‹ Les Harangues de l'exil (volume 2)Chapitre 20 sur 27 · MOLIÈRE. — SON GÉNIE, SA VIE. — LE MISANTHROPE · texte numérisé non relu

MOLIÈRE. — SON GÉNIE, SA VIE. — LE MISANTHROPE

Messieurs ,

Un des plus vifs et des plus fins esprits du dix-huitième siècle, Champfort, commence son éloge de Molière par ces excellentes paroles :

Je n'oublierai pas que je parle de comédie; je ne cacherai pas la simplicité de mon sujet sous l'emphase monotone du panégryque, et je n'imiterai pas les comédiens français qui ont l'ait peindre Molière sous l'habit d'Auguste.

Et moi aussi je m'efforcerai d'être simple en parlant de ce grand homme. L'exagération et la déclamation seraient ici plus qu'un contresens littéraire. Elles seraient une injure à la

mémoire de celui qui, dans les Précieuses ridicules, a détrôné l'ithos et le pathos, et fustige Trissotin dans les Femmes savantes. Il faut me savoir gré de cette modération que je vous promets. Vous le savez, il n'est pas facile d'être calme en amour, et je l'avoue, mon esprit est amoureux de Molière. — J'ai parlé de Descartes avec respect, de Corneille avec admiration, de Pascal avec une pitié mélancolique, de La Bruyère comme d'un ami dont on recherche et redoute le jugement. Si je l'osais, je parlerais de Molière avec tendresse. Pourquoi?

En voici la cause : les autres ont été de puissants artistes, d'héroïques penseurs, les flambeaux de la raison , les guides de 1 ame française , les pères de la philosophie , de l'art dramatique, de la critique et de la littérature. L'un crée la méthode : avec elle, portés sur ses ailes solides nous quittons la prison du dogme, de la lettre et de l'autorité , nous osons penser ! L'autre, après Marnix de Sainte- Aldegonde , Rabelais et la satire Ménippée, aiguise le pamphlet, cette arme héréditaire qui de ses mains passe à celles de Montesquieu, de Voltaire, do Beaumarchais, de Camille Desmoulins, de Paul-

Louis Courier, et nous rend libres, égaux, supérieurs à nos maîtres puisqu'elle nous inspire l'audace de nous moquer de leur insolence. Un troisième engendre la tragédie, dessine à larges traits l'exemplaire idéal des héros, et rehausse lame humaine. Un quatrième, en un style rare et ciselé, comme une liqueur précieuse1! dans une coupe d'argent, dépose la fruit mûr et exquis de ses observations. Tous sont nos maîtres : on voit en eux, comme en sa source même, l'esprit moderne.

Et Molière'?... Celui-là, messieurs, est plus grand qu'un artiste. C'est un homme. A Molière on peut appliquer le vers de Térence : Homo sum, et nihil humanum a me alienum puto : « Je suis homme et rien d'humain ne m'est étranger. »

En effet, pendant que ses contemporains créent, dans leur fantaisie tour à tour grandiose et délicate, des êtres de raison, des personnages abstraits, en dessus ou en dehors de l'humanité, Molière reproduit des personnages vivants, animés du même souffle, émus, pénétrés des mêmes passions, parlant la même langue que tout le monde.

Corneille monte à des hauteurs où nous

ne pouvons atteindre. Rodrigue, Horace, Polyeucte, Auguste où êtes-vous? Là haut, là haut, par delà les nuées ! Je vois bien qu'ils me font signe et qu'ils m'appellent; mais quelque chose m'attire en bas, m'attache au sol en dépit de mes efforts : c'est ma faiblesse, mon humanité.

La Bruyère sans doute est clairvoyant, sincère; mais, dites-moi, sauf de nombreux tableaux, tels que celui du riche et du pauvre, du distrait, du faux dévot, du fleuriste, où la nature est (comme je l'ai confessé moi-même) prise et saisie sur le vif, dites-moi s'il n'y a pas dans son talent un côté de convention commun à tous les auteurs du siècle de Louis XIV? La solennité, la gravité, l'éclatante et lourde majesté de Versailles pèsent noblement sur les plus alertes intelligences et les arrêtent. Un seul, le plus gaulois de tous, la fleur des Gaules, suivant la pittoresque expression de M. l'abbé de Lamennais, un seul, courtisan de la rosée et du serpolet, le paresseux La Fontaine échappe par son insouciance et sa sauvage bonhomie à cette étiquette qui tient Boileau en respect, Bossuet en obéissance et Racine interdit.

