‹ Les Harangues de l'exil (volume 2)Chapitre 9 sur 27 · PHOTIN · texte numérisé non relu

PHOTIN

Ce sont de nos conseils, oui, madame, et j'avoue....

CLÉOPATRE

Photin, je parle au roi ; vous répondrez pour tous Quand je m'abaisserai jusqu'à parler à vous.

ptolomée, à Phûtin.

Il faut un peu souffrir de cette humeur hautaine. Je sais votre innocence, et je connais sa haine ; Après tout, c'est ma sœur, oyez sans repartir

CLEOPATKE.

Ah! s'il est encor temps de vous en repentir, Affranchissez-vous d'eux et de leur tyrannie, Rappelez la vertu par leurs conseils bannie, Cette haute vertu dont le ciel et le sang Enflent toujours les cœurs de ceux de notre rang.

Ainsi elle parle à son frère, à ce roi qui mêle, précurseur de Charles IX et d'Olivier Cromwell, la bouffonnerie à la cruauté,

Ainsi elle se plaint à Charmion sa confidente. Et cependant Cléopâtre aime César :

CHAKMION.

Ainsi donc de César l'amante et l'ennemie. . .

CLÉOPÂTRE

Je lui garde une flamme exempte d'infamie, Un cœur digne de lui ! —

Je retrouve là les accents d'Emilie et de Chimène; je crois entendre la voix de la Pauline de Pohjeucte. Mais cette jeune fille qui se hâte d'ajouter la fadeur à l'héroïsme :

Notre séjour à Rome enflamma son courage : Là j'eus de son amour le premier témoignage, Et depuis jusqu'ici chaque jour ses courriers M'apportent en tribut ses vœux, et ses lauriers. Partout, en Italie, aux Gaules, en Espagne, La fortune le suit, et l'amour l'accompagne. Son bras ne dompte point de peuples ni de lieux Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux, Et de la même main dont il quitte l'épée Eumante encore du sang des amis de Pompée, Il trace des soupirs, et d'un style plaintif Dans son champ de victoire, il se dit mon captif.

Cette Cléopâtre du dix-septième siècle , mélange de coquetterie et de suffisance,, cette princesse qui se vante des soupirs de César comme une demoiselle de l'escadron volant de la reine se vanterait des soupirs de M. de Guiche, estelle la Cléopâtre de l'histoire? Je ne reconnais pas l'ambitieuse et sensuelle Egyptienne menant de front la rage du pouvoir et celle des plaisirs ; croyant que l'empire du monde dépend d'une de ses faveurs ; soufflant au cœur des généraux romains l'énervante nonchalance de son climat et de sa race; je ne reconnais pas la sirène, l'enchanteresse qui, après avoir remonté le C}^dnus sur une galère à la poupe dorée, aux voiles de pourpre, aux rames argentées, suivant la cadence des flûtes et des lyres , entourée d'amours et de Néréides, couchée sous un pavillon égyptien, exigeait que Marc Antoine descendit de son tribunal, flattait, raillait ce soldat d'Italie et sous la volupté orientale accablait la rudesse latine. — Shakespeare seul a su la peindre :

CLÉOPÂTRE

Je veux fixer la limite jusqu'où l'amour peut s'étendre.

En ce cas, il te faut découvrir de nouveaux cieux et une terre nouvelle.

CLÉOPAIKE.

De grâce! ne cherche point de prétexte pour colorer ton départ; mais dis-moi adieu et va-t'en. Quand tu implorais la faveur de rester, alors les paroles étaient de mise; tu ne parlais pas alors de me quitter ; l'éternité était sur mes lèvres et dans mes yeux ; rien de si chétif en moi qui ne portât le cachet céleste; ce que j'étais, je le suis encore, ou toi, le plus grand guerrier de l'univers, tu en es devenu le plus grand imposteur!

Instruit par sa vie d'artiste et de bohème, Shakespeare pouvait deviner et sonder cet abime de convoitise, d'ardeurs renaissantes, d'ambitions sans limites, de jalousie, de fierté et de bassesse, d'audace et de ruse, de fange et de lumière qu'on appelle Cléopâtre. Lame cornélienne était trop simple , trop droite pour pénétrer le fonds de cette nature plus changeante que les flots. Il faut à Corneille des héros tout d'une pièce : ce n'est pas le peintre des nuances , ni le sculpteur délicat. Il peint à fresque, il sculpte le

marbre tragique d'un ciseau rapide et d'une main robuste.

Aussi dans Pompée deux figures dominent le drame : celle de César et celle de Cornélie. En les créant , Corneille s'est montré digne de luimême. Jamais l'éloquence antique ne se drapa de plis plus amples et plus majestueux que dans la réponse de César à Ptolomée :

PXOLOMÉE.

Seigneur, montez au trône, et commandez ici.

CÉSAK.

Connaissez-vous César, de lui parler ainsi ?

Que m'offrirait de pis la fortune ennemie,

A moi qui tiens le trône égal à l'infamie?

Certes, Rome à ce coup pourrait bien se vanter

D'avoir eu juste lieu de me persécuter ;

Elle qui d'un même œil les donne et les dédaigne,

Qui ne voit rien aux rois qu'elle aime ou qu'elle craigne,

Et qui verse en nos cœurs, avec l'âme et le sang,

Et la haine du nom, et le mépris du rang.

C'est ce que de Pompée il vous fallait apprendre :

S'il en eût aimé l'offre, il eût su s'en défendre;

Et le trône et le roi se seraient ennoblis

À soutenir la main qui les a rétablis.

Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire : Votre chute eût valu la plus haute victoire ; Et si votre destin n'eût pu vous en sauver, César eut pris plaisir à vous en relever. Vous n'avez pu former une si noble envie. Mais quel droit aviez- vous sur cette illustre vie? Que vous devait son sang pour y tremper vos mains, Vous qui devez respect au moindre des Romains ? Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale ? Et, par une victoire aux vaincus trop fatale, Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort, La puissance absolue et de vie et de mort ? Moi qui n'ai jamais pu la souffrir à Pompée, La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée, Et que de mon bonheur vous ayez abusé Jusqu'à plus attenter que je n'aurais osé? De quel nom, après tout, pensez- vous que je nomme Ce coup où vous tranchez du souverain de Rome, Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont ? Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule. Et que, s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant Lui faisait de ma tête un semblable présent? Grâces à ma victoire, on me rend des hommages Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages ; Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l'honneur : Si César en jouit, ce n'est que par bonheur.

Amitié dangereuse, et redoutable zèle,

Que règle la fortune, et qui tourne avec elle !

Merveilleuse harangue où l'habileté politique, l'ironie du Romain, l'éloquence du défenseur de Catilina se mêlent à la brève parole du soldat de l'Espagne et des Gaules ! harangue de sénateur, de triomphateur et de capitaine. Ainsi parlait , il y a cinquante ans , le vainqueur de l'Egypte, de l'Italie, de l'Allemagne et de la liberté.

Faut-il , messieurs , insister sur l'habileté de César déplorant en termes pleins de larmes la mort de son rival? N'est-ce point là le J. César dont parle Cicéron, le magnanime et prudent César chez qui la douceur et la clémence étaient, non des vertus de l'âme, mais des moyens de politique?

0 combien d'allégresse une si triste guerre

Aurait-elle laissé dessus toute la terre,

Si Rome avait pu voir marcher en même char,

Vainqueurs de leur discorde, et Pompée et César !

Voilà ces grands malheurs que craignait votre zèle.

0 crainte ridicule autant que criminelle !

Vous craigniez ma clémence ! Ah ! n'ayez plus ce soin ;

Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin.

Alors, parmi l'épouvante de cette cour, devant César tout resplendissant de sa victoire et tout paré de sa justice, Cornélie pâle, en long voile de deuil, résignée :

César, car le destin, que dans tes fers je brave, M'a fait ta prisonnière et non pas ton esclave, Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage, et te nommer seigneur; De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée. Veuve du jeune Crasse et veuve de Pompée, Fille de Scipion, et, pour dire encore plus, Romaine, mon courage est encore au dessus.

N'attends pas que j'abaisse ma haine.

Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine,

Et, quoique ta captive, un cœur comme le mien,

De peur de s'oublier, ne te demande rien.

Ordonne ; et, sans vouloir qu'il tremble, ou s'humilie,

Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

Là, messieurs, je retrouve Corneille tout entier. Par la peinture du caractère de Cornélie il remonte au niveau de sa grandeur première. En Chimène, quelle douleur! en Camille, quelle colère! en Emilie, quelle énergie! mais en Cornélie quelle tristesse et quelle majesté ! c'est l'épouse, la matrone romaine, la fille de la terre

qui produisit Lucrèce et la mère des Gracques. Elle s'avance et traverse la scène d'un pas lent et grave, du pas de ceux qui reviennent de visiter le champ où sont les morts. Devant César qui l'admire, elle s'arrête comme la statue de la piété conjugale et de la fidélité.

Pourquoi faut-il qu'à des scènes si belles succèdent des entretiens comme celui de César et de Cléopâtre? Par quel oubli de l'art, de sa dignité , de ses bienséances, Corneille prête-t-il au vainqueur de Pharsale un langage qu'eût répudié même le vainqueur de Mahon?

Tout miracle est facile où mon amour s'applique. Je n'ai plus qu'à courir les côtes de l'Afrique, Qu'à montrer mes drapeaux au reste épouvanté Du parti malheureux qui m'a persécuté; Rome, n'ayant plus lors d'ennemis à me faire, Par impuissance enfin prendra soin de me plaire ; Et vos yeux la verront, par un superbe accueil, Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil. Encore une défaite, et dans Alexandrie Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie; Et qu'un juste respect, conduisant ses regards, A votre chaste amour demande des Césars.

C'est l'unique bonheur où mes désirs prétendent ; C'est le fruit que j'attends des lauriers qui m'attendent : Heureux si mon destin, encore un peu plus doux, Me les faisait cueillir sans m'éloigner de vous ! Mais, las ! contre mon feu, mon feu me sollicite. Si je veux être à vous, il faut que je vous quitte. En quelques lieux qu'on fuie, il me faut y courir Pour achever de vaincre et de vous conquérir. Permettez cependant qu'à ces douces amorces Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces, Pour faire dire encore aux peuples pleins d'effroi, Que venir, voir, et vaincre, est même chose en moi.

Et lorsque le rire est prêt de châtier ce César gascon, ce d'Artagnan-César , comment ne pas retenir ce rire vengeur, comment ne pas demeurer frappé de vénération et de surprise alors que la veuve, l'épouse trahie, la mère sans asile, la désolée Cornélie apprenant que Ptolomée trame l'assassinat de son nouvel hôte, dénonce l'attentat et démasque le parjure?

César, prends garde à toi :

Ta mort est résolue, on la jure, on s'apprête; A celle de Pompée on veut joindre ta tête. Prends-y garde, César, ou ton sang répandu Bientôt parmi le sien se verra confondu.

Mes esclaves en sont ; apprends de leurs indices L'auteur de l'attentat , et l'ordre, et les complices : Je te les abandonne.

