‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 97 sur 132 · DU SUICIDE CHEZ LES CRIMINELS · texte numérisé non relu

DU SUICIDE CHEZ LES CRIMINELS

« Mieux vaut goujat debout qu’empereuv enterré », disait La Fontaine. Néanmoins, certains individus, jugeant la vie moins précieuse que la mort, commettent un crime sur eux-mêmes ; ils se suicident.

Le suicide serait très fréquent parmi les criminels; du moins les statistiques de Morselli semblent le prouver. Et, dans cette fréquence du suicide chez les délinquants, Lombroso retrouve naturellement une conséquence de l’insensibilité analgésique qui détruit l’instinct de la conservation chez les criminels.

J’ai déjà dit ce que je pensais de cette analgésie. Depuis que j’ai quitté mon poste d’interne à la prison de la Santé et que je suis médecin dans un quartier de Paris, où les attaques nocturnes et les rixes sont très fréquentes, les agents qui viennent presque chaque nuit me réquisitionner dans ces circonstances, m’ont toujours dit qu’il leur suffisait de tirer un coup de revolver en l'air pour voiries malfaiteurs s'arrêter brusquement, flageoller sur leurs jambes et demander grâce pour leur vie.

Pour le professeur Lacassagne, le suicide est un dérivatif de l’homieide; les gens qui se suicident sont des violents et, dit-il,

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« la quantité de criminalilé et do violence qu’on exerce contre les autres ou contre soi est égale... Un grand nombre de suicidés ne sont que des criminels modifiés parle milieu social. Le suicide est le meurtre do soi-même. »

Le !)'■ Boiirnet, un élève du professeur Lacassagne, assure que les départements qui occupent le premier rang pour le nombre proportionnel des crimes contre les personnes sont au dernier pour celui des suicides (1).

Chaussinand, un autre élève de M. Lacassagne, s’appuyant sur les recherches de Cazauvieilh, de Ferrus, de Lisle, d’Ebrard, de Brierre de Boismond, de Leroy, de Lombroso et de Morselli, a montré que dans les bagnes et les maisons centrales les criminels de profession, ceux que M. Lacassagne appelle criminels d'instinct ou de sentiments, les criminels incorrigibles, ne se suicident jamais (2).

Enfin, un autre élève de l’école de Lyon, le D" J. Mesnier, d’après des recherches personnelles, a apporté une preuve de plus à la démonstration de cette thèse. « Les pénitenciers et les corps disciplinaires de notre armée, qui contiennent certainement les natures les plus défectueuses, sont précisément ceux qui fournissent le moins de suicides (3). » Ce fait à frappé tous les observateurs. « C’est chose remarquable, dit Lisle, qu’il existe une certaine somme de dégradation morale parmi laquelle le suicide n’est qu’une rare exception. Il semblerait que l’homme se rattache avec d’autant plus de ténacité à la vie qu’il est plus misérable et plus corrompu. » Et M. Lacassagne conclut en tlétrissant le suicide : « Les législateurs du moyen-àge avaient bien vu en atteignant et en frappant les suicidés. Ils ne se pla-

(1) Voyez D" A. Bournet. De la Criminalité en France et en Italie. Laborat . de médecine légale de Lyon, 1884.

(2) Ghaussinand. Etude de la Statistique criminelle de France au point de vue médico-légal. Thèse de Lyon, 1881.

VS) .1. Mesnier. Du suicide dans l’armée. Thèse de Lyon, 1881.

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çaient pas au mi'me point de vue que nous : mais^ sans demander qu’on traîne leur corps sur la claie ou que leurs biens soient confisqués, nous désirons faire une opinion publique scientifiquement convaincue que la plupart des suicidés sont des criminels. Il faut le dire et le répéter, afin que les malheureux qui médilent un pareil acte sachent bien que leur conduite sera fiétrie, qu’ils n’ont pas à escompter les regrets que leur conduite coupable produira et que, bien au contraire, on arrivera de plus en plus à être persuadé que leur attentat doit être considéré à l'égal de celui des meurtriers ou des assassins. Comme ces derniers, les suicidés sont des vaniteux, des égoïstes, ils ont des instincts antisociaux. La société ne peut se perfectionner et devenir meilleure que par une heureuse sélection des natures supérieures et sympathiques. Elle voit sans regret spontanément disparaître celles qui sont retardées, égoïstes, dépourvues des qualités généreuses et bienveillantes qui constituent notre civilisation actuelle. »

Pendant les deux années que j’ai passées à la Santé, je n’ai eu à constater qu’un petit nombre de suicides. Trois fois des détenus ont été trouvés pendus dans leurs cellules. Quel mobile les avait poussés à supprimer leur vie? Je ne saurais le dire, n'ayant pas eu l’occasion de les interroger avant. Mais il est à noter que ces individus se sont suicidés en cellule, et qu’ils en étaient, par conséquent, à leur première condamnation, ce qui semblerait donner raison à l’opinion émise par le D'' de Beauvais, médecin en chef à Mazas : « On voit plus souvent des gens écrasés sous l’inculpation d’accusations Légères se suicider que

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dos assassins, des voleurs dangereux, des récidivistes. En réalité, les grands criminels attentent peu à leurs jours. (1) » .l’ai déjcà cité, dans les premiers chapitres de cet ouvrage, l'histoire d’un individu condamné pour un délit insignifiant qui se jeta par une fenêtre à Mazas (2). Ce sont là des faits incontestables dont on a cité un grand nombre d’exemples. L’émotion causée par la perte soudaine de l’honneur et de la liberté, le remords sont des motifs suffisants pour pousser au suicide des individus doués de peu d’énergie et de volonté.

Selon Lombroso, les suicides sont l’apanage presque exclusif des violents, des impulsifs. « Ils préfèrent un mal qui les frappe subitement, parce que la mort leur paraît moins dure à supporter que l’impossibilité d’assouvir leurs passions d’un moment. » .l’ai en effet observé un fait de ce genre, où le suicide a été une espèce d’impulsion.

.1..., trente-deux ans, marchand ambulant, est né à Rouen. Son père, un homme violent et brutal, serait médecin à Paris. Sa mère est une femme douce et raisonnable.

.1... a commencé à parler et à marcher fort tard, mais il ne peut préciser. Il attribue ce tardif développement à la solitude et au manque de soins. Il apprenait difficilement à l’école; néanmoins, il a reçu une assez bonne instruction primaire. Il avoue avoir fait beaucoup d’excès de boisson, et ses nuits sont troublées par des cauchemars. Il avoue aussi s’être beaucoup

(1) De l’application de l’emprisonnement individuel. Brochure publiée par le Ministère de l’intérieur. Paris, imprimerie du Journal officiel. 18Gô. p. 31.

(2) Voyez chapitre III: Criminels d’accident.

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