LES CRIMINELS DANS LA SOCIÉTÉ
Les Associations criminelles
J'ai pu suivre quelques criminels récidivistes en dehors de la prison, ou au moins me procurer sur leur manière de vivre des détails assez circonstanciés. Voyons un peu comment ils se comportent dans la société.
Comme ouvriers? Tantôt paresseux et maladroits, les patrons ne les acceptent que dans les jours de presse, quand le travail va bien; tantôt assez habiles, mais ivrognes et irréguliers^ ils forment en somme le rebut de toutes les professions.
Mariés? Ils sont tantôt les esclaves, tantôt les tyrans de leurs femmes. Si ce sont des êtres débiles, des faibles de volonté, leurs femmes les mènent, les trompent et souvent les poussent au crime. Si ce sont des impulsifs, des ivrognes, des violents, les rôles sont renversés : le mari commande impérieusement et la femme doit obéir sous peine de recevoir des coups. Quand, après avoir passé la journée chez le marchand de vin, il rentre le soir le# poches et les mains vides, il faut qu’elle lui serve à #ouper ou gare aux gilles! Combien vivent ainsi du travail de
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leurs femmes, qu’ils consictèrent un peu comme leurs domestiques ou leurs esclaves! J’ai connu une malheureuse couturière qui, avec son travail, nourrissait son mari et ses deux enfants; quand celui-ci était en prison, elle venait le voir deux fois par semaine et lui apporlait des secours en argent.
Mais si la femme est leur servante, elle est aussi leur femelle. Dans leurs moments d’excitation génitale, ils la prennent violemment, brutalement, presque sans la consulter ; puis, l’instinct satisfait, ils la rejettent comme un instrument dont on n’a plus besoin, répondant aux caresses ou aux pleurs par des soufllets.
« Les femmes, me disaitl’iin d’eux, c’est bon pour se vider quand on en a besoin. Moi, je les caresse avec le talon de ma botte. » Tel est le rôle de la femme honnête mariée à un criminel: c’est souvent une martyre. Mais si la femme suit son mari dans la voie du mal et du vice, si elle devient son complice, les choses changent. C’est alors un personnage avec lequel il faut compter ; elle a droit à sa part de jouissance, qu’elle sait d’ailleurs réclamer hautement. Et puis il faut la ménager, à cause des services qu’elle peut rendre et aussi à cause de la délation possible.
Ces quelques lignes sur les criminels mariés attirent naturellement une question : Ont-ils beaucoup d’enfants? En un mot, sont-ils féconds? J’ai rencontré quelquefois des criminels pères d’une nombreuse famille ; mais bien plus souvent leur mariage avait été stérile ou bien leurs enfants étaient morts en bas âge. Le premier fait s’explique par la fréquence des dégénérescences chez eux, et le second doit être rapporté, je crois, à la tuberculose et surtout à la syphilis qui décime tant de ces misérables.
Mauvais ouvriers, mauvais maris, ce n’est pas tout : les criminels sont aussi mauvais soldats que mauvais citoyens. Indisciplinés, insoumis, lâches devant l’ennemi, déserteurs au besoin, ils passent souvent leur temps aux compagnies de discipline.
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J’en ai déjà cité plus d’un exemple dans les observations que j’ai rapportées ; l’un est sans cesse ])uni^ l’autre frap[)e son chef, l’autre se fait défaussés permissions de sorlie, l’autre vole l’argent du trésor, l’autre fuit sur le champ de bataille.
Les criminels étant en lutte ouverte contre la société^ il semblerait naturel de croire qu’entre eux ils doivent se donner la main et se soutenir contre leurs ennemis communs. 11 n’en est rien. Ils se parjurent entre eux; ils violent la parole donnée à l’aminche comme ils violent la parole donnée au bourgeois.
