AGRIPPINE
Ah ! l'on s'efforce en vain de me fermer la bouche. Je vois que mon silence irrite vos dédains; Et c'est trop respecter l'ouvrage de mes mains. Pallas n'emporte pas tout l'appui d'Agrippine , Le ciel m'en laisse assez pour venger ma ruine. Le fils de Claudius commence à ressentir Des crimes dont je n'ai que le seul repentir. J'irai, n'en doutez point, le montrer à l'armée, Plaindre aux yeux des soldats son enfance opprimée, Leur faire, à mon exemple, expier leur ecreur. On verra d'un côté le fils d'un empereur Redemandant la foi jurée à sa famille, Et de Germanicus on entendra la fille ; De l'autre, l'on verra le fils d' iEnobarbus, Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus, Qui, tous deux de l'exil rappelés par moi-même, Partagent à mes yeux l'autorité suprême. De nos crimes communs, je veux qu'on soit instruit, On saura les chemins par où je l'ai conduit. Pour rendre sa puissance et la vôtre odieuses, J'avouerai les rumeurs les plus injurieuses ; Je confesserai tout : exils, assassinats, Poison même...
Pendant que Britannicus nous révèle les secrets de la cour des empereurs de Rome , Iphigénie en Aulide , baignée de tendresse et de
larmes , nous convie aux sacrifices, aux immolations humaines commandées par les prêtres anciens. Pour apaiser les ardeurs de Néron, il faut Junie et la mort de son fiancé ; pour assouvir la faim du prêtre Calchas et de son Dieu, il faut la chair d'Iphigénie, fille d'Agamemnon ; et les sanglots de la pauvre mère, les pleurs indignés de Clytemnestre jailliront avec le sang de la vierge d'Argos :
Non, je ne l'aurai pas amenée au supplice, Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice. Ni crainte, ni respect ne m'en peut détacher : De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher. Aussi barbare époux qu'impitoyable père, Venez, si vous l'osez, la ravir à sa mère !
Jamais la douleur maternelle n'éclata en sanglots plus déchirants. Mais pour les autres personnages de la tragédie, Racine nous a paru inférieur à son modèle. Ni la simplicité d'Euripide, ni sa grâce, ni la richesse de sa poésie ne brillent sur le théâtre français. Il semble que nul ne pourra s'égaler aux Grecs, à ces maîtres de l'esprit ; car non seulement Racine , mais Gœthe et Schiller ont échoué à reproduire la
sérénité plastique d'Eschyle et de Sophocle ; et ce n'est pas la Cigùe de M. Emile Augïer, ou le Moineau de Lesbie de M. Autran qui ressuscitent la verve d'Aristophane et la grâce d'Anacréon. Autour à'Iphigénie et de Britannicus je pourrais grouper les autres drames de Racine : Àndromaque, Bérénice, Mithridate, Phèdre. Tous lui ont été inspirés par les mêmes modèles. Andromaque est fille d'Euripide et d'Homère ; Bérénice a vécu au temps de Titus et de Vespasien ; Mithridate fit la guerre à Crassus et à Pompée ; Phèdre est tirée de YHippolyte du tragique grec. Chacune de ces compositions se fait remarquer par des qualités diverses. Le neveu du grand Corneille, Fontenelle, auteur à'Aspar sifflé et de Brntus maltraité, Fontenelle abuse (comme tant d'autres), de sa qualité de neveu d'un grand homme, lorsque, dans son parallèle entre Corneille et Racine, il affirme que celui-ci s'est plus souvent répété que l'auteur du Cid. On pourrait, au contraire, démontrer aisément que les héros de Corneille sont presque tous jetés dans le même moule , et que de sa main puissante il les retire splendides, rayonnants, surhumains du même creuset d'héroïsme. Souvenez -vous cependant
à'Andromaque, une des premières pièces de Racine, son chef-d'œuvre peut-être. Netes-vous pas, messieurs, remués et attendris par la sollicitude de la mère qui s'unit, sans la troubler, à la pudeur de la veuve?
Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon fils. Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui nie reste et d'Hector et de Troie ; J'allais, seigneur, pleurer un instant avec lui : Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui.
Et la mélancolie de ces vers adressés à Hermione par celle qui fut la femme d'Hector, cette résignation de la captive :
Je ne viens point ici, par de jalouses larmes, Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes. Par une main cruelle, hélas ! j'ai vu percer Le seul où mes regards prétendaient s'adresser : Ma flamme par Hector fut jadis allumée ; Avec lui dans la tombe elle s'est enfermée. Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour, Madame, pour un fils jusqu'où va notre amour; Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite, En quel trouble mortel son intérêt nous jette, Lorsque de tant de biens qui pouvaient nous flatter, C'est le seul qui nous reste et qu'on veut nous l'ôter.
Hélas ! lorsque, lassés de dix ans de misère, Les Troyens en courroux menaçaient votre mère, J'ai su de mon Hector lui procurer l'appui : Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j'ai pu sur lui. Que craint-on d'un enfant qui survit à sa perte? Laissez-moi le cacher en quelque île déserte ; Sur les soins de sa mère on peut s'en assurer, Et mou fils avec moi n'apprendra qu'à pleurer.
Cette peur émouvante , cette avarice de l'amour maternel qui veut enfouir son enfant, ont-elles été tracées par la même main qui mit sur les lèvres d'Hermione les menaces adressées à l'infidèle Pyrrhus?
Achevez votre hymen, j'y consens; mais du moins Ne forcez pas mes yeux d'eu être les témoins ; Pour la dernière fois je vous parle peut-être. Différez-le d'un jour, demain vous serez maître... Vous ne répondez point? Perfide, je le voi, Tu comptes les moments que tu perds avec moi ! Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne, Ne souffre qu'à regret qu'une autre t'entretienne. Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux. Je ne te retiens plus, sauve- toi de ces lieux; Va lui jurer la foi que tu m'avais jurée; Va profaner des dieux la majesté sacrée :
Ces dieux, ces justes dieux n'auront pas oublié Que les mêmes serments avec moi t'ont lié. Porte aux pieds des autels ce cœur qui m'abandonne ; Va, cours; mais crains encor d'y trouver Hermione !
Et ce cri où vibre une haine pleine encore de tendresse et de jalousie ressemble -t- il aux plaintes lamentables, à la confession incestueuse de Phèdre :
J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné :
Ma blessure, trop vive, aussitôt a saigné.
Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
Enfin, messieurs, est-ce que le caractère de Néron, de Britannicus, d'Oreste et de Thésée, les uns odieux, les autres malheureux; ceux-ci victimes de leurs ennemis; ceux-là victimes d'euxmêmes, ou bien tristes jouets de la fatalité, est-ce que ces caractères créés par Racine, imités par lui, approchent de celui de Mithridate? Ici Racine me paraît s'élever à la hauteur cornélienne. Cet ennemi de Rome et du nom romain, ce vieillard usé par les plaisirs et par la guerre, ce mélange bizarre et grandiose de satrape et de capitaine, ce voluptueux Mithridate qui aime à
soixante ans, ce soldat couvert de cicatrices, ce roi à barbe grise qui, durant vingt années, dispute son pays aux morsures de la louve, aux serres de l'aigle romaine et, dans ses ambitions, aspire à venger l'univers, je vous demande s'il ne représente pas le génie des peuples libres insurgés contre l'insolence latine 1
Je sais tous les chemins par où je dois passer ;
Et si la mort bientôt ne me vient traverser,
Sans reculer plus loin l'effet de ma parole,
Je vous rends dans trois mois aux pieds du Capitule.
Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours
Aux lieux où le Danube y vient finir son cours ?
Que du Scythe aves moi l'alliance jurée
De l'Europe en ces lieux ne nous ouvre l'entrée ?
Recueilli dans leur port, accrus de leurs soldats,
Nous verrons notre camp grossir à chaque pas.
Daces, Pannoniens, la fière Germanie,
Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie.
Vous avez vu l'Espagne, et surtout les Gaulois,
Contre ces mêmes murs qu'ils ont pris autrefois
Exciter ma vengeance, et, jusque dans la Grèce,
Par des ambassadeurs accuser ma paresse.
