‹ Les hantisesChapitre 2 sur 5 · LE DU A F, AXA · texte numérisé non relu

LE DU A F, AXA

grave, libre, et superbe : l'austère vérité n'aime guère les moqueurs. Étudiez aux choses. — Étudiez aux choses, car éternellement le verbe demeure. La sagesse n'est pas née hier ; et, pour un raisonnable siècle, le nôtre, vingt et trente siècles n'ont pas pu être d'ignorance et de folie. Considérez la suite des races et des empires; les peuples et les savants; ces trente siècles d'histoire savante et populaire: songez de l'histoire humaine : tout ne peut pas avoir été vain ; et tout n'est pas faux, de ce qui a toujours été. Méditez à ce qui a été ; étudiez aux choses : respectueusement étudiez; et voyez.

Voyez quelle fut la pensée des temps: les savants pensent et le peuple rêve ; et les pensées de ceux là sont l'image des rêves ci ; or, les foules rêvèrent et les sages dirent une chose; parmi l'histoire humaine, une croyance ; sous les figures diverses les religions sont les mêmes, et les mêmes, les philosophies ; tous les pays, en tous âges, sont éclairés par les reflets d'une lumière ; une vérité est. Asuras, principes des choses: dêvas, habitants du lointain Sansara; Izeds et Ferouers;Bel et Sin; anges serviteurs de Jéhova et démons serviteurs de Samael ; Zeus et son cortège de dieux; l'infinité des puissances latines; les

LLS HANTISE*

vagues esprits teneurs des roches Scandinaves; les mystérieuses existences, mondes, émanations de l'Être, qui s'étendent, génies, au dessus, au tour, au dessous de l'homme, régions illimitées, furent la croyance des sauvages fétichistes du Nil, et des sages qui cultivaient les Muses du Piérus. Et Jésus enseignait conjurer les mauvais esprits, satisfaire aux bons; et, comme le Haoma qui donnait, chaque jour, à ses fidèles sa chair en nourriture, Christ, il offrit son corps et son sang aux hommes en holocauste. Puis, ces grandioses poussées, les métaphysiques divagations des premières hérésies, aux bords de la foi nouvelle ; la théurgie d'Alexandrie, dernière et plus sublime fleur au vieux tronc des religions antiques ; le christianisme levé sur les débris des cultes disparus ; et, de l'amagalme bouillant des doctrines universelles, au Moyen Age, les sommes de philosophie inquiètes, monstrueusement, des agents spirituels.

L'homme vit entre des esprits invisibles, causes des phénomènes visibles : la croyance humaine est celle là : Alexis Pranne la crut.

L'homme est à soi le milieu d'une chaîne ; la nature ne lui est pas une œuvre inachevée, ni ne se termine à l'homme, ni ne vole de l'homme

LE DHARANA

au dieu : mais l'homme est le milieu, par ce que, dans la nature une et infinie, parmi l'infinité des manifestations de la substance une, entre l'éternel engloutissement des existences de l'essence, — reflet du tout, l'homme est à l'homme le point admirable où se touchent les deux modes à lui sensibles, les deux manifestations qu'il tient en soi de l'infiniment manifesté, — la matière et l'esprit. Donc, en ce monde des réalités nôtres, deux apparences d'être sont, que l'homme unit souverainement ; et quelque chose est au dessous de l'homme, la matière, et quelque chose au dessus, l'esprit : en lias, l'objet inerte, puis l'animal, où la pensée est embryonnée: alors se dresse l'homme, et, terme aux corps, corps et esprit, il est départ aux esprits : et plus haut est l'esprit vague, et l'être serein, et l'esprit pur. Suite illimitée d'êtres, en bas par nos sens nous les voyons : en haut la pensée les voit : le corps voit le corps; et la pensée verra le fantôme qui commence à la spirituelle chaîne, obsédant l'âme humaine de ses immatérielles ailes, et l'esprit à forme impondérable, et l'esprit subtilisé, et les spiritualités toutes, qui planent au dehors de l'espace, à l'entour de l'esprit humain, que la matière et le lieu enferment. L'esprit connaît

l'esprit ; l'esprit peut parler à l'esprit ; l'esprit commande à l'esprit. Ces êtres qui vivent sans figure, au dessus de nos fronts, peuvent être contraints et soumis; puis que le bras d'un homme peut forcer l'obéissance de la matière, l'esprit d'un homme, semblablement, peut forcer l'obéissance des esprits fantastiques; ils seront dominés par la volonté puissante, ils s'inclineront, et je les aurai en mon servage, si ma pensée sait le verbe impérieux et magistral: la matérielle nature et la spirituelle, les deux, sont ouvertes au vouloir de l'homme.

Donc n'est pas vaine la vieille science, cette première et universelle, la sublimée science qui embrasse et contient toutes autres, et les a engendrées, l'éternelle science magique.

Sa mère n'avait pas été connue d'Alexis Pranne, étant morte le mettant au monde. Elle était le dernier enfant d'anciennes familles nobles de la Franche-Comté, disparaissantes races, graves et méditatives: extrême survivante aux générations d'autres fois, elle avait été une frêle jeune femme rêveuse, — blanche et triste, — et que l'on disait très belle.

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Alexis Pranne fut élevé dans un solitaire château, patrimonial, de la Franche-Comté; sauvagement, presque; il ignora les joies bruyantes des premières années: une sérieuse pensivité grandissait en son front, comme un antique legs, héréditaire; et l'enfant, des journées, demeurait seul, parmi les plaines vides, tandis que son père songeait, irrémédiablement taciturne, sous les voûtes des grandes salles. Vers sa dixième année, Alexis Pranne, ayant vécu dans l'insouciance de la mère qu'il n'avait jamais vue, eut la pensée de cette mère évanouie : un jour, il trouva, par un hasard, entre deux feuillets d'un livre, un portrait d'une jeune femme; son pèrelui dit : « C'est ta mère... » le livre était une Bible ^'enfant lut des lignes ; et l'enfant, ayant lu, tenant le livre entre ses mains, regardait le pale portrait, qui le regardait. 11 commença rêver des choses que l'on voit, et de celles que l'on ne voit point.

De bonne heure, il avait montré pour l'étude un goût exclusif; peu à peu, il s'y passionna ; il ne jouait pas; il n'aima aucun amusement; on ne le voyait point rire ; rien que l'étude; tôt fut un travail acharné, sans distraction; jamais il ne s'était mêlé au monde; un jour, en sa quarantième année, il se retira dans son château de

la Franche-Comté; il n'en sortirait pas: il y vivrait seul, achevant son œuvre.

L'esprit doit répondre à l'esprit évocateur. Donc, aucun livre, où il n'ait lu ; il avait appris tous les langages, pour lire en tous les livres ; et il connaissait les histoires, les religions, et lesphilosophies; il étudia à toutes les sciences, et rien de ce qui est humain ne lui fut étranger; il sut ce qu'un homme peut savoir; l'expérience des générations humaines fut en lui réunie, et il tint dans sa main les connaissances ; il posséda les lois fixes des choses ; — et les magies orientale, hébraïque, arabe, et du Moyen Age lui furent ouvertes : il vit les cérémonies des églises de toutes les terres. Toutes les sciences modernes sont familières au Magicien, — et il garde encore les formules des alchimistes, les signes des nécromanciens, les lithanies des exorcistes. Il suit les récentes découvertes des astronomes, il lit au ciel comme Leverrier les mouvements des astres; — et les mystères astrologiques lui sont dévoilés. Il a refait les expériences de Claude Bernard, de Berthollet et de Pasteur, — et il a remué les philtres des sorciers, fondu les métaux, mélangé les sucs des plantes et tous les venins des serpents, et fait jaillir, comme des âmes, les étin-

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ceïlesdes pion-os. 11 a connu les vies physiologiques; — e1 Les grouillements des inspirations. La nature : — et le monde démoniaque. Il s'est (''lev<'' auxarcanesdes psychologies humaines : — et il a répété la terreur des invocations mentales. Tout; et, dans la funèbre solitude de son laboratoire, parmi l'impénétrable silence des nocturnes veilles, il refit tout : voyant poindre peu à peu, au travers des nuits assidues, possible, puis probable, puis assurée, voyant poindre et se dresser devant lui, lentement, toujours plus proche, la loi de l'évocation sur-naturelle, il suivit, du commencement, l'entière chaîne de la Magie universelle ; une à une, il redit chaque formule, et refondit chaque mélange, et, dans l'ordre sublime de ses conjurations, il roula, de puis l'alpha jusque l'oméga, l'immense suite de la prière qui est commandement. Et, apparaissant de la dernière combinaison, le mot fatal, le geste fatal, l'inconnue sombre de la pensée luira, évocateur. Donc, il aura trouvé : Magicien, il le serait : l'esprit lui obéira. Et Alexis Pranne murmura ces mots :

— 0 pitoyables hommes, de vos ambitions ! chairs où la pensée étouffée râle ! vous, argents, puissances, amours : moi — demain — le verbe. Vous, riches ; vous, adorés; vous, embrassés de

femmes : j'abandonne mes richesses, je vis solitaire, je n'ai pas su la femme ; vierge à vos joies et vos désirs, oh ! vif de l'unique vision spirituelle, j'aurai — demain — devant moi — mon rêvé fait réel : l'ésuscité fantôme.

Ainsi disait Alexis Pranne : et, grave, austère, grand et mince, tête droite, très brun, pales joues rasées, cheveux courts, sourcils larges saillants, yeux profonds et noirs, hautain superbement du regard fixe et du regard vague d'un dédaigneur et d'un visionnaire, il avait absolument, — quand à quarante ans il se retira conclure ses travaux dans la solitude des isolements derniers, — il avait l'obsession de l'idée marquée sur sa figure, comme en son âme.

Un soir, Alexis Pranne avait veillé ; et toute la nuit, comme tout le jour, fut au travail opiniâtre : — le terme approchait.

Dans ses yeux cerclés de noir, l'inquiétude croissait d'une immense attente ; son esprit, surexcité, embrassait en une minute des infinités pensées ; et le souffle des magiques siècles comme soufflait dans sa poitrine.

L'aube allait paraître, à l'horizon ; mais, dans

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le laboratoire, derrière les épais rideaux des fenêtres, à l'ombre des grimoires et des cornues, était ce un jour et une nuit? La pâle lampe d'huile suspendue au plafond jetait aux choses des reflets grisâtres.

Le terme approchait. — L'idée allait être œuvre. Et il songeait à ses espoirs, il songeait à la page jadis ouverte de la très divine Mercaba en face du maternel portrait, — tandis que sa main feuilletait les derniers volumes, et traçait des signes sur les murs. — Oh! comme il l'avait toujours eue, vivante, ardente, la certitude de la chose ! Oh ! dans cet achèvement, quelle angoisse et quelle joie!... Et son être va s'exaltant, — ce pendant que le terme approchait, — Magicien, d'avoir l'esprit, — à savoix souveraine, le monde sur-humain, — devant sa volonté reine, l'esprit, fantôme immatériel, manifeste...

