NARCISSE
Vous ?
NÉRON
Depuis un moment; mais pour toute ma vie. J'aime, que dis-je, aimer? j'idolâtre Junie.
A celle-ci il se déclare dans la troisième scène du deuxième acte.
Vous vous troublez, madame, et changez de visage ! Lisez- vou3 dans mes yeux quelque triste présage?
JUNIE
Seigneur, je ne vous puis déguiser mon erreur; J'allais voir Octavie, et non pas l'empereur
Je le sais bien, madame, et n'ai pu sans envie Apprendre vos bontés pour l'heureuse Octavie.
JUNIE
Vous, seigneur?
NÉRON
Pensez-vous, madame, qu'en ces lieux Seule pour vous connaître, Octavie ait des yeux ?
JUNIE
Et quel autre, seigneur, voulez -vous que j'implore ? A qui demanderai-je un crime que j'ignore? Vous qui le punissez, vous ne l'ignorez pas : De grâce, apprenez -moi, seigneur, mes attentats.
JEAN RACINE. BRITAN'NICUS. 111
Quoi ! madame, est-ce donc une légère offense De m'avoir si longtemps caché votre présence ? Ces trésors dont le ciel voulut vous embellir, Les avez-vous reçus pour les ensevelir? L'heureux Britannicus verra-t-il sans alarmes Croître, loin de nos yeux, son amour et vos charmes? Pourquoi, de cette gloire exclus jusqu'à ce jour, M'avez-vous, sans pitié, relégué dans ma cour?
Est-ce Néron qui parle? ou plutôt n'est-ce pas le jeune roi Louis XIV rencontrant une demoiselle d'honneur, provinciale adorable et inconnue, beauté neuve qui se glisse, se trahit en un couloir de Saint-Germain ou de Fontainebleau? 1669, c'est le règne de la Montespan.
Mais le Néron de Tacite, le fils d'Œnobarbus parle à son tour; je reconnais le despote qui tuera sa maîtresse Poppœa d'un coup de pied dans le ventre, je reconnais le cynique implacable qui assassinera sa mère et d'un œil luxurieux dévorera ses flancs sacrés. Il ordonne à Junie de chasser Britannicus :
Caché près de ces lieux, je vous verrai, madame. Renfermez votre amour dans le fond de*rotre âme :
Vous n'aurez point pour moi de langages secrets ; J'entendrai des regards que vous croirez muets ; Et sa perte sera l'infaillible salaire D'un geste ou d'un soupir échappé pour lui plaire.
Je l'entends encore s'écrier avec un geste impatient et nerveux :
Heureux ou malheureux, il suffit qu'on me craigne.
Ou bien, lorsque Burrhus s'imagine que, sur les instances d'Agrippine, il se réconcilie avec Britannicus, j'applaudis à ces deux vers :
Elle se hâte trop, Burrhus, de triompher : J'embrasse mon rival , mais c'est pour l'étouffer.
D'ailleurs, autour de lui, souple, vil, complaisant, n'a-t-il pas Narcisse qui l'excite au meurtre? Que diront les Romains? s'écrie Néron : « Ils mettront ma vengeance au rang des parricides. » Alors Narcisse :
Et prenez-vous, seigneur, leurs caprices pour guides ? Avez-vous prétendu qu'ils se tairaient toujours? Est-ce à vous à prêter l'oreille à leurs discours? De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire ? Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire ?
Mais, seigneur, les Romains ne vous sont pas connus :
Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus.
Tant de précaution affaiblit votre règne :
Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne.
Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés ;
Ils adorent la main qui les tient enchaînés.
Vous les verrez toujours ardents à vous complaire :
Leur prompte servitude a fatigué Tibère.
a 0 hommes préparés à servir ! *> s'écriait le successeur d'Auguste « 0 homines ad servitu- « tem parati! » Ce rôle de Narcisse me paraît un des plus beaux qui soient au théâtre. Seul, Iago dans le More de Venise le dépasse en hypocrisie et en scélératesse. Shakespeare est allé plus au fond; il a sondé et remué cette fange qu'on appelle lame d'un espion. Mais Iago est jaloux d'Othello, tandis qu'en Narcisse je ne vois que l'affranchi, souillé des vices de l'esclave et qui ne peut gravir aux vertus de l'homme libre.
Que dirai-je maintenant, messieurs, de l'éloquent récit de l'empoisonnement de Brintannicus? Pourquoi Racine ne nous fait-il pas assister à cette scène que son maître et son inspirateur Tacite avsit peinte d'un pinceau
vigoureux et vengeur? Pourquoi ne voyonsnous pas la coupe pleine du poison préparé par Locuste? Pourquoi n'entendons-nous pas le triste Britannicus chanter sa navrante histoire? Néron impassible, les convives tour à tour émus de compassion et de terreur, la victime pâlissant, et mourant pendant que tous les yeux demeurent attachés sur le visage de l'empereur meurtrier ; d'un côté cette tranquillité dans l'assassinat, de l'autre cette complicité servile, quel tableau! Le spectre du père d'Hamlet, les ombres de Banquo dans Macbeth, de Hastings et de Clarence dans Packard III avaient -ils secoué plus d'épouvante? Mais Racine n'ose pas; timide, sa muse s'effare devant ces hardiesses familières cependant à Eschyle, à Euripide, à Sophocle. Par là la tragédie française me paraît inférieure à la tragédie grecque. Ce dédain pudique des fortes réalités, cette obstination dans le discours lorsqu'il conviendrait de se précipiter dans l'action, d'y entraîner le spectateur et de l'étreindre sous le poids de l'émotion tragique ; cette économie, pour ne pas dire cette avarice dans le mouvement, en un mot cette désertion de la vie, il m'est impos-
sible de les considérer comme une preuve de goût et comme un progrès dans l'art. M. Eugène Géruzez dit avec raison : « L'art a une « autre destination que de faire naître le dé- « goût ; son but est d'élever et d'épurer les âmes « par l'image idéalisée des vertus et des vices. » "Mais je ne puis lui accorder « qu'Agrippine « n'est pas moins odieuse, Néron moins mépri- - sable, Narcisse moins vil, parce que la réalité « brutale de leurs passions et de leurs vices « nous échappa; et qu'il suffit que l'image nous « en soit présente dans leurs discours et dans « leur conduite, et que la vérité des sentiments « qu'ils expriment prête les apparences de la vie « à la passion ou à l'idée qu'ils représentent. » La tragédie est autre chose qu'une tapisserie à personnages.
Racine lui-même est loin de se satisfaire des apparences de la vie, car sur le passage de Néron, au sortir du banquet funèbre, il plante superbement, indignée, frémissante, Agrippine qui l'arrête par ces mots :
Arrêtez, Néron : j'ai deux mots à vous dire. Britannicus est mort : je reconnais les coups ;
Je connais l'assassin.
NÉRON
Et qui, madame ?