Us savent que, sur eux prêt à se déborder,
Ce torrent, s'il m'entraîne, ira tout inonder ;
Et vous les verrez tous, prévenant son ravage,
Guider dans l'Italie et suivre mon passage.
C'est là qu'en arrivant, plus qu'en tout le chemin,
Vous trouverez partout l'horreur du nom romain,
Et la triste Italie encor toute fumante
Des feux qu'a rallumés sa liberté mourante.
Non, princes, ce n'est pas au bout de l'univers
Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers :
Et de près inspirant les haines les plus fortes,
Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes !
Aujourd'hui... mais non. Qu'il me suffise de dire que les temps ne sont pas changés et que Pérouse est voisine de la ville éternelle.
Ainsi, messieurs, le génie de Racine est souple, facile, varié, flexible, abondant. Avec une habileté égale il fait vibrer les cordes du cœur humain , depuis les plus graves jusqu'aux plus plaintives. Il me semble qu'on peut dire de lui ce que Sophocle disait d'Euripide : « J'ai peint les « hommes tels qu'ils devraient être ; Euripide « les peint tels qu'ils sont. » — « Les personnages d'Euripide, dit Schlegel, quittèrent leur cothurne et marchèrent tout simplement sur la terre. » Les héros de Racine me paraissent marcher encore un peu sur les cimes de l'Olympe et de l'Ida, mais non de ce pas uniforme que leur prête Fontenelle. Chaque caractère parle le lan-
gage qui lui convient ; chaque sentiment a son idiome propre ; amour, ambition, jalousie, vengeance, Racine harmonise la variété des passions dans l'unité de la nature humaine. Et je n'ai pas parlé de la Thébaïde, ni iï Alexandre, ces deux essais de sa jeunesse; ni de Bajazet dont Atalide et Roxane échauffent la froideur, quoi qu'en dise madame de Se vigne. Et je n'ai rien dit des Plaideurs, de cette farce alerte où reverdit la causticité des Guêpes d'Aristophane, où le rire gaulois éclate devant la perruque de Perrin Dandin et les paperasses de la comtesse de Pimbesche, Orbesche, etc. — De l'année 1664 à l'année 1677, Racine enrichit de dix pièces de théâtre la scène française, et marcha glorieusement, rival de Corneille. Après avoir créé Phèdre, il se retira tout à coup, et pendant douze années aucune tragédie nouvelle ne vint s'ajouter à ses premiers chefsd'œuvre. — Corneille, en 1675 faisait représenter Suréna, sa dernière composition tragique. Il y eut donc comme une éclipse de ces deux génies; l'un usé par l'âge, l'autre retenu par sa seule volonté. La scène fut livrée aux Mairet et aux Pradon, le premier auteur d'une Sopho-
nisbe qui effaçait, aux yeux du public, celle du vieux Corneille; le second, père d'une tragédie de Phèdre qui faisait pâmer d'aise les gentilshommes et, malgré les épigrammes de Boileau, excitait plus d'applaudissements que la Phèdre de l'auteur de Britannicus. Celui-ci, retiré sous sa tente , je veux dire en son logis de la rue des Maçons- Sorbonne, s'adonnait tout entier au soin de son salut et de YHistoire de Port-Royal. Il écrivait aussi les campagnes du roi Louis XIV (auxquelles il avait assisté, en carrosse, entouré de l'escadron volant des dames d'honneur), des hymnes traduites du bréviaire romain et des cantiques spirituels. Qui faut-il accuser de ce long silence? sans doute ces incorrigibles ennemis de la beauté et de l'art qui s'occupent dévotement à émonder les génies, à sarcler l'enthousiasme, éteignant les lumières et rallumaut le feu. Leur influence éprouvée jadis à Port-Royal des Champs, lorsque le sacristain Claude Lancelot confisquait et brûlait le roman grec des Amours de Théagène et de Charielée, chef-d'oeuvre d'Héliodore et délices de Racine, cette influence qui glaça l'âme de Pascal, pendant douze années retint captive l'inspiration du poète. L'ortho-
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doxie mit les verroux à son imagination. Les chastes muses se transformèrent en charmeresses de saint Antoine. Pauvre Racine! il n'osa plus regarder Iphigénie ; il trembla devant Hermione ; il frissonna à l'aspect de Phèdre ; il se signa en présence de Bérénice et il exorcisa Roxane !