Les lignes se joignirent ; le triangle mystique se ferma, circonscrit au cercle : visibles dans l'enchevêtrement des signes, les lettres, expressives de la Pensée, luisaient... Des vapeurs acres, en verdâtres bouffées, flottaient parmi le grand silence nocturne, avec un crépitement faible... N'ayant plus qu'à monter en la Pensée, il s'arrêta, un instant, et, avant achever l'acte, durant une seconde de rêve, il demeura légèkES HANTISES

rement appuyé au mur, — sous l'épouvante de la chose qu'il allait faire : — toute sa vie, toute la vie de tout l'univers dans son âme venait.

En ce moment, au dehors, l'aube naissait, virginalement parfumée, au sommet des arbres verts d'avril : lointainement, la ligne du chemin de fer se dessinait, entre les rangées d'arbustes; et le train de nuit de Paris à Belfort grandissait... Dans la petite gare une troupe de chasseurs descendit; ils arrivaient, à Fimproviste, gais, ayant projeté qu'ils surprendraient Alexis Pranne, un ami qui les oubliait, et dépeupleraient ses forêts... lisse pressaient, avec des cris de dormeurs éveillés, se comptaient, s'interpellaient; saisis par l'air matinal, ils riaient, à l'avance, de i'étonnement du beau ténébreux; ils humaient les brises du printemps, et, joyeux, considéraient les blancheurs roses de l'aurore.

Et clans la nuit, :1a nuiMes mélanges aromatiques, des fumants creusets et des grimoires entrebaillés, dans la nuit mornement lunaire, et dans le silence faiblement troublé par un faible crépitement, par la terreur prodigieuse des préparations magiques, le Magicien, très pâle à l'œil flamboyant, très fiévreux aux paupières ternes, debout s'était dressé, regardant en face,

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dans le vide de l'ombre, et il s'avança, d'un pas : de sa main gauche, il touchait un biblique livre, où des mots étaient entourés d'une ligne : t... je vis des visions... » de son ponce, il effleurait le portrait d'une jeune femme rêveuse, — blanche et triste, — et très belle ; et, dans son esprit haussé par la puissance des volontés, obstinément fixe, il pensa la pensée d'évocation. Alors ses courts cheveux noirs devenus plus blancs que la neige des monts se hérissèrent sur sa tète ; ses yeux sortirent de leurs orbites effroyablement dilatés, et sa poitrine sans souffle se renversa ; son ventre se resserra ; sa gorge soudain sécha; son cœur cessa battre, et son esprit se pétrifia, — minute qui fut un million de siècles, hors le temps ! Car si, plus tard, forçant la porte, on trouva . au près du mur, un corps vivant mais sans pensée, un être inerte et sans vouloir, c'est qu'il avait eu cette hallucination : — en ce moment là, tenant, immobile, son regard en la profondeur vide de l'espace, tout à coup il vit, il vit de ses yeux, devant lui, présent, réel, sans erreur, sans illusion, il vit en effet, distinctement, clairement, certainement, quelque chose, une ombre> un fantôme, un esprit sans forme mais sensible, sans couleur mais apparent, un spectre debout, et qui le regardait.

LES HANTI>L>

A Mademoiselle Racliilde.

HISTOIRE D'UNE JOURNÉE

HISTOIRE D'UNE JOURNEE

Monsieur Maurice Dupont se lève entre sept et huit heures, et ne se demande pas ce qu'il fera durant la journée, le sachant très bien par avance. Monsieur Maurice Dupont, âgé de vingttrois ans, est étudiant en droit, avec une pension paternelle de cent francs par mois, — et second clerc d'avoué avec les appointements, par mois, de cent quinze francs ; et il est, quoique d'Isigny, très Parisien. M. Maurice Dupont est né pour briller en les splendeurs du royaume de la gomme, et apparaître, tour à tour,pschutt, vlan, tschock, et grelotteux, suprêmement : il ne peut échapper à sa nécessaire vocation; — et M. Maurice Dupont, fils de bons marchands de province, est étudiant, clerc d'avoué, ayant deux cent quinze francs de revenus mensuels : il ne peut se livrer à sa vocation.

Or, le père Dupont avait gagné, àlsigny, quelques mille livres de rente, par les commerces du

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beurre. Il n'avait qu'un fils; on l'envoya au collège; il eut tous les prix; on connut, par là, qu'il serait un grand homme. Jamais ne fut en question le mettre aussi dans les beurres ; on repoussa, tôt, la pensée de lui donner un métier mercantile : le jeune Maurice se montrait fier, — les parents comprenaient cela. En fin, ne lui voyant aucun goût professionnel, on le conduisit jusque le baccalauréat, et l'on parla des carrières libérales : Maurice Dupont déclara qu'il voulait bien être avocat.

On l'avait mené à Paris, quatre fois, — récompenses pour ses succès. Il désira faire à Paris son droit; étudier à Caen ou à Rennes lui répugnait. Mais il dut, d'abord, subir le volontariat : il fut envoyé à Gourbevoie ; il allait souvent à Paris, et connut les monuments de Paris. Mais la caserne l'écœurait; il devint plus fier. À la fin de l'automne, il revenait à Isigny, et préparait son départ définitif. Un matin de novembre, emportant deux malles de vêtements et une caisse de livres, ayant embrassé et discrètement réconforté son père, il remonta en wagon, avec sa mère qui devait elle même l'installer.

Gomme on ne voulait pas du garni, on loua, dans une petite rue du quartier Saint-Germainl'Auxerrois, une chambra au sixième étage sur

la cour, au prix de cent vingt cinq francs par an. Quelques vieux meubles furent envoyés d'Isigny; quelques, achetés d'occasion. La maman partit ; lejeune homme se mit au travail. L'été suivant, il passa ses examens de fin d'année, heureusement. Il était entré chez un avoué. Ce pendant, ayant un génie sociable, il avait lié commerce avec quelques camarades de l'École de Droit. Maurice Dupont était fier, et il était prudent: il choisit, pour amis, des jeunes gens point riches, point pauvres, et ayant de la tenue. Alors, par leur fréquentation, puis, par les lectures, par les promenades, sur tout par le théâtre, peu à peu, durant ces premières années, il apprit connaître ce qu'était la vie de Paris, et, peu à peu, il s'était familiarisé à l'élégance et la mode, — façons de parler, d'agir, de s'habiller, et de penser ; et il s'était initié au chic.

Donc, — puisqu'il faut conter une journée de sa vie, — Monsieur Maurice Dupont, qui de puis deux ans et demi est à Paris, et qui après quelques mois sera avocat, Monsieur Maurice Dupont se lève entre sept et huit heures. La toilette dure pendant trois quarts d'heure : le souci de la toilette tient la moitié des pensées de Monsieur Maurice Dupont; sa maxime est celle ci : l'habit fait le moine. — Il est presque

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petit, mais il est, de sa personne, assez bien fait; il est très maigre, dont il s'applaudit; il a le bonheur d'avoir délicates ses mains; ses cheveux, courts, sont très noirs; et il porte] une fine moustache, très noire; les yeux ne sont pas grands, et leur couleur est vague, mais ils sont profonds, et les cils sont fort longs; le nez est mince, et la bouche ordinaire, avec des lèvres minces, cachet aristocratique; en fin, il est myope, suffisamment pour user d'un lorgnon, sans en avoir besoin. 11 se fait habiller par un bon tailleur de la rue de Richelieu, qui, dans ses discours, devient un grand tailleur; et son bottier a trois clients au Jockey-Club.

Tous les jours de la semaine sont dignes de la même élégance: vers huit heures et demie, il descend les six étages, absolument correct et fashionnable, serré dans sa jaquette très étroite, balançant, sans affectation, un jonc à pommeau doré. Les voisins, des ouvriers et des petits employés, et la concierge chuchotent à son passage, tandis que, en l'air détaché et ennuyé qui est le suprême bon ton, il se dirige vers l'étude, faubourg Saint-Honoré.

Et, traversant les rues sans aucunement crotter ses bottines à bouts pointus et à larges talons, il songeait qu'assurément on se demanderait

quel était ce gentleman en excursion matinale... cet habillement ne lui seyait pas mal... mais que c'était dur ! encore cinq francs quatre-vingt-cinq de blanchissage en cette semaine : le blanchissage le tuait... bah! il savait comment se rattraper... Un 1er à cheval était nécessaire sur son plastron : les sportsmen commençaient en avoir...

Et il arrivait faubourg Saint-Honoré, à l'étude: — Quartier chic... puis qu'il ne pouvait s'offrir le convenable appartement, mieux valait garder le pauvre sixième : il n'y recevait personne ; il donnait l'adresse de l'étude... elle avait grand air, cette étude... parmi ses clients, des gens du plus high life... second clerc! — mais les plus lancés jeunes hommes font leur droit; c'est la, profession de ceux qui n'en ont pas... être clerc d'avoué, c'est un stage obligatoire à quiconque s'occupe de droit un peu sérieusement... on peut s'occuper de droit sérieusement; cela est accepté... en somme, rien que d'avouable.

De neuf heures à onze heures et demie, il restait, généralement, à l'étude ; quelques fois, il sortait, pour des affaires ; alors, un toujours pareil embarras : le dossier qu'il devait porter, serait il ou ne serait il pas caché en le par-des-

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sus?... c'était des prodiges d'habileté à fin qu'il allât allègrement, tenant, de sa main droite, le jonc à pommeau doré, et de sa gauche, le pardessus avec le dossier invisible. Et, pendant la marche, Maurice Dupont songeait à ceci : quel on le croirait bien... On le voyait, presque toujours, à pied; jamais en fiacre; il avait l'horreur du fiacre; il disait: — l'on va à pied, ou l'on va en grande remise; — il acceptait le chemin de fer de ceinture et de banlieue ; on l'aperçut sur l'impériale d'un tramway, debout, négligemmemt appuyé à la balustrade ; et, ayant là montré d'admirables ignorances, il disait qu'on peut bien aller, mais non assis, en l'impériale d'un tramway : là il avait vu plusieurs gentlemen; cela se faisait, cette année.

