‹ Les Harangues de l'exil (volume 2)Chapitre 19 sur 27 · ABNER · texte numérisé non relu

ABNER

De quel crime un enfant peut-il être capable?

RACINE. — ATIIALIE. 2i:

Le ciel nous le fait voir un poignard à la main : Le ciel est juste et sage, et ne fait rien en vain. Que cherchez- vous de plus?

Mais, sur la foi d'un songe, Dans le sang d'un enfant voulez-vous qu'on se plonge? Vous ne savez encor de quel père il est né, Quel il est.

Un le craint : tout est examiné.

A d'illustres parens s'il doit son origine, La splendeur de son sort doit hâter sa ruine ; Dans le vulgaire obscur si le sort l'a placé, Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit versé ? Est-ce aux rois à garder cette lente justice ? Leur sûreté souvent dépend d'un prompt supplice. N'allons point les gêner d'un soin embarrassant : Dès qu'on leur est suspect, on n'est plus innocent.

Renégats! Renégats! Renégats! race abjecte. Les plus violents et les plus fourbes, durant la révolution, sous l'apparence de l'énergie, sous le masque de la terreur , cachaient leur face de

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stipendiés de letranger. Et quant à moi, je ne serai dans l'histoire ni le complice, ni la dupe de ceux qui font au droit et à la liberté cette abominable injure de les fonder et de les défendre par les moyens de l'arbitraire et de la tyrannie!

Cependant l'action marche et gronde. Au troisième acte , Mathan vient demander qu'on lui livre Joas. Joad chasse Mathan du temple :

Où suis-je? De Baal ne vois-je pas le prêtre? Quoi ! fille de David, vous parlez à ce traître ? Vous souffrez qu'il vous parle ? Et vous ne craignez pas Que du fond de l'abîme entr'ouvert sous ses pas Il ne sorte à l'instant des feux qui vous embrasent, Ou qu'en tombant sur lui, ces murs ne vous écrasent ? Que veut-il? De quel front cet ennemi de Dieu Vient -il infecter l'air qu'on respire en ce lieu ?. . , Sors donc de devant moi, monstre d'impiété. De toutes tes horreurs, va, comble la mesure, Dieu s'apprête à te joindre à la race parjure, Abiron et Dathan, Doèg, Achitophel :

Les chiens, à qui son bras a livré Jézabel, Attendant que sur toi sa fureur se déploie, Déjà sont à ta porte, et demandent leur proie !

Encore tout vibrant de cet anathème, le grand

RACINE. — ATHAL1E. 2ir>

prêtre prophétise, arme les lévites, remplit le temple de la majesté de Dieu et des éclairs des <;pées. Au quatrième acte, Joas est couronné, et c'est alors que des lèvres de Joad tombent ces admirables paroles, ces préceptes à jamais mémorables ; ils pénètrent lame du jeune enfant, avant que l'huile sainte ne le consacre. Et en effet, messieurs, ce qui fait la grandeur des chefs des peuples, ce n'est ni l'huile de David, ni le chrême de saint Remy, ni la bénédiction d'un pape : c'est la sagesse.

0 mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer, Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes. Loin du trône nourri, de ce fatal honneur, Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur; De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse, Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse. Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois ; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même ; Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême; Qu'aux larmes, au travail le peuple est coud imné, Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ; Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime : Ainsi de piège en piège, et d'abîme en abîme,

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Corrompant de vos mœurs l'aimable pureté,

Ils vous feront enfin haïr la vérité,

Vous peindront la vertu sous une affreuse image.

Hélas ! ils ont des rois égaré le plus sage.

Promettez sur ce livre, et devant ces témoins,

Que Dieu fera toujours le premier de vos soins ;

Que, sévère aux méchans, et des bons le refuge,

Entre le pauvre et vou3, vous prendrez Dieu pour juge ;

Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin,

Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.

Qu'ajouter à ces beaux vers où la suavité du langage se mêle à la pureté des maximes ? Quelle élévation ! quelle simplicité ! quelle douceur! On reste sous le charme; je ne sais quelk placidité vous entre dans le cœur; je ne sais quelle fraîcheur morale circule autour de vous. Je ne crois pas qu'en aucune langue, aucun poètt ait mieux parlé des devoirs des rois. — Fénelon n'avait pas écrit encore la lettre navrante qu'il adressait à Louis XIV en 1694 :

Vos peuples que vous deviez aimer comme vos enfans, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres et presqu' abandonnée; les villes et les campagnes se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nour rissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti; par consc

quent, vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre État, pour faire et pour défendre de vaines conquêtes, au dehors. Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provision. — Les émotions populaires qui étaient inconnues depuis si longtemps, deviennent fréquentes. Paris même, si près de vous, n'en est pas exempt. Les magistrats sont contraints de tolérer l'insolence des mutins, et de faire couler sous main quelque monnaie pour les apaiser; ainsi on paie ceux qu'il faudrait punir. Vous êtes réduit à la honteuse et déplorable extrémité ou de laisser la sédition impunie et de l'accroître par cette impunité, ou de faire massacrer avec inhumanité des peuples que vous mettez au désespoir en leur arrachant par vos impôts pour cette guerre le pain qu'ils tâchent de gagner à la sueur de leurs visages.