M. de Sainte-Beuve se montre sévère envers cette retraite qu'il considère comme une sorte de désertion. « Corneille aussi, écrit-il, « essaya pendant quelques années de renoncer « au théâtre; mais quoique déjà sur le déclin, •• il n'y put tenir, et rentra bientôt dans l'arène. - Rien de cette impatience, ni de cette difficulté « à se contenir ne paraît avoir troublé le long •' silence de Racine. » — Pour moi, outre les causes que je viens de signaler, je crois pouvoir en assigner une nouvelle que M. de Sainte-Beuve et les autres critiques n'ont ,pas assez étudiée. Laquelle? Pourquoi se taire pendant un si long temps lorsqu'on parle avec tant de grâce le mélodieux et divin langage? Comment s'appliquer à traduire un bréviaire romain quand on a conversé avec les choeurs des filles de la Grèce? Comment se confiner rue des Ma-
çons-Sorbonne lorsqu'on a vu se lever et se cou^ cher le soleil sur le Taygète et derrière les monts ménélaïons?
Messieurs , avez -vous quelquefois ressenti lapre dédain inspiré par le triomphe de la médiocrité et de la vanité? Avez-vous éprouvé l'irritante blessure que fait à l'âme droite et haute la victoire de la bassesse et de la félonie? Vous êtes-vous indignés contre le monde conquis par l'ignorance, l'hypocrisie et la sottise? Alors, vous savez le secret du silence de Racine. Boileau, l'intègre et vaillant Boileau a pénétré dans le cœur du poète ulcéré et découragé : la Phèdre de Pradon étalait son succès de faux aloi ; Despréaux écrivit à Racine :
Toi donc qui, t' élevant sur la scène tragique, Suis les pas de Sophocle, et seul, de tant d'esprits, De Corneille vieilli sait consoler Paris ; Cesse de t'étonncr si l'envie animée, Attachant à ton nom sa rouille envenimée, La calomnie en main quelquefois te poursuit. En cela, comme en tout, le ciel qui nous conduit, Racine, fait briller sa profonde sagesse. Le mérite en repos s'endort dans la paresse ;
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Mais par les envieux un génie excité Au comble de son art est mille fois monté. Que peut contre tes vers une ignorance vaine?
Le Parnasse français, ennobli par ta veine, Contre tous ces complots saura te maintenir, Et soulever pour loi l'équitable avenir.
Mais le timide et faible ami de Despréaux n'écouta pas ces conseils ; il n'eut pas le courage de les suivre. — Messieurs, en présence des injustices des hommes, et pour se consoler de la servilité publique, quand on s'appelle Tacite, on écrit les annales de l'empire; quand on s'appelle Juvénal, on dresse en pleine Rome le gibet des satires ; Dante proscrit rêve aux cer- , clés de l'enfer où geignent pêle-mêle les papes débauchés, les traîtres et les tyrans; Machiavel écrit la Peste de Florence; Rabelais, Gargantua; Pascal, les Provinciales ; Molière, Alceste; Beaumarchais, Figaro; Victor Hugo, les Châtiments.
Racine se tait. Il ne fut arraché à son silence que par madame de Maintenon, en 1688. Elle lui demanda une pièce pour Saint-Cyr, pensionnat fondé et dirigé par elle. « Un doux jeune rayon « lui revint de Saint-Cyr, comme une aurore en
aôO HAIiANGUES DE L EXIL.