Avec La Fontaine, son compagnon, Molière est libre. Ils appartiennent tous les deux à la famille indépendante, narquoise, gauloise, primesautière qui reconnaît pour aïeux, Rabelais, Marot et Villon ; famille de hardis bohèmes , gais enfants de la besace poétique , fils, parfois mal débarbouillés, mais sains, de l'ironie et de la malice nationales, et qui tempèrent les joyeux défauts et les péchés mignons de leur lignée par une abondance de cœur, une verdeur d'esprit, une chaleur, une charité dame inconnues à leurs contemporains.

« Ces deux hommes uniques, écrit M. Géru- « zez, ont eu l'un pour l'autre une estime pro- « fonde ; ils ont entre eux une remarquable « analogie. »

« Molière! c'est mon homme, » dit le fabuliste. — « Le bonhomme ira plus loin que - nous, r> dit le comique à Racine et à Boileau stupéfaits. — 0 prophétique voix de l'amitié!

« La Fontaine et Molière sont inséparables, » continue le savant commentateur , « ils se tien- « nent pour ainsi dire la main devant la posté- « rite qui les admire et qui les aime. Elle leur » sait gré à tous deux de n'avoir pas haï les

« hommes dont ils ont peint les travers et les « faiblesses avec tant de fidélité et par des « moyens analogues, car la fable, dans les mains « de La Fontaine est devenue

Une ample comédie à cent actes divers.

« Le parallèle entre le génie de ces deux grands « poètes était donc inévitable. Champfort l'a « fait, en critique habile, dans un morceau cé- « lèbre qu'il est inutile de reproduire ici. Con- « tentons-nous de saisir et de mettre en lumière « certaines analogies qui rapprochent ces deux « poètes philosophes, si français et si humains, « si modernes et si antiques, pour tout dire, si « vrais et si durables. Ils sont bien de leur « pays et de leur temps, mais ils conviennent à « tous les lieux et à tous les âges. Leurs fai- « blesses, et ils en ont, ne sont que des traits « de vérité plus frappants, et des arguments de * sincérité. Ce qui prouve victorieusement la « parenté et la puissance de leur génie, c'est le « don qu'ils possèdent au même degré de trans- « former ce qu'ils touchent, et de s'assimiler ce ft qu'ils empruptent. Tous deux ils suivent libre-

•• ment les modèles qu'ils rencontrent; là où

- d'autres les ont précédés, ils créent ce qu'ils

- imitent; ils emportent par droit de conquête « ce qu'ils dérobent; car ils impriment à tout ce « qu'ils mettent en œuvre le cachet de leur ori- « ginalité.

« Rome et la Grèce nous opposent des poètes « qui soutiennent la comparaison avec Corneille. « Racine et Boileau, mais elles n'ont rien à « placer légitimement en regard de Molière et « de La Fontaine. »

« Quoi donc aurait pu brouiller La Fontaine « et Molière? » demande M. de Sainte-Beuve en déplorant le refroidissement survenu entre ce dernier et Racine. Rien, sans cloute, messieurs, une querelle entre eux eût été une querelle fratricide. — Me sera-t-il permis d'ajouter un trait qui caractérise et consacre cette parenté ? Heureux de constater que ces deux poètes sont les Français par excellence, et que par le privilège ordinaire de mon cher pays, ce qu'il y a en eux de plus Français est précisément ce qu'il y a aussi de plus universel ; heureux do me souvenir que la France expansive s'assimilait naguère les nations par le seul rayonne-

ment de ses idées, pourrai-je décorer d'un nom qui m'est aussi cher que le nom sacré de la patrie l'œuvre de La Fontaine et de Molière?