A onze heures et demie, déjeuner à l'étude ; c'était l'heure pénible de la journée. L'avoué doit fournir à ses clercs le pain et le vin; ceux ci font prendre, au bouillon voisin, le déjeuner; et l'on mangeait, ensemble, dans une salle de l'étude. Maurice avait sans cesse, l'inquiétude d'être par il ne savait qui, surpris en ce déjeuner différent à ceux delà Maison d'Or. Le repas lui était court ; pendant que les autres clercs causaient, bruyamment, et prenaient des loisirs, lui, inaltérablement correct, parlait peu, et se

hâtait ; parmi ces jeunes clercs, un, le premier, au quel il fréquentait, un autre au quel on se pouvait encore rencontrer, et un troisième présentable, à l'extrême rigueur ; quant au reste, on osait à peine les saluer, dans la rue. Pour justifier la rapidité de son repas, Maurice avait le prétexte d'un cours. Le cours terminé, il s'en revenait, lentement, à l'étude; il n'entrait point dans un café: l'heure n'était pas, où l'on doit être vu dans un café ; et il ne s'admettait pas d'inutiles dépenses.

L'après-midi à l'étude ; là, des amis, par fois, le venaient voir ; les trois ou quatre camarades de l'École, élégants, point riches et point pauvres; quelques autres : un jeune peintre, qui lui faisait des anxiétés : déjà connu, seconde médaille au dernier Salon, avec des relations artistiques et aussi des mondaines, serviable garçon et d'un agréable commerce, ce précieux ami en sa tenue sentait, fortement, le bohème. Maurice avait tâché à l'amener à des mœurs convenantes; peine perdue ; il ne lui demandait, pour tant, que de la correction... Et, partagé entre le désir de continuer une plaisante et utile amitié, et l'ennui d'être vu avec une personne qui se négligeait, Maurice Dupont comparait, obligeamment, son embarras à celui d'un prince donnant son bras à la fille, qu'il

HISTOIRE D'UNE TOURNÉE

épouse et qu'il aime, du boulanger milliardaire. Eb fin, à cinq heures, commençait la meilleure part de la journée; ayant fait brosser ses bottines par le concierge de l'étude, Maurice descendait, et, inévitablement, à moins de très mauvais temps, il se dirigeait vers le boulevard. D'abord, un quart d'heure de promenade vague; Maurice savait marcher comme parfait dandy : en sa tournure était du dédain, de l'ennui, de la nonchalance, de l'afféterie, de la morgue, de la politesse, de l'aisance, de la raideur, de l'humour, de la correction, et de l'impertinence. Puis, il s'arrêtait à quelque grand café; la terrasse de Tortoni, préférablement; et, pendant une demie heure, il l'ornait. Non qu'il connût aucun des habitués; il aurait voulu essayer s'approcher à quelques gomnieux ; mais, sentant légère sa bourse, prudemment il n'osait; et, sur la terrasse à la mode, seul, parmi ce public mêlé de high-life et de riches étrangers,ildemeurait,jambes croisées et droites, corps en arrière, jouant avec le jonc, et regar dant devant soi, indifféremment, — très heureux quand un ami, quelque connu, passant, l'apercevait, ou quelque distingué client de l'étude, quelque personne de marque, une fois vue, qui lui rendait son salut, et qui avait oublié son nom.

A certains jours, un ami lui accompagnait; plus souvent, le premier clerc, un jeune homme presque autant remarquable que Maurice, mais ayant le travers de songer à la littérature : il faisait,pourune revue, des contes très mièvres. Ensemble on s'asseyait; alors Maurice causait, une cigarette à ses lèvres, par phrases inachevées; et il discourait des nouvelles mondaines, qu'il avait lues dans le GilBlas,— des premières représentations,'qu'il avait laissé passer, — des demimondaines, dont il savait les noms, — des courses, où il fréquentait, le Dimanche, — et de la réception au Jockey, du comte un tel ; puis, d'une oreille distraite, il écoutait que son ami lui confiât le sujet de sa prochaine nouvelle, lui encourageant, par intervalles, de petits « Très bien, cher!.. » et, quand on se levait, il disait comment il ferait la saison aux bains de mer, à Isigny, avec sa famille.

A six heures, il revenait vers chez soi; et, seul, avant rentrer, il traversait une rue étroite, derrière Saint-Germain-l'Auxerrois ; et, rapidement, correctement, il achetait un peu de pain, un peu de fromage ou de charcuterie ou de quelque victuaille à bon marché, et, mettant le tout dans les poches de son par-dessus, il remontait les six étages. Par fois, d'Isigny arrivait un histoire d'une journée

panier de provisions et quelques livres de beurre.

Souvent, le soir, il demeurait en sa chambre, pour travailler; alors, les lois du chic s'obscurcissaient dans l'ombre des volumes juridiques; et, la nuit, couché dans le lit de fer, avant qu'il s'endormît, il rêvait au lendemain : tôt il serait avocat ; ce pendant, il ne quitterait pas l'étude, un minimum de ressources ; mais il tâcherait à avoir des causes ; quelle brillante destinée... avocat à la mode... et il s'endormait, entrevoyant le luxueux cabinet, tout capitonné, où s'assoupissaient les aveux, intimes et charmants, des belles mondaines rougissantes...

Souvent, aussi, ayant vitement dîné, il s'habillait. Aller en soirée était son grand désir : mais, il n'avait guère d'invitations ; les quatre ou cinq soirées de son patron, — soirées un peu bien bourgeoises, dont il devait secrètement se réjouir, — et deux ou trois, accrochées ci et là... un homme à la mode ne peut pas ne pas aller en soirée ; et, parlant à ses amis, il disait que c'était bien ennuyeux, les soirées... mortelle invention, celle là... mais, on ne pouvait s'en libérer, les refuser toutes ; il fallait se résigner.

Il y avait, encore, le théâtre, impossible qu'il parût aux médiocres places, ou qu'il se payât fréquemment des belles places : par quelques

relations, faciles à un Parisien, il put gratuitement se montrer, de temps à autre, au Vaudeville, aux Nouveautés, et à l'Opéra ; et, toujours en habit, — on ne va au théâtre qu'en habit, — cravate noire, faille et satin, monocle pendant sur le gilet, s'il se distinguait des gens à la mode, c'était par la perfection de son élégance et raffinement de son dandysme. Il s'offrait, quelques fois, une autre récréation : s'étant mis avec le frac la cravate blanche, vers l'heure où l'on sort des théâtres, seul, ou bien avec un ami connivent, au milieu des badauds, des filles, et des noctambules, plus irréprochable, il se promenait sur les boulevards.

Et, d'une soirée ou du théâtre ou du boulevard revenant, à pied, — Ton va à pied, ou l'on va en grande remise, — serré dans le par-dessus d'où s'exhalaient de discrets parfums, la réflexion lui venait à la fois amère et douce : — qui dirait que cet accompli gentleman est un pauvre second clerc d'avoué, natif d'Isigny, deux cent quinze francs par mois ! — Et ce lui arrivait, marchant, qu'il soupesait, dans sa poche, les deux ou trois louis, quelques fois une dizaine de francs, quelques fois l'unique pièce de dix sous qu'enfermait la bourse achetée vingt-cinq francs au Palais-Royal.

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Alors, passant devant cette Maison Dorée, dont, si bien, il connaissait la façade et la gloire, il regardait, sans s'arrêter, descendre, nues d'épaules, les demi-mondaines, aux quelles il aurait été un cavalier parfait... Mais il s'abstenait de femmes: la première fougue de son arrivée à Paris s'était satisfaite, obscurément, avec des filles de rencontre, prises au quartier latin; calmé, il jugea indignes de lui les fantaisies qui suffisaient à ses amis ; et, ne pouvant, en sérieux, prétendre à une liaison dans le monde ni dans le demi-monde, il renonça. Il s'était imaginé, tout d'abord, qu'il réussirait, peut être, d'un caprice, au près de quelque demi-mondaine ; une telle liaison lui eût ouvert des portes, et l'eût posé... Une première fois, il visa une danseuse de l'Opéra, premier sujet, qui n'était plus jeune, et que beaucoup disaient laide. Il l'avait aperçue, par un hasard, dans un restaurant assez modeste, où habituellement elle dînait avec un consul américain très chauve : ainsi était née sa passion. Ayant suivi un mois de cour muette et distante, il trouva un biais pour se faire présenter ; il fut bien reçu ; il se risqua à une déclaration, dont l'effet le désespéra.

Après quelque hésitation et recherche, ilper-

mit à son cœur s'enflammer pour une demimondaine qu'il connut un soir au Vaudeville, et qu'il conduisit du théâtre jusque sa voiture ; le lendemain, il alla la voir; il sut ne se pas poser en prétendant formel, et, ce pendant, obtint d'obligeants sourires : il fut admis à offrir ses hommages. Or, quelques jours ayant été d'une très pure liaison, il compta que, en bagatelles sans conséquence, il avait dépensé son argent d'un mois: il prétexta un voyage. Alors, renonçant, il se résigna, et, solitairement, il se consolait. — Mais, de ces deux aventures, il gagna un précieux avantage ; parler des deux belles, et, avec un ami, les saluer, quelques fois.

Oh! quand viendrait le temps, où, avocat heureux, il serait reçu, cherché, choyé, dans la société élégante !.. Aujourd'hui, étudiant, clerc d'avoué, sans nom et sans relations, l'apparence le contentait ; du inonde il prenait l'habit, les manières, le langage, et les pensées ; il se complaisait à l'imitation ; il se délectait de paraître; il jouissait en l'illusion; et, parfaitement semblable aux plus exquis mondains, dans les théâtres de genre, dans les cafés en vogue, dans les couloirs de l'Opéra, au milieu des abonnés, millionnaires avec maîtresse dans le corps de ballet, à la sortie, sous la rotonde,

HISTOIRE D'UNE JOURNÉE

parmi les femmes des ducs et des banquiers, dans cette brillante foule, inconnu, absolument, — Maurice Dupont rêvait qu'il était de ce monde, et, par fois, un instant marqué pour la distinction de sa tenue, il s'imaginait qu'il était l'un de ces dandies, et qu'il allait, lui aussi, flatté et envié, porter d'illustres surnoms, Roi de la Gomme, Fleur de Chic, Essence de Pschutt, et, superbement fashionnable, il souriait, intérieurement, à sa gloire de Royal Gommeux.

A Monsieur Edouard llod,

vu LA VIERGE EN FER

LA VIERGE EN FER

Une femme me disait :

— Parfois, les hommes qui nous aiment et qui nous appartiennent nous échappent; tout àeoup, comme nous leur parlons, nous comprenons que leur regard, instantanément vague, va dans le vide; durant que nous relevons une boucle de cheveux, leur esprit s'est envolé très loin; que voient ils par cet œil hagard? quelle sensation nouvelle, quelle nouvelle idée les fascine?... et tout est dissipé, la mauvaise vision s'efface, les voilà souriants, tendres, attentifs. Mais nous sommes troublées et inquiètes, car nous ignorons dans quelle région chimérique ils s'en sont allés tout à l'heure, et nous tremblons, songeant qu'ils nous reviennent parmi le frissonnement d'une profondeur inconnue.

