‹ Les Harangues de l'exil (volume 2)Chapitre 17 sur 27 · MARCELLUS · texte numérisé non relu

MARCELLUS

Paix! tais-toi ! regarde, le voilà qui revient!

Ne vous semble-t-il pas, messieurs, que ces détails pittoresques rehaussent la figure un peu languissante et abstraite de la tragédie? Euripide et Shakespeare sont des peintres autant que des poètes. Leurs personnages ne marchent pas isolés et superbes dans la solitude de leurs passions; ils mêlent, pour ainsi parler, leur âme tragique à l'âme maternelle de la nature, au lieu que Racine se contente d'indiquer cette communion par un vers un peu froid :

Mais tout dort , et l'armée, et les vents, et Neptune !

Gardez-vous de croire que je veuille par là justifier la ridicule prolixité de Rotrou :

Qui vit jamais les vents à l'empire de l'onde

Accorder une paix si calme et si profonde ?

Du moindre mouvement l'eau ne se sent friser ;

Zéphyre seulement ne l'oserait baiser ;

Et les mille vaisseaux qui couvrent cette plaine

Ont pour leur plus grand vent celui de notre haleine.. .

Le repos est partout aussi calme que l'onde,

Le sommeil tient fermés les yeux de tout le monde.

Racine, comme le fait si bien observer M. Patin, « resserre et ennoblit ce qui dans l'ouvrage antique se répand avec abandon, avec négligence. » Seul, le nonchalant La Fontaine osait paraître négligé. Aussi ne fut-il point reçu à la cour , et toute sa vie vécut en mauvaise compagnie, avec la foule des femmes aimables et des hommes de génie.

Le personnage de Ménélas, égoïste, brutal, ardent à venger son injure, poussant au sacrifice de sa nièce, est remplacé dans la tragédie française par celui d'Ulysse qu'anime exclusivement un zèle patriotique. J'avoue que je ne regrette pas cet oncle , homérique peut-être, mais trop farouche en sa rudesse.

Le théâtre moderne nous trace d'ordinaire d'autres portraits. Il nous est désormais mal aisé de nous figurer un oncle autrement que sous la perruque de Géronte, ou sous le chapeau de planteur d'un oncle d'Amérique. — Par la suppression de Ménélas, Racine épargne au spectateur une scène d'outrages entre les deux Atrides. — Avec une noblesse attendrie, le prudent Ulysse s'adresse à Agamemnon, le roi le plus mélancolique qui ait jamais ceint le bandeau, chaussé le cothurne et déclamé l'alexandrin :

Triste destin des rois !

s écrie le malheureux monarque ,

Esclaves que nous sommes Et des rigueurs du sort et des discours des hommes, Nous nous voyons sans cesse assiégés de témoins ; Et les plus malheureux osent pleurer le moins ! Je suis père, seigneur ; et faible comme un autre,

réplique le père de Télémaque :

Mon cœur se met sans peine en la place du vôtre ;

Et frémissant du coup qui vous fait soupirer, Loin de blâmer vos pleurs, je suis près de pleurer. Mais votre amour n'a plus d'excuse légitime ; Les dieux ont à Calchas amené leur victime : Il le sait, il l'attend ; et, s'il la voit tarder, Lui-même à haute voix viendra la demander.

En effet Clytemnestre et Iphigénie sont arrivées au camp des Grecs : « Déjà de leur abord la nouvelle est semée. *> Pourquoi faut-il que les règles d'une bienséance dramatique, d'une pruderie académique inconnue aux anciens, aient empêché Racine d'imiter la naïveté sculpturale de l'entrée de la mère et de la fille? — Un chœur de femmes de Chalcis , chante l'aventure d'Hélène et de Paris ; au milieu de ces chants , arrivent sur un char, Clytemnestre, la fille de Tyndare, ayant Iphigénie à ses côtés et dans ses bras, le jeune Oreste.

CLYTEMNESTRE, SUT SOtl char.