« plein couchant. » (Michelet.) — Delà, suivant « l'expression de M. de Sainte-Beuve, le réveil « en sursaut du poète à lage de quarante-huit ~ ans; une nouvelle et immense carrière par- « courue en deux pas : Esther pour son coup « d'essai, Athalie pour son coup de maître. *
En effet, je pen se qu' Athalie est le chef-d'œuvre de Racine. Sur ce point je partage l'opinion de Despréaux qui écrivait :
Le contre-temps de votre indisposition a été bien fâcheux; car, en arrivant à Versailles, j'ai joui d'une merveilleuse bonne fortune : j'ai été appelé dans la chambre de Mme de Maintenon pour voir jouer devant le roi, par les actrices de Saint-Cyr, votre pièce d' Athalie. Quoique les élèves n'eussent que leurs habits ordinaires, tout a été le mieux, du monde et a produit un grand effet. Le roi a témoigné être ravi, charmé, enchanté, ainsi que Mnic de Maintenon. Pour moi, trouvez bon que je vous répète que vous n'avez pas fait de meilleur ouvrage.
Et cependant, ô profanation ! le rôle d'Abner, de Joad, de Mathan étaient joués... par qui?... Mais je ne veux me brouiller ni avec madame de Maintenon, ni avec mesdemoiselles de Saint- Cyr, ni avec les rois d'Angleterre et de France devant qui fut représentée Athalie, à huis-clos, le 5 janvier 1691.
Voltaire aussi admira Athalie pendant cinquante ans, jusqu'au jour où il eut la faiblesse de lui en vouloir parce que c'était un sujet chrétien. — Je n'ai garde d'imiter cette faiblesse et me souviens que :
Quand sur une personne on prétend se régler, C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler.
Je m'efforce au contraire de me placer au point de vue de Racine, de m'assimiler son âme mystique. Je reviens avec lui sous les ombrages de Port-Royal; je l'accompagne à la cour dévote de Louis XIV, car je sais qu'il n'en eut jamais le caractère sec, soupçonneux et persécuteur; je me persuade qu'il a voulu plaire au grand janséniste exilé, Antoine Arnauld, mort en Flandre le 8 août 1694, enterré à Bruxelles, sous l'autel d'une petite chapelle ; je m'assure qu'ATHALiE est une œuvre poétique et religieuse, qu'elle unit la ferveur du croyant à la foi de l'artiste, et que jamais l'accent de Racine ne fut plus sincère que dans cette tragédie où il mêle à la Bible les souvenirs de la Grèce, Sophocle à David, Esaïe à Homère, Euripide à Ézéchiel.
« Athalie, remarque M. Nisard, est une de ces tragédies toutes faites comme les cherchait Racine. Il n'a rien eu à imaginer, et le peu qu'il y a mis du sien est si admirablement lié à la donnée de l'Ancien Testament, que le poète semble avoir suppléé quelque omission de l'historien sacré. L'invention, ça été de trouver, dans un des plus tragiques événe- • ments de l'histoire sainte, une tragédie aux conditions où la voulait Racine, avec toutes ces vraisemblances qui font d'une fable une réalité. — Les livres saints offraient à Racine, dans l'enceinte de la même ville, deux familles de race royale séparées par la haine et le carnage, l'une victorieuse et sur le trône, l'autre vaincue, mais restée maîtresse de la religion nationale, gardant au fond du temple le roi légitime, et tolérée parce qu'on la croyait faible. Il vit tout ce qu'il y avait de pressant , d'irrésistible dans ce contact de l'usurpation et du droit, de la religion et de l'idolâtrie, outre la volonté du Dieu des vengeances, qui joue le même rôle, dans Athalie, que le dieu Destin dans le théâtre grec. » En effet, messieurs, la Bible raconte cette
