‹ Les hannetons; comédie en trois actesChapitre 22 sur 33 · SCENE Ilï · texte numérisé non relu

SCENE Ilï

Les Mêmes, ISABELLE, puis LE MONSIEDR ei LE PÈRE LANGLOIS

Charlotte n'est pas là ?

PIERRE

Vous savez bien que non.

BROCHOT

Qu'y a-t-il ?

ISABELLE

Elle m'a envoyé une lettre.

PIERUB

Naturellement.

ISABELLE

La voici. [Elle lit.) « J'irai me jeter à la Seine, ce soir, à cinq heures, au Pont-Neuf I »

BROCHOT

Il en est quatre I

PIERRE, à Isabelle.

Et c'est cette lettre qui vous émeut?

ISABELLE

Si elle VOUS laisse indifférent, c'est que vous n'avez pas de cœur.

BROCHOT

Vraiment, tu es dur.

PIERRE

Quand on veut se suicider, on n'indique pas d'avance l'heure et l'endroit oîi l'on se tuera-

ISABELLE

Mais, voyez comme son écriture est tremblée. [Elle lui tend le papier.^

PIERRE, le posant sur la table.

Pendant un voyage, j'ai reçu d'elle une lettre portant des traces de larmes. Elle m'a avoué plus tard les avoir faites en secouant sur la page ses doigts mouilles.

BROCHOT

Mais enfin, si c'était vrai!

PIERRE

Le Pont-Neuf est à deux pas. Je ne t'empêche pas d'y aller. Tu as encore une heure!

ISABELLE

Je l'ai vue avant-hier Elle pleurait réellement, je vous le jure.

PIERRE

Ce qu'elle ne peut supporter, c'est que la rupture vienne de raoi.

ISAIJELLE

Si vous l'aviez entendue! Si vous l'aviez vue! Je l'ai trouvée chez sa mère, en contemplation devant une gravure qu'elle venait d'acheter, représentant la mort d'Ophélie. Elle tenait à la main un fait divers coupé dans un journal où était raconté un suicidepar amour. Elle avait gratté les initiales de la morte et les avait remplacées par les siennes.

PIERRE

Elle aime à se regarder dans les glaces.

ISABELLE

Vraiment, vous devriez la reprendre avec vous.

BROCHOT, qui lisait la lettre posée sur la table. Brusquement.

Mais ce n'est pas à cinq heures, c'est à trois qu'elle doit se suicider!... Regardez... c'est un U'ois qua vous avez pris pour un cinq.

PIERRE

Elle n'a jamais su faire les chiffres. .

ISABELLE

Mais oui I Alors, mon Dieu 1

BROCHOT

Courons, s'il est encore temps! {Entrent le monsieur et le père Langlois, très graines.)

LE PÎJKE LANGLOIS

Ah ! monsieur !

BROCHOT

Parlez I

LE MONSIEUR

Monsieur...

PIERItE

Vous avez reçu une lettre de Charlotte ?

LE PÈRE LANGLOIS

Moi, j'en ai reçu une...

BROCHOT

Il y a un malheur?

LE PÈRE LANGLOIS

Non, mou bon et cher monsieur... tranquillisezvous.

PIERRE

Qu'est-ce que je disais 1

BROCHOT

Elle ne s'est pas suicidée?

LE PÈRE LANGLOIS

Si. Mais grâce à un miracle, elle n'a rien.

BROCHOT

Mon Dieu!

LE PÈRE LANGLOIS

Elle monte derrière moi.

PIERRE

Gomment! Mais...

LE t>ÈRB LANGLOIS

Monsieur, ce sont ses dernières volontés...

Je...

116 LES IIAXNICTOVS

LE PÈHE LANGLOIS

Les voici. Nous étions tous les quatre dans la loge, Mme Langlois, la dame de monsieur, monsieur et moi, lorsqu'un commissionnaire nous a apporté ce billet qu'une dame lui a donné sur le Pont-Neuf, à quatre heures,

PIERRE, à Isabelle.

Il y avait une heure qu'elle vous attendait.

BROCHOT

Que dit ce billet?...

LE PÈRE LANGLOIS

Lisez.

BROCHOT

« J'ai demandé à ce que ma dépouille mortelle soit transportée chez celui que j'ai tant aimé. »

PIERRE, à mi-voix, et très court.

Oh ! [Brochot na pu continuer et a passé le billet à Isabelle.)

ISABELLE, lisant.

« Je prie monsieur le propriétaire et monsieur le concierge d'excuser le dérangement que je vais leur causer. »

LE PÈRE LANGLOIS

Presque aussitôt, on nous a ramené la pauvre chère dame. [On entend du bruit au dehors.) La voici.

PIERRE, ironique.

Son cadavre monte l'escalier. [Il secoue la tête.)

LE PÈRE LANGLOIS, recueilli.

La maison va être dans les journaux. [Entrent Char-

lotte sanglotant, cachée au public par Mme Langlois^, la dame du quatrième et les autres qui C accompagnent jusqu^à la porte du fond. Le sauveteur — marinier de Paris — suit derrière. Isabelle sort avec Charlotte.)

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