Je tire un favorable augure de votre gracieux accueil et de vos paroles bienveillantes, et j'en conçois un doux espoir pour l'heureux hymen auquel je conduis ma fille, {aux femmes de sa suite.) Mais sortez du char les présents que je lui donne en dot, et faites-les tranporter dans le palais. Toi, ma fille, descend

aussi; et affermis ton pied Lible et délicat; vous, jeunes filles, recevez-la dans vos bras, et transportez-la hors du char. Qu'une de vous me donne aussi sa main pour m'aider à descendre; que d'autres se tiennent au devant des chevaux, car ils sont faciles à effaroucher, et indociles à la voix. Prenez aussi cet enfant, Oreste, le fils d'Agamemnon, car il ne parle point encore. Cher enfant, tu t'es donc endormi ? réveille-toi, pour être té'moin de l'heureux hymen de ta sœur. Iphigénie, ma fille, place-toi près de moi, et que ces étrangères, en te voyant à mes côtés, m'appellent une heureuse mère.

Telle est, messieurs, l'harmonieuse simplicité du théâtre d'Euripide, et tout à la fois l'habileté profonde de ses combinaisons dramatiques. Car cette bienvenue que la reine se souhaite à ellemême, cette maternelle confiance et cette sérénité, ne contrastent-elles pas merveilleusement avec la catastrophe déjà préparée? Derrière cette scène d'églogue, je vois le sinistre Calchas.

Comparez cette scène avec le récit d'Eurybate :

ETJRYBATE.

Seigneur...

AGAMEMNON

Ah ! que vient- on me dire?

EUKYBATE.

La reine, dont la course a devancé mes pas, Va remettre bientôt sa fille entre vos bras ; Elle approche. Elle s'est quelque temps égarée Dans ces bois qui du camp semblent cacher l'entrée ; A peine nous avons, dans leur obscurité, Retrouvé le chemin que nous avions quitté.

AGAMEMNON

Ciel!

EURYBATE.

Elle amène aussi cette jeune Eriphile, Que Lesbos a livrée entre les mains d'Achille, Et qui, de son destin qu'elle ne connaît pas, Vient, dit-elle, en Aulide interroger Calchas. Déjà de leur abord la nouvelle est semée ; Et déjà de soldats une foule charmée, Surtout d'Iphigénie admirant la beauté, Pousse au ciel mille vœux pour sa félicité.

Que vous semble de cet Eurybate? N'est-ce point un maréchal des logis de la grande Mademoiselle? combien à l'accueil de ses soldats enthousiastes, par trop Français, je préférais

l'accueil des femmes de Chalcis ! Et même si je l'ose dire, n'y a-t-il pas ici quelque offense à la délicatesse virginale d'Iphigénie? je sais bien que mademoiselle de Fontanges et madame de Montespan se montraient aux troupes, en galant équipage....

Racine cependant, après son maître, nous fait assister à l'entrevue d'Iphigénie et d'Agamemnon.

IPHIGÉNIE

Vous vous cachez, seigneur, et n'osez soupirer; Tous vos regards sur moi ne tombent qu'avec peine : Avons-nous sans votre ordre abandonné Mycène ?

AGAMEMNON

Ma fille, je vous vois toujours des mêmes yeux; Mais les temps sont changés aussi bien que les lieux. D'un soin cruel ma joie est ici combattue.

IPHIGÉNIE

Hé ! mon père, oubliez votre rang à ma vue. Je prévois la rigueur d'un long éloignement : N'osez-vous sans rougir être père un moment ? Vous n'avez devant vous qu'une jeune princesse A qui j'avais pour moi vanté votre tendresse ;

Cent fois lui promettant mes soins, votre bonté, J'ai fait gloire à ses yeux de ma félicité : Que va-t-elle penser de votre indifférence ? Ai-je flatté ses vœux d'une fausse espérance? N'éclaircirez-vous point ce front chargé d'ennuis î

Ah , ma fille !

AGAMEMNON

IPHIGÉNIE

Seigneur, poursuivez...

AGAMEMN'ON .

Je ne puis.

IPHIGÉNIE

Périsse le Troyen auteur de nos alarmes !

AGAHEMNON.

Sa perte à ses vainqueurs coûtera bien des larmes.

IPHIGÉNIE

Les dieux daignent surtout prendre soin de vos jours

AGAMEMNON

Les dieux depuis un temps me sont cruels et sourds.

IPHIGÉNIE

Calchas, dit-on, prépare un pompeux sacrifice?

agamemnon.

Puissé-je auparavant fléchir leur injustice !

IPHIGÉNIE

L'offrira-t-on bientôt?

AGAMEMNON

Plus tôt que je ne veux

IPHIGÉNIE

Me sera-t-il permis de me joindre à vos vœux ? Verra-t-on à l'autel votre heureuse famille?