Ainsi me parlait une femme ; après un instant de rêverie, je lui répondais :

— Oui, par fois une extraordinaire vision, brusquement, a surgi, claire, devant mon œil ; et la

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terrible étreignait mon Ame, et elle glissait dans mon sang, ma moelle, mes nerfs et mes muscles; et je demeurais, immobile d'une fixité vertigineuse, proie d'un atroce enivrement, grisé d'angoisse';

nuis, comme une étincelle s'éteint, elle s'évanouissait; plus tard seulement, indécis, le souvenir m'en revenait, ainsi que d'un rêve. Mais je gardais,en mon âme, la terreur que si la vision eût été prolongée d'un quart de seconde, ma raison n'eût succombé par le délire de l'hallucination.

Nous nous tûmes. Mors, — c'était dans un coin de l'atelier d'un artiste, — un homme, qui, tète inclinée vers ses genoux, était assis, releva son front. Il avait son dos voûté, ses joues pâles et creuses, son front ridé et ses cheveux gris, et il ne semblait pas un vieillard ; il était grand et maigre; son vêtement était élégant, et sa tenue, négligée ; ses yeux, très noirs,paraissaient éteints, mais, lors qu'il s'anima, ils eurent des éclats; par moments, un sourire très dédaigneux écartait ses lèvres ; son corps resta plié, penché en avant, ses bras croisés sur ses cuisses; pas de gestes; sa voix était lente, avec des ironies; à la fin, tandis que ses regards s'enflammaient, ce fut un sombre emportement. Il nous dit :

— Ecoutez l'histoire que je vais vous conter;

et s'il vous vient en l'esprit que mon héros est moi, eh bien, gardez ou rejetez cette opinion, à

votre guise!

De puis qu'il l'avait enlevée, mon héros, un jeune homme, courait le monde avec sa belle maîtresse : et ils étaient deux vrais amoureux, qui ensemble promenaient leur joyeuse insouciance, de ville en ville. Ils erraient en les voluptueux sites de l'Allemagne ; ayant traversé les rives héroïques du Rhin, les berceuses collines de Bade, et le Mayn aux mélancoliques vallons, maintenant ils rêvaient, dans les gaies vieilles rues de Nuremberg, aux doux amours des temps passés.

Ce jour là, ils allaient voir le Burg Nurembergeois.

Dans la route ensoleillée, près eux, des étrangers marchaient, une petite caravane : par quelques mots français entendus, on se connut compatriotes; il y avait deux jeunes femmes avec leurs maris; l'on se joignit. Et tous, jasant et riant, montaient, lentement, deux à deux, suivant les énormes murailles, où les ombrelles roses et les falbalas se reflétaient.

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Du Burg ou avait fait un musée d'instruments

de torture; l'appareil multiple des anciens suppliciments était là ; c'était des chevalets, des roues, des pinces, des épées, des soufflets à feu, des engins terribles et des bizarres. Et les considérant, Lucy se serrait plus contre la poitrine de son amant; il pressait plus ses Manches mains; et sous ces voûtes, songeant aux misérables qui jadis hurlaient en ces supplices, ils se regardaient, silencieusement tendres, et leur pitié réveillait leur amour ; les baisers voulaient toucher leurs lèvres.

Le guide fit entreries touristes dans une chambre obscure : après plusieurs secondes, au centre delà salle, on distingua de l'ombre, une forme humaine, debout; grossièrement moulée, une statue en bois et en fer, une femme au large manteau rigide; et le guide fit tourner deux portes qui s'ouvrirent en avant, du milieu de la statue, montrant, à l'intérieur, la place d'un homme. Les parois et les deux battants étaient hérissés de longues pointes de fer; quand les portes étaient refermées, ces pointes devaient transpercer et déchirer les yeux du condamné, les joues, les flancs et tout le corps.

La petite troupe des Parisiens se taisait : et Lucy cachait ses yeux derrière ses mains gan-

tées; elle laissait aller en les bras de son amant, la cambrure frissonnante de ses reins, tandis que, la soutenant , et respirant les tiédeurs de ses cheveux, il regardait le monstre. Puis elle, s1 accoutumant, releva ses yeux, elle secoua sa tête, et, tout à coup, bruyamment, elle rit; elle s'écria que c'était tiop fort, à la lin.

Elle s'était approchée, la jeune belle; négligemment, elle allait au tour de la statue, frappant avec un gant la sanguinaire paroi, et, du bout de ses doigts, plaisamment, elle éprouvait les pointes aigiies, après des siècles d'usage non émoussées; en des manières gamines, elle se postait devant l'ouverture, poitrine penchée, inspectant l'intérieur; et, comme toute la troupe s'amusait de l'espièglerie, elle, crânement, par enfantillage, par petite bravade de iille mutine, malgré les remontrances du guide, elle entrait, elle se pelotonnait contre les lianes terribles, et, sous les coups de son ombrelle, ses jupons roses et blancs se collaient à l'étroite muraille de fer.

— Fermez, et tout sera fini, disait elle.

Et, en face de son amant, elle était, rieuse figure, entre les deux bras ouverts du colosse, ainsi qu'en un cercueil non clos, prête au supplice: son amant, qui tâchait, doucement, à la retenir, et l'appelait folle, et la grondait, la vit ainsi.

LA VIERGE EX FER

Alors une vapeur passa sur son cerveau : il lui sembla voir que la Vierge en fer fermait ses bras. Il lui sembla voir que la Vierge en fer refermait ses épouvantables bras, et qu'elle les refermait sur l'adorée maîtresse, et qu'elle l'enserrait, perçant, déchirant, broyant entre les pointes aiguës, sa douce chair, effroyablement en lambeaux ; il aperçut l'horreur des plaies béantes, des yeux crevés, des seins troués, du sang dégoûtant des flancs chéris comme d'un crible; grimaçante, lui apparut la face de sa belle amoureuse, ignoble, une pointe défonçant cette bouche qui le baisait ; et, ce beau corps, que fiévreusement il couvrait de ses lèvres, ce beau corps parfumé d'où s'exhalaient pour lui toutes les jouissances, par cet instantanée vision, il crut le voir pétri sous les ongles de la Vierge des Vierges; et, — mystère des magies de l'âme, — de cette hideuse contemplation il eut tel fascinement, telle féroce volupté, telle infernale et diabolique joie, son être se grisa à ce point en l'idée d'elle perdue et de lui damné, si fut l'extraordinaire ivresse à cette pensée des épouvantables souffrances, qu'avec un cri sauvage, rauque, il se précipita sur le monstre, et, de ses deux mains, referma sur la maîtresse adorée l'embrassement de mort de la Vierge en fer.

A Monsieur Félix Féuéon.

LA TERREUR. DE SON ENFANT

LA TERREUR DE SON ENFANT

A vingt-six ans, Anatole Chomet eut sa première longue passion; une petite modiste brune aux grands yeux noirs. Anatole Chomet était commis dans un magasin de nouveautés ; il était réputé un honnête et laborieux garçon ; et il se réjouissait, le soir, rentrant en sa mansarde, avec sa maîtresse. Un jour, elle dit qu'elle était grosse, tout fut tenu secret; le moment fatal arriva; l'accouchement fut terrible; une fille naquit, et la mère mourut. Anatole Chomet, se voyant seul auprès de son enfant, eut peur; — c'était un soir de la fin de mars, les arbres verdissaient ; — ayant enveloppé le nouveau-né, il sortit, et alla, à la dérobée, le déposer devant la porte d'un hôpital. Le lendemain, il revint au magasin; et, peu à peu, par le dur travail quotidien, il oublia. Mais il ne prit plus de maîtresse. Il se dit, d'ailleurs, qu'il fallait songer à sa fortune; il mit à plus tard le temps et l'argent perdu ; il travailla ferme.

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Anatole Ghomet était intelligent et eut de la chance; il sut (Mie assez honnête pour se concilier l'estime général. A quarante ans, il fut le chef d'une grande maison de commerce et prospéra; grâce à d'habiles et très heureuses opérations, il gagna beaucoup d'argent.

Alors, il pensa qu'il pouvait changer sa vie. Depuis ving-cinq années, acharné au labeur, infatigable, il n'avait goûté ni plaisir ni repos ; maintenant que, comme les autres, il était riche, il connaîtrait les heures de loisir et d'amusement. Un assez long temps, il avait pâli dans les magasins poussiéreux, dans les chambres solitaire; il mènerait joyeuse vie; lui aussi, il aurait des femmes et des chevaux; il devait oublier les jours de peine, d'ennui, et d'âpre épargne; que diable! il voulait son fauteuil d'opéra, et serrer leur taille aux demoiselles du corps de ballet; ilsouperaitau café Anglais, et serait d'un cercle connu : Monsieur Ghomet ébauchait, en sa tète, le plan de son nouveau bonheur. Il n'était plus le grand garçon maigre d'autres fois; il avait de l'embonpoint, .portait des favoris, se montrait bon homme, et se promettait être généreux : à quarante-cinq ans, pouvant n'avouer que la quarantaine, riche comme il était, sans chaînes, il s'amuserait en fin, nel'ayant pasvolé.

Justement, on était à l'époque du carnaval; il trouva des amis, des hommes à la mode, aux quels il offrit à dîner. Ensemble on délibéra d'aménager la vie nouvelle de Monsieur Gliomet. Un homme de lettres, qui avait de grands cheveux, l'introduisit dans un cercle très en vue; le frère d'une actrice célèbre lui promit un bon fauteuil d'abonné, et des relations agréables ; on ne manqua pas de le faire habiller chez Dusautoy, et de lui choisir son petit coupé chez Binder; l'attelage pommelé sortait des écuries du comte Alphonse de Gréquenville. Il fut résolu que l'entrée de Monsieur Ghomet dans le inonde où l'on s'amuse, serait au dernier bal de l'Opéra.

Anatole Gliomet n'était jamais allé aux bals de l'Opéra; il s'amusa. L'homme de lettres lui expliquait l'ordonnance de la fête, et le frère de l'actrice célèbre lui désignait, d'une façon dégagée, quelques unes des belles demi-mondaines, ainsi que les plus remarquables des lorettes costumées. L'excellent Ghomet rit beaucoup de mettre son doigt dans le dosdes petits travestis, comme le lui enseigna, agréablement, l'homme de lettres. A trois heures du matin le comte Alphonse de Gréquenville joignit les amis, et présenta Monsieur Chomet à une petite brune jolie, en

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satin blanc et masquée d'une mantille de dentelle. Elle prit son Inas: d'autres couples se formèrent; on sortit et l'on s'en fut souper auRiche. Monsieur Chomet apprit que sa compagne s'appelait, de son petit nom, Mademoiselle Xeni, et cela le divertit; il la trouva gentille, et se disait, intérieurement, que sans doute elle était très jeune. En qualité de nouveau venu, il désira payer seul le souper; ce bon procédé fut marqué dos dames; Mademoiselle Neni lui permit la ramener chez elle.

