CHAPITRE XXII
LES BEAEX-AUTS DANS LES PRISONS
Si j’emploie ici le terme des beaux-arts, ce n’est bien entendu qu’un terme conventionnel, presque un euphémisme. Je veux seulement parler des dessins des criminels.
Généralement on entend par œuvre d"art une œuvre qui exprime une idée esthétique. Dans un beau tableau on admire, plus encore que la science du dessin, l’idée que l’artiste a voulu exprimer et rendre en quelque sorte tangible par des figures qu’il a animées des sentiments qu’il a ressentis et qu’il a voulu rendre. Prenons des exemples. Quand on admire au Vatican la madone de Foligno, ou au musée de Dresde la madone de Saint-Sixte, ce qui excite le plus l’admiration, ce n’est pas cette science admirable des tons et des couleurs, c’est l’angélique douceur empreinte sur le visage des madones, leur sourire inefl'able; c’est la grâce enfantine du divin bambino; c’est le visage radieux des anges ravis en extase.
Allez au palais des offices^à Florence, voir la Vénus de Médicis, « cette Eve païenne qui cherche une feuille de vigne absente )>; allez au musée de Francfort voir l’Ariane de Danneker, vous admirerez sans doute la perfection des formes, rharmonic des lignes ([ui ondulent avec tant de grâce et de pureté; puis vous
LKS ItRArX-AUTS DANS LICS l'IUSONS
dierdioro/ à lire sur ces visages tle marbre la |)ens("*e de l’arlisle, et,([iiand vous l’aurez comprise, votre admiration redoublera el vous monterez avec lui d’entbousiasme en enthousiasme; vous verrez le visage de l’Ariane respirant la fierté et l’amour ; vous sentirez que la Vénus de Médicis est la plus vivante de toutes les Vénus, qu’elle est la personnification de la beauté et de l’amour charnel. /Vlors, ce ne seront plus pour vous des statues, ce seront des pensées symbolisées dans le marbre.
Iletrouvera-t-on ces émotions en contemplant les dessins des criminels? Certainement non. Je laisse de côté pour un moment la question du dessin, je n’envisage que l’idée que toute œuvre d’art doit exprimer, car un dessin même informe peut contenir et éveiller de grandes et nobles pensées. L’àme de celui qui contemple laisse de côté la matière représentative et entre en communication immédiate avec l’âme de l’artiste.
J’ai eu entre les mains un grand nombre de dessins de criminels. Eh bien! jamais, au grand jamais, je n’ai pu y saisir une pensée élevée, y sentir palpiter un sentiment noble. Gomment d’ailleurs pourraient-ils exprimer ces émotions de l’àme qu’euxmêmes ne ressentent pas? La première condition pour communiquer une impression à d’autres, c’est de l'avoir ressentie soimème.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
disait Boileau, et cette maxime est vraie même dans l’ordre d’idées que j’étudie. Alors que rendra le criminel dans ses dessins? Ce qu’il ressent et surtout ce qu’il voit.
Comment ressent-il l’amour? Je l’ai déjeà diC comme un besoin. Et il l'exprimera de même. Parmi les compositions que j'ai entre les mains, provenant de criminels de tous genres, il est très rare de rencontrer un dessin représentant l’Amour sous une forme plus ou moins idéalisée, et qui en fasse autre chose qu’un acte physiologique. Toutes ces composi lions ne sont que
UCS IlRAL'X-AItTS DANS LES PUISONS
(Ips .scr'iios d’im drolisiuc grossier. Le criminel enlermé dans une prison est obligé do refouler ses instincts génésiques, a moins, ce qui arrive fré([uemment, qu’il no les satisfasse sur un codétenu. Condamné à la solitude, il prend un crayon et se met à dessiner; c’est un moyen de passer les longues heures inoccupées. Alors il rend par l’image ses passions mal contenues; il rêve de lubricités et il recouvre le papier do scènes obscènes, d’accouplements cyniques et souvent contre nature.
Je possède des quantités de dessins de ce genre; leur étude est pleine d’intérêt pour connaître les habitudes génitales des criminels ; mais je ne peux malheureusement en rapporter aucun ici : ils sont par trop orduriers.
