‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 92 sur 132 · LES BEAUX-ARTS DANS LES PRISONS · texte numérisé non relu

LES BEAUX-ARTS DANS LES PRISONS

souvent voir sortir de leurs mains des dessins représentant des scènes de incurfro, de pillage, de vol, de rixe. Cela serait assez logique, la vanité les poussant toujours à se mettre en scène. Je m’attendais à voir reproduits dans leurs dessins quelques-uns de leurs exploits criminels. Cependant je n’ai rien trouvé de semblable dans mes collections. Pourquoi? Je ne saurais le dire. Le criminel est-il inhabile à reproduire des scènes compliquées, des tableaux comprenant un grand nombre de personnages dans des poses plus ou moins difficiles à exécuter? Cela est possible pour un petit nombre, mais non pour la majorité, car j’ai vu des groupes érotiques fort compliqués et néanmoins assez bien exécutés. La conscience troublée du criminel redoute peut-être la contemplation prolongée de la victime et du larcin ? Cela est possible quelquefois. Est-ce par crainte de se compromettre? C’est encore possible.

Donc les criminels qui deviennent dessinateurs en prison ne reproduisent pas les scènes de meurtre ou de vol. Il serait curieux de savoir si les artistes devenus criminels ont fait des tableaux de ce genre.

J’ai rassemblé mes souvenirs et rappelé à mon esprit les noms de quelques artistes homicides ou ivrognes et j’ai cherché à évoquer ceux de leurs tableaux que j’avais vus en parcourant les différents musées de l’Europe.

Michel-Ange Amérighi dit le Caravage avait, au dire de tous, un caractère violent, querelleur et vindicatif. Un jouiq s’étant pris de querelle pour une futilité avec le Joseppin^ il voulut se battre en duel avec lui; mais celui-ci ayant refusé son cartel parce qu’il n’était pas chevalier, il alla se faire nommer chevalier servant à Malte. Il revenait la haine au cœur, pour satisfaire sa vengeance, lorsqu’il mourut en route. Les compositions du Caravage se ressentent de ces violences homicides. Il a peint des scènes sanglantes d’une réalité poignante, et Bolleri parle

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de « ses ombres eiïrayanles el, de ses ligures où respirait la menace » (1). Si, comme l’a dit Bufl'on, le style c’est l’homme, on peut dire aussi que le tableau c’est le peintre, car souvent son cime toute entière se reflète dans son œuvre.

L’espagnol Hibera, qu’on appelait aussi Spagnoletto, s’est plu à rendre des scènes de tortures el de martyres; il a rendu avec une vigueur et une vérité surprenantes toutes les convulsions de la maladie, de la faim et de l’insomnie. 11 excelle à peindre les plaies sanguinolentes, les chairs en lambeaux et pantelantes, les membres brisés et déchirés, les seins arrachés par les grifl'es du tortionnaire.

Le hollandais Molyn, qui assassina sa femme pour épouser une Génoise, a brossé des toiles magnifiques et étranges qui l’ont fait surnommer Tempesta.

Les criminels, qui sont souvent des ivrognes, reproduisent plus volontiers les scènes d’ivrognerie. Néanmoins je ne possède qu’un petit nombre de dessins de ce genre et tous sont exécutés avec une maladresse rare; on dirait que ces gens-là n’ont jamais vu un ivrogne tituber ou chanter.

Sans chercher beaucoup, on pourrait citer plus dhin peintre célèbre qui but outre mesure. L’histoire de la peinture hollandaise contient plus d’iin nom d’ivrogne. Steen, en particulier, passa sa vie en « noces et beuveries » et fut un ivrogne lietle. Je n^ai vu de lui, dans les musées de Hollande et de Belgique, que des scènes d’ivresse et d’orgie. On dirait qu’il a voulu immortaliser son vice. « Tous les degrés, toutes les sottises de l’ivresse, tout ce qu’il y a de grossier et de fâcheux dans Torgie, la frénésie des plus vifs plaisirs, le cynisme du vice le plus vulgaire, la boutîonnerie de la canaille la plus effrénée, toutes les émotions les plus bestiales, tous les

(1) Rollevi. Vitadi Caravagio.