Il fut bien un peu embarrassé, pénétrant dans le mignon entresol tout capitonné, chaud, et parfumé ; mais, homme d'esprit, il s'efforça à n'en laisser rien paraître, et, cœur plein de joie, yeux allumés, mains brûlantes, il s'assit sur le divan, au côté de la belle petite. Etant fatiguée, elle n'avait pas pris le temps et la peine de déposer sa mantille; elle s'était renversée sur les coussins, dans une nonchalance apprêtée, ne laissant apercevoir que le petit bout rose de son nez et deux grands yeux noirs. Elle avait quelque chose enfantine et délicieuse qui charmait ; et Chomet se rappela les tristesses d'autres fois, voyant passer les riches attelages. Il prit les mains de l'enfant, s'approchant à elle, et l'exhorta à laisser sa mantille.

Mademoiselle Neni, d'un tour de main, la jeta dans un coin, et elle apparut, rieuse. Chomet la considérait, dans une admiration mêlée de joie, et le flux des désirs faisait battre ses tempes. Avec un mot galant, il hasarda un bras sous la souple taille cambrée.

— Fi ! monsieur, que faites vous là?... dit elle avec une petite moue et sans repousser le bras hardi. — Vous avez été très gracieux de me conduire; maintenant, il faudrait me dire adieu.

A ce moment, une pendule sonna six heures. Neni se leva, et elle songea : Vendredi... c'était, ce jour, son anniversaire; elle était née avec le printemps... — Devinez mon âge... Vous ne trouvez pas?.. Eh bien, sachez que j'ai dix-huit ans... Vous vous étonnez que je connaisse si justement mon âge, continuait elle, riant... Dixhuit ans, monsieur! je ne suis plus un enfant ; je suis une femme... Vous ne me croyez pas?.. Mais qu'avez vous?.. Vraiment, il n'y a pas de quoi tant s'étonner...

En effet, Anatole Chomet s'était aussi levé ; et, trouvant dans la figure de la jeune femme quelque chose vaguement déjà vue, il la regardait, déplus en plus fixe, et pâlissant. Et il était immobile, répétant ces mots, à voix très basse : — Dix-huit ans... mars... ces yeux...

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Car. soudainement, bouffée d'un temps lointain bien oublié, cette absurde pensée s'était dressée dans son cerveau, surgissant à l'improviste, brusquement, comme Une ensevelie vivante

encore, et que Ton croyait morte : — Elle.

En somme, ce hasard était possible. Rien ne prouvait qu'il fût ; mais il était possible. Aucune raison, aucun indice, aucun signe, aucune marque qui donnât une probabilité; mais, en fin, il se pouvait que ce fût sa lille ! — et il considérait, hagard, cette femme aux lèvres rouges entrouvertes, prêtes pour ses lèvres.

Alors, follement, il recula, et, balbutiant des paroles d'excuse incohérentes, laissant Mademoiselle Neni stupéfaite, il partit : ce serait trop horrible, si c'était sa fille !

Et il rentra chez soi, tout à l'absurde penser ; les jours suivants, il fut triste, le doute vague empoisonnant, gâtant sa vie ; il n'osait aller voir cette femme : comment avouer le soupçon? d'ailleurs, qu'eût il pu apprendre?.. En secret il chercha des renseignements, qui ne découvrirent rien.

Il n'eut garde de conter son histoire à sesnouveaux amis; il se fit violence, et oublia un peu; il se prouva qu'il était un grand sot de s'être troublé l'esprit d'une chimère, et d'avoir, lui

même, au plus bel endroit, arrêté le cours de sa bonne fortune. Ou organisa une nouvelle partie, sans Mademoiselle Neni.

Monsieur Chomet se fit présenter à une demoiselle blonde, et obtint, par avance, la permission de la- reconduire, se promettant bien, cette fois, profiter de l'occasion. Et voilà que, comme il regardait cette femme, joyeux, et songeait à cette souriante beauté qu'il allait posséder, àcette grâce tendre, — à cette jeunesse, — l'absurde pensée lui revint, de la délaissée. Il voulait la détruire, mais elle restait, inexorablement, accaparant son esprit, victorieuse : — Si c'était celle là, ma fille!...

Si bien qu'il était stupide au milieu des gais amis. Et, par fois, on marquait sa préoccupation ; l'homme de lettres aux grands cheveux, tout doucement, le plaisantait : — à quoi pense Monsieur Chomet?.. à ses règlements de compte, sans doute?., il oublie sa compagne?.. Et le pauvre homme essayait sourire; mais, bien tôt, il oubliait tout, hors la belle compagne, qui pouvait être sa fille.

...Oh ! l'enfant lâchement abandonné, jadis, à la porte d'un hôpital, la fille de sa chair et de son amour, son enfant, qu'était elle devenue ? maintenant jeune femme, où était elle? oh! l'enfant

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de dix-huit ans, où le hasard des destinées l'avait il jetée ?... et, jamais, il ne saurait ce qu'était devenue sa tille ; jamais, la voyant peut être, il ne la connaîtrait; à lui, son père, elle n'était plus ; elle ne serait plus rien — qu'une fille qui passe... — ô sort commun aux enfants abandonnés ! — car ceci se pouvait, qu'elle fût une de ces femmes d'amour, sa fille ; une fille de joie; et, peut être, il se lui était rencontrée, quelque soir de brume; il se lui rencontrerait; elle le solliciterait à la suivre ; et, peut être, c'était elle, là, qui soupait, gorge nue, offrant son corps, et qu'il devait baiser.

Sombre il s'en alla, seul, parmi la foule grouillante des noctambules attardés.

A Monsieur Joris-Karl Huysmans.

BOURREAU DE SOI

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La souffrance est aussi une joie, me disait un homme, tandis qu'accoudé à la table d'une brasserie, nonchalamment il jouait avec un grand bock vide. — Il y a une volupté dans la douleur; sache, mon cher, qu'on aime la douleur.

Tu ne me crois pas, enfant ? par ce que, sans volonté et sans pensée, je me promène dans la vie comme un ensommeillé, tu te dis qu'une émotion n'a jamais fail vibrer mes nerfs? — Quand j'étais jeune, — car j'ai été jeune, jeune homme ! — J'étais, ainsi que toi qui m'écoutes, avide de sentir; je me disais : tant pis si la sensation me tue ! — Je me rappelle... et il me semble, aussi, que je suis, comme si j'avais été tué.

Est il possible qu'à vingt ans j'aie fait des

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vers, et que j'aie cru quelque chose, et que j'aie pensé!... Donc, moi qui te parle, j'étais poète, et convaincu comme on ne l'est plus aujourd'hui; et j'étais curieux de jouissance. Toute émotion donne une jouissance, qu'elle soit douce ou qu'elle soit âpre, n'importe ! tout ce qui est émotion crée de la jouissance; et j'étais en quête d'émotions. Donc, je m'étais dit, d'abord: on jouit de tout ce qui est une sensation. Mais, tôt, je me dis : banal, insignifiant, et enfantin est le plaisir qui naît du contentement.; le bonheur est un piètre agent de volupté: on ne sent pas une sensation douce; il n'y a de forte joie que. par l'âpreté de la sensation. Alors, par curiosité affinée de jouissance, je souhaitai les crises de la chair et de l'esprit. De même qu'un ivrogne aime que l'eau-de-vie lui brûle son gosier, j'aimais qu'une angoisse me déchirât mon cœur; je jouissais en la contemplation de mes douleurs, comme d'autres jouissent en la conscience de leur sérénité. Et je ne me satisfis plus par les émotions que les circonstances m'amenaient, j'en voulus provoquer : je me torturai, — pour le plaisir.

A vingt ans, j'ai lâché la religion, à la quelle je m'étais éperdument donné, par ce que, après avoir bouleversé mon adolescence de sa lièvre

mystique, elle n'agissait plus sur ma jeunesse raisonneuse; et je demandais à l'amour ses angoisses. Yeux tu savoir comment, une fois entre bien d'autres, je me rendis misérable, pour en jouir?... — Ecoute cette histoire, mon garçon; et fais en ton profit, si cela te plaît.

Vers vingt-trois ans, — à moins que ce ne fût plus tôt, ou plus tard, — ayant eu déjà pas mal de belles romantiques passions, je vis une femme, que je désirai. J'ai oublié son nom, et ce qu'elle était, et quelle était sa figure... en fin, je l'aurais bien voulue. Je me dis que je devais l'aimer : pendant quinze jours, — ne lui ayant jamais parlé, tu le devines, — je m'occupai à me donner cet amour : je me grisais de paroles ; je me prouvais qu'elle était souverainement belle et aimable ; et, consciencieusement, je m'affirmais que je l'aimais... Quelle joie, aimer, avoir son cœur pris par le rude désir, ses sens en feu, son esprit obsédé d'une image, un continu enfièvrement !... Je dus être, après quinze jours, assez content de moi, m'étant mis en un convenable état de surexcitation : je commençais être persuadé que j'aimais cette femme : à force de me dire que je l'aimais, je le croyais ; à force de vouloir l'aimer, je l'aimais. Dès lors, ne l'ayant pas, je devins malheureux ; et,

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dans le fond extrême de mon être, je saluai l'âpre émotion.

11 fallait, donc, songer à m'approeher vers elle. Je résoins tout faire pour l'avoir. Elle m'était presque inabordable : je crois, maintenant, qu'elle était une femme de théâtre... Je n'avais pas le sou, j'étais laid, et j'étais bête. Dés que je pensai à aller la trouver, je fus pris d'une peur : quinze autres jours passèrent ainsi. Ma passion s'échauffa ; la difficulté était un excitant. D'ailleurs, l'imagination travaillait ferme ; je n'avais plus d'autre idée; le désir m'affolait; et je me consumais de mon impuissance.

... Oh ! les souffrances par la passion non satisfaite, par le désir, par la fièvre du désir vain ! les jouissances !..

. — Gela t' étonne, petit ? tu n'y songes pas...

C'est que, — vois tu, — l'amour heureux, l'amour qui est un repos, ne donne point de forte émotion, et, s'il emplit encore le cœur, il ne l'agite plus : l'amour heureux, ça ne fait pas souffrir. Quand on se croit artiste, on a le droit d'être original. Je voulais les émotions, parbleu ! je les aurais! je me serais jeté au feu, pour avoir chaud ; pour n'être pas troublé d'une lumière, j'aurais crevé mes yeux.. Cette fois là, je cherchais un amour malheureux.