légende au chapitre XXII des Chroniques : « Achazia était âgé de quarante-deux ans quand « il commença à régner; et il régna un an à « Jérusalem. Sa mère avait nom Athalie. Il « suivit le train de la maison d'Achab ; car sa « mère était sa conseillère à mal faire... — Atha- « lie ayant vu que son fils était mort, s'éleva et - extermina tout le sang royal de la maison de « Juda. — Mais Jéhosabeth, fille du roi Joram, « prit Joas, fils d'Achazia et le déroba d'entre * les fils du roi qu'on faisait mourir, et le mit « avec sa nourrice dans la chambre aux lits. « Ainsi Jéhosabeth femme de Jéhojadah, le « sacrificateur le cacha devant Athalie, de sorte « qu'Athàlie ne le fit point mourir. — Et il fut « caché avec eux, dans la maison de Dieu, l'es- « pace de six ans ; cependant Athalie régnait « sur le pays. — Mais un jour, on amena le fils « du roi, et on mit sur lui la couronne et le « témoignage, et ils l'établirent roi, et Jéhoja- « dah et ses fils l'oignirent et dirent : Vive le « Roi! — Et Athalie, entendant le bruit du « peuple qui courait et qui chantait les louanges « de Dieu autour du roi, vint vers le peuple, en « la maison de l'éternel. — Et elle regarda, et
« voilà , le roi était près de la colonne à l'en- « trée, et les capitaines et les trompettes étaient « près du roi, et tout le peuple du pays était en « joie, et on sonnait des trompettes ; les chan- * très aussi chantaient, avec des instruments « de musique, et montraient comment il fallait « chanter les louanges de Dieu; et sur cela « Athalie déchira ses vêtements, et dit : Conju- « ration! conjuration! — Alors le sacrificateur « Jéhojadah fit sortir les centeniers qui avaient « la charge de l'armée, et leur dit : Menez-la « hors des rangs. Ne la mettez point à mort « dans la maison de l'éternel. — Ils lui firent « donc place ; et elle s'en retourna en la maison « du roi par l'entrée de la porte des chevaux, et « ils la tuèrent là. »
Tel est le récit simple et terrible de la Bible dans sa naïveté formidable. J'ose dire qu'aux mains de Racine il ne perd rien de sa grandeur. J'ai dû reprocher souvent au poète d'habiller ses personnages à la mode française et de prêter aux Grecs le langage de Versailles. Mais dans Athalie, il suit pas à pas la tradition, avec un respect religieux, avec une sorte d'épouvante de la profaner. Semblable aux légendes
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de l'Argolide ou de l'Attique respectées par le génie pieux d'Eschyle et de Sophocle, et que l'audacieux Euripide, seul, osait dénaturer; semblable, dis-je, à ces légendes sacrées, marmoréennes aux mains de Sophocle, granitiques aux mains d'Eschyle, l'histoire d'Athalie se déroule devant Racine et sous nos yeux avec la gravité sombre des livres hébreux. Ambitions, apostasies, fidélités, innocence, intolérance, toutes les vertus d'Israël et tous ses vices apparaissent, ornés de la plus harmonieuse poésie qu'on entendit jamais. Pendant cinq actes nous assistons à la lutte du droit contre l'usurpation, de la justice contre l'iniquité, de Jéhovah contre Baal, et notre âme va de Mathan le renégat à Joad l'inflexible. Pour la première fois Racine comprend la hauteur du rôle de poète tragique et la mesure sans pâlir. Dirais-je maintenant comme Fontenelle : <- Quand on a le cœur « noble, on voudrait ressembler aux héros de « Corneille ; et quand on a le cœur petit, on est * bien aise que les héros de Racine nous res- « semblent? » Non, messieurs, Athalie n'amollit pas le spectateur, elle le retrempe; elle ne le rapetisse pas, elle le redresse ; elle n'est pas
seulement une académie de beaux vers, mais une école de morale ; elle ne se contente pas de nous charmer, elle nous enseigne. Je crois que M. Michelet en méconnaît la grandeur lorsqu'il la considère comme une consolation offerte à Jacques II.
