CHAPITRE II
S l'objet coiiL'iel qu'il rrprésenle el, invrrsonipiil, lorsi^iie voulons luius souvenir du nom d'un objet, uous nous efforçons de rendre plus vive l'image coiicrèle de cet olijet.
Mais, mots el idées ne soiiL qu'une réunion, qu'un complexiis d'iraapes ; nous ne saurions dont penser autrement que par des images, nous souvenir d'autre chose que rie la forme, du son des mots, des mouvements nécessaires pour le prononcer ou pour l'écrire, enfin de l'image concrète que ce mot représente. Nous n'entrons en relation avec nous mêmes comme avec nos semblables, que par des actes de vision, d'audition et d'articulation,
Ces images sont sans doute plus ou moins nettes, se rapprochent plus ON moins de, celles produites directeriienl sur nos sens par un objet extérieur, mais elles sont do mèmenature.
La mémoire, ainsi que nous venons de le voir, n'existe pas en tant que faculté unique, il n'existe qu'une réunion de diverses mémoires auditives, visuelles, etc. D'autre part, les images qui se rapportent k un même objet, quoique étant enregistrées dans des centres dllférents, sont unies entre elles par des liens intimes. Il nous est donc aisé de uous adresser soit à l'une, soit à l'autre de ces diverses mémoires, pour classer ou pour faire revivre la sensation.
Le plus ordinairement, les connaissances qui tombent sous l'empire d'un sens, s'emmagasinent de préférence dans le centi-e de mémoire qui lui correspond, les choses lues dans la mémoire visuelle, les choses entendues dans la mémoire auditive, etc. mais ce n'est pas là une règle absolue et les circonstances diverses, les dispositions particulières de l'individu viennent souvent modifier celte façon de faire. Les choses lues seront par exemple, lues Ji haute voix pour être gravées dans la mémoire auditive, ou simplement eu remuant les lèvres pour être gravées dans la mémoire motrice d'articulation.
Nous voici donc en possession de deux sortes d'images : 1" des images concrètes perçues par les divers centres en relation avec les organes des sens ; 2" les images verbales classées dans les quatre centres dévolus k la fonction du langage.
nEPRésEUtATION MENTALE tS
Ce sont ces lieux sortes d'images qui vont se représenter à ous dans la suite.
Imagées verbsiles. — Les images auditives verbales Jembleiil surtout jouer cliez nous ua rôle considérable, car t'est principalement avec le souvenir des mots entendus que Bous pensons.
Pour peu qu'on veuille bien s'examiner pendant le travail de la réflexion, surtout si l'on s'isole de toute perception trop forte, susceptible de distraire l'attention, on entendra facilement cette voix intérieure qui semble traduire tout bas notre pensée.
Dans la lecture, la vue des mots réveille l'image auditive, nous entendons le son des paroles que nous lisons.
Non seulement nous entendons la voix intérieure, mais encore nous lui reconnaissons un timbre, un rythme, une tonalité.
Relisons-nous des phrases écrites par nous, c'est notre voix que nous entendons, notre parole intérieure ressemble en tous points à notre parole. Si nous lisons, au contraire, une lettre écrite par quelqu'un dont le timbre de voix nous est familier, si nous répétons mentalement des mots qu'une personne vient de prononcer, notre voix intérieure emprunte le timbre même de la voix de cette personne.
Quand nous écrivons, c'est encore la voix intérieure qui nous dicte. C'est encore elle qui nous dicte nos paroles lorsque nous parlons à haute voix,, c'est elle qui .se fait entendre, surtout lorsque nous parlons avec lenteur, entre chaque point elle prononce le premier mol de la phrase qui va suivre.
Si la prépondérance des images verbales auditive est marquée.
i chacun de nous, il n'en est pas moins vrai que les images
Jauelles verbales ont aussi un rôle important.
PDans beaucoup de circonstances, nous n'enleudons pas notre
, nous la lisons. C'est ce qui se produit dans le calcul de
.Enfin, ainsi que nous le verrons plus tard chez certaines
psonnes, cette vision mentale est telle, qu'elles ne çeuvan.t.»e.