Je parlai à cette femme. Préparé comme je l'étais, dès la première entrevue je fus grisé : l'amour que j'avais voulu avoir, je l'avais ; peu importait comment cet amour était né ; maintenant, il existait : j'aimais. Elle ne me repoussa pas. Je fis des folies ; je crois que j'empruntai de l'argent, et le dépensai en cadeaux ; elle m'estima, alors, un garçon posé, et se montra de plus en plus gracieuse ; il me sembla, même, lui apercevoir, au bout de quelque temps, un bon sentiment. Je n'avais pas espéré tant de félicité; ma passion prenait un doux chemin; je me laissais aller : peu à peu, je suivais la pente de mon heureux amour; j'entrevoyais les délices proches ; cette damnable imagination bâtissait des paradis, et je les voyais poindre, tout en bleu et en or ; j'entrais aux pays de bonheur. — C'est ce que je ne pouvais, un long temps, supporter. Dans le bonheur, il n'y a guère de jouissance ; on ne jouit, grandement, que de sa souffrance : la reproduction des êtres, cette volupté, est la suprême souffrance à l'individu ; il s'épuise et se tue, reproduisant ; dans le baiser, il y a le sanglot, le spasme et l'évanouissement, et la ruine des corps, et l'affaissement des esprits ; et c'est la grande jouissance.

Un soir en fin, j'eus un rendez-vous. — Je te

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jure que j'aimais alors cette femme, en toute

ma pensée et ma chair ; je me serais bien fait tuer pour elle ; j'aurais voulu mourir dans l'enivrement de son baiser. — Eh bien, ayant supplié pour ce premier rendez-vous, bayant, pendant un mois, souhaité, parmi le mortel frissonnement de la passion, — le premier rendez-vous d'amour, — froidement, en mon plein gré, de parti pris, sans m'excuser, j'y manquai ; et, ce soir là, tandis qu'elle m'attendait avec des sourires, moi, à fin de connaître cette angoisse, je demeurai chez moi, pâle, regardant à ma montre passer l'heure adorable et bénie du baiser, — l'heure monstrueuse où, moi même, j'ordonnais mon supplice.

Deux jours plus tard, je revins, cœur brisé, implorant le pardon ; je fus éconduit.

Tu diras que c'était par ma faute; que mon malheur était mérité; que je n'étais digne d'aucune pitié ; assurément, tu ne me plains pas.

Oh! je fus malheureux! — durant plusieurs semaines, je ne pus seulement lui parler. Et, les nuits, je sanglottais, je l'appelais ; je me tordais, par la fureur de ma solitude. Un soir, après des jours de désespoir sec, je pleurai, deux heures, ainsi qu'un bébé. Elle occupait mon

existence ; comme dans les romans, je ne mangeais plus, je dormais mal, et je blêmissais... Connais tu sentir en soi des désirs forcenés et inassouvis, et des mornes tristesses où la pensée se noie, — et cette stupeur des maux derniers? — En fin, extrême de misère, se savoir le coupable, et se maudire son unique ennemi, et son bourreau... PJh bien, ces sanglots, ces lièvres, ces cris, ces pleurs, et ces rages contre soi, — le souffrir, — c'est la chair dont vit la joie.

— Là furent, mon jeune ami, mes plus beaux temps : ce fut mes plus vivants. J'aimais et je souffrais. J'avais voulu aimer une femme ; je l'avais aimée ; j'avais fui ses bras ; j'étais revenu; j'avais été repoussé... Plus tard, elle s'apitoya... Je ne me rappelle plus ce qui arriva... Elle était belle ; elle avait un sourire où mon âme s'envolait ; sa poitrine était douce, comme son haleine... Je crois que je fus son amant...

Oh! les souffrances des jours désespérés!.. toute ma jeunesse, j'ai vécu la vie trois fois intense de la douleur. J'étais jeune, j'étais poète, j'étais convaincu.

Tu le vois, mon ami, j'ai tant vécu, en cet âge, qu'aujourd'hui c'est fini; je me suis, ma foi ! broyé le cœur, et usé le corps, et brûlé

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raine : maintenant, il ne me reste plus grand chose. Mais, le temps joyeux que c'était !..

— Aime la douleur, mon fils ! c'est la suprême jouissance.

A Monsieur Houston Stewart Chamberlai

LE RABBALISTE

LE KABBALISTE

C'est une chose douce, être tranquille en son illusion. — Je suis très calme, très bon, et tout inoffensif, et si accommodant que mon frère m'a gardé, moi vieux garçon, au milieu de sa famille : aucune pensée de mal ne me vient ; je ne gênepersonne ; je suis paisible et content de tout ; et dans le fauteuil où je passe mes journées, je suis comme si je n'étais pas. C'est que je ne vis pas dans le môme inonde que vous; j'ai mien un univers, plus beau que le votre.

Je me rappelle que jadis, quand j'étais un homme raisonnable comme tous les hommes, j'avais, peu à peu, ■ — triste expérience, — observé qu'il n'est pas de vrai bonheur à l'homme, que tout échappe à l'homme etle trompe, ô désir inassouvissable ! j'ai dit, alors, que ce monde était mauvais, et j'ai désiré vivre dans un autre monde.

LE KABBALISTE

Dans un autre monde je vis. J'ai appris comment ceci se peut : s'en aller de la terre, aborder une contrée nouvelle, y demeurer, marcher dans une région de rêve, habiter avec des fantômes, être l'hôte d'un royaume de fées, et loger en des palais d'or immatériel et de perles impondérables. J'ai beaucoup travaillé pour acquérir cette science, et je l'ai acquise : les voiles de la connaissance sont tombés; j'ai su comment étaient d'autres mondes que le monde humain, et j'ai su par quelles œuvres conquérir ces empires que les hommes ne voient pas.

J'ai appris que tout est une émanation de la Substance une, infinie et éternelle, l'Etre absolu, sans forme et sans nom ; l'homme terrestre est l'image de l'homme céleste, et les univers sont les reflets de l'Un; les univers sont les formes de la Substance : ils sont des apparences. Mais seule n'est pas cette apparence que nous voyons; une infinité d'autres est, une infinité d'univers que nous ne connaissons point, et qui, pareillement, sont les décevantes manifestations de l'Infini, les vaines formes de l'Absolu, les émanations illusoires de l'Être. — Ainsi l'enseigne le Sépher- Yetzira ; ainsi le Zohar.

Parmi cette infinité de mondes, hors le monde visible aux hommes, j'ai cherché à moi un monde.

J'ai trouvé un. J'ai trouvé, et au plus près de votre monde, un monde supérieur, où je vis.

J'ai appris qu'existaient, à l'entour de nous, des créatures subtiles, essencesde la matière, composés d'atomes imperceptibles, purs principes des éléments ; on les nomme Esprits, mais, comme je l'ai dit, ils ne sont que matière extrêmement déliée. Ils vivent dans l'orbite de la terre, et peuvent être conjurés par les hommes ; alors, ils leur deviennent sensibles etvisibles.il y en a de feu, qu'on nomme les Salamandres ; d'autres sont de l'air, les Sylphes ; les Gnomes, gardiens des trésors, sont formés de la terre, et les derniers, Ondins, de l'eau ; ils ont la figure humaine ; ils vivent comme les hommes, et il y a les mâles et les femelles; ils sont bons, serviables et gracieux, et obéissants et fidèles; mais il faut les conjurer.

Salomon les conjura, Esdras et Elie ; les rabbins Akika et Simon ben Jochaï, qui écrivirent l'art; Pythagore, Platon et Philon les connurent, et Yalentin l'Hérésiarque, Avicenne, médecin des Khalifes, et Paracelse; le comte .de Gabalis donna son nom à l'œuvre, comme le rapporte Pic de la Mirandole ; Raymond Lulle le révélateur, Reuchlin, Postel ; bien d'autres; Orphée, Robert Fludd, van Helmont ont témoigné de leur commerce spirituel.

LE KABBALISTE

Pour voir les Esprits, converser avec eux, leur ordonner, il est nécessaire apprendre le secret de révocation. — Quel est il? — Sachez qu'il faut s'approprier l'essence de chacun des quatre éléments, le feu du Soleil en forme de poudre impondérable, la substance de l'eau, celle delà terre, et une goutte d'air pur : — quand vous posséderez le talisman, vous renoncerez le monde humain. Or sachez que cela, seul, est difficile; là est toute l'épreuve : la science magique est accessible; la pratique du talisman est aisée; mais il faut se détacher de l'humanité; il faut préférer ce inonde là à ce monde ci; il faut dire — je veux; il faut vouloir; la volonté est tout ; en vérité, il suffit vouloir.

Tous les inondes ne sont, en effet, que représentations, apparences, illusions ; rien n'existe que l'Un absolu : les mondes sont des fantasmagories. Le inonde des esprits n'est ni plus moins de la réalité que le inonde humain ; il est une forme, une émanation ; comme les autres, c'est une ombre qui se meut : tous les mondes sont de la pensée. Quel que soit le monde quelapenséeconçoive, vous y vivrez si votre âme s'y réfugie toute ; le monde des esprits est un inonde chimérique et de rêve, que ma pensée a créé ; il existe dans ma pensée; il existe donc, comme le monde hu-

LE* HANTIBEi

main, si mon âme s'y envole : je vous dis que pour y vivre, il suffit vouloir y vivre.

Moi, je l'ai voulu. Quand vous me voyez rester de longues heures immobile, muet comme en un sommeil, c'est que je m'entretiens, intérieurement, avec des gnomes ou des lutins : et, quand je souris, silencieusement, dans le grand fauteuil où toujours vous me voyez assis, c'est qu'une ondine, ingénument, me laisse apercevoir la blancheur lactée de sa poitrine, derrière un rocher d'argent.

L'autre soir, je me suis rencontré au vieux Trilby, — c'est un sylphe, — dans un parc aérien, sablé de diamants d'éther; il chantait, chevauchant un rayon d'étoile; je lui ai parlé, il m'a répondu, et je lui ai demandé m'emmeneraveclui. Soitîilm'a dit. Alorsj'ai montéprès Trilby un rayon d'étoile ; et nous sommes arrivés dans un pays de feu subtil : là, le chanteur porte-lyre, Apollon. J'ai entendu sa voix, et sa lyre ; sa voix était un concert où chantaient des chœurs d'hommes, de femmes et d'enfants ; de sa lyre radiait une polyphonie aux timbres variés, infinies nuances du son qui se fondaient en une seule mystique sonorité.