AGAMEMNON

Hélas!

IPHIGÉNIE

Vous vous taisez ?

AGAMEMNON

Vous y serez ma fille !

Certes, cela est beau, messieurs; ce langage innocent, ces répliques austères; tant d'ingénuité et tant de gravité sombre ; cette fille qui sourit, ce père qui pleure en dedans; ce mélange de naïveté virginale et de royale tristesse, sont d'un grand effet dramatique. Mais quoi! c'est toujours le roi qui se plaint; c'est Louis XIV; au lieu que, chez Euripide, c'est le père :

AGAMEMKON.

Heureuse ignorance, je te porte envie! Rentre ma fille; retourne vers tes compagnes. Donne-moi ta main; donne-moi un baiser, bien doux et bien amer. Que de temps tu seras séparée d'un père! Quoi! ce sein! quoi! ces cheveux blonds!... ô ville des Phrygiens ! ô Hélène ! combien vous nous êtes funestes ! Cessons ces discours ; je pleure en t' embrassant ; va-t-en, va-t-en.. ma fille.

M. Victor Hugo se souviendra de ces larmes paternelles. Triboulet en baignera, dans le Roi s'amuse, le front lumineux de sa fille. Ainsi, à travers les âges, s'établit le courant magnifique des génies, ainsi autour des intelligences circule la vie intellectuelle et morale, ainsi se confirme, après trois mille ans, la soli-

darité de l'art et de l'inspiration , ainsi se noue la chaîne des êtres, ainsi éclate l'unité de la nature humaine au sein éblouissant de la variété des poèmes !

Cependant, Clytemnestre se jette aux pieds d'Achille :

CLYTEMNESTKE.

Seigneur, c'est donc à moi d'embrasser vos genoux.

achille, la relevant.

Ah, madame!

CLYTEMNESTKE.

Oubliez une gloire importune ; Ce triste abaissement convient à ma fortune : Heureuse si mes pleurs vous peuvent attendrir ! Une mère à vos pieds peut tomber sans rougir. C'est votre épouse, hélas ! qui vous est enlevée ; Dans cet heureux espoir je l'avais élevée. C'est vous que nous cherchions sur ce funeste bord ; Et votre nom, seigneur, la conduit à la mort. Ira-t-elle, des dieux implorant la justice, Embrasser leurs autels parés pour son supplice? Elle n'a que vous seul : vous êtes en ces lieux Son père, son époux, son asile, ses dieux.

204 HARANGUES DE LEXIL.

Je lis dans vos regards la douleur qui vous presse. Auprès de votre époux, ma fille, je vous laisse. Seigneur, daignez m'attendre, et ne la point quitter. A mon perfide époux je cours me présenter ; Il ne soutiendra point la fureur qui m'anime, 11 faudra que Calchas cherche une autre victime : Ou, si je ne vous puis dérober à leurs coups, Ma fille, ils pourront bien m'immoler avant vous.

Ici Racine est plus véhément, plus pathétique; cette objurgation me touche; cette reine, que dis-je'? cette mère humiliée, déchirée, me remue. — Conservera-t-il la même supériorité dans la plainte d'Iphigénie?

Mon père, Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien ; vous pouvez le reprendre; Vos ordres, sans détour pouvaient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tête innocente ; Et, respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné. Si pourtant ce respect, si cette obéissance Parait digne à vos yeux d'une autre récompense •

Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,

J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis,

Peut-être assez d'honneurs environnaient nia vie

Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie,

Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin,

Si près de ma naissance, en eût marqué la fin.

Fille d'Agamemuon, c'est moi qui, la première,

Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ;

C'est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux,

Vous ai fait de ce nom remercier les dieux,

Et pour qui, tant de fois prodiguant vos caresses,

Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses...

Non que la peur du coup dont je suis menacée

Me fasse rappeler votre bonté passée :

Ne craignez rien : mon cœur, de votre honneur jaloux,

Ne fera point rougir un père tel que vous.

Cette résignation soudaine, subite, presque sans combat, est-elle naturelle? M. Villemain avait raison de le dire : « C'est ainsi que ré- « pond à son père , une fille obéissante et « bien élevée. » Une pensionnaire de Berlaimont ou du Sacré-Cœur. Combien sont plus vraies les plaintes de l'Iphigénie grecque ! Elle obéira pourtant, elle se dévouera tout à l'heure, elle s'immolera au salut public. Laissez : qu'elle pleure au moins les caresses paternelles, les

espérances de l'hymen, la douce lumière du jour! Qu'elle se souvienne avant de mourir de la terre douce et sacrée d'Argos !