Regardez de près les écrits du dix-septième siècle ; cherchez à donner à chacun d'eux le titre philosophique qui lui convient; non contents d'analyser les beautés incomparables de la forme, allez au fond, interrogez la pensée, sondez l'âme; demandez-vous ce que signifie l'œuvre des Racine, des Bossuet, des Boileau; dites à Iphi génie, à Britannicus, à Phèdre, à Bérénice, à Mithridate : qui êtes-vous? — « Nous sommes « des princesses, des rois, des fils d'empereur, « des parents et des victimes des Dieux. » Dites à Yhistoire universelle de l'évêque de Meaux : « Qui es-tu? Je suis la légende égoïste, exclusive, éloquente et superbe d'un seul peuple, d'une seule loi, d'un seule foi, d'une seule espérance. » — Et toi, Despréaux? — « Je suis le « grand maître des cérémonies du Parnasse, « l'huissier à verge et le chambellan des salons « de la poésie; j'ouvre les portes de la renom- « mée, et je les ferme à ma guise; je suis l'au- « guste concierge de la postérité. » — « Nous * sommes , s'écrieront-ils avec la majesté et

« l'ensemble de sénateurs interrogés, les pères « conscrits et les représentants vénérables de « l'aristocratie philosophique et littéraire. »

Au contraire, messieurs, La Fontaine fréquente la petite compagnie; Molière s'y plaît et s'y oublie. Le premier est l'ami intime et le confident des prolétaires de la nature : le rat, le lapin, la fourmi, la colombe et l'agneau; et il plaide pour le roseau contre le chêne énorme. Le second ouvre son cœur, son génie, son théâtre aux Dandin, aux Gorgibus, aux Sganarelle, à Martine, à Mascarille, à Flipote. Il donne de l'esprit aux valets, du bon sens aux servantes, la rondeur aux bourgeois, la probité aux pauvres, la dignité aux femmes. Sa maison poétique est l'asile du tiers Etat et du peuple. S'il rit de quelqu'un, c'est surtout des marquis; et s'il se moque des femmes, c'est de cet objet de luxe et de curiosité qu'on appelle femme savante, « arme richement ciselée, r> dit La Bruyère, et que l'on pend à un clou.

Quel est donc le vrai nom du génie de Molière? Démocratie. — C'est pourquoi il est toujours vert et nouveau comme l'idée qu'il repré-

sente; idée persécutée, exilée, outragée, mais qui se rit des persécutions, qui brave les outrages, traverse les exils, et s'envole tranquille, vers l'avenir, son domaine !

Molière est l'ami du peuple, c'est à dire de tout le monde, le vôtre et le mien. Parmi les signes nombreux et divers qui témoignent de la clairvoyance et de la constance de cette amitié du poète, je n'en veux citer que deux principaux : premièrement il ne nous flatte pas ; c'est un peintre véridique ; démocrate et non démagogue. En second lieu, il comprend à merveille le rôle de la femme ; en cela grand politique, et habile, car la place de la femme décide de celle de la civilisation. — Les voilà vengées de Bossuet et de La Bruyère.

Non, Molière ne nous flatte pas. Je sais bien que certaine école plutôt religieuse que littéraire, et plus politique que religieuse, un cercle de journalistes austères, uu cénacle, un conclave de cardinaux de la critique, un concile œcuménique de pères du feuilleton lui prodiguent les épithètes de courtisan du vice, de complaisant des faiblesses humaines. Laissons dire ces cénobites de lettres : aux yeux d'Arsinoë,

Psyché elle-même passe pour Aspasie ; à leurs yeux tout poète est un moineau lascif.

Mais nous, messieurs,

Que la vérité seule a ses ordres engagé;

nous à qui , Dieu merci , il est permis de rire ; si, d'aventure, nous rencontrons un mari égoïste, suffisant, brutal, un peu niais, jaloux sans savoir pourquoi, confiant sans savoir à qui, avare, mal peigné, mal vêtu, mal en point, vieillot, ventripotent, catarrheux, et qui veut qu'on l'aime pour lui-même, « eh! disons-nous, c'est ce bon Sganarelle : »

Cette taille, ce port que tout le monde admire, Ce visage si propre à donner de l'amour, Pour qui mille beautés soupirent nuit et jour; Cette vaste coiffure en dépit de la mode... Ce bon pourboint bien long, et fermé comme il faut, Qui pour bien digérer tient son estomac cbaud ; Ce baut de chausse fait justement pour sa cuisse, Des souliers où ses pieds ne sont point au supplice;

c'est lui-même, on ne peut s'y tromper. — Et ce pédant petit et grassouillet , barbouillé de grec, de latin, de sentences; lardé, bardé de fatuité, gourmé, soufflé, enflé et boursouflé? Bonjour