Et non-seulement ils se parjurent, mais ils se trahissent. Ou’on arrête un malfaiteur : neuf fois sur dix « il remue la casserole et mange le morceau », donnant les noms de ses complices et s’offrant même pour aider la police à les retrouver. Ces faits sont monnaie courante. Que de fois l’individu dont il est question au chapitre Ylll a été A^endu ainsi! Du reste, ne le voyons-nous pas lui-même filer avec le produit d’un vol assez important sans rien donner à son complice, et celui-ci à son four le faire arrêter dans un théâtre et ainsi se perdre tous les deux? « La dénonciation, dit Lombroso, est une infamie, si elle se fait à leur préjudice; mais, par une de ces contradictions qui se rencontrent fréquemment dans le cœur humain, ils n’hésitent ])as à se faire eux-mêmes dénonciateurs d’autrui. »
Môme dans les prisons, où ils auraient tout intérêt à vivre unis contre les gardiens, leurs ennemis, ils se trahissent lâchement par jalousie, par espoir d’une petite récompense ou simplement pour se concilier les bonnes grâces d’un surveillant. Ils se dénigrent même sans motif : un tel leur paraît plus heureux
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qu’eux ou mieux Iraité; j)ar vanllé ou par tlcpil ils clierchent à le perdre, el tous les moyens leur sont bons, même les lettres anonymes. A rinfirmerie, où je pouvais les observer de près, ils se conduisaient absolument comme des hystériques menteurs et pervers, se calomniant avec une rare impudence et se débinant les uns les autres auprès des médecins.
Le tabac est défendu à la prison. 11 arrive assez souvent qu'un détenu, par un artifice quelconque ou plus souvent grâce à la complaisance d’un gardien intéressé, arrive à s’en procurer; il est alors obligé de prendre toutes sortes de précautions pour se cacher de ses codétenus, beaucoup plus à craindre pour lui que les surveillants. A moins de consentir à un partage peu équitable, il serait sûrement vendu. « C'est l’habitude des voleurs de se voler entre eux, comme des assassins de s’entr’égorger », dit Lombroso. Aussi j’ai rarement vu un criminel avoir confiance en son complice ou en dire du bien.
C’est sans doute ce manque de confiance des criminels en leurs complices qui a achevé de tuer leurs associations déjà émiettées par la police.
Les associations criminelles proprement dites, c’est-à-dire les associations avec chef reconnu et obéi, avec membres fixes, avec règlements et statuts, n’existent plus. M. Joly a encore publié tout récemment les statuts de la bande Gilles et Abadie. C’est un document fort curieux ; mais, comme M. Joly le reconnaît lui-même, ces règlements n’ont probablement jamais été suivis par personne. C’était un idéal de réglement, mais 1 idéal ne passe jamais dans la pratique.
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Mon attention ayant précisément été éveillée par M. Joly sur cette question, je iis des recherches dans ce sens et j’interrogeai un grand nombre de détenus qui avaient été compromis dans des bandes.
Je ne sais si les grandes associations criminelles telles que les ont décrites certains auteurs, comme la fameuse Camorra italienne ou encore la Mafia de Naples, ont réellement existé, ou bien si ce sont des légendes enfantées par la peur; mais la perversité des criminels, leur manque de loyauté et de confiance, semblent difficiles à concilier avec l’existence de sociétés qui ne peuvent être basées que sur ces sentiments, la crainte seule étant impuissante.
Actuellement les associations n’existent plus parmi les criminels parisiens. Sans doute il y a et il y aura toujours l’association du souteneur et de la prostituée pour exploiter le
« michet ». Il v a aussi l’association de deux ou trois malfaiteurs %!
un soir, au coin d’une rue, pour dévaliser le passant attardé. Mais cette association n’est qu’un hasard et elle ne dure que quelques heures ; car, une fois le butin partagé, chacun s’esquive de son côté et ne reparaît plus. Même dans ces bandes qui dévalisent si souvent la banlieue de Paris, il n’y a ni chefs ni statuts ; on se réunit au hasard des rencontres, on tente une bonne affaire ensemble, on partage ensuite le butin, puis on se sépare et on se donne rendez-vous le lendemain pour faire un nouveau coup. Mais il n’y a aucune autorité^ aucun règlement, tout au plus les complices se jurent-ils entre eux de ne pas se vendre et cela quelquefois sous menace de mort. J’ai dit comment les criminels tiennent leurs serments, et ils savent par avance ce que vaut leur parole. Aussi il y a tellement peu d’ordre dans ces bandes, que souvent des disputes et des rixes éclatent au moment du partage du butin volé.
Dernièrement encore, ces faits m’étaient coulirniés par un