Cette page mouillée de larmes fut-elle mise sous les yeux du roi? je l'ignore. Mais il entendit les vers de Racine, et il est permis de croire, suivant l'excellente remarque de M. Géruzez, qu'Athalie « déposa au fond de 1 ame de Louis XIV « le germe obscur de la colère qui éclata quel- « ques années plus tard, à la lecture de ce mé- « moire que Racine écrivit sous les auspices de « madame deMaintenon, et qui devait éclairer le « roi sur les souffrances de son peuple. »

Le poète précéda l'évêque dans la revendica-

tion de la modération et de la justice. Il a eu messieurs, l'honneur de souffrir pour la vérité. — J'ai dit qu'un mot de son roi avait tué Racine. Je le crois ; et cependant, après le bonheur de voir triompher une idée que l'on aime, il n'en est pas de plus grand que de souffrir pour elle. Au cinquième acte, Athalie, menaçante, courroucée, entre dans le temple pour châtier les révoltés. Joad lui montre Joas. Elle recule épouvantée devant son remords vivant et couronné. Elle peut s'écrier avec Eschyle : « Je dis « que les morts tuent les vivants ! »

Dieu des Juifs, tu l'emportes !

Oui, c'est Joas; je cherche en vain à me tromper : Je reconnais l'endroit où je le fis frapper; Je vois d'Ochozias et le port et le geste ; Tout me retrace enfin un sang que je déteste. David, David triomphe ; Achab seul est détruit. Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit.

Ainsi la tragédie tout entière s'agite dans le sein et dans l'ombre de Jéhovah. Je ne vous ferai pas plus remarquer la puissante unité de ce sujet que je ne vous ai fait admirer l'incomparable beauté de la poésie racinienne. Le sujet s'est

RACINE. ATHAL1E. 24<J

développe devant vous , majestueusement, harmonieusement accompagné de la majesté et de l'harmonie des vers.

Je veux, en finissant, toucher deux points essentiels : les chœurs d'ATHALiE et la prophétie de Joad. — Racine, en introduisant le chœur dans sa pièce, a montré une fois de plus à quel degré il possédait le délicat sentiment de l'antiquité. Le chœur, cet écho de la conscience du poète ou de la conscience de la foule, ce témoin passionné de l'action, pourquoi en priver la scène française lorsque la scène grecque avait tiré de sa présence tant de richesse et de splendeur? Je loue Racine d'avoir eu l'audace de ressusciter le lyrisme, et de mêler, à la façon des anciens, le dithyrambe et l'ode aux dramatiques accents de la tragédie. Les chœurs d'ATHA- LiE, bien liés à l'action générale, étroitement associés au drame, en relèvent l'éclat. Il me plaît de voir étinceler Pindare sur les cimes tragiques. Mais le lyrisme de Racine, tant vanté, si prolixement admiré par la plupart des critiques et que nous célébrons le plus souvent sur la foi de nos pères, égale-t-il le lyrisme de la Grèce ou celui de Jérusalem? Certes la correc-

tion, l'élégance, la mélodie abondent. Mais où donc éclatent les sons de la harpe de David? où soupire et murmure la lyre ionienne d'Euripide, d'Eschyle et du divin Sophocle? Si Racine raconte la gloire de l'Éternel :

Tout l'univers est plein de sa magnificence : Qu'on l'adore ce Dieu, qu'on l'invoque à jamais !

Je me souvieus des psaumes de David :

« L'Eternel roule les cieux comme une tente; « il les abaisse comme un marchepied. Ses yeux « contemplent, et ses paupières sondent les fils « des hommes. Les cieux racontent sa gloire, « annoncent sa justice; il tient ferme les monta- « gnes par sa force, et il est ceint de puissance. « Il apaise le bruit de la mer, le bruit de ses « ondes et l'émotion des peuples. »

S'il chante les consolations, l'espérance, la timidité des vierges de la Judée ; je me souviens du chœur des Océanides du Prométhée d'Eschyle ; des plaintes des Troyennes captives ; je répète les mélancoliques soupirs des jeunes filles grecques, dans Iphigénie en Tauride :

Oiseau plaintif, comme toi, mais privé d'ailes pour voler

KACliNE. — ATHALIK. 211

vers la patrie, je pleure les doux entretiens des Grecs. Je te regrette, ô Diane, toi qui habites le mont Cynthius, à l'ombre des palmiers élégants, des lauriers touffus et du pâle olivier, non loin du lac peuplé de cygnes, dont les chants mélodieux célèbrent les muses.

Ah ! que de larmes coulèrent de mes yeux, lorsqu'après la ruine de ma patrie, je dus monter sur des vaisseaux couverts de rames et de lances ennemies ! Vendue à prix d'or, je suis venue dans ce pays barbare, où je sers la fille d'Agamemnon prêtresse de Diane chasseresse...