Déjà, dans Britannicus, on dit que Racine avait donné des leçons de dignité à Louis XIV, et qu'en racontant la manie théâtrale de Néron il avait dégoûté pour jamais le roi de France de danser, en costume mythologique, aux ballets de Molière. Les leçons contenues dans Athalie sont d'une tout autre portée. Il ne s'agit plus seulement d'empêcher un jeune homme de se vêtir en Phébus- Apollon. Il s'agit d'apprendre à tous les rois leurs devoirs , en leur apprenant à respecter les droits des peuples. Il s'agit de montrer la supériorité du droit sur le fait, son éternité, de paraphraser en quelque manière cette parole de Bossuet : « Il n'y a pas de droit contre le droit. » Il s'agit de l'incarner dans l'enfance , c'est à dire dans l'innocence , et de le rendre par là plus sacré. Il s'agit de couvrir de la protection de Jéhovah ses serviteurs fidèles , d'accabler de sa colère ceux qui l'ont renié et
avec lui toute humanité et toute pudeur. En un mot, messieurs, c'est le combat de la fidélité contre l'apostasie. Il n'est pas nouveau dans le monde, et par tout ce qui se passe sous nos yeux, je ne crois pas qu'il soit près de finir. — Certes je suis le premier à reconnaître que la pensée de Joad, le sacrificateur, est une pensée d'intolérance et de domination. Voudriez- vous, par hasard, que Racine nous le peignit sous les traits d'un philosophe? Je sais que Joad aspire à gouverner sous le nom de Joas ; en cela véritablement prêtre ; car, même leur amitié et leurs caresses sont des moyens de régner et de nous asservir. — Considérez, je vous prie, à quelle époque on jouait Athalie. — Je ne parle pas de la première représentation publique qui n'eut lieu qu'en 1720 ; mais des représentations données par mesdemoiselles de Saint- Cyr. — Le roi Louis XIV est au sommet de sa puissance, sinon de sa fortune et de sa gloire. Depuis la mort de Mazarin, c'est à dire depuis trente ans, il tient d'une main ferme les rênes de l'empire ; à force de guerres justes ou injustes, ilaconquis les Français, si faciles à éblouir par l'éclat des armes; la fronde est depuis longtemps disparue;
l'opposition des grands s'apaise ou s'anéantit sous les faveurs ou les rigueurs royales ; les Parlements se taisent; les protestants sont partis pour l'exil; les libertés gallicanes consacrent l'absolutisme du monarque, sans émanciper les sujets; l'Europe attend, silencieuse, l'heure des représailles; poètes, ministres, magistrats, capitaines s'agenouillent à l'envi devant le prince ; les plus grandes maisons ont tenu à honneur d'être déshonorées par ses caprices ; paisible , il s'assied sur son trône, et d'un mouvement de ses yeux imprime la confiance ou la terreur. — Alors un poète, le plus doux, le plus timide des poètes : Dieu seul est grand ! s'écrie-t-il, comme plus tard Massillon devant le tombeau de Louis . Dieu seul est grand ! je dis que c'est là une forte parole , une haute leçon , en attendant que la France tout entière se lève et crie : Le peuple seul est souverain !
Tel est , messieurs , le fond philosophique sur lequel me paraît rouler la tragédie biblique. Quant au sujet même du drame, vous le connaissez tous. M. Nisard l'explique en termes clairs, que je vous demande la permission de reproduire :
« Le sujet, c'est un soupçon d'Athalie, aigri
« par un songe que rendent vraisemblable la « situation de cette reine, son esprit violent, ses « sanglants souvenirs. Dans ce songe, elle s'est « vu poignarder par un enfant ; au temple, elle « reconnaît cet enfant dans Joas. Dès lors, il
* faut que Joas lui soit remis, ou qu'il périsse. —
- Cet événement agite et absorbe tous les per- « sonnages de la pièce, selon leurs caractères, « leurs intérêts et leurs passions. Athalie y « porte l'inquiétude attachée à l'usurpation vio- «■ lente, l'ardeur d'une femme impérieuse, l'au- « dace qui ne voit pas le péril ; Joad, l'esprit de « Dieu, l'enthousiasme pour la foi de David
- opprimée ; peut-être l'ambition de la tutelle, -* et la rivalité de puissance entre le pontificat •' et la royauté. Les personnages secondaires
- autour d' Athalie et de Joad, sont engagés dans
- l'événement par des causes pour ainsi dire » proportionnées à leurs rôles : Mathan , par sa
- jalousie contre Joad, etla mauvaise conscience
- d'un apostat ; Abner, par sa muette fidélité au •• sang de ses rois, à laquelle se mêle l'esprit « d'obéissance militaire aux puissances établies ;
t * Josabeth, par cette tendresse mêlée de crainte,
* qui lui fait préférer pour son enfant adoptif la
HARANGUES DE LEXIL.
