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homme déjà mùr, craignant de la perdre, ne trouva rien de mieux. que de la marquer à son nom, comme il aurait fait de son cheval ou de son chien. Il lui grava sur le bras, je ne sais plus lequel, un oiseau et au-dessous son prénom. Après tout, je puis bien le dire : il en est plus d’un au monde qui s'appelle Martin, .le l’ai dit. Mais voici le revers de la médaille. Les feux de la demoiselle s’éteignirent, elle abandonna son amant, réintégra le domicile de ses parents et pensa sérieusement à se marier. Mais que dirait le mari, lorsqu’il verrait sa femme portant une marque de possession autre que la sienne? La destruction du tatouage a sauvé la situation.
On sait que le prince de Galles, se laissant prendre un jour aux beaux yeux de la fille d’un tatoueur de Jérusalem, se fit latouer une croix sur le bras gauche (1). La princesse Marie, fille du duc de Chartres, porte également une ancre tatouée sur le bras, du moins d’après ce qu’affirme le correspondant de Berlin au journal la Frrmce (2). Il s’en serait aperçu dans un bal. La princesse Marie ne voulant avoir d’autre époux que le deuxième fils du roi de Danemarck, le prince Valdemar, qui était marin, sortit un jour sous le costume de sa femme de chambre et se lit tatouer une ancre sur le bras. En prenant l’emblème de celui qu’elle aimait, elle se consacrait ainsi à lui pour toujours. Peutêtre que maintenant ces royales personnes ne dédaigneraient pas d’avoir recours aux procédés du détatouage.
M. le D'’ Variot, médecin de l’infirmerie centrale des prisons, avait été comme moi frappé de ces faits. Il songea alors à y porter remède et il se mit à la recherche d’un procédé pour détruire les tatouages. Mais auparavant, voulant se baser sur des données scientifiques et enlever à ces recherches tout carac-
(1) Gabriel Charmes: Voyages en Syrie. In Revue des Deux-Mondes 1.5 juin 1881.
(2) Voir journal la France, n» du 18 novembre 1888.
LES TATOUAGES DANS LES PRISONS
1ère empirique, il commença par éliulier la disposition et la situation des particules colorantes des tatouages dans Tépaisseur du derme. Il fit des coupes sur des tatouages enlevés, au grand scandale de l’administration, sur dos cadavres de criminels décédés à la prison de la Santé. A l’examen microscopique, il constata que les particules colorantes, les particules du charbon, siégeaient dans la couche moyenne du derme et « qu'elles avaient une tendance, à se grouper systématiquement autour des vaisseaux sanguins (1). » {Voyez la fig. schématique 67
Fig. 67
empruntée au travail de M. Variot.) Ces faits connus, il s’agissait de trouver un moyen de détruire la partie du derme dans laquelle se trouvent les particules colorantes indélébiles. Il fallait trouver un procédé sûr et peu dangereux qui permit de produire une eschare suffisante pour détruire la couche du derme colorée, sans cependant produire une cicatrice trop profonde et
(i) G. Variot. Les Tatouages européens. — In Revue scientifique du 12 mai 1888.
LKS TATOUAGES DANS LES PRISONS
trop visible. Après bien des làlonnemenls, il arriva a une niélhode simple, facile, absolument inofTensive el presque infaillible. Voici la description qu’il en fait lui-môme.
« Je verse d’abord sur les parties de peau tatouée une solution concentrée de tannin; puis, à l’aide d’un jeu d’aiguilles comme en fabriquent les tatoueurs, je fais des piqûres serrées sur toute la surface de peau que je veux décolorer. J’introduis ainsi dans la partie superficielle du derme cutané une certaine quantité de tannin.
« Je passe, en frottant fortement sur toutes les parties que j’ai ainsi piquées au tannin, le crayon de nitrate d’argent ordinaire. Je laisse pendant quelques instants la solution concentrée de sel d’argent agir sur l’épiderme et le derme, jusqu’à ce que je voie les piqûres se détacher en noir foncé. J’essuie alors la solution caustique, et la surface tatouée est devenue noire par la formation d’un tannate d’argent qui s’est produit dans les couches superficielles de la peau.
« Les deux temps de cette petite opération peuvent se faire très vite et ne provoquent qu’une douleur modérée. Quant aux suites, elles sont fort simples. Dans les deux premiers jours qui suivent la cautérisation, il y a une légère réaction inflammatoire avec une sensibilité variable. Puis, les jours suivants, toutes les parties piquées au tannin et cautérisées au nitrate d’argent prennent une teinte noire foncée, formant une sorte de croûte ou d’eschare mince, très adhérente aux parties profondes et, le troisième ou le quatrième jour après l’opération, elles sont tout à fait indolores.
« Au bout de quatorze à dix-huit jours, suivant les cas, la croûte ou l’eschare superficielle se détache spontanément. Le derme et l’épiderme sont réparés au-dessous, et l’on aperçoit, à la place du tatouage qui est tombé avec la croûte, une cicatrice superficielle rougeâtre. '
LES TATOUAflES DANS LES PRISONS
« Cette cicatrice se décolore progressivement, et deux mois après l’opération elle devient peu apparente (1). »
Un certain nombre de détenus furent détatoués à la prison de la Santé par ce procédé et avec un plein succès. Cette découverte fit un certain bruit dans la presse politique. Des employés hypocrites et malveillants dénoncèrent M. Yariot comme un ‘ médecin inhumain qui martyrisait les détenus et opérait sur eux « comme sur des lapins ou des cobayes, leur donnant des phlegmons et des fièvres ». C’était une accusation aussi fausse que ridicule. D’abord, on n’opéra jamais un détenu sans son consentement, et la plupart sollicitaient eux-mêmes l’opération. D’autre part, j’ai assisté à toutes les expériences. Le procédé de M. Yariot est absolument inoffensif : jamais les accidents inflammatoires n’ont dépassé ceux produits par le tatouage luimême, et la plupart du temps ils sont nuis.
D’autres l’accusèrent de nuire aux recherches de la police « en démarquant les chevaux de retour ».
L’honorable chef du service d’identification anthropométrique, M. A. Bertillon, vint faire une enquête à la Santé. Personne ne pouvait être plus compétent et plus autorisé pour trancher ia question. Il déclara, dans une lettre reproduite par un grand nombre de journaux politiques, que les tatouages n’étaient que des signes d’identification accessoires sur lesquels on pommait peu compter, que la cicatrice laissée par leur destruction était un signe tout aussi probant. Il insista sur la haute portée morale de l’œuvre de M. Yariot. Avant d’essayer de blanchir l’àme des criminels, dit-il, il faut d’abord essayer de blanchir leur corps et
(1) G. N Nouveau, procédé de destruction des tatouages. In Comptes rendus des séances de la Société debiologie. Séance du 21 juillet, 1888. Voyez encore à ce sujet : G. Variot : Le Détatouage. In Revue Scientifique, 1889. G. Variot; Expérie7ices sur la régénération des épithéliums pigmentaires. In Bulletin de la Société d’anthropologie. Séance du 17 janvier 1889.
LES TATOUAGES DANS LES PUISONS
les débarrasser des tatouages obscènes ou séditieux qu’ils portent. Aussi, propose-t-il, si le tatouage est interdit et sévèrement puni dans les prisons, de favoriser comme conséquence le délatouage et de créer un service spécial dans ce but. Il n’est pas douteux que ce procédé ne soit appelé à un grand avenir et ne fasse le tour des prisons de l’Europe.