0 Corneille! ô maître! n'est-ce pas, messieurs, n'est-ce pas qu'il est pur l'air moral qui circule dans toutes ses tragédies? Comme il fait du bien ! oh ! quelle douceur de le respirer! à quelle hauteur ne gravirons -nous pas, si la femme s'élève à de pareils sommets? — Je sais les reproches adressés au caractère de Cornélie par Voltaire et par Laharpe. Elle est trop fière! s'écrient-ils, elle est trop roide ! En effet, elle ne ressemble ni à madame du Châtelet, ni à Mélanie, ni à Zaïre... ni peut-être à personne... Mais cette fierté et cette raideur s'amollissent dans les vers mélancoliques adressés à l'urne qui contient les cendres de Pompée; car je vois bien qu'elle pleure, et si l'étincelle de la vengeance brille , c'est à travers les larmes qu'elle veut en vain retenir :

0 vous, à ma douleur objet terrible et tendre, Eternel entretien de haine et de pitié , Reste du grand Pompée, écoutez sa moitié. N'attendez point de moi de regrets, ni de larmes; Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes.

Les faibles déplaisirs s'amusent à parler,

Et quiconque se plaint cherche à se consoler.

Moi, je jure des dieux la puissance suprême,

Et, pour dire encor plus, je jure par vous-même,

Car vous pouvez bien plus sur un cœur affligé

Que le respect des dieux qui l'ont mal protégé :

Je jure donc par vous, ô pitoyable reste,

Ma divinité seule après ce coup funeste,

Par vous, qui seul ici pouvez me soulager,

De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger.

Ptolomée à César, par un lâche artifice,

Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice;

Et je n'entrerai point dans tes murs désolés, Que le prêtre et le dieu ne lui soient immolés. Eaites-m'en souvenir, et soutenez ma haine, O cendres, mon espoir aussi bien que ma peine ; Et, pour m'aider un jour à perdre son vainqueur, Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur.

« Cette scène immortelle, s'écrie un critique, achève de nous montrer toute la beauté de lame à la fois sublime et tendre de Cornélie. » M. Nisard dira-t-il d'elle ce qu'il disait de la Cornélie de Lucain : « qu'elle ne peut pleurer son mari sans faire rire? «... Et même celle-ci, vous paraît-elle risible lorsqu'elle mêle le cri de la vengeance au cri de sa douleur?

« Ne pourrai-je jamais offrir à mon époux de « saintes funérailles? ne pourrai-je jamais pleu- « rer sur des urnes pleines? mais qu'ai-je besoin « des tombeaux? ô ma douleur! qu'as-tu affaire « de monuments? Impie ! ton cœur ne suffit-il « pas à contenir Pompée... Lorsque l'heure fa- « taie aura marqué ma mort, ô mon fils ! conti- « nuez après moi la guerre civile; que jamais, « tant qu'il restera quelqu'un de notre race, il « ne soit permis aux Césars de régner. Soulevez « au bruit de mon nom, et les rois, et les villes « encore fortes de leur liberté. Voilà les alliés et « les soldats que je vous laisse! qu'il vous suffise « d'avoir un cœur indomptable et le souvenir « des droits paternels ! »

Cela est-il risible, encore un coup? Ah! malheur à qui fait les femmes veuves et les fils orphelins! Ces paroles de Cornélie prophétisent les ides de Mars fatales au divin Jules ! elles brillent par avance de l'éclair des poignards de Brutus, de Casca, de Cimber! elles sonnent la mort du fondateur de l'empire!...

Messieurs, la cause de Pompée que je ne confonds pas avec celle de la liberté dont elle n'était et ne pouvait être que l'image (image sacrée que

les peuples adorent), cette cause a eu la gloire et la douceur d'être défendue par Caton, pleurée et vengée par Cornélie : causa victrix Diis plœcuit!... Le victorieux fut le favori des dieux, mais le vaincu fut l'ami de Caton, dit Lucain dans sa Pharsale. Parole éloquente, profonde, hardie; la plus hardie peut-être qui soit tombée des lèvres de l'antiquité. Qu'est-elle sinon l'affirmation du droit de la conscience humaine contre le caprice de la Providence? Les dieux ont dit : meure Pompée! Le destin sombre a dit : je veux que la liberté succombe! « Et moi, dit le Romain, couvert de son sayon de poil de chèvre : je ne veux pas; et si elle meurt, je mourrai! Destin, je te défie! dieux, je vous ajourne ! l'humanité est plus forte que toi, ô Jupiter! » Caton se tua en effet, après la journée de Philippe, mais la parole de Lucain a tué la fatalité.

A cette revendication de la volonté il convient d'associer Cornélie; et c'est pourquoi je la considère comme un des plus beaux caractères de femme qui soient au théâtre. Caractère idéal, et par là même type de beauté et de grandeur morales. Car je vous le déclare : si les femmes du

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théâtre contemporain, ce mélange odieux et fade de romanesque et de vulgaire, d'agent de change et de Manon Lescaut, de pensionnaire et de banquier, si cet amalgame bizarre, cet alliage monstrueux des grands vices et des vertus mesquines, si c'est là la vérité, qu'on nous ramène aux chimères! Mais non, messieurs, ne faisons ni à nos sœurs, ni à nos mères ce sanglant affront et cette injure de ternir leur visage sacré par le soupçon de ces ressemblances! Cherchons en elles, en nous-mêmes, et chez les puissants artistes l'idéal vers lequel la femme doit graviter !

A qui décernerai-je la couronne parmi cette foule de femmes qui ont animé de leur vie, de leurs passions, de leurs colères et de leurs amours le théâtre ancien et le théâtre moderne? La donnerai-je à Clytemnestre, à la mère désolée et trahie :

« 0 ma fille ! tu es donc venue pour mourir et « ta mère aussi du même coup. Ah! je l'ai ame- « née en épouse et couronnée de fleurs; et main- « tenant je conduis la victime à la mort. »

Et moi, qui l'amenai triomphante, adorée, Je m'en retournerai seule et désespérée!...

Je verrai les chemins encor tout parfumés Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés !

Ainsi pleure la pauvre mère dans Euripide et dans Racine. Mais je n'ai pas besoin de couronner l'amour maternel : il est couronné devant toutes les nations. Je n'ai pas besoin de l'enseigner : « Toute mère aime, depuis l'Océan jusqu'aux étoiles ! »

Donnerai-je la palme à Agrippine, cette aïeule de Catherine II? Certes, l'ambition ne doit pas s'éteindre au cœur de la femme ; mais je la veux moins impatiente, ayant pour but et pour sollicitude, non pas un trône, mais un berceau.