268 HARANGUES DE LEXIL.

Trissotin. — Et sur cette chaise antique, à dossier de cuir relevé de clous à tête de cuivre poli, une femme longue, sèche, rêche, incomprise, transparente et savante? Je vous salue, Bélise. — Sous ses coiffes aux barbes dévotes et discrètes, je devine madame Pernelle. Voyez-vous ce vieillard aux lèvres minces , au nez recourbé en bec de vautour, aux ongles sordides, au pourpoint rapiécé, parlant bas comme s'il était avare de son souffle, usurier de son fils, et qui, pour de l'argent, sacrifie sa fille? Oui-dà, c'est Harpagon.

Ainsi la plume de Molière est un burin qui , dans chaque mémoire , creuse la trace durable de nos travers et de nos vices. Son théâtre est un miroir. Tant pis pour qui s'y reconnaît! Mais nous n'y reconnaissons jamais que le prochain qui, à son tour, nous y contemple et se gausse de nous.

Quant- aux femmes, Molière, dans l'École des maris, dans l'École des femmes, dans l'Amour médecin, dans le Mariage forcé, dans maint autre chef-d'oeuvre, a soutenu et prouvé, avec un cœur inépuisable en indulgence (quoique souvent blessé hélas !), avec une verve toujours flo-

rissante, qu'elles ne sont point faites pour une gêne excessive; que la défiance les irrite, et qu'un peu de confiance les gagne ; qu'une sotte jalousie les offense, et que cette jalousie fière qu'on pourrait appeler la pudeur de l'amour les fiatte et les attire ; que les sermons, les verroux et les grilles sont impuissants contre leurs fantaisies; que si la force est du côté de la barbe, la grâce et l'esprit sont du côté de la cornette ; qu'elles sont à la fois, et dans le même quart d'heure, des créatures archangéliques et de charmants démons; la consolation, la conscience, le remords, l'amour et le tourment des hommes. « Voulez-vous , dit Beaumarchais, donner de la « malice à la plus ingénue? enfermez-la. » Molière avait, depuis plus 'de cent ans, incarné cette maxime dans sa ravissante Agnès, cousine germaine de Rosine. Il n'a pas, comme certains adeptes de nos jours, enlevé les femmes au gouvernement du logis , aux soins pieux du foyer pour les affubler du haut-de-chausses et du portefeuille politiques; il n'est pas allé, jusques dans les harems du grand turc, chercher la femme libre. Il a mieux fait, et avec un bon sens admirable : il a proclamé la liberté des

femmes comme condition et sauvegarde de leur, sagesse. A ses yeux, la femme est la compagne de l'homme ; à la fois libre et enchaînée ; libre par la spontanéité de son choix , enchaînée par la douce chaîne du devoir ; reine et maîtresse au sein de sa captivité volontaire, elle est la sœur de l'homme et son égale, supérieure souvent par la finesse, la ruse innocente, le tact, la tendresse. Tout ce qu'elle a de bon, lui appartient ; ses qualités sont ses propres, diraient les juristes ; ses défauts viennent de nous ; les Amorphe font les Agnès, les Dandin font les Sottenville; la femme sera pure et sincère et chaste lorsque l'homme sera simple et grand. Vous exigez qu'elles soient des déesses ! que n'êtes-vous du moins des demi-dieux?

A quelles sources Molière a-t-il puisé? A deux principales qui coulent, abondantes, depuis le commencement, et ne s'épuiseront jamais. Chez les anciens, par l'érudition. Chez ses contemporains et en lui-même par l'observation.

A la fois savant et créateur , il emprunte à Plaute, à Térence, à Aristophane, reprenant son bien où il le trouve, et plus d'une fois rendant des

perles pour des pierres. — « Molière n'emprunte « que ce qui appartient à la nature; il le fait « sien en le rapprochant de l'éternel modèle. » (M. Nisard.) — Sa connaissance exacte, rigoureuse, passionnée et profonde du cœur humain , l'immense variété de ses aperçus , la fermeté de ses portaits , la sûreté de son coup d'oeil , il les doit à sa vie même, agitée, aventureuse comme le Roman Comique de Scarron, entrecoupée de luxe et de misère, où le bohème coudoie le grand seigneur; qui, du cabaret, où il buvait avec Chapelle entre de plain-pied à l'hôtel du prince de Conti et chez le roi; où la farce se mêle à la comédie et lui donne la réplique ; vie de Shakespeare, moins les orgies; de Michel Cervantes, moins la politique, la prison et les coups d'épée.

