réalisés durant le dix-neuvième siècle. Cependant un jour viendra où la devise: liberté, égalité, fraternité, ne nous appartiendra plus en propre; mais elle sera universelle et tous les peuples chanteront dans un môme cantique les beautés de la nature forte et toute puissante. Car de ce nom. Dieu, et par le fait môme de cette existence supposée, les accapareurs, intrigants, usurpateurs ont créé les classes de la société, sans excèpter pape et monarques, princes, seigneurs, etc. Cette pauvre humanité est une galette dont chacun veut avoir sa part. Le plus intelligent, le plus astucieux aura le gros morceau, d’autres l’auront moins gros et ainsi de suite, et il se trouvera encore une sorte d’individus qui ramasseront les miettes du gâteau. Cette sorte de gens-là formera les religieux : dominicains, carmes, barnabistes, etc, etc., qui, sous la rubrique : de prier pour les pauvres pécheurs, trouveront le moyen de passer leur vie sans apporter le tribut dont chacun est débiteur envers la société ». Ce modeste Daphnis n’est qu’un phraseur prétentieux. Et tous sont à peu près dans le môme cas. Un jeune criminel, condamné à mort pour avoir tué et dévalisé un pauvre diable avec qui il s’était grisé, lit dans je ne sais plus quel livre le passage suivant: «Puis, dans le lointain, au milieu d’une place dominée par un édifice aux clochetons aigus, s’élevaient au milieu de la foule, les deux bras rouges, hideux de la terrible machine qui poursuit les assassins dans leurs songes ». Il s’empressa d’écrire dans la marge : « Ce n’est pas vrai, car elle ne m’a jamais fait rêver. » Vérité peut-être ; tantaronnade peut-être aussi. Un autre, moins prétentieux, écrit
LA LITTKHATUHR UANS LES PlUSOiNS
a la lia d’iin livre qui l’avait peu intéressé sans doute: « Sélit assé con tout ça,' » Un individu qui signe Acliille du Caire a des prétentions au sentimentalisme, et ii la tin d’un chapitre des Enfants du capitaine Géant, il versifie ceci :
l'eût oiseau qui chante à ma fenêtre.
Tu me rappelles les beaux jours d’autrefois
Que je passai souvent dans le bien-être.
Ah! chante encore, que j’entende ta voix!
Mais maintenant dans une triste cellule
Plus de beaux jours, encore moins de gaîté;
Car je frémis, je le dis sans scrupule,
En attendant que vienne la liberté.
Et il ajoute : « Encore trois boules (1) sur cent soixante-cinq. Vive janvier 87 ! »
Un farceur sinistre, qui s’intitule Luigi di Brescia, fait dans le même livre l’annonce suivante, dont je respecte religieusement le style et l’orthographe, comme dans toutes les citations précédentes du reste : « Un réclusionair délibéré ayant fait ses classes au collèges de Mazas et de Sainte Pélagie et avoir obtenu son brevet àla Conciergerie et sortant récemment de l’imiversité de Melun, demanderait un emploi chez un agence d’échange, se charge du nettoyace de l’or et de l’argenterie et même en outre de l’éducation des enfants. »
Dans un volume du Tmir du, Monde, au-dessous d'une gravure représentant un nègre gras et replet^ on lit cette inscription facétieuse : « En voilà un qui n’a pas l’air poury. Ce n’est pas un crève la faim comme les Français. 11 ne doit pas avoir de curée ni de députée à non rire comme en France. »
Souvent aussi le criminel inoccupé et rêveur écrit sur le livre une réflexion tout à fait étrangère à sa lecture. Il confie ses impressions à ce livre que d’autres liront après lui ; c’est en quehjue
sorte un moven de communication.
(l) Jours.
LA LITTÉnATL'UE DANS LES PUISONS
Ces réllexiüiis se rapprochent beaucoup de celles (ju on lit sur les murs des cellules. Elles sont ordinairement plus longues. C’est un genre de littérature d’un degré plus élevé. Un individu qui s'ennuie et compte sans doute les jours, écrit sur une marge : « Chariot. Plus que trente-neuf boules à s’appuyer (1) ; 23 octobre 1886 ». Un autre lit la réllexion et l’auteur, lui étant peu sympathique, il ajoute au-dessous : « Oui la tante, ([ui se laisse enlifrer pour deux ronds aux Halles (2). Je le connais cette salope là ». Un troisième approuve : « T’a raison Fili, t’est chic » ; et un quatrième conclut ; « (jue c’est hôte d’écrire comme ça sur les livres qu’on prèle. »
.Villeurs c’est une véritable provocation, celui qui l’a faite n'ayant pas d’autre moyen de la faire parvenir à celui à qui il l’adresse. « Qu’est-ce qui connaît un mauvais (3) de Mont-
martre qui s’appelle Riquel. Il se fait passer pour la terreur du jiassage David .'Si il veut venir me trouver, je suis l’ancien homme de la môme Marie du passage. — (Chariot de la Maubert.) »
Ailleurs^ un individu pour qui la libération va bientôt sonner, laisse éclater sa joie de revoir bientôt les lieU'X qui lui sont chers, sans cependant oublier ses amis. « Chariot de la Maubert fait six mois. Encore dix-neuf jours. Vive le 23 octobre 86. Donjour Théo. Courage — On reverra la rue Galande et le Chàteaullouge ainsi que le père Lunette. »
Un autre enfin, qui rêve d’évasion, jiropose un coup : «Si tous les amis voulaient s’en donner la peine, on pourrait sortir d’ici. 11 n'y aura qu’à choper un soir le gaffe (4) qui est de* garde en l'appelant ; et une fois la cellule ouverte, lui sauter au cou et y
(1) Plus que lieiite-neuf jours à passer.
(•2) Le traître qui se laisse sodomiser pour deux sous aux Halles.
(3j Ici un mot inexprimable dans un livre. On pourrait tout au plus le traduire et le remi)lacer par le mot scienliliiiuc anus.
(4; Le gardien.