Est-ce toi que je couronnerai, Macbeth? Tu veux que ton mari soit roi ; mais tu as oublié que la femme est aussi la gardienne de l'honneur.

Viens Electre, viens Antigone, venez Andromaque et Cornélie! C'est vous que je proclame, chastes modèles de la tendresse et de la force, héroïnes de la volonté et de l'amour. Electre ! tu as aimé ton frère proscrit; Antigone! tu as guidé, soutenu, nourri ton père aveugle ; Cornélie, Andromaque, vous êtes restées fidèles à

votre époux vaincu. Elles ont protesté contre l'insolence du sort et contre l'injustice des hommes ! elles ont aimé, défendu, pratiqué ces lois éternelles qui n'ont ni codes, ni ministres, ni satellites et qui reposent inviolables au fonds même de l'Être !

Aujourd'hui, messieurs, il y a dans le monde une éclipse du droit; à peine derrière les nuées de l'intérêt, quelques obstinés aperçoivent encore la lueur du juste. La liberté fuit des lieux où elle était née ; à peine lui reste-t-il quelques asiles sans cesse menacés ; les grandes causes tombent sous les coups de la force, ou de l'indifférence. Ah ! si les femmes se souvenaient d'Electre, de Cornélie, d'Andromaque et d'Antigone!... si elles osaient!... si, de leurs mains délicates et vaillantes, elles faisaient de la charpie pour les blessures de ces pâles crucifiées qu'on appelle dignité, liberté, justice, l'avenir serait conquis et l'univers consolé.

13 décembre 1839.

Messieurs,

« Oui, mon fils, il était né tendre, et vous « l'entendrez assez dire ; mais il fut tendre pour « Dieu lorsqu'il revint à lui; et du jour qu'il « revint à ceux qui dans son enfance, lui avaient « appris à le connaître, il le fut pour eux sans « réserve ; il le fut pour ce roi dont il avait tant « de plaisir à écrire l'histoire ; il le fut toute sa « vie pour ses amis; il le fut depuis son mariage « jusqu'à la fin de ses jours pour sa femme et « pour tous ses enfants, sans prédilection ; il « l'était pour moi-même, qui ne faisais que de

« naître quand il mourut, et à qui ma mémoire « ne peut rappeler que ses caresses. »

C'est en ces termes que Louis Racine caractérise son père. Je ne crois pas qu'il soit possible de donner une meilleure définition de l'âme de Racine; son tempérament est en effet la meilleure part de son génie (1). Les tragédies de Corneille sortaient d'un fonds d'héroïsme et de grandeur qui lui était en quelque sorte naturel; celles de Racine, je parle des meilleures, coulent d'une source moins pure peut-être, mais non moins profonde : elles prennent naissance dans les abîmes de l'amour. On peut dire du premier que son fier et vigoureux génie respirait dans ses héros; et du second que sa douceur timide et mélancolique soupirait dans les siens. La postérité qui ne se trompe j?as sur les hommes et qui les marque souvent

(I) Tendre envers sa femme, ses enfants; tendre pour Louis XIV, pour les solitaires de Port-Royal, pour madame de Maintenon, Racine vécut de ce doux sentiment, et l'on peut dire qu'il en est mort, car un mot du roi a tué ce candide amoureux ; — tendre aussi pour mademoiselle de Champmeslé. Au sujet de cette dernière tendresse, on fit courir le couplet suivant, allusion à la mésaventuie du poète supplanté par le comte de Clermont Tonnerre :

A la plus tendre amour elle fut destinée Qui prit longtemps racine dans son cœur ; ' Mais par un insigne malheur,

Le tonnerre est venu qui l'a déracinée.

d'un nom comme d'une ineffaçable empreinte, comment a-t-elle appelé le père du théâtre français? Le grand Corneille. Et l'auteur de Phèdre, àlphigénie et de Bérénice? Le tendre Racine. Même durant le dix-septième siècle dont les jugements devancèrent plus d'une fois ceux de l'incorruptible avenir, on disait : « Les sublimes tirades de Corneille enlèvent et transportent r> — (le mot est de madame de Sévigné). — Les plaintes éloquentes de Racine font pleurer. Il convient d'assigner à l'un la royauté des héros, l'austère enseignement du devoir et du sacrifice; à l'autre le gouvernement orageux, des hommes, le domaine troublé des passions. Le théâtre de Corneille est un exemplaire lointain, malaisé à imiter et à conquérir, et qui nous attire par sa beauté morale. Le théâtre de Racine est un miroir où nous nous reconnaissons, en frémissant, les yeux remplis de larmes et la pâleur sur le visage. — Parmi vous y a-t-il des Rodrigue, et des Polyeucte, et des Chimène? Peut-être. Mais interrogez-vous avec sincérité, descendez dans cet endroit de l'âme dont parle Bossuet, où la vérité luit, et dites-moi si vous n'avez pas éprouvé les angoisses d'Andromaque,

les chastes amours de Junie, parfois même la colère d'Achille et les ressentiments de Mithridate ? Je n'ose pas vous demander si vous avez souffert de la jalousie de Roxane ou de l'ambitieuse rage d'Athalie : — Rabbia fremente.

Corneille s'est proposé de redresser les passions. Racine a-t-il été leur courtisan et leur complaisant? Pendant que le premier donnait pour but à l'art tragique ce que je suis tenté de nommer la transfiguration de l'homme ; le second s'est-il contenté de peindre l'homme tel qu'il est, satisfait de trouver une sanction dans la lutte et dans le déchaînement tumultueux des instincts? Victimes d'eux-mêmes, ses personnages accomplissent-ils l'expiation par les souffrances de leur propre cœur? La douleur de Phèdre est-elle l'excuse ou la punition de son détestable amour? En un mot, messieurs, sortirons-nous du théâtre de Racine amollis par une pitié coupable pour les faiblesses humaines, ou bien trempés et affermis dans le culte de la vertu?