Toute œuvre d’art est faite d’après un modèle emprunté à l’humanité. L’artiste le plus élevé, le divin Raphaël' lui-même, prend les formes et les essences mortelles qu’il voit autour de lui; seulement il les idéalise, il voile en elles les défauts inhérents à toute chose humaine. Il prend une partie dans le monde réel et une partie dans le monde imaginaire, et c’est ainsi que son œuvre est autant fille de ses mains que de son esprit.
Le criminel est le plus naturaliste des artistes. (Je le répète, je prends ici le mot artiste dans un sens tout à fait conventionnel.) Il rend la nature dans toute sa banalité. Il copie plus ou moins adroitement ce qu’il voit ; il n’imagine rien; il n’ajoute rien, ne supprime rien. Aussi toutes ses compositions se ressemblent; toutes sont d’une navrante banalité ; il est impossible d’y trouver une idée, d’y puiser une émotion. Les modèles! 11
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les prend auLonr* de lui : atissi quels modèles! A-t-il besoin d’une femme nue (les criminels aiment beaucoup à rendre le nu) ? il va la prendre dans le seul endroit où il a pu en voir, là où elles sont sans chemise et sans chapeau, comme dit le poêle espagnol, an bouge ou au lupanar onde muchachas eslan sin camisa y sin sombre7'o. Et alors on verra éclore sous sa plume ou sous son crayon un corps fané et flétri, avec des chairs flasques et pendantes, un visage morne, sans expression, plein d’bébélude ou d’ivresse, avec un front bas, avec les yeux vagues et a demi fermés, une bouche perpétuellement entr’ouverte par un bâillement d’ennui ou élargie par un rire hôte et cynique. On ne lira aucune pensée sur ces visages éteints, pas même la lubricité qui a perdu le pouvoir de les animer. On n’a qu’à jeter les yeux sur la figure 41, qui est l’œuvre d’un souteneur, et sur-
Fig. 41
tout sur la figure 42, dont j’ai dù supprimer la partie inférieure, qui était trop obscène pour être reproduite. (Cette seconde ligure
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est l’œuvre d’un rudcur de bai’riôre qui avait subi plusieurs
Fig. 43
Fig. 42
condamnations pour vols et attaques nocturnes.) Il est évident que ces deux individus ont reproduit assez exactement ce qu’ils
ont vu. — Mais si, souvenir presque eiïacé d’un tableau entrevu ou d’une page lue un jour on courant, si dans le cerveau
LES liEAUX-AHTS UANS LES IMUSONS
obscurci de ces doslidrilds de reslIiéLique germe quelque vision cliimérique, quelque loi-me vague elloiulaine de divinité nimbée d’aurore et velue de nuages, il ne trouvera point de visage ni do corps pour la reproduire et ce sera toujours sa marmite qu’il drapera dans l’éther. Il donnera des ailes à une pierreuse des boulevards extérieurs et nimbera d’une auréole de sainte le front d’une habituée dos bals do barrière; il mettra sur un piédestal quelque beauté crapuleuse et peu sauvage entrevue à Helleville ou à la Villette, entre deux saladiers de vin chaud.
Fig. 44
Ces compositions sont comiques et lamentables. et
-/ /.ylElles m’ont été données par un souteneur enfermé à la prison do la vSanté pour vol. Elles sont extrêmement intéressantes à étudier sous ce rapport, la ligure 4i principalement. Ce misé-
LES KEAUX-AUTS DANS LES PUISONS
rable venait sans donic de lire quelque beau livre cmprunlé à la bibliothèque de la prison et où il était peut-être question d(î quelque fée bonne et compatissante aux faibles etaux aftligés^ miséricordieuse à ceux ([ui ont péché. Il aura fermé* le livre, puis se sera mis à rêver à sa situation pleine de tristesse et la bonne fée Espérance qui baise au front tous les misérables et leur tend une main secourable pour les sortir de rornière, lui sera apparue, d’abord voilée de nuages^ puis de plus en plus visible, et sa silhouette sera venue se dessiner sur le mur de la cellule. Alors, craignant de perdre la radieuse image^, il aura pris son crayon pour la fixer. Qu’en est-il sorti? Sa « même » vêtue d’ailes qui ressemblent à des « r ou flaque lies ».