L'autre soir, pendant que mes parents sont allés dans un théâtre, pour quoi ai je voulu

LE KALiBALISTF.

demeurer au fond du salon obscur?.. — J'ai vu le fier sommet rocheux, — la foret de sapins, — les pointes aiguës, — et la garde des précipices où gît le monde, — les grands cortèges, solennels, des nuages, — la désolatrice vastitude des AValkiiréens refuges : — et, sous la lance du Terrible, la flamme crépitante jaillissait, courait, nageait, volait, le feu, aux tintinnabulants éclats, aux dansantes furies, universel... Oh! Brunnhilde ma forte, dors couchée en les ruissellements du rouge sonore, dors en la très haute paix des divins embrasements, sommeille, calme, sommeille, bonne: Brûnnhilde, espère à Lui : Héros viendra, le réveilleur, Noble viendra, vainqueur des Dieux, superbe et roi... sur le roc transfulguré, ô Brûnnhilde, en l'indubitable attente, sommeille, dors, bien aimée, parmi la jubilante flamme : je te sens, et je te pense, et, dans les majestueux gais épanouissements du feu, avec toi je rêve aux Crépuscules futurs, ô dormeuse des divinités passées...

Monde sur-humain, j'y marche! — dans un monde sur-humain je vis, tout de même que vous, dans le monde humain; j'y vis réellement; mes hôtes féeriques existent; je les vois par ces yeux ; ils me parlent et ces oreilles les entendent ; et je les sens me toucher: mes

LE> IIANTISE>

— na —

yeux, ma bouche, mes oreilles, mes doigts et ma poitrine ont les sensations, toutes; et je suis heureux et calme et tout inoffensif.

Je vis du rêve et de l'illusion. Oui, je sais le rêve et l'illusion; je connais l'erreur; j'ai, moi aussi, la conscience de ma folie. Mais je dis: béni soit l'œil qui me trompe, bénie l'oreille qui me ment, bénis les sens dont je suis abusé! béni soit mon esprit qui me fait voir ce qui n'a pas de lignes, toucher ce qui n'a pas de corps, et goûter ce qui est sans consistance ! bénie Terreur!., et si, entre deux visions, entre deux hallucinations, comme vous dites, entre deux folies, — que sais je des mots que vous avez inventés, ô sages ! — si, à des heures, un raisonnable vient me dire que tout c'est mensonge, je réponds: — Eh ! je le savais !.. pendant même l'hallucination, j'ai le sentiment d'une hallucination ; au moment où cet œil voit le palais d'or, je sais que, le voyant, il se trompe; j'ai la conscience de mon erreur, que je rêve, et que je suis un fou. Mais, d'abord, que m'importe si, ce pendant, j'ai l'hallucination qui me charme, si j'ai la vision, si j'ai l'illusion, si j'en jouis comme d'une réalité, et si mon rêve se dresse vif devant mes sens et devant mon esprit? Et puis, encore vous répondrai je, l'ei-

LE KABBALISTE

reur n'est elle donc pas l'universelle vérité?.. Ne riez point du vieux kabbaliste... J'ai la

conscience de mon erreur, ô hommes ! et je F ai acceptée librement ; vous êtes inconscients de votre erreur. Hommes, votre vérité est mensonge ; votre monde n'est pas plus réel que le mien ; votre monde est un monde d'illusion ; vous vivez dans le mensonge ; tous, vous et moi, nous vivons de l'illusion, habitants de mondes imaginaires, illusions nous mêmes, êtres sans existence, formes parmi l'infinité des formes, fuyantes émanations de l'Un, pâles images de l'Homme Céleste, tristes ombres de l'Adam- Kadmon, qui, dans la sainte Mercaba, par les dix sublimes Séphiroths idéales se manifeste éternellement.

Je suis abusé, et vous l'êtes ; mais, puis que tout est apparence, mieux j'aime ma folie, qui est belle : je suis heureux et bon et calme de mon rêve, lors que vous gémissez du vôtre ; et je loue mon sort, considérant votre sort, dans la pleine conscience de mon erreur, si, véritablement, pendant que vous peinez sur vos fausses réalités, moi. paisible et l'âme souriante, je m'en vais, sous le manteau de nuages d'une fée, aux pays d'Occident, où dans un soleil de pourpre dansent de doux Salamandres chan-

tants, et aux fraîches demeures d'aurore, où des vierges blanches, sylphides et ondines, qui n'existent pas et que je vois, m'entourent de rires et d'haleines odorantes, et font, au tour de moi, aussi réels à mes yeux qu'à vos yeux les groupes de vos misères, des chœurs qui sont une divine grâce, et, je le sais, une illusion.

LE KABRALISTE

A Monsieur Odilon Redon.

l >T TESTAMENT

UN TESTAMENT

— Un si long temps était, de puis que nous nous étions rencontrés, me disait il, que je craignais être indiscret, vous appelant chez moi ce soir. Mais, puis que vous voilà, et que vous voulez m'écouter, je vous parlerai, sans réticence et sans fausse pudeur : connaissez une existence d'homme.

... Il était neuf heures; quatre bougies sur la cheminée éclairaient le petit salon étroit et bas, encombré de meubles ottomans, et couvert de tapis épais. Nous étions assis, lui dans un fauteuil, moi, en face, sur un sopha; et je considérais cet homme jeune encore, d'une correction élégante et hautaine parlant immobile, sans gestes, calmement, — et, parfois, sur ses lèvres s'éteignaient des demis sourires de lointaines tristesses. Après un instant de silence, il me regarda et me dit, très simplement :

— J'ai désiré vous causer ce soir, Monsieur,

UN TESTAMENT

par ce que demain eût été trop tard; cette nuit je me tuerai.

J'eus une exclamation et me levai; il me fit signe que je me remisse.

— Vous m'avez promis m'écouter, continuait il; je commence donc : vous saurez pour quoi ma résolution, et vous ne me dissuaderez point : c'est mon histoire que je vais vous dire.

Je me rassis, et je l'écoutai; ses paroles sont restées dans ma mémoire comme il les prononça, graves et tranquilles. 11 me dit :

— Si vous voulez savoir mon âge, j'ai quarante ans; je suis né à Paris; mon père était un ancien colonel, ma mère l'enfant d'une vieille riche famille ; je n'eus pas de frère ni de sœur; je ne me mariai pas; et je n'eus pas d'ami. Je passai mon adolescence dans l'ennui d'insignifiants bavardages, au collège; lors que j'en sortis, je perdis mon père, et, l'année suivante, ma mère ; j'étais, à vingt ans, seul et libre : je ne pris pas de profession, et j'essayai de la vie mondaine : quelques mois m'en dégoûtèrent. Rien ne m'intéressait; je n'aimais rien ; rien ne me plaisait : je ne désirais rien ; aucune occupation ne m'attirait, et le besoin ne me forçant pas à en prendre une, je n'en avais pas. Le plaisir ne m'était pas plus séduisant que le travail ; la lassitude était par tout.

J'avais ouï parler de gens qui s'étaient passionnés, les uns pour ceci, les autres pour cela; je ne m'expliquais pas ces passionnés. A quoi bonne l'activité? pour quoi fréquenter les hommes, quand on peut vivre seul; pour quoi agir, quand le repos est permis? ceci seul me parut bon, l'isolement et l'oisiveté : ignorer les autres et en être ignoré, ne pas agir, ne pasrélléchir, et tâcher à oublier que l'on existe. Ainsi, je méprisais ce que d'autres aiment, heureux seulement de sentir quand s'effaçait dans l'indolence mon individualité. Et je me demandais — seule question que je me posasse, — pour quoi le s autres hommes agissaient, et comment il se pouvait faire que quelqu'un s'intéressât à la vie.

Moi, je n'estimais rien de la vie ; je m'en retranchais, et je voulais jouir, paisiblement. Je m'étais, en pleine jeunesse, fait une existence de solitude, de calme et de paresse. Les voyages ont mille désagréments, pour un plaisir douteux ; je les détestais, et demeurai â Paris. L'installation de mon appartement lut ma principale préoccupation; tout fut disposé pour le confort du farniente; mon domestique exécutait, silencieusement, mes ordres peu difficiles; et je passais le temps ainsi : — je me levais tard; le temps du lit est, peut être bien, le meilleur de l'existence;

UN TESTAMENT

durant la matinée, quelque promenade à pied ou achevai; je déjeunais chez moi, seul, et, le repas fini, assis une heure ou deux dans un fauteuil, je m'en allais, avec les fumées de mes cigares, dans le bleu et le blanc. Avant le soir, une seconde promenade, la banale promenade des boulevards : un charme est déconsidérer, affairée ou ennuyée, cette foule grouillante, inconnu d'elle, et la traversant sans s'y mêler; delà table d'un café, fumant, — pour mettre un nuage entre le inonde et moi, — je me plaisais à voir le troupeau vague des passants : secrète délice de contempler, de sa fenêtre, la tempête au dehors. Puis, le dîner, et la soirée solitaire, avec la rêverie du coin du feu en hiver, de la croisée ouverte en été, ou bien avec l'amusement de quelque livre que j'interrompais de méditations sans objet; et, pendant mes flâneries, j'entendais confusément chanter, autour de moi, les rumeurs vivantes de la foule, où ma voix ne s'ajoutait pas.

Je n'étais pas né pour être un homme de l'Occident : — est ce encore mensonges, les récits orientaux? — je n'enviai jamais qu'aux buveurs d'opium, aux mangeurs de hatchi; j'aurais ainsi voulu me perdre en cet infini scintillement de ciel, où la pensée peu à peu se dissipe et le moi s'évapore. Mais les passions humaines, mépri-

sables inanités; je n'ai jamais cru la religion: folles imaginations de désespérés avides de vie ; je n'ai cru l'amour, jamais : il n'y a que l'amour de soi, et ce qu'on nomme amour est le suprême des égoïsmes... Peut être c'est un plaisir, s'assoupir lentement, en un rêve conscient, sur le sein d'une belle fille, et perdre, dans les caresses d'une chevelure parfumée de femelle, le sentiment du inonde et de soi : plaisir de petit garçon, dont l'écœurement vient avant la dent de sagesse. — Ceci seul est bon, ne pas être.

Donc, je vivais en le souverain détachement de l'humanité ; je m'étais livré, corps et âme, à l'indolence contemplative. Et je ne comprenais pas que les autres hommes s'intéressassent aux choses ; c'était, pour moi, comme une énigme inexplicable, les choses étant si méprisables, que les hommes fussent si avides des choses. Peu à peu, la question insistait devant moi, elle me sollicitait, elle me poursuivait, me pressait, elle me harassait; il fallait y répondre... 0 misère d'être un homme ! si l'on aspire à l'inaction, que ne peut on s'endormir l'esprit, et le fermer à la pensée, et lui donner le calme de l'abrutissement; ou bien, si impossible est tel sacrifice, que n'avait on fortifié son esprit d'activité, de pensée robuste et de sain travail !