« Avant d'arriver à cette puissance souveraine « du talent, Molière avait passé par un long

- noviciat d'épreuves morales et d'observations. « L'étude de son propre cœur troublé par la pas- « sion lui avait donné des lumières pour mieux « voir les secrets ressorts des actions humaines. « Doué d'une force prodigieuse de recueillement

- et de méditation , au milieu des agitations

« d'une vie nomade, et de la direction d'une « troupe d'acteurs plus difficile à régir qu'un « empire, il sut unir l'activité à la contempla- « tion ; il fit plus encore ; il s'oublia lui-même, il « se désintéressa de ce qu'il voyait si nettement, « de ce qu'il comprenait si bien ; son âme sin- « cère et compréhensive reçut fidèlement l'em- « preinte de l'humanité, et son puissant génie « exprima ce que contenait son âme. C'est ainsi « qu'il put peindre avec tant de relief et de vérité « toutes les variétés de la physionomie humaine. « Le vrai génie comique que Molière seul peut- « être a possédé dans sa perfection , c'est à dire « le don de réaliser dans des types individuels « les traits généraux de la nature humaine, est « essentiellement impersonnel : il se détache de « ce wzoî tyrannique, si difficile à soumettre, pour '• vivre de la vie d'autrui et pour la reproduire. « L'éternel attrait des pièces de Molière , c'est « que l'auteur ne s'y montre pas, c'est que nous « ne voyons que ses personnages, et dans ses « personnages l'humanité tout entière. » (M. Géruzez).

N'êtes-vous pas, messieurs, avant que je déroule devant vous, les types de sa famille idéale,

curieux de savoir quelque chose sur sa famille réelle?

Le 15 janvier 1620, dans une maison sise à Paris rue Saint-Honoré , au coin de la rue des Vieilles Étuves, et qu'on voyait encore, du temps de Voltaire, sous les piliers des halles, madame Poquelin donna un fils à son mari, valet de chambre et tapissier du roi Louis XIII. L'enfant destiné à succéder à son père dans son commerce de tapisserie et dans sa charge à la cour, fut mis de bonne heure en apprentissage dans l'héréditaire boutique où il apprenait , tant bien que mal, tout ce qu'un honnête tapissier devait savoir : à quatorze ans il savait lire, écrire et compter. Par malheur pour l'ambition paternelle, le grand-père, sorte de bourgeois légèrement trempé de lettres, menait aucunes fois son petit-fils à l'hôtel de Bourgogne où jouaient dans la comédie, la tragédie et la farce, MM. Bellerose, Gautier-Garguille et Turlupin (1).

(1) S'il faut en croire Voltaire, très au courant de la chronique et des anecdotes de théâtre, Bellerose ne s'appellerait pas Bellerose, mais Cellerille; même ce dernier nom ne serait que le pseudonyme de Legrand qui dans la farce prenait le sobriquet de Turlupin. De même Gautier Garguille cachait un certain Hugues Guéret qui dans les pièces sérieuses s'appelait Fléchelles. — Je flaire, dans ces noms empruntés, odeur d'excommunication.

M. de Sainte-Beuve, à qui j'emprunte ces détails, ajoute qu'après chaque représentation le jeune Poquelin revenait au logis plus triste et plus distrait du travail de la boutique, plus dégoûté de la perspective un peu grise de sa profession. Il s'en ouvrit enfin à son père , et appuyé de son grand-père qui le gâtait, il obtint de faire des études. Le père l'envoya externe aux jésuites du collège de Clermont, « avec la répu- « gnance , dit Voltaire , d'un bourgeois qui « croyait la fortune de son fils perdue s'il étu- « diait. »

Encore un qui échappera aux mains des révérends pères! encore un ingrat! voilà où conduit le monopole de l'enseignement : à nourrir, à élever, à réchauffer sous la robe longue ou courte d'affreux petits rhéteurs (1) : tels que Pascal, Molière, Voltaire et Montesquieu,

« Il y avait alors dans ce collège deux enfants « qui eurent depuis beaucoup de réputation dans « le monde. C'étaient Chapelle et Bernier : celui- « ci connu par ses voyages aux Indes, et l'autre « célèbre par quelques vers naturels et aisés,

(1) Expression de M. de Montalembert.