Naturellementj plus l’état moral et social du criminel sera abaissé, plus ses conceptions artistiques seront inférieures. Si, au contraire, il s’élève d’un degré dans l’échelle sociale, sa conception sera évidemment d’un degré supérieur.
Ainsi, la figure 45, qui représente Orphée défendant Eurydice contre le serpent, est de beaucoup supérieure comme idée et comme conception aux figures 43 et 44, par exemple. Aussi elle est l’œuvre d’un individu fort peu estimable sans doute, mais d’un monde supérieur cependant à celui de l’auteur des premiers dessins.
Cet individu, bien que menteur et hâbleur, bien que condamné plusieurs fois pour escroquerie, a reçu une certaine instruction et une éducation différente de celle du souteneur dont j’ai parlé. Il a été successivement comptable, employé de bureau, etc. La fréquentation d’un monde un peu plus distingué a donné une tournure un peu diiïérentc à son caractère et à son esprit : il en est résulté des idées et dos conceptions dilférentes; il a vu peut-être et senti le beau sous une autre forme ; ses productions artistiques rellètent ses goûts. C’est supérieur aux conceptions du souteneur'; mais là encore il est difficile de retrouver l’idée
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de railleur. Il a vu peul-OIre ce tableau exposé quelque pari, et
Fig. 45
il l’a grossièrement reproduit, n’y mellanl aucune idée person-
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nellc sans doute, parce qu’il n’avail peut-t^tre pas saisi celle cachée dans l'œuvre qui lui a servi de- modèle. Aussi ne cherchez pas à lire sur le visage d’Orphée aucun sentiment de colère, de courage, d'horreur ou de désespoir. Sans la légende explicative, personne sans doute ne reconnaîtrait dans cette ligure de calicot pi'étentieux et frisé les traits du premier /\.ëde de la Grèce, du chantre du Uhodope, de celui dont les chants mouillèrent de larmes les joues des implacables Euménides ; Tum primiim lacrijmas viclarum carminé fama est Ewneniclwn maduisse (jenas.
Ses yeux sont aussi calmes que s’il était occupé à métrer de la soie ou du satin. Sa bouche reste fermée; mais, si elle s’ouvrait, ce ne serait point pour pousser quelque cri de colère terrible, quelque imprécation contre les divinités impitoyables du Styx ou une invocation à Zeus, maître du tonnerre et des destins. Si elle s’ouvrait, ce serait pour laisser tomber avec un sourire niais les paroles monotones et sacramentelles ; Et avec ça, madame? Quant à Euridise, comme l’appelle l’auteur, elle n’a rien non plus qui puisse faire songer à la beauté antique pour laquelle le poète, sa lyre à la main, a affronté les chiens terribles de l’Eiébe et les colères de Perséphone. Le dessinateur a pris la précaution de la faire s’évanouir, et cela l’a dispensé de donner aucune expression au visage. Sa chevelure est fort luxuriante. Mais étudiez ses attaches grossières, sa taille élargie et sans souplesse^ sa mâchoire prognathe ! C’est une Eurydice plébéienne^ une Euridise de faubourg ; l’orthographe môme de son nom l’indique. C’est peut-être l’image plus ou moins exacte d’une demoiselle de magasin canaille et déguingandée, ou d’une caissière mal peignée, contemplée et admirée pendant des semaines à travers le grillage de sa caisse, dans la pénombre triste du magasin.
Prenons un dernier exemple, celui d’un criminel plus élevé d’un degré encore.
LES IIEAUX Airrs DANS LES PRISONS
C’est un employé de bureau doué d’une certaine instruction ; il a subi deux condamnations pour escroquerie et deux pour adultère. Assez bien avantagé pliysiquemenl, il a une certaine distinction de langage et une certaine élégance dans sa mise. Il a eu certainement du succès auprès des femmes. Il a pu, par conséquent, se trouver en relations avec des femmes assez distinguées; à ce contact il s’est certainement affiné au point do vue intellectuel et moral peut-être; il a conçu le beau sous une forme plus idéalisée, en quelque sorte, et il le rend ainsi dans ses dessins. C’est lui qui a dessiné la figure 46. C’est cer-
Fig. 46
tainement de beaucoup supérieur aux productions précédentes : il existe une certaine finesse dans les traits du visage ; les lignes du ventre, des lianes et des cuisses sont assez harmonieuses; les seins sont peu llattés, mais il faut convenir qu’ils se rapprochent de la réalité, et leur volume leur fait pardonner faci-
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lement leur légère déraillance. Les attaches sont encore très roturières ; les poignets^ en parliculier, sont ceux d’une servante dhuiberge. Les yeux ont une expression de douceur et d’attente amoureuse qui tait que la composition, malgré le nu et la pose peu en harmonie avec l’expression générale du visage, n’a rien de lascif ni d’obscène. Cela exprime certainement un sentiment plus noble et plus précieux que la lubricité mercantile d’une courtisane éhontée.