« sécurité à la gloire ; Zacharie, son fils, par « lage qui le rapproche de Joas, et pas la com- « munauté de leurs pieux amusements dans le « saint lieu ; Salomith, cette charmante sœur de « Zacharie, par les soins qu'elle a donnés, de « moitié avec sa mère, au mystérieux enfant * qu'elle aime sans le connaître. — Du moment « qu'Athalie est entrée clans le temple, tous ces «• cœurs sont saisis à la fois d'un trouble qui va « croissant jusqu'à la fin : il n'y a plus ni paix « ni trêve possible. »
Au premier acte Joad, confiant en Dieu, se résout à tenter l'entreprise. Sur la foi des miracles accomplis en faveur de la race de David, il réveille , il excite la vieille loyauté d'Abner ; il calme , gourmande , encourage Josabeth. — Abner hésite, et comme tous les cœurs faibles rejette sur autrui sa propre incertitude .
Hé ! que puis-je au milieu de ce peuple abattu ? Benjamin est sans force, et Judas sans vertu : L'arche sainte est muette, et ne rend plus d'oracles.
Alors Joad, éloquent, dans la langue enflammée des prophètes :
Et quel temps fat jamais plus fertile en miracles?
Quaud Dieu par plus d'effets montra-t-il son pouvoir?
Auras-tu donc toujours des yeux .pour ne point voir,
Peuple ingrat ? Quoi ! toujours les plu3 grandes merveilles
Sans ébranler ton cœur frapperont tes oreilles?
Faut-il, Abner, faut-il vous rappeler le cours
Des prodiges fameux accomplis en nos jours ?
Des tyrans d'Israël les célèbres disgrâces,
Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces;
L'impie Achab détruit, et de son sang trempé
Le champ que par le meurtre il avait usurpé ;
Près de ce champ fatal Jézabel immolée,
Sous les pieds des chevaux cette reine foulée,
Dans son sang inhumain les chiens désaltérés,
Et de son corps hideux les membres déchirés ?
* Et Jéhu vint à Jizréhel, dit la Bible; et « Jézabel ayant appris que Jéhu venait, farda « son visage , orna sa tête , et regardait par la « fenêtre. — Et comme Jéhu entrait dans la « porte, elle dit : En a-t-il bien pris à Zimri qui « tua son seigneur? — Et il leva sa tête vers la « fenêtre et dit : Qui est ici de mes gens? Qui? « Alors deux ou trois eunuques regardèrent vers « lui. — Et il leur dit : Jetez-la en bas. Et ils « la jetèrent, de sorte qu'il rejaillit de son sang - contre la muraille et contre ses chevaux ; et il « la foula aux pieds. — Et étant entré , il man-
« gea et but ; puis il dit : Allez voir maintenant « cette maudite-là, et l'ensevelissez, car elle est « fille de roi. — Ils s'en allèrent donc pour l'en- « sevelir ; mais ils ne trouvèrent rien que le « crâne et les pieds et les paumes des mains. — « Et étant retournés, ils le lui rapportèrent, et « il dit : C'est la parole de l'Éternel : dans le « champ de Jizréhel les chiens mangeront la « chair de Jézabel. — Et le cadavre de Jézabel « sera comme du fumier sur le dessus du champ ; « de sorte qu'on ne pourra point dire : ceci est « Jézabel. »
Certes, messieurs, les vers de Racine sont loin d'égaler la sanglante et brutale horreur du récit des chroniques. Le tableau est peint de couleurs moins violentes , dessiné d'un trait moins acerbe. C'est la différence de Raphaël à Michel- Ange ou à Ribeira.
Au second acte, Athalie consulte Mathan et Abner, et se résout à interroger Joas. Ai-je besoin de vous faire remarquer l'infamie de Mathan et de sa politique?