Voilà ce que je me propose d'examiner en lisant avec vous la tragédie qu'il avoue avoir

le plus travaillée parmi toutes les autres, et dont il était le plus fier; je veux parler de Bri-

TANNICUS.

Comment Racine s'est-il élevé à cette hauteur? D'où est-il parti, quel chemin a-t-il parcouru avant de se mesurer à Tacite, « au plus grave des historiens, » disait la Boétie ; à celui que lui-même appelait le plus grand peintre de l'antiquité?

Voulez-vous, messieurs, revenir, avec moi, sur les traces de ce lumineux génie ; saisir, si nous le pouvons, dans les années de sa jeunesse, le secret des moissons de sa maturité? Je ne connais pas d'étude plus intéressante que celle d'épier les premiers pas des grands hommes. Il semble que nous en faisons ainsi nos égaux et nos compagnons. Plus tard, ils nous dominent du haut de leur gloire. Approchons-nous d'eux tandis qu'ils nous ressemblent.

Jean Racine est né le 21 décembre 1639, à la Ferté-Milon, petite ville du Valois; trois ans après la première représentation du Cid. Il était fils de Jean Racine, contrôleur du grenier à sel de la Ferté-Milon, et de Jeanne Sconin, fille d'un

procureur du roi des eaux et forêts de Villers- Cotterets. Sa grand'mère, Marie Dumoulin, devenue veuve, se retira à Port-Royal des Champs où elle avait déjà deux sœurs religieuses, les grand'tantes de Racine. — Celui-ci, après avoir commencé ses études latines au collège deBeauvais, entra à l'abbaye en 1655, y resta trois ans, jusqu'en 1658, époque à laquelle il devint élève en philosophie au collège d'Harcourt, à Paris.

Que faisait-il dans ce maussade Port-Royal, sous les grands arbres séculaires qui abritèrent les méditations d'Arnauld, de Nicole, de Sacy, et la désespérance de Pascal? Il traduisait le commencement du Banquet de Platon, composait des extraits méthodiques de saint Basile, notait quelques remarques sur Homère etPindare; surtout, épris de poésie, amoureux de la plus belle de toutes , de la poésie grecque, on le voyait, tous les jours, s'enfoncer sous le bois discret; lisant ou plutôt méditant Sophocle et Euripide qu'il savait par cœur. — Sa mémoire était fidèle à ce point que deux exemplaires d'un roman d'Héliodore : Les Amours de Théagène et de Chariclée, — qu'il dévorait, suivant l'exprès-

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sion de Louis Racine — ayant été confisqués et brûlés par le sacristain Claude Lancelot, Racine surpris deux fois en flagrant délit de littérature profane, porta lui-même au sacristain un troisième exemplaire en lui disant : « Vous pouvez « encore brûler celui-là comme les deux autres, « je le sais par cœur. » — Voilà le fruit rare et merveilleux des auto-da-fé : un écolier récite les livres brûlés par la flamme orthodoxe. — Les siècles pratiquent l'impertinence des écoliers. — Je crois que ces trois années de studieuse et calme solitude ont laissé leur pieux reflet sur le talent élégiaque de l'auteur de Phèdre et à'Athalie. — L'ombre des forêts où Phèdre veut être assise (1), les chœurs des jeunes filles juives élevées dans le temple, me rappellent les ombrages de Port-Royal et sa placidité.

Au sortir de Port-Royal, comme je l'ai dit, il vint à Paris. — En 1660, le mariage du roi excita la verve des poètes (c'est l'usage). Racine composa sur ce sujet officiel une ode intitulée : la Nymphe de la Seine, laquelle fut portée par

(1 Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts?...

son oncle, M. Vitart à Chapelain, qui « présidait alors sur le Parnasse. » — Chapelain loua la pièce, en admira même plusieurs stances ; mais gourmanda l'invraisemblance de celle où Racine convie aux noces les tritons qui, suivant l'opinion expérimentée du père de la Pucelle, ne sont pas poissons d'eau douce, mais citoyens de la mer, compagnons des Néréides, des Océanides, des chevaux de Neptune et de Vénus Anadyomène. Que répondre à cette érudition maritime et mythologique? Le jeune poète en fut accablé et chassa les tritons des strophes où ils se baignaient en contravention avec les règlements. Pour prix de son sacrifice, il toucha cent louis sur la cassette du roi, s'attira l'amitié de Colbert, admirateur de Chapelain, ministre plus consommé en finances qu'en hexamètres, et fut pourvu d'une pension de six cents livres, en qualité d'homme de lettres.

Encouragé , Racine escalada d'un seul bond les dernières cimes du Pinde : il fit, il osa faire un sonnet!... sur la naissance d'un fils de madame Vitart. « Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème, » disait Boileau. Voici le sonnet

de Racine qui permet de regretter ceux de Ronsard :

Il est temps que la nuit termine sa carrière : Un astre tout nouveau vient de naître en ces lieux ; Déjà tout l'horizon s'aperçoit de ses feux, Il échauffe déjà dans sa pointe première.

Et toi, fille du jour, qui nais devant ton père, Belle Aurore, rougis, ou te cache à nos yeux : Cette nuit un soleil est descendu des cieux, Dont le nouvel éclat efface ta lumière.

Toi qui dans ton matin parais déjà si grand, Bel astre, puisses-tu n'avoir point de couchant ! Sois toujours en beautés une aurore naissante.

A ceux de qui tu sors, puisses-tu ressembler ! Sois digne de Daphuis et digne d'Amaranthe : Pour être sans égal, il les faut égaler.