« qui lui ont fait d'autant plus de réputation « qu'il ne chercha pas celle d'auteur. r> (Voltaire.)

Célèbre aussi par des courses nombreuses dans les domaines de Bacchus et de Cythéree et par la piquante relation de son Voyage à Montpellier.

« L'Huillier, ajoute Voltaire, homme de for- « tune, prenait un soin singulier de l'éducation « du jeune Chapelle, son fils naturel ; et pour ^ lui donner de l'émulation, il faisait étudier •< avec lui le jeune Bernier, dont les parents * étaient mal à leur aise. Au lieu même de

- donner à son fils naturel un précepteur ordi- « naire et pris au hasard, comme tant de pères

- en usent avec un fils légitime qui doit porter « leur nom, il engagea le célèbre Gassendi à se « charger de l'instruire — Gassendi ayant dé- « mêlé de bonne heure le génie de Poquelin,

- l'associa aux études de Chapelle et de Bernier. « Jamais plus illustre maître n'eut de plus dignes « disciples. Il leur enseigna la philosophie d'Epi-

- cure, qui, quoiqu'aussi fausse que les autres, « avait au moins plus de méthode et plus de vrai- « semblance que celle de l'école, et n'en avait

ï'."6 HARANGUES DE L EXIL.

•• pas la barbarie. Poquelin continua de s'in- •; struire sous Gassendi. Au sortir du collège, il « reçut de ce philosophe les principes d'une mo- « raie plus utile que sa physique, et il s'écarta ; rarement de ses principes dans le cours de sa -• vie. •■■>

Disciple, et non pourceau d'Epicure, Molière pratiquait allègrement cette facile et plaisante morale, de concert avec son ami Chapelle déjà fameux par sa viverie. C'est Chapelle qui, plus tard, après boire, proposera à Racine, à La Fontaine, à tous les convives de Boileau, et à Boileau lui-même de s'aller noyer dans la Seine, et qui en effet s'y jetait gaîment de compagnie avec tous ces illustres, sans Molière qui les en empêcha, étant, je pense, un peu moins gris que le tendre père de Bérénice.

Avec Chapelle, Poquelin fréquentait les théâtres, les acteurs, les actrices, sentant éclore son génie dramatique, et, — pourquoi ne le dirais-je pas? — écoutant battre son coeur pour les Chimène et les Marton.

Un beau jour il s'associa « avec quelques « jeunes gens qui avaient du talent pour la dé- « clamation ; ils jouaient au faubourg Saint-

- Germain et au quartier Saint -Paul. » Les deux frères Béjart, leur sœur Madeleine, mademoiselle de Brie qui consolait notre poète les infidélités de sa femme Armande Béjart, et Duparc surnommé Gros-René, composaient cette troupe qui éclipsa bientôt toutes les autres et prit le nom de Y Illustre théâtre. A la tête de ses artistes , Molière , renonçant au nom de Poquelin afin de ne pas déshonorer la tapisserie par la comédie, parcourut les provinces.

Après avoir successivement grandi depuis les farces italiennes, telles que le Docteur amoureux, le Médecin volant, la Jalousie du Barbouillé, les Trois docteurs rivaux , le Maître d'école, jusqu'à l'Étourdi, sa première pièce régulière, qu'il fit jouer à Lyon en 1653, Molière se fixa à Paris en 1650. Sa troupe prit le nom de troupe de Monsieur. Lui mort, réunie à la troupe du roi et à celle àeY hôtel de Bourgogne, elle forma le Théâtre français.