UN TESTAMENT

Mais, pour qui a élu la paresse et le mépris de la vie craignez si l'esprit est resté capable d'une idée, s'il n'est pas devenu inapte à la réflexion, et n'est pas abêti; car, parmi son oisiveté, la chimère s'y viendra planter et nul ne pourra couper ses racines envahissantes.

Moi, insensiblement, j'avais été pris par cette question du pour-quoi et du comment de l'existence. Pendant les loisirs de mon désoeuvrement, ma pensée, vide des réalités de l'existence, allait, fatalement, des rêvasseries à son inquiétude. Ayant passé dans le monde sans y trouver que l'ennui et le dégoût, ne croyant ni la religion ni l'amour, n'ayant au cœur que le mépris de toute activité humaine, je contemplais, silencieusement, au hasard, les choses environnantes, et, sans cesse, je me disais que la cause n'apparaissait point. Je songeais aux existences des hommes, aux passionnées et aux indolentes, je me disais que tout cela ne s'expliquait pas bien, et, tout retiré dans le calme de mon confort, malgré moi je m'interrogeais, anxieusement, sur la raison de ce que je méprisais et fuyais. C'est alors que la chimère se leva en mon esprit : — il me sembla que le monde humain ne se suffisait pas à soi... Monde absurde, illogique, incohérent que le

nôtre, règne de la vanité, risible et pitoyable enchaînement de phénomènes où les contraires s'engendrent, où les effets ne répondent pas aux causes, — comme si une puissance, mystérieuse et très forte, détournait celles ci de celles là. Objet à mes confuses méditations, parmi l'oisiveté de mes jours et l'insomnie de mes nuits, — de mon dédain pour l'humanité était né cet étonnement de voir le inonde tel ; cet étonnement avait suscité le besoin d'une explication ; l'explication était la chimère qui devait saisir mon esprit, et Fallait enserrer dans une idée. Insensiblement, je me persuadai que la cause était extra-naturelle; cette pensée me venait que les choses, étant absurdes et contradictoires, avaient une raison, hors soi, d'être, — que le visible et le tangible avait pour complément l'invisible et l'intangible, — que l'univers matériel supposait un autre univers, que ce monde naturel s'appuyait, nécessairement,sur un monde sur-naturel, — et que l'humain pouvait le sur-humain. Mais quel était cet inconnu?.. Par mollesse de tempérament, paresse d'habitudes, indolence d'esprit, je défaillais à scruter la question; couché dans un fauteuil, errant solitaire dans une déserte ou populeuse promenade, triste rêveur, je tournais et retournais le problème,

UN TESTAMENT

comme un enfant une noix de coco, qu'il ne sait pas ouvrir. Détestable existence; ou bien il fallait vivre, comme les autres, la passion de la vie, ou bien il fallait oublier tout ce qui est de la vie : mais j'étais condamné à ne pas vivre et, ee pendant, à souffrir de la vie... A cette lieure, sur le point d'en finir, je me juge et je dis: le malheur est quand l'esprit, aux paresses accoutumé, gît, proie offerte à la chimère, et, pour lutter contre ces harcèlements, n'a pas été nourri au vert pâturage de la réalité.

Moi aussi, le dédaigneur des misères humaines, la misère humaine me poignaitpar cette idée : il va, peut être, hors ce monde naturel, quelque chose sur-naturelle ; et, semblant toujours pleinement impassible, je souffrais plus que les autres, du mal humain, l'éternelle inquiétude de la pensée.— Il y avait, au dessus de moi, quelque chose sur-naturelle; et je me demandais quelle elle était, cette terrible, insondable chose. L'idée me possédait: et mon esprit était comme un château délabré, où, constamment, errent des fantômes insaisissables, et jamais dissipés.

Un soir, à la fin d'un hiver, après beaucoup de jours et beaucoup de nuits d'inutiles méditations,—je n'étais sorti de chez moi qu'une heure, le matin, et, tout l'après-midi, j'étais

demeuré près le feu, dans la molle tiédeur de ma chambre, lisant, rêvant et fumant, tandis que les heures s'écoulaient indifférentes ; mon domestique m'avait servi à dîner; puis, la nuit approchant, sans lumière, engourdi par la chaleur moite du grand feu de bois qui pétillait dans la cheminée, un moment je m'étais assoupi.

Quand, après une demie heure, je m'éveillai, l'obscurité avait grandi, des fenêtres bien closes un jour de plus en plus sombre descendait avec le reflet des lueurs de la rue, et, dans la chambre capitonnée, la silhouette des meubles était vaguement entrevue, à la lueur du feu de bois qui pétillait. Je fus d'abord, ainsi que tout dormeur qui s'éveille, une ou deux minutes à retrouver mon sens; je ne sais quel rêve avait occupé mon court sommeil; ayant passé ma main sur mes yeux, et chassé les dernières brumes de -l'assoupissement, je repris, dans la quasi obscurité, la pleine connaissance des choses, et me dressai dans mon fauteuil. Alors, — était ce la conséquence de mes longues inquiètes rêveries, et de mes peurs? — j'eus une sensation, — une sensation de quelque chose spirituelle, absolument inconnue, et mystérieuse, comme celle qui m'obsédait.

Ce fut comme si un esprit avait été là, —

UN TESTAMENT

— 1-28 — un esprit, une pensée, une Ame... la perception fut instantanée : il y avait, là, intangible, invisible, là, il y avait une âme, qui n'était point mon âme; une pensé, au dessus de ma pensée; c'était quelque chose indéfinie, très réelle, et qui pesait intellectuellement sur moi, — comme si un monde spirituel se heurtait à mon esprit : je sentis une pensée, et je ne compris pas quelle •'•tait la pensée ; — mais c'était le choc d'un autre esprit, indéfinissable : j'eus le sentiment d'une manifestation, devant mon àme, d'un monde.

La stupeur me prit : de confuses interrogations roulaient en mon cerveau ; et ceci, sur tout, me frappait, que j'avais dû avoir l'obscure sensation d'une chose sur-naturelle.

0 pensée du sur-naturel ! obsession de la pensée du sur-naturel ! mystérieuse obsession, dont l'esprit, sans relâche, est persécuté, et que rien d'humain ne peut vaincre, puis que c'est l'obsession du sur-naturel !

J'ai connu un homme qui crut l'existence d'un monde fantastique, qu'il voulut évoquer; trente années de tension spirituelle à cet objet lui donnèrent l'hallucination, foudroyante, du fantôme. Plus tard, méditant à mon aventure, je pensai à cet homme, et je me comparai, moi, l'oisif rèvasseur, à lui le laborieux, les deux

LES HANTI^E^

hantés d'une idée sur-naturelle; inexpliquée et sombre et terrible à moi; à lui réfléchie et claire; et je considère sa fin et la mienne, et je lui envie, lui qui s'en alla avec la possession de son rêve, quand, moi, je meurs de l'incompréhensible mien.

Ainsi, le mépris et le dégoût de l'humanité, la manie d'une explication, et l'obsession de cette absurde explication, irrémédiablement obscure : le sur-naturel me hantait, et, par fois, je croyais voir en mon esprit de vagues terrifiantes visions de la chose fantastique qui planait au dessus de moi.

La vie avec cette angoisse ne pouvait être portée : je voulus dompter l'idée maudite; j'excitai ma volonté contre mon esprit. Hélas! moi même j'avais, dans l'oisiveté et l'indolence, énervé ma volonté. Digne résultat... Au premier tourment de l'obsession, un second fut ajouté, l'effort, et je ne chassais pas l'ennemie. J'essayai encore des distractions; je vis le monde, je fus des fêtes, je cherchai leplaisir, je m'efforçai à aimer: ainsi, je me contraignais à une existence odieuse, mais je n'effaçais pas de mon esprit ce que je voulais en effacer. Par fois, dansl'entrainement d'une orgie, j'oubliais; puis, dès que j'étais seul et immobile, la chimère réapparaissait. Je

UN TESTAMENT

voulus ne plus jamais êlre seul et immobile: j'exagérai l'emportement de ma dissipation, et je courais, follement, d'excitations en excitations : non, je ne déracinais pas l'indéracinable. Et, parce que j'étais hanté d'une idée, je vivais, moi, le jouisseur des quiétudes, dans une fièvre d'activités. Je voyageai, les voyages m'ennuyaient. Je marchais pendant des semaines; mais, sur les routes et dans les rochers, j'avais des sensations fantasmagoriques, dont je pâlissais. J'entrepris, même, des travaux... Et, parmi les études, durant les excursions périlleuses des montagnes, les promenades en joyeuse compagnie, aux soupers où je me grisais, entre les bras de mes maîtresses, je me disais, secrètement, qu'existait quelque chose, mystérieuse et surnaturelle : subitement, il me semblait que j'allais sentir, contre mon Ame, une âme, qui n'était pas mon âme, une pensée, un esprit, comme la manifestation de la vague chose ; et il me semblait que je sentais l'âme, la pensée, l'esprit, — la vague chose.

Alors, puis que j'étais trop faible, et que l'idée ne pouvait pas être vaincue, à quoi me fatiguer encore d'une existence haïe ? mieux me résigner ! j'abandonnai, pour la seconde fois, la vie mondaine, les plaisirs et la distraction, je revins au

LES IIAXTI>ES

calme paresseux d'avant, et me retrouvai, seul, dans l'indolence rêveuse de mon ancienne vie, face à face à mon supplice.

Ne cherchez pas d'autre cause à la mort que je vais me donner : je ne puis pas rejeter et je ne puis pas porter le tourment de mon obsession. Dans mon oisiveté une idée s'est enracinée, et toutes mes pensées s'en entrelacent. J'ai dédaigné les passions humaines, et cette activité dont les objets sont vanité, et les plaisirs, et la vie; mais, hors toute humaine passion, toute activité, toute fin de plaisir, et hors toute réalité, — est ce un mystérieux châtiment? — une idée extrahumaine a saisi mon esprit ; un invincible monstre loge dans mon cerveau, et le dérange, de ses visions. Oh ! quelque chose sur-naturelle... y aurait il un sur-naturel? Il y en a un, puis qu'il enveloppe, et qu'il accable ma pensée; il y en a un, et quel est il? que verrait l'esprit, s'il pouvait voir? tout au tour de mon âme sont, vaguement, des âmes inconnues; le monde est plein d'invisibles et impondérables fantômes; leur souffle traverse ma pensée, ténébreusement, et, dans mon âme, je les sens : — je ne puis pas dire qu'il n'y a pas quelque chose surnaturelle. .

Donc, je renonce la méprisable et douloureuse

UN TESTAMENT

vi6t __ Malheur à celui dont l'esprit inoccupé est hanté par la chimère... Voilà mon histoire, Monsieur; vous saurez demain pour quoi je serai mort, et vous le direz, si bon vous semble.

A Monsieur Jules Courtier

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