La chute en est jolie, amoureuse, admirable. — Le petit Vitart; soleil au maillot, astre en nourrice, cette fille du jour qui vient au monde avant son père me paraissent d'un goût délicat. C'était le goût du temps. Molière n'avait pas encore tancé les Précieuses; le jargon de l'hôtel de Rambouillet (exagéré par les bourgeoises) passait pour la fleur du bel esprit et du beau

langage. Scudéry régnait, avec Voiture et Vaugelas pour chambellans.

Par là , messieurs , éclate une vérité que souvent je répète, presque banale à force d'être vraie et que je tiens pour triste en même temps que salutaire : les plus vaillants esprits s'affranchissent malaisément des temps où ils vivent. Il y a dans le monde une sorte d'atmosphère morale que nous aspirons et respirons malgré nous, dans laquelle nous sommes immergés. Est-elle saine? l'air vient-il des hauts lieux? nous sommes forts.

— Est-elle corrompue , souffle-t-elle d'en bas ? nous faiblissons. — Ainsi s'établit la solidarité des âmes, solidarité mystérieuse et cependant réelle, qui doit nous stimuler au bien, nous pousser vers le juste. Car enfin, cet air moral , il vient de nous ; c'est sur nous que sa corruption retombe où que glisse sa pureté. — J'ose vous promettre que cette maxime philosophique

— pardonnez-moi cet adjectif ambitieux — ressortira de notre entretien d'aujourd'hui, toute chargée de lumière, car ce qui est vrai de la morale , l'est également de la littérature : l'audace est rare et la mode, discipline du préjugé, s'impose. — Auparavant, je pourrais dire à la charge

de Racine que déjà le Cid, Horace, Cinna avaient détrôné les concettis à l'italienne; mais Corneille lui-même y sacrifie en maint endroit. D'ailleurs j'aime mieux vous initier aux tribulations de notre poète. Ce malheureux sonnet attira à Racine lettres sur lettres des solitaires de Port-Royal, ou plutôt, comme il le dit : « excommunications sur excommunications. » Non parce que les vers étaient mauvais, mais parce que c'étaient des vers... — « J'allais les « montrer à une vieille servante , écrit-il quel- « que part. Hélas! je me suis aperçu qu'elle « était janséniste. » Bonne Laforest, servante de Molière, tu n'étais ni janséniste, ni moliniste, ni quiétiste ; dans la querelle de Bossuet et de Fénelon, tu n'aurais pris parti, ni pour l'Aigle de Meaux, ni pour le Cygne de Cambrai. — Elle se contentait d'avoir du bon sens et de rire aux bons endroits de l'Avare , ou du Malade imaginaire.

Cependant, comme six cents livres de pension étaient un maigre appointement, l'auteur du sonnet sur la naissance du cousin Vitart et de l'ode de la Nymphe de la Seine s'en alla à la quête d'un prieuré ou d'un bénéfice, en Languedoc chez un

oncle chanoine, qu'il avait du côté d'Uzès. En ce temps-là tout le monde avait quelque part un oncle chanoine , ou une belle cousine chanoinesse.

« Mon oncle a de bons desseins sur moi, écri- « vait-il, il me fait habiller de noir des pieds à « la tête. y> Et ailleurs : « Mon oncle veut m'ache- « ter des livres, et il veut que j'étudie. Il est bien « aise que j'apprenne un peu de théologie dans « saint Thomas, et j'en suis tombé d'accord fort « volontiers » (15 novembre 1661). — En effet, l'oncle voulant faire de son neveu un abbé , lui donnait à lire saint Thomas , l'ange de l'école. Mais le néophyte en théologie préférait l'Arioste qu'il lisait en cachette , en même temps qu'Héliodore, Euripide, tous ses chers poètes grecs, amis de sa jeunesse de Port-Royal des Champs, confidents et témoins de son génie naissant, conseillers intimes , docteurs révérés de cet esprit délicat effarouché par les syllogismes scolastiques. Dans ce duel du sacré et du profane, saint Thomas fut vaincu.

Racine quitta la Provence où il avait, sans la chercher, ingénument, trouvé l'occasion d'exercer sa naturelle tendresse. Les femmes de ce

pays , ces filles du midi de la France , semblables en leurs fières attitudes , aux paysanes romaines, 1 éblouirent d'abord :

« Toutes les femmes y sont éclatantes, écri- « vait-il à La Fontaine. Color verus, corpus soli- « dum et succi plénum... Mais comme c'est la « première chose dont on m'a dit de me donner « de garde, je ne veux pas en parler davantage. « Aussi bien ce serait profaner la maison d'un « bénéficier. — Domus mea, domus orationis. On « m'a dit : soyez aveugle. Si je ne puis l'être tout « à fait, il faut du moins que je sois muet; car « voyez-vous, il faut être régulier avec les régu- « Mers , comme j'ai été loup avec vous et les « autres loups vos compères. »

— Ces loups, compères de La Fontaine, étaient Molière, Chapelle, le comédien Baron, quelquefois Despréaux, avec lesquels, dès son retour à Paris , Racine renoua une liaison basée sur la conformité d'humeur, et surtout sur la confraternité artistique et littéraire. C'est, je l'avoue, dans ce siècle grand et froid, majestueux et roide, dominé par Colbert, Bossuet et Louis XIV, une des choses qui me touchent le plus ; cette^ amitié m'émeut, simple, sincère et fidèle des

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trois grands poètes. Au temps de ma jeunesse j'ai visité avec respect la rue où riait et chantait jadis le cabaret hanté par ces amants des chastes muses , gais comme des écoliers, et qui, de l'eau d'Hippocrène, ne mettaient goutte dans leur vin d'Anjou et de Cahors. — Corneille, à mes yeux le plus grand, Corneille vieillissait ; Rodrigue avait moustache grise. — Si je décerne ici la grandesse poétique à Boileau, c'est à cause des excellents conseils qu'il donna toujours à Molière et à Racine. Professeur admirable, pédagogue accompli, il eut le pressentiment de la postérité lorsqu'il dit de Molière : « Le contemplateur est le plus fort. » Et à Racine :

Que tu sais bien, Racine, à l'aide d'un acteur, Étonner, émouvoir, ravir un spectateur.

Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, N'arracha plus de pleurs à la Grèce assemblée Que, dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé, Is'en a fait sous son nom verser la Champmeslé.

Appuyé, éclairé par cette amitié prévoyante,

^ Racine écrivit successivement la Thébaïde ou les

frères ennemis, Alexandre, Andromaque, les Plai-

deurs et Britannicus. C'est à cette tragédie que je m'arrête. C'est elle que vous allez juger.

Le sujet de Britannicus est, comme chacun sait, emprunté au treizième livre des Annales de Tacite. Il s'agit du meurtre de ce jeune prince , fils de l'empereur Claude et de Messaline, héritier légitime de l'empire s'il y avait eu une légitimité dans la succession sanglante des Césars. — Les personnages de la tragédie ont vécu clans l'histoire ; voici leurs noms :

Néron ; je n'ajoute rien.

Britannicus, que Tacite nous présente comme un adolescent plein d'une gracieuse mélancolie et d'une plaintive beauté.

Agrippine : qnœ cunctis malœ dominationis cupiilinibus flagrans, habebat inpartibus Pallantem. — Agrippine, qui brûlant de toutes les ardeurs d'une détestable domination, avait clans son parti Pallas ; l'auteur des noces incestueuses et de l'adoption funeste qui avaient perdu Claude.

Burrhus : militaribus curis et severitate morum... connu par ses mœurs sévères et ses talents militaires.

Narcisse : cnjus abditis adhuc vitiis per avari-

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tiam ac prodigentia?n miré congruebat : ce Narcisse dont l'avarice et la prodigalité s'accordaient merveilleusement avec les vices encore cachés de Néron.

Junie : la fille de Silanus , celle que Sénèque appelle festivissima omnium piieîlarum : la plus aimable des jeunes filles.

Tels sont les acteurs de ce drame antique; figures burinées dans la mémoire des hommes par la plume de Tacite, et que le poète français doit reproduire telles qu'elles sont dans l'histoire. La fantaisie serait ici un anachronisme. Et d'ailleurs, quelle fantaisie monterait à la hauteur de la réalité?

Quatre figures principales attirent, absorbent, passionnent le spectateur. Autour d'elles et au dessous d'elles, se groupent et savamment s'ordonnent les figures secondaires, diverses de galbe, de langue et d'attitude, mais qui concourent à l'effet de l'ensemble, pareilles aux basreliefs sculptés qui s'enroulent au pied des colonnes. — Ces quatre dominateurs de l'action dramatique sont Agrippine, Néron, Britannicus et Narcisse.

Le drame tout entier respire en eux; c'est

sur eux qu'il repose. Il a pour inspirateurs et pour guides l'ambition de l'impératrice, la cruauté lascive de Néron, la mélancolique et fière humeur de Britannicus, la cautèle de Narcisse. — Une impératrice, un empereur , un espion, une victime; n'est-ce pas toute l'histoire de la décadence romaine?

Burrhus et Junie ne sont que des accessoires (pour parler la langue crue et plate du théâtre contemporain). Mais quelle habileté dans leur emploi, et quelle sagesse! Le premier représente la dignité; la seconde, la chasteté. Le poète a compris que ces deux souvenirs des mœurs d'autrefois, ces deux débris de la pudeur romaine, à la cour de Néron, devaient rester dans l'ombre. Et telle est cependant l'efficace de la vertu que leur sévérité et leur virginité suffisent à faire abhorrer la fangeuse hypocrisie des âmes impériales. J'aime à contempler, au sein des corruptions, ces deux êtres candides en qui demeure une dernière lueur : ce ciel sinistre et orageux se déchire ; j'aperçois l'éternel et immuable azur. Messieurs, l'humanité ne perd jamais ses droits : lorsque les ténèbres voilent la face du monde ; lorsque la liberté, la foi, la

probité, le serment se courbent ou s'exilent; lorsque l'histoire n'est plus que le procès-verbal funéraire de la justice et que la terre crie : Malheur aux vaincus! ah! qu'une âme résiste, qu'un esprit refuse de plier, que l'image du droit resplendisse sur un dernier sommet, et l'univers est consolé ! — Maintenant, entrons dans la tragédie. Suivez -moi dans cette caverne qu'on appelle le palais de Néron.

Mais auparavant qu'il me soit permis de remettre sous vos yeux ces paroles caractéristiques de la préface :

Voici celle de mes tragédies que je puis dire que j'ai le plus travaillée. Cependant j'avoue que le succès ne répondit pas d'abord à mes espérances -. à peine elle parut sur le théâtre, qu'il s'éleva quantité de critiques qui semblaient la devoir détruire. Je crus moi-même que sa destinée serait à l'avenir moins heureuse que celle de mes autres tragédies. Mais enfin il est arrivé de cette pièce ce qui arrivera toujours des ouvrages qui auront quelque bonté : les critiques se sont évanouies, la pièce est demeurée. C'est maintenant celle des miennes que la cour et le public revoient le plus volontiers. Et si j'ai fait quelque chose de solide, et qui mérite quelque louange, la plupart des connaisseurs demeurent d'accord que c'est ce même Bkitannicus.

A la vérité j'avais travaillé sur des modèles qui m'avaient extrêmement soutenu dans la peinture que je voulais faire de la

JEAN RACINE. — BRITÀNNICUS. 105

cour d'Agrippine et de Néron. J'avais copié mes personnages d'après le plus grand peintre de l'antiquité, je veux dire d'après Tacite, et j'étais alors si rempli de la lecture de cet excellent historien, qu'il n'y a presque pas un trait éclatant dans ma tragédie dont il ne m'ait donné l'idée.