Bvenir que grâce à l'image visuelle (\es mots, (^hez chacun de «i. sp retrouvent les images verbales motrices, nous ^tendons pas notre pensée, nous la parlons parfois. Beau- ) de personnes peuvent observer ce phénomèue et avoir la tation, les lèvres closes et la langue immobile, de réciter des . Rieu ne bouge dans les organes de la pbonalion et pouri on se sent parler, articuler mentalement des mots, ^s images motrices graphiques sont peut-être moins éviinoins nettes ; cependant, il est un fait incontestable. t que che?, certaines personnes, les mouvements de la main pour copier le mot. réveillent dans le cerveau l'idée du mot écrit. Tel était ce malade de Charcot, qui ne pouvait arriver à comprendre le mol placé sous ses yeux qu'en exécutant avec sa main droite les iTiouvements nécessaires pour le copier.
Si nous passons à présent à l'étude des images concrètes de l'objet, nous allons les trouver plus nettes, beaucoup pins accu- ^sées, et, par conséquent, d'une observation plus facile.
. Exercice normal de la mémoire et de l'imagina-
- Cependant, avant d'étudier ces images elles-mêmes, il l^^intéressan l de voir dans quelles conditions elles se produi-
Wimt (Tabord, leur premier caractère, c'est qu'elles sont involon- , au sens philosophique du mot, invotmitaires comme tout acte ^mémoire et d'imagination, involontaires comme les idées qu'elles ' représentent, intolontaires comme les hallucination et comme la perception elle-m^me.
En effet, nous subissons nos perceptions et nous ne les produisons pas. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de préparer nos organes à les recevoir, mais que la sensation se produise ou qu'elle ne se produise pas. notre volonté n'y est pour rien. Nous ne voyons pas et nous n'entendons pa-i à volonté. Ce que nous voulons, en réalité, ce n'esl pas voir et entendre, mais regarder et écouler, uous mellre dans des conditions favorables pour percevoir.
REPRÉSENTATION MENTALE
De même pour nos idées, nous n'en évoquons aucun' tout ce que nous pouvons faire, c'est non pas de les pi'Oduire immédiatement par lane action de la volonté, mais bien uno façon indirecte, en nous entourant de circonstances favorables à leur production.
Du reslB, o'est une chose d'expérience vulgaire, et tout le monde sait que nous ne sommes pas maîtres de diriger à notre gré le cours de nos réflexions, que nous ne pouvons pas faire renaître à volonté des choses inscrites dans notre mémoire. Telle est la première action médiate de la volonté sur l'idéation, la seconde est la suivante :
Normalement, une perception entraîne un souvenir ou une conception, celle-ci une autre, et ainsi de suite. Or, milieu de la foule des images qui traverse ainsi le champ de notre pensée et qui, toutes, sont plus ou moins flou, plus ou moins confuses, nous avons le pouvoir d'arrêter au passage une d'entre elles, de la fixer pour ainsi dire.
Une fois notre esprit arrêté sur cette image, nous la développons lentement et progressivement tout comme un cliché de photographie, et peu à peu. elle devient de plus en plui nette et finit même parfois par acquérir uno précision remarquable. Observons cependant qu'encore dans ce cas là, nous n'avoiis rien créé, nous n'avons fait que développer une, image qui existait déjà,
La facilité de développer l'image offre elle-même, suivant' les circonstances, des degrés très variables, et parfois avec infiniment de peine que nous arrivons à la voir avec précision. Elle parait d'abord confuse, semble vouloir se développer, nous échappe h nouveau, reparaît plus netta pour disparaître ensuite.