ÏPHIGÉNIE.

O mon père, si j'avais la voix persuasive d'Orphée, ce serait là mon refuge ; mais je n'ai d'autre science que mes larmes ; voilà tout ce que je peux. Comme une suppliante je presse contre tes genoux ce corps que celle-ci a mis au monde pour toi. Ne me fais pas mourir avant le temps ; il est doux de regarder la lumière ; ne me force pas de voir les abîmes souterrains. La première, je t'ai nommé mon père, et tu m'appelais ta fille; la première, penchée sur tes genoux, je t'ai donné de douces caresses, et j'en ai reçu de toi. Tu me disais alors : O ma fille, te verrai-je quelque jour dans la maison d'un puissant époux, heureuse et florissante, comme il est digne de moi ? — et moi, je te disais, suspendue à ton cou, et, pressant ta barbe que je touche encore : Te recevrai-je vieillissant, ô mon père, dans la douce hospitalité de ma maison, pour te rendre les soins qui m'ont nourrie dans mon enfance? — Je garde la mémoire de ces paroles ; mais tu les as oubliées et tu veux me faire mourir.

Quelle douceur pleine d'amertume ! quelle éloquence humaine ! Ces plaintes ont précédé celles d'Arthur, dans le roi Jean de Shakespeare; celles de Virginie, dans le roman de Bernardin de Saint-Pierre ; celles des enfants d'Edouard,

RACINE. IPHIGENIE EN Al'LIDE. 207

daus la tragédie de Casimir Delavigne; elles rappellent les larmes de la fille de Jephté sur les montagnes de Jérusalem; elles présagent la mélancolie de la jeune Captive d'André Chénier, de la jeune prisonnière qui ne veut pas mourir. — Arthur désarme, pour un instant, son assassin; les enfants d'Edouard attendrissent celui qui sera Richard III; la fille de Jephté amollit son père ; la jeune Captive aurait fait hésiter Fouquier Tinville. Ah! messieurs, la pitié est plus forte que la mort! Il sort de l'innocence opprimée, du droit vaincu, de la justice exilée, une voix qui remue la conscience universelle, qui rassure et console les victimes, qui trouble et qui glace d'épouvante les sacrificateurs et les bourreaux! Je t'écoute dans le drame et dans l'histoire, ô voix de l'équité, je t'entendrai bientôt dans l'avenir !

Là où Racine me paraît être le rival d'Euripide, et son rival heureux, c'est dans la harangue emportée et fiévreuse de Clytemnestre :

Barbare ! c'est donc là cet heureux sacrifice Que vos soins préparaient avec tant d'artifice ! Quoi ! l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain N'a pas, en le traçant, arrêté votre main !

Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse ? Pensez- vous par des pleurs prouver votre tendresse? Où sont-ils, ces combats que vous avez rendus? Quels flots de sang pour elle avez-vous répandus ? Quel débris parle ici de votre résistance? Quel champ couvert de morts me condamne au silence? Voilà par quels témoins il fallait me prouver, Cruel ! que votre amour a voulu la sauver. Un oracle fatal ordonne qu'elle expire ! Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire ? Le ciel, le juste ciel, par le meurtre honoré, Du sang de l'innocence est-il donc altéré? Si du crime d'Hélène on punit sa famille, Faites chercher à Sparte Hermione sa fille : Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix Sa coupable moitié, dont il est trop épris. Mais vous, quelles fureurs vous rendent sa victime? Pourquoi vous imposer la peine de son crime? Pourquoi, moi-même enfin me déchirant le flanc, Payer sa folle amour du plus pur de mon sang?... Cette soif de régner, que rien ne peut éteindre, L'orgueil de voir vingt rois vous servir et vous craindre, Tous les droits de l'empire eu vos mains confiés, Cruel ! c'est à ces dieux que vous sacrifiez ! . . . Est-ce donc être père ? Ah ! toute ma raison Cède à la cruauté de cette trahison.

Un prêtre, environné d'une foule cruelle, Portera sur ma fille une main criminelle.

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Déclarera sou sein, et, d'un œil curieux

Dans son cœur palpitant consultera les dieux ! . . .