Je remarque deux aveux précieux : le premier c'est queBRiTANNicus n'obtint d'abord qu'un médiocre succès, et je ne m'en étonne pas, le ton général de cette pièce étant trop ferme, trop grave pour la plupart des auditeurs. Britannicus est un de ces drames que la scène diminue, et qui gagnent à être médités. Le second, à peine croyable pour un poète de nos jours, mais commun alors, c'est que l'invention, l'éloquence, l'éclat appartiennent à Tacite. En effet, vous diriez que Racine écrit, sous la dictée du rigide Romain, les admirables vers du rôle d'Agrippine. Cette mère ambitieuse, jalouse de dominer et de régner sous le nom de son fils, s'apercevant qu'il lui échappe, et devant la porte de Néron rencontrant Burrhus qui en défend l'entrée :

Prétendez-vous longtemps me cacher l'empereur? Xe le verrai- je plus qu'à titre d'importune? Ai-je donc élevé si haut votre fortune

Pour mettre une barrière entre mon fils et moi?

Ne l'osez-vous laisser un moment sur sa foi?

Entre Sénèque et vous, disputez -vous la gloire

A qui m'effacera plus tôt de sa mémoire ?

Vous l'ai-je confié pour en faire un ingrat?

Pour être, sous son nom, les maîtres de l'État ?

Certes, plus je médite, et moins je me figure

Que vous m'osiez compter pour votre créature,

Vous dont j'ai pu laisser vieillir l'ambition

Dans les honneurs obscurs de quelque légion ;

Et moi qui sur le trône ai suivi mes ancêtres,

Moi, fille, femme, sœur et mère de vos maîtres !

Que prétendez- vous donc? Pensez- vous que ma voix

Ait fait un empereur pour m'en imposer trois ?

Néron n'est plus enfant : n'est-il pas temps qu'il règne ?

Jusqu'à quand voulez-vous que l'empereur vous craigne?

Ne saurait-il rien voir qu'il n'emprunte vos yeux?

Pour se conduire, enfin, n'a-t-il pas ses aïeux ?

Qu'il choisisse, s'il veut, d'Auguste ou de Tibère ;

Qu'il imite, s'il peut, Germanicus mon père.

Parmi tant de héros je n'ose me placer;

Mais il est des vertus que je lui puis tracer :

Je puis l'instruire au moins combien sa confidence

Entre un sujet et lui doit laisser de distance.

Rapprochez, messieurs, cette arrogance, ces interrogations précipitées, heurtées, hautaines, rapprochez-les de la scène incomparable dans

laquelle Agrippine rappelle à son fils, farouche, songeur, résolu et muet, les crimes qu'elle a commis pour lui décerner l'empire :

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place. On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse. J'ignore de quel crime on a pu me noircir : De tous ceux que j'ai faits je vais vous éclaircir.

Vous régnez : vous savez combien votre naissance Entre l'empire et vous avait mis de distance. Les droits de mes aïeux, que Rome a consacrés, Étaient même sans moi d'inutiles degrés. Quand de Britannicus la mère condamnée Laissa de Ctaudius disputer l'hyménée, Parmi tant de beautés qui briguèrent son choix, Qui de ses affranchis mendièrent les voix, Je souhaitai son lit, dans la seule pensée De vous laisser au trône où je serais placée. Je fléchis mon orgueil; j'allai prier Pallas. Son maître, chaque jour caressé dans mes bras, Prit insensiblement dans les yeux de sa nièce L'amour où je voulais amener sa tendresse. Mais ce lien du sang qui nous joignait tous deux. Écartait Claudius d'un lit incestueux :

Il n'osait épouser la fille de son frère. Le sénat fut séduit : une loi moins sévère Mit Claude dans mon lit, et Rome à mes genoux. C'était beaucoup pour moi, ce n'était rien pour vous.

10S HARANGUES DE LEXIL.

Je vous fis sur mes pas entrer dans sa famille ;

Je vous nommai son gendre, et vous donnai sa fille :

Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonné,

Et marqua de son sang ce jour infortuné.

Ce n'était rien encore...

Cependant Claudius penchait vers son déclin.

Ses yeux, longtemps fermés, s'ouvrirent à la fin : Il connut son erreur. Occupé de sa crainte, Il laissa pour son fils échapper quelque plainte, Et voulut, mais trop tard, assembler ses amis. Ses gardes, son palais, son lit, m'étaient soumis. Je lui laissai sans fruit consumer sa tendresse ; De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse : Mes soins, en apparence, épargnant ses douleurs, De son fils, en mourant, lui cachèrent les pleurs. Il mourut. Mille bruits en courent à ma honte...

souvenez-vous de l'apostrophe à Burrhus :

lié bien ! je me trompais, Burrhus, dans mes soupçons? Et vous vous signalez par d'illustres leçons!...

et dites si l'historien n'est pas égalé par le poète. Certes, vous chercheriez vainement la concision, le style bref et lapidaire de Tacite. Quelques traces cependant en subsistent, admirables. Mais la langue racinienne est avant tout nombreuse, harmonieuse, périodique; Corneille et Tacite, volontiers procèdent par bonds et

soubresauts ; Racine d'un geste noble, abondant, déroule la trame éblouissante de sa pensée. Les premiers rappellent Démostbène, sa manière simple, brusque, rapide et qui vous enlève ; le second se plie à la méthode de Cicéron, variée, insinuante, et qui savamment nous enveloppe et nous entraîne. Mais quel regard assuré et ferme, pénétrant et profond il a jeté sur le caractère d'Agrippine! Déjà je reconnais, je salue le peintre de Roxane, de Clytemnestre, de Phèdre et d'Athalie.

Néron, sera-t-il dessiné d'un crayon aussi imperturbable? Voici qu'il fait à Narcisse la confidence de son amour :

NÉRON

Narcisse, c'en est fait, Néron est amoureux.

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