Mais elle, un navire argien couvert de cinquante rames, va la ramener dans sa patrie. Les sons aigus de la flûte de Pan, dieu des montagnes, encouragent les rameurs; Apollon fera i etentir la lyre à sept cordes et accompagnera par des chants son voyage vers la splendide Athènes...

Ah ! que ne puis-je, portée sur des ailes, parcourir l'immensité des cieux où le soleil promène ses ardents rayons ; que ne puis-je arrêter mon vol sur la maison paternelle, me mêler, comme autrefois aux chœurs des danses sous les yeux de ma mère! Que ne puis-je encore disputer à mes compagnes le prix de la beauté, en laissant ondoyer les tissus précieux et les boucles flottantes qui voilent mon visage !

En David, quelle grandeur épique! Chez Euripide quelle douceur et quelle grâce! Quel charmant mélange de l'ode, de la pastorale et de l'élégie ! Comme harmonieusement soupire la

flûte de Pan unie aux sons éclatants de la lyre! Et combien sont d'étranges critiques ceux qui refusent aux anciens la mélancolie !

Mais là où Racine me paraît pénétré de l'esprit biblique ; là où il parle , sans etfort, la langue des prophètes, c'est dans la vision de Joad :

Cieux, écoutez ma voix ; terre, prête l'oreille, Ne dis plus, ô Jacob que ton Seigneur sommeille • Pécheurs, disparaissez : le Seigneur se réveille. Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il change ': Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé? Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide, Des prophètes divins malheureuse homicide : De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé ; Ton encens, à ses jeux, est un encens souillé.

Où menez-vous ces enfants et ces femmes ? Le seigneur a détruit la reine des cités : Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetes; Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités : Temple, renverse-toi ; cèdres, jetez des flammes.

Jérusalem, objet de ma douleur, Quelle main en un jour t'a ravi tous tes charmes ? Qui changera mes yeux en deux sources de larmes

Pour pleurer ton malheur ?

RACINE. — ATIIAL1E. £33

Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert, brillante de clartés, Et porte sur le front une marque immortelle?

Peuples de la terre, chantez :

Jérusalem renaît plus brillante et plus belle.

D'où lui viennent de tous côtés Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas portés 1 Lève, Jérusalem, lève ta tête altière; Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés ; Les rois des nations, devant toi prosterné^,

De tes pieds baisent la poussière; Les peuples à l'envi marchent à ta lumière. Heureux qui pour Sion d'une sainte ferveur

Sentira son âme embrasée !

Cieux, répandez votre rosée, Et que la terre enfante son Sauveur !

Reconnaissez l'accent du prophète, du voyam, de celui qui, chez les Hébreux, tempère, dirige, excite le sacerdoce de la tribu de Lévi. Il ne puise son autorité qu'en lui-même ; il ne relève que de son inspiration et de sa volonté ; souvent il sort des derniers rangs de la foule, et ce tribun du peuple de Dieu secoue la torpeur d'Israël, conserve l'éternelle lumière toujours prête à s'éteindre sous les formes immobiles du passé. De la hauteur inviolée des principes, il domino

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et parcourt les profonds et lointains horizons de l'histoire. Il connaît la loi de l'agrandissement des peuples et de leur décadence. Il crie : Prophétie contre Babylone ! et Babylone disparait sous les sables. Il crie : Prophétie contre l'Egypte! et l'Egypte descend au tombeau des Pharaons. Il crie : Prophétie contre Jérusalem ! et Jérusalem s'en va captive et déshonorée ! — Apprenez, apprenez à connaître la puissance des principes. Ce sont eux qui mènent le monde. La raison humaine les a engendrés. — H y a cent ans des prophètes nouveaux annonçaient aussi, parmi les peuples, la ruine des vieilles lois et des vieux fanatismes. Vous savez avec quel bruit formidable ils se sont écroulés. L'Europe en tressaille encore. Aujourd'hui, pour un peu de temps, une obscurité pesante couvre la face des peuples. On a vu traîner en exil et en prison la foi, la probité, la fidélité, le serment, la science. Des revenants risibles ou sinistres se sont efforcés d'arrêter l'esprit humain et d'immoler la pensée. Voici ce que leur répond la conscience, cette prophétesse de l'univers : J'avais créé, armé le Messie moderne ; il allait clément et pacifique parmi les nations enfin réveillées; dans sa droite

RACINE. — ATHAME. 253

était une branche d'olivier, dans sa gauche, le livre de la loi; sa voix disait : Progrès! son cœur disait : Justice ! Vous l'avez arrêté, frappé par derrière, crucifié, mis au sépulcre, et en riant vous avez scellé la pierre... Il ressuscitera! Je le salue sur le Tabor, dans la lumière victorieuse et sacrée ! il est vainqueur, il règne, il a l'empire. Quel est son nom? Il en a deux : Raison et Liberté !

Janvier 1861.

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