Fécond, varié, toujours prêt à créer des chefs-d'œuvre, même par ordre et pour divertir le roi Louis XIV assez difficile à amuser, cherchant et trouvant la véritable comédie dans les

loisirs que lui laissait le rôle d'amuseur de la cour, Molière produisait coup sur coup et d'un jet inépuisable : le Dépit amoureux, les Fâcheux, les Précieuses, don Garde de Navarre, le Mariage forcé , V École des maris , l'École des femmes , l'Amour médecin. « Toutes les fois, écrit M. Gé- « ruzez, qu'il n'est pas obligé de divertir la cour « par ordre, ou le peuple par nécessité, il mora- « lise pour le siècle, il donne des leçons, il « tient école. »

École admirable, messieurs, école de sincérité, de prud'homie et comme nul philosophe n'en ouvrit jamais. Ici, en effet, nul système étroit, nul parti-pris dogmatique, nulle métaphysique obscure, nulle transcendance; la morale dans sa simplicité et dans sa beauté , attrayante, vêtue tour à tour de poésie et de prose, se pliant à tous les tons, s'adressant à tous les états ; tantôt aristocratique, tantôt bourgeoise et plébéienne. Despréaux, qui ne comprenait rien à la souplesse de ce génie et pour qui chaque genre est comme un pays muré et calfeutré où l'importation et l'exportation sont défendues, Despréaux, l'inventeur des paniers de l'épopée et des vertugadins de la tragédie,

s'écria dans le troisième chant de l'Art poétique :

Etudiez la cour et connaissez la ville ; L'une et l'autre est toujours en modèles fertile C'est par là que Molière illustrant ses écrits, Peut-être de son art eût remporté le prix, Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures, Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures; Quitté, pour le bouffon, l'agréable et le fin, Et sans honte à Térence allié Tabarin.

Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe , Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.

Le comique, ennemi des soupirs et des pleurs N'admet point en ses vers de tragiques douleurs ; Mais son emploi n'est pas d'aller, dans une place, De mots sales et bas charmer la populace, Il faut que ses acteurs badinent noblement.

La Bruyère écrit dans le premier chapitre de ses Caractères : « Il n'a manqué à Térence « que d'être moins froid. Quelle pureté! quelle « exactitude ! quelle politesse ! quelle élégance ! « quels caractères ! Il n'a manqué à Molière que « d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire « purement. Quel feu ! quelle naïveté ! quelle « source de la bonne plaisanterie ! quelle imita- « tion des mœurs ! quelles images et quel fléau

« du ridicule! Mais quel homme on aurait pu « faire de ces deux comiques ! »

Ces reproches, non' plus que ces réserves ne me paraissent fondés. Jamais Molière n'a, comme le prétend Boileau, allié Tabarin à Térence; l'eût-il fait, que je lui pardonnerais de tout mon cœur, car sa verve est autrement plantureuse que celle de Tabarin, en sorte que celui-ci transformé n'eût plus été Tabarin, mais Molière, c'est à dire le génie comique dans toute sa splendeur. Jamais, sauf la nécessité de la vraisemblance, Molière n'a mêlé à ses hautes comédies le langage de la plèbe et de la populace. Il est vrai que toujours ami du peuple, en ces doctes peintures, il ne prête ni à Mascarille, ni à Marinette, ni à Gros-René, ni à Martine la langue élégante, diserte et fleurie, le ton exquis , les manières et la grâce de Lélie , d'Éraste, de Lucile, d'Henriette et de Clitandre. En cela, disciple judicieux et fidèle imitateur du théâtre des anciens où chaque personnage parle, pense, agit suivant ses instincts, son éducation, son rang, sa fortune. Quelle est cette étrange manie d'imposer aux personnages les plus divers et souvent les plus contraires, une

règle commune et une pesante uniformité? Quiconque est loup, agisse en loup; et je m'assure que Scapin, Nicole, Sganarelle, Toinette et M. Fleurant, badinant noblement feraient un médiocre régal.

Que dirai-je du jargon et du barbarisme de Molière? Sa langue est la plus vraie, la plus franche, la plus unie, la plus toute à tous, la plus prompte, la plus déliée, la plus délurée, la plus naturellement éloquente, la plus variée, la plus logique, la plus souple, la plus gracieuse, la plus primesautière qui soit; partant la plus française et la plus rare. Nulle déclamation, nulle emphase, nul lyrisme hors de propos; l'esprit lui-même y adoucit ses étincelles ; l'imagination y reluit rarement ; c'est l'idiome et la langue courante du bon sens et de la raison. — Quant à l'admiration de Boileau et de La Bruyère pour Térence, je ne la partage point. Plaute, à la bonne heure! Voilà le vrai poète comique de l'antiquité : quelle verve! quelle sagacité! quelle puissance dans la fantaisie! quelle sagesse dans l'observation! quelle idéalité et quelle réalité! quelle gaîté abondante (rare chez un latin) ! quel dédain de la foule et

quel respect du peuple! quel sens du juste! quel amour de l'honnête, même dans ses licences! quelle vive allure dans le dialogue! quelle flamme dans les reparties ! mais combien Molière est supérieur à Plaute !