A quoi tient cet accent fier, irrité, dédaigneux? D'où vient cette colère âpre et superbe'.' Ici le cri de l'angoisse maternelle s'unit à la clameur sourde de la fierté royale offensée. Euripide, au contraire, prête à Clytemnestre une douleur calme, recueillie, en quelque sorte religieuse. La première parle au roi comme son égale. Elle l'est en effet, messieurs; elle revendique la dignité de l'épouse chrétienne. La seconde se soumet à l'ordre de son époux, et au décret des dieux. L'une laisse échapper sa conscience en révolte, et domine celle d'Agamemnon : elle parle au nom de son droit : c'est la femme moderne. L'autre, après quelques invectives, courbe la tête; elle se tait, au nom de son esclavage, de sa domesticité : c'est la femme antique. Entre elles il y a l'abîme creusé entre deux civilisations. La Clytemnestre d'Euripide, n'est-elle pas la femme asservie de l'Orient? La Clytemnestre de Racine, n'estelle pas la libre compagne de l'homme d'Occident? Nous reconnaissons en elle, nous

vénérons , nous adorons la sainte figure de nos mères.

Je vous ai dit le dénouement de la tragédie française : Ériphile condamnée et immolée.

Dans la tragédie grecque, Iphigénie se sacrifie volontairement au salut de la Grèce ; pauvre et sublime enfant, elle s'offre, comme une martyre des temps anciens, elle se dévoue :

IPHIGÉXIE.

Je me donne à la Grèce. Immolez-moi, guerriers; et, couverts de mon sang, courez renverser Troie : ses ruines seront les monuments éternels de ma gloire ; ce seront mes enfants, mon hymen, mon triomphe !

Il va s'accomplir ce sacrifice : le devoir a vaincu; la patrie a vaincu. Iphigénie veut être la martyre de l'honneur de son pays. Chez les Grecs, les dévouements étaient sacrés. Les troubler par des larmes , c'était attenter aux dieux. Aussi nul ne pleure, pas même sa mère. Elle, d'un pas tranquille, traverse avec fierté la foule des Grecs ravis d'une admiration pieuse, d'un enthousiasme muet; elle se présente, seule et libre, au couteau de Calchas. Ainsi, condamnée comme elle par la justice sacerdotale, Jeanne

d'Arc marcha au bûcher, au milieu des soldats attendris et des évêques immobiles.

Tel est le robuste enseignement qui sort de ce drame. Ne l'oublions jamais, messieurs; apprenons à admirer, dans l'antiquité, non seulement une forme inimitable, mais la sagesse du fond et sa haute moralité. Ces temps lointains dont le souvenir retrempe et redresse ceux qui leur restent fidèles, ces temps évanouis admettaient les arts aux solennités religieuses et nationales. La tragédie était associée à leurs fêtes : aux grandes dionysiaques , aux lénéennes, aux anthestéries , aux petites dionysiaques, aux dionysiaques rurales. Ces fêtes de Bacchus rassemblaient autour des autels la nation tout entière. On voyait de longues théories défiler par les campagnes, chantant les hymnes sacrées. La tragédie était elle-même une fête donnée aux citoyens par les magistrats de l'État ou de la cité. Plus tard, lorsque Rome s'abîma dans sa décadence, les empereurs et les consuls imitèrent ces usages ; mais comme toutes les coutumes de la liberté, en les imitant, le despotisme les déshonora. Panem et circenses! Du pain et des jeux! clameur des

peuples avilis. Athènes fit des représentations théâtrales une sorte d'instrument moral de gouvernement. L'amour du pays, le sentiment de l'orgueil national, l'attachemeut aux lois s'exaltaient dans les âmes quand on entendait rappeler sur la scène vaste et profonde, sous les cieux ouverts , sur les bords sonores de l'océan, ces noms antiques et vénérables qui réveillaient les plus chers souvenirs de la patrie. Politique habile autant que généreuse ! ils savaient que ceux-là seuls ont le véritable empire qui possèdent le cœur et l'intelligence des peuples.