Notre esprit ressemble alors à un tableau sur lequel se trouve tracé sur un fond de même couleur mais uu peu plui foncé, l'objet que nous voulons voir. Il est peu net, car le sujet et le fond sont presque de ta même teinte. Nous avons deux procédés pour le voir plus nettement ; foncer le fond (écarter les autres idées), ou édaircir l'objet (fixer plus fortemeul l'alteution). Cette opéraliou est parfois facile.,
iiit une vérilable même temps que l'objet ou
mais dans J'aulrcs cum. il si lutte, le fond s'éclaircissant vice wrm.
Non spulemeut nous pouvons avoir de la difficulté pour développer l'image de l'objet, mais nous pouvons même nous trouver dans l'impossibilité complète de l'arrêter primitivement au passage, ces (couleurs n'étant pas sufËsamraent tranchées.
Bien plus, l'image une fois formée, nous sommes parfois incapable de la chasseï'; clic a acquit une telle force, que les idées étrangères que nous appelons k noire secours ne suftîsent plus pour l'etfacer.
Il est encore un autre mode de fonctionnement de la .mémoire, mode dans lequel nous restons absolument passif, les images se présentent alors d'elles-mêmes à notre esprit, elles surgissent, elles s'imposent à notre moi qui les contemple,
C'est surtout dans ces circonstances qu'elles ont d'emblée un développement presque parfait, c'est surtout alors qu'elles offrent une grande résistance aux efforts que nous faisons pour les chasser.
Enfin, la mémoire a une dernière manière de s'exercer et, dans ces cas-là, nous voyons l'idée se soustraire non seulement à la volonté, mais même à la conscience,
La cérébration inconsciente est aujourd'hui un phénomène bien connu.
Nous cherchons parfois longtemps à nous rappeler une chose sans pouvoir y parvenir, nous poursuivons un problème pendant des heures sans pouvoir le résoudre, puis, de guerre lasse, nous abandonnons tout travail. Voilà que toutài coup, au moment où nous y pensons le moins, l'idée, le mol. la solution du problème surgissent devant notre esprit et cela avec une soudaineté et une -netteté qui nous étonnent. L'esprit a travaillé sans que nous ayons eu conscience de ses efforts et le résultat de ce travail esl une image qui nous appai'ail avec tous les caractères d'une image spontanée.
Comme le fail remarquer Bail, c'est un joli exemple de
îérébratioD incoiiscienle que celui de Lamarline : n Je ne
! jamais, ce sont mes idées qui pensent pour moi. »
Si j'ai insisté sur la façon dont se produisent les images en gi'-uéral, et en particulier sur l'influence que peut avoir la volonté sur leur production, c'esl que j'estime que c'est là un point qui a été trop n^igligé jusqu'à ce jour.
N'étail-îl pas plus simple, au lieu de poser des lois à pi'iiiri, pour caractériser les hallucinations, pour les différencier de la représentation mentale, n'était-il pas plus simple, dis je, d'étudier toui d'abord le fonctionnement normal des facultés où l'une et l'autre prennent leur source (mémoire et imagination) el de voir ensuile 1rs modifications que leur fait subir l'étal pathologique.
Pour nous, nous croyons que nous n'aurons qu'à nous louer de noire méthode, car déjà, dès les débuts de ce travail, nous avons pu poser les principes suivants et les déflionlrer :
i" La volonté n'a aucune influence immédiate, ni sur la perception, ni sur la mémoire, ni sur l'imagination.
"i" Nous pouvons simplement nous mettre dans des conditions favorables à la production ou à la reviviscence des images ;
3" Nous pouvons encore arri^ter notre esprit sur telle ou telle image fournie par l'association des idées;
4" Ce pouvoir n'est pas obsoiu et dans certaines circonstances, il nous est impossible de fixer l'idée ;
5° L'image étant fixée, nous pouvons la développer, mais ce pouvoir n'est pas encore absolu, el il existe normalement de grandes variations suivant les moments el suivant les individus ;
7" L'image peut se présenter spontanément et alors offre en général plus de netteté d'emblée, plus de résistance pour la faire disparaître ;'
H" La cérébralion inconsciente est susceptible de nous fournir des images offrant beaucoup de ressemblance avec les Kintftaéea. "^
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La mémoire et l'imagination ne sont pas soumises à 1^ pire direct de la volonté !