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aspects les plus ignobles de la vie de cabaret et de carrefour, il les a reproduits avec la brutalité et riiisolcnce de 1 bomme sans scrupules.il est impossible de porter à une plus grande puissance l'art d’écraser les nez, de tordre les bouches, de raccourcir les cous, d’accentuer les rides, d’hébéter les figures, d’attacher des bosses et des goitres, de faire rire aux éclats, chanceler, tomber, d’exprimer dans l’éclair d’une pupille à demi éteinte l’hébétement et la luxure, de révéler l’abrutissement d’un homme dans un sourire et dans un geste, de faire sentir l’odeur de la pipe, entendre les rires grossiers, deviner les discours stupides et déshonnêtes, comprendre en un mot le cabaret et la canaille; il est impossible de pousser cet art plus loin que ne Ta fait Steen (1). »

Lorsque je visitais le musée de Madrid, il est un peintre dont les tableaux m’ont rempli d’étonnement et presque d’horreur.

Goya a fait des caricatures grimaçantes et lugubres. Quand ses personnages rient, on dirait le rire épouvantable d’un spectre, le hoquet qui entrechoquerait les mâchoires d’une tête de mort. Ce fut le plus original et le plus excentrique des hommes de son temps. Sa vie ne fut qu’une suite de contradictions et d’incohérences. Lorsqu’il voulait peindre de grandes surfaces, il puisait la couleur dans des ba({uets, l’appliquait avec des éponges, des balais, des torchons et tout ce qui lui tombait sous la main; il truellait et maçonnait ses tons comme du mortier et donnait les

(1) Edmondo de Amicis. La Hollande.

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louches do sciilimenl à grands coups de [)ouco. Ce sont des carical Lires lerribles et lugubi’os. « On dirait ({ue toutes ces tètes grimaçantes ont été dessinées par la gi'iiïe de Sniarra sur le mur d’une alcôve suspecte, aux lueurs intermittentes d’une veilleuse à l’agonie. On se sent transporté dans un monde inouï, impossible et cependant réel. Les troncs d’arbres ont l’air de fantômes, les hommes d’hyènes, de hiboux, de cliats, d’ànes ou d’hippopotames; les ongles sont peut-être des serres, les souliers à bouiïettes chaussent des pieds de bouc; ce jeune cavalier est un vieux mort, et ses chausses enrubanées enveloppent un fémur décharné et deux maigres tibias. Jamais il ne sortit de derrière le poêle du docteur Faust des apparitions plus mystérieusement sinistres (1). »

Ce genre de dessins se rencontre assez fréquemment parmi les aliénés. J’ai eu, en effet, l’occasion d’en voir quelquefois. C’étaient des tableaux pleins de fantasmagories incohérentes, de corps informes ou monstrueux, surmontés de têtes de bêtes ou d’oiseaux. Mais ces sortes de productions sont assez rares dans les prisons. Il n’y a que dans les scènes érotiques où leur imagination se donne libre cours. Ce sont des scènes d’orgies épouvantables qui doivent finir par des rixes sanglantes, des accouplements monstrueux d’hommes ou de femmes avec des animaux. J’en ai une sous les yeux qui représente un cheval mangeant les organes génitaux d’une femme.

Une autre représente un écuyer de cirque couché sur le dos d’un cheval et tenant une ballerine en équilibre au bout de sa verge. Une autre composition comprend dix personnages mâles ou femelles, plus un chien, dans des poses lascives et accouplés d’une façon plus ou moins naturelle. Le tout est surmonté d’un pénis symbolique ailé. Sortis do ces tableaux lubriques, ils

(1) Th. Gauthier. Voyage en Es%>agne.

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inifig'iuent peu. Néanmoins, la ligure 5U esl une composilioii assez lanlastique ; l’auleur a sans doule voulu represenler un

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échevelées, ces corps tordus par la folie ou peut-être par le rut, ces poses de femelles qui s’offrent, tout cela dénote une imagination assez fantastique. Ce n’est peut-être qu’un rêve dont aura été tourmenté l’auteur, un saint Antoine par nécessité.