Je ne m'étonne pas que tant de grandeur ait séduit les imaginations de la postérité. Je ne m'étonne pas que Racine se soit appliqué à doter le théâtre français de ces richesses et de ces splendeurs. Certes, l'enseignement de ses tragédies est loin d'égaler en vigueur celui des Euripide et des Eschyle. Considérez, je vous prie, que ceux-ci écrivaient au sein d'un pays libre, et que Racine était à la fois opprimé et ébloui par la monarchie absolue. Demandezvous ce qu'aurait produit un génie si pur, si touchant et si noble, affranchi de la double étiquette de l'académie et de Versailles. Ce n'est

pas Racine qu'il faut accuser; son temps seul est coupable. Les Français de Louis XIV pouvaient à peine supporter la solide raison, la morale stoïque de Corneille : du Cid et de Cinna, le grand homme descendait à Bérénice et à Pulchérie. Cette nation de héros, ces soldats de Rocroy, de Nordlingen et de Ramillies, du théâtre n'aimaient que les soupirs et les déclarations d'amour; il fallait savoir pousser le doux, le tendre et le passionné; on voyait, comme on le voit encore, rouler sur des moustaches grises les larmes d'un élégiaque attendrissement. Racine, au lieu de réagir contre cette tendance aux bergeries tragiques, céda comme tant d'autres; l'amour fut le pivot de tous ses drames. — Achille est amoureux, Néron est amoureux, Britannicus est amoureux, Oreste est amoureux, Thésée qui revient des enfers où il s'était fait le sigisbé de Proserpine, sur la terre, est amoureux de Phèdre qui aime Hippolyte, lequel adore, en dépit de Diane chasseresse, la jeune et plaintive Aricie; il n'est pas jusqu'au vieux Mithridate, malgré ses soixante ans, ses cicatrices et ses contre-poisons qui ne soit amoureux de

Monime; et je soupçonne Joad de soupirer pour Josabet. — Ce ton de galanterie noble refroidit pour nous les œuvres raciniennes. Comme elles se sont rapidement fanées ces fleurs sentimentales qu'il croyait immortelles ! — Ainsi , messieurs, je n'hésite pas à dire qu'aux mains de Racine, l'idéal tragique a baissé. Par combien de qualités artistiques il rachète cette faiblesse morale! Par quelle pureté de style! Par quelle connaissance profonde du cœur humain ! Par quelle éloquence ! Par quelle ampleur et quelle harmonie! La langue de Racine est une langue musicale, pénétrante, sympathique. Je comprends que son Iphigénie ait inspiré à Gluck une partition émouvante et grandiose. Et moi qui m'avise de critiquer Racine, de lui reprocher ses langueurs, je répète tout bas le vers d'Ulysse :

Loin de blâmer vos pleurs, je suis près de pleurer.

Lamennais disait de Racine : » Il est le Raphaël du drame. » — Oui, mais un Raphaël retouché par Mignard.

Janvier 1859.

RACINE. — ATHAL1E

Messieurs,

Le génie élégiaque et janséniste de l'élève de Port-Royal a puisé à trois sources principales : à la source grecque, à la source latine, à la source hébraïque. Il résume ainsi le caractère général de la littérature française, à laquelle on peut assigner les mêmes origines. — Nous avons étudié Britannicus, tiré des dures annales de l'empire romain ; Andromaque et Iphigénie en Aulide empruntées à la légende de la Grèce. Le premier sujet était nouveau au théâtre; nul ne l'avait traité avant Racine ; nul, hormis ce grand

peintre, ce puissant dramaturge, ce justicier, Cornélius Tacite. — Les deux autres avaient fourni au poète Euripide deux de ses chefsd'œuvre. Racine a marché sur les traces d'Euripide. Vous avez pu voir, en Britannicus, le génie français égaler le génie latin, le surpasser peut-être par l'admirable étude d'Agrippine. Je vous ai fait entendre les clameurs de cette impératrice menacée dans ses appétits ; vous avez assisté aux premiers rugissements de Néron. La pâle figure de Britannicus, l'austère profil de Burrhus, la virginale et -plaintive beauté de Junie contrastent avec ces deux types de la corruption et de la décadence, pendant que d'un souffle de délateur et d'affranchi, Narcisse empoisonne l'âme de son maître. Le style de cette tragédie est par moment triste et amer : on sent sous la draperie française les muscles d'acier de l'historien des Annales. Chose étrange! et qui démontre combien était malléable le talent racinien, avec quelle facilité sincère il s'imprégnait des idées d'autrui : ce poète des amours rencontre des accents où la haine, l'orgueil, la jalousie du pouvoir, les soupçons, l'ironie, la colère, mêlés et confondus, résonnent.

KAC1NE. — ATHALIE. 217

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