Il donna de sa supériorité une preuve sans réplique dans le Misanthrope , publié en 1666, et pour lequel, dit un critique, « il avait ras- « semblé ses forces. •>•>

Qu'est-ce que le Misanthrope, et comment l'analyser? L'intrigue est nulle. Un honnête homme aspire à la main d'une coquette qui tour à tour l'attire, le flatte, le désespère, et en fin de compte le plante là. Ni incidents, ni complications, ni péripéties ; sinon un procès dont on ne parle guère; rien, en un mot, de ce fatras d'événements et de ce galimatias d'aventures par où les auteurs de nos jpurs réveillent leur public.

L'intérêt tout entier résulte du développement des caractères. Tableau à perspectives ménagées, peinture savante et magistrale que les amis des violences du pinceau trouveront un peu terne, sans doute, mais dont il est impossible de ne pas admirer le dessin correct, ferme, la solide et vigoureuse composition.

Molière s'y est proposé de représenter la haute société du dix-septième siècle, bien différente, comme chacun sait, de celle du dix-neuvième. En effet quels sont les personnages du Misanthrope?

Alceste, le héros de la comédie, esprit hautain , cœur chagrin , âme blessée , non pas égoïste, et « ramenant tout à soi, » comme l'affirme M. Géruzez, mais se défiant au contraire de lui-même, autant et plus que d'autrui; soupçonneux, sans cesse heurtant et sans cesse heurté, disant beaucoup de mal des femmes et cependant amoureux; d'une franchise brusque, d'une politesse brève , d'une raideur intraitable, d'une sauvagerie orgueilleuse et mélancolique comme celle de Jean-Jacques Rousseau, concentré, discret, farouche et tendre, timide et jaloux, d'ordinaire silencieux et songeur, et tout à coup éclatant comme une bombe au milieu des gens stupéfaits, homme de sentiment aux prises avec la galanterie, homme de goût égaré chez les beaux esprits, pauvre homme de bien fourvoyé parmi les hommes de cour.

Deux marquis, Acaste et Clitandre, fats, impertinents, cerveaux et flamberge à lèvent

et au vent ; perruques frisées ; prodigues en rubans, aiguillettes, canons; épris d'eux-mêmes, aimés des femmes, admirés des bourgeois, l'élégance suprême dans la sottise, et le suprém bon ton dans la nullité ; la fleur des pois de Versailles.

Un bel esprit, Oronte, faiseur de petits vers, entêté de poésie, coupable d'un sonnet, quêteu. de louanges, habitué de l'hôtel d'Arthénice, renchérissant de précieux sur Voiture; un Trissotin de haute race, moins le grec.

Un brave homme, Philinte, esprit modéré, cœur modéré, habit modéré, langage modéré ; fréquentant la ville et quelque peu la cour, aux jours de réception solennelle; ami de César e: de Pompée, de M. de Turenne et de M. le Prince, ami de tout le monde, et qui sait le fort et le faible des gens ; applaudissant toujours, le sourire aux lèvres, l'échiné souple, la tabatière ouverte ; un ancêtre du docteur Pangloss et de M. Prudhomme.

Trois femmes, Arsinoë , Célimène, Elianthe : une prude, une coquette, la troisième bonne eî simple. Une sur trois, c'était la proportion du temps. La coquette regorge d'amoureux; la

prude en cherche attentivement; Elianthe est digne d'être aimée et ne s'en doute qu'au dernier acte. — Dans la comédie s'entend, car au au fond de son cœur...

Dès la première scène les types d'Alceste et de Philinte sont nettement accusés ; leur caractère jaillit d'un dialogue rapide :

PHILINTE

Qu'est-ce donc: Qu'avez- vous?

ALCESTE, (tSSlS.

Laissez-moi, je vous prie.

PHILINTE

Mais encor, dites-moi quelle bizarrerie...

Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.

Mais on entend les cens au moins sans se fâcher.