Parmi les nombreux dessins de criminels que je possède, il m’a été impossible d’en rencontrer de supérieurs à celui-là au point de vue de l’idée conçue et exprimée. J’en aide meilleurs au point de vue de 1 exécution, mais le sens de l’esthétique s’y
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fait moins sonüp. L’auteur, pour une raison ou pour une autre, avait une connaissance plus précise du dessin et des lignes, mais il n’avait pas en lui ce feu intérieur qui illumine l’œuvre quelle qu’elle soit.
Les criminels aiment beaucoup à reproduire le milieu où ils vivent^ les gens qu’ils fréquentent et qu’ils coudoient. Pour peu qu’ils aient la notion du dessin, ils réussissent assez bien.
Fig 48
Quelques-uns de leurs dessins sont de véritables photogiaphies Les figures 47 et 48 en particulier sont vraiment très exactes
LES keaux-auts dans les prisons
Toute personne qui a passé sur les boulevards de Paris^ entre dix heures du soir et deux heures du malin, y a certainement rencontré ce monsieur si bien coitle et si plein de distinction, et cette dame à la toilette tapageuse et à la prunelle inviteuse. Ces deux dessins sont l’œuvre d’un individu condamnéà plusieurs reprises pourvoi. 11 avait beaucoup IVéquenté ce monde intéressant et il y comptait de nombreux amis. La ligure 49 est encore
Fig. 49
plus curieuse peut-être. On n’a qu’à passer dans les lupanars des boulevards extérieurs ou du Champ-de-Mars, sur dix femmes on en trouvera au moins cinq qui auront cette tète crapuleuse, peignée à la chien. Et mes cartons sont pleins de figures de ce genre. Les criminels les reproduisent avec amour.
Les criminels sont rarement des caricaturistes. Quelques-uns s y essaient cependant, mais sans grand succès. Généralement ils n ont pas cette vivacité d’esprit, celle linésse dé jugement qui
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cepliblc, mais qu'il faudra rendre visible pour Ions en le soulignant d’un peu d’exagération. Leurs charges sont lourdes, banales, sans imagination, sans piquant, très souvent obscènes. Cependant, un jour je reçus mystérieusement une caricature assez drôle, mais dont je n’ai pu connaître l’auteur. A ce moment, des difficultés s’étaient produites entre le service médical de la prison de la Santé et le directeur d’alors. L’administration supérieure intervint, et le directeur fut mis à la retraite d’office.
Aussitôt un détenu facétieux crayonna un portrait charge du directeur, suffisamment ressemblant et assez réussi. Le malheureux exilé regardait de l’œil gauche, qui pleurait en louchant horriblement, une porte fermée sur laquelle était écrit : l’rison de la Santé, direction : six mille francs et le chauffage. De l’autre œil, qui était en verre, il regardait une porte sur laquelle était écrit : Service médical. De cette porte entrebâillée sortait un pied qui allait se poser dans les régions les plus charnues de la personne directoriale; la colère redoublait et Tœil de verre volait en éclats. Je n’ai point conservé cette caricature, qui m’a été soustraite aussi mystérieusement qu’elle m’avait été envoyée. Je l’avais placée un matin sur le bureau du médecin; le soir elle avait disparu, et le lendemain matin elle était entre les mains de l’irascible directeur, qui l’avait trouvée collée à sa porte. Etait-ce l’œuvre d’un criminel? Ce n’était peut-être qu’un journaliste enfermé pour un entrefilet trop agressif ou un mol trop licencieux, et qui se vengeait de quelque humiliation.
Si tes criminels aiment à reproduire ce qu’ils ont sous les yeux, les faits et les hommes de leur monde, on devra assez