Dès lors, que devient le fami'ux crilérluni différentiel que nous reirouvons presque partout. I,a représentation mentale est soumise ii la volonté, l'Iiallucination ne l'est pas.
Que de.vifnt la première règle de Batllanjer. — L'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination est nécessaire à la production des hallucinations. Est il nécessaire de démontrer que l'exercice de ces facultés étant par nature involontaire, ne saurait le devenir li la suite d'un phénomène morbide.
Nous continuerons à nous appuyer sur ces données déjà acquises et nous pourrons plus tard, grâce à elles, éclairer d'un jour nouveau bien des points, en particulier les hallucinations, dites volontaires
^'C. Imeiges concrètes. — Quoiqu'il en soit, que l'image se soit produite spontanément ou non, dès qu'elle existe fixe et nette dans notre esprit, nous [a voyons, nous la sentons, nous l'entendons mentalement.
Lorsque nous nous représentons un tableau, ce sont les signes, la couleur, l'image du tableau que nous voyons ; lorque nous cherchons à nous souvenir d'un air, ce sont les sons, le timbre, la mélodie que nous entendons; lorsque nous cherchons à noua souvenir d'une sensation tactile ou olfactive, il eu est de même, quoique au premier abord cela paraisse moins évident.
Et comment pourrait-il en être autrement, comment pourrait-on se représenter une image auditive ou visuelle par exemple, sans la voir ou sans l'entendre? Certes, dans la représentation mentale normale, tout au moins, l'image est plus faible, plus fugace, ses contours sont moins arrêtés que ceux qui sont fournis par la perception d'un objet, mais cela esl-il une raison suffisante pour nier que nous avons affaire à de véritables actes de visions et d'audition ?
D'autre part, nous ne saurions admettre avec Baillarger, qu'il y ail deux façons de voir et deux façons de sentir.
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KEPRÈSKNTATION MENTALE 38'
Il rj'y a qu'un orf,'(iiie qui pen.'oiL, eiiiinaftasiiu' el revivifie la sensation, el il procède toujours à ses actes de la même manière.
« Qu'on ait la sensation du rouge, qu'on ail le souvenir du rouge, qu'on voit le rouge dans une hallucination, dit Binet ('), 'est toujours lariièine cellule qui vibre ». Pour avoir une sen-
r«ation donnée, un souvenir donné, une hallucination donnée,. rions-nous ajouter, elle vibrera toujours de la même maière, d'une façon plus ou moins violente peut-être, et c'est tout. Nous voyons donc que s'il y a deux manières de sentir, ce ne leulétre que d'une manière faible et d'une manière forte. Les images faibles sont celles qui se produisent dans la représentation mentale normale, quant aux images fortes, nous aurons occasion d'en parler ailleurs.
Un autre caractère de ces images, c'est d'être xubjeclives ; et c'est là un des plus graves arguments employés par ceux qutf] veulent élever une barrière infranchissable entre la représentation mentale el l'hallucination.
Cependant, encore une fois, sans vouloir rien présumer des ^rapports qui unissent ces deu.v phénomènes, je ne crois pas quei' B caractère de subjectivité soit suffisant et doive, en quoi que ce «il, entraver nos recherches.
Et tout d'abord, il y a lieu de faire ici une distinction. On »eut appliquer celte épithète aux images, pour deux raisons ;.- |oit à cause de leur origine, soità cause même des caractèresbu'elles présentent une fois formées, de ce manque d'extéjfîo-^ pité qu'offrent au contraire la perception vraie et même {illumination.
Certes, l'origine des images fournies par représentation menl^le est subjective, elles se produisent sans l'atde immédiate ï'une excitation extérieure, mais, dans ce sens, l'hallucination ti'est pas moins subjective que la représentation mentale.
Quant au manque d'extériorité, il est loin d'être aussi palhojjionionique que l'on a bien voulu le dire.
Wl, Revue philosapktque. Avril, mal IStii.