Si maintenant on étudie les dessins des criminels au point de vue de l’exécution, il faut bien reconnaître que souvent elle est très faible. Néanmoins, quelques compositions indiquent une certaine science dans le rendu des lignes et des couleurs. Or, la plupart des criminels n’ont jamais appris le dessin, et ce qu’ils en savent ils l’ont en quelque sorte deviné. Ils possèdent en général une assez grande adresse manuelle. J’ai déjà dit qu’il est fréquent de trouver parmi eux de bons calligraphes. J’ai vu des criminels peu instruits, peu intelligents, qui en quelques jours apprenaient le dessin. J’en ai vu un en particulier à l’infirmerie qui. en moins de huit jours, sans avoir la moindre notion du dessin, réussissait à copier des gravures, même des photographies, au moyen d’un système de mensuration imaginé par lui ; il arrivait à les agrandir en conservant une ressemblance assez parfaite. Cet homme n’avait jamais tenu un crayon avant son séjour à rinfirmerie. Courtier en librairie, il buvait de l’absinthe avec excès et se livrait à Fivrognerie. Condamné à dix ans de réclusion pour attentat à la pudeur sur une lillette de sept ans, il songea à employer ses longs loisirs en dessinant et en faisant une foule de petits travaux manuels qu’il exécutait avec beaucoup d’adresse. Ce cas n’est certes pas unique, mais c’est un des plus remarquables que j’aie vu.

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En examinanl la collection de dessins que je possède, j’ai remarqué un certain nombre de caractères qui revenaient assez souvent et qui méritent, je crois, d’ètre signalés. Un fait des plus frappants, même dans les dessins assez bien exécutés, c’est l’ignorance presque complète de ce qu’on pourrait appeler les poses ou plutôt les altitudes : certains personnages, assez bien dessinés, ont une attitude contraire à toutes les lois physiologiques et anatomiques ; ils ont l’air d’équilibristes qui veulent tenir l’équilibre dans une position instable.

Fig. 51

J’ai remarqué également qu’il existait un point de ressemblance remarquable entre les dessins des criminels et certaines

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œuvres d'arL de l’anliquilé. IJeaucoup de leurs personnages ont les poses raides, hiératiques, barbares de certaines statues égyptiennes (voyez la figui'e 5/j, et on dirait que tous ces dessins ont été faits sur le même modèle, car la pose est presque toujours identique et d’une rigidité immuable : mômes attitudes raides et contraintes^ mômes gestes hiératiques, môme régularité des plis.

En examinant ces dessins, je n’ai pu m’empôcher de penser à ces vierges, à ces saints aux attitudes froides et rigides qui peuplent les cathédrales grecques de Moscou 'et de Nijni- Novogorod. Ces icônes (1) sacrées sont également toutes semblables et peintes d’après des formules précises comme des dogmes.

Il existe^, en effet, un manuscrit byzantin traduit par Paul Durand et intitulé ; Le Guide de la 'peinture. Ce manuscrit est l’œuvre d’un certain Denys, moine de Fourna d’Agrapha, grand admirateur du célèbre Manuel Panselinos, de Thessalonique, qui paraît être le Raphaël de l’art byzantin et dont il existe encore quelques fresques à la principale église de Rares, au mont Athos. On y indique « la manière de représenter les faits naturels de la Bible et en même temps les paraboles du Seigneur, les légendes, les épigraphes qui conviennent à chaque prophète; le nom et le caractère du visage des apôtres et des principaux saints; leur martyre et une partie de leurs miracles, selon l’ordre du calendrier » (2).

11 est peu probable que les criminels que j’ai vus aient lu le précieux manuel d’iconographie chrétienne. Mais cette vague ressemblance avec les productions de l’art byzantin, quelque étrange qu’elle paraisse, est néanmoins facilement expli-

(1) Durasse ikona, qui signifie image et dérivé du grec.

(2) Le Guide de la peinture de Denys d’Agrapha, traduit par M. Paul Durand.

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cable : elle indique simplemenl que les atlitudes hiératiques sont propres aux œuvres d’art des peuples primitils, car l’art byzantin, étant immuable et imperfectible, est toujours un art en enfance. Les peintures modernes des cathédrales russes ne diffèrent pas sensiblement de celles que l’on peut encore voir dans les églises du mont Athos et qui datent de plus de cim[ siècles.

Et cela est si vrai que ces formes primitives se rencontrent aussi dans les tableaux des vieux peintres, mais principalement chez les Flamands et les Allemands.

Fig. 52

J’ai vu dans les musées de Vienne et de Berlin des Eves de Cranach Fancien ; j’ai été frappé de cette analogie dans les formes et dans les lignes. (Remarquez surtout la baigneuse couchée, fig. 52). Toutes ses Eves ont ce corps aux hanches plates, ces cuisses sans saillies et sans méplats, où les lignes courbes sont remplacées par des lignes obliques ou bi’isées. La disposition de la chevelui’e est également identique dans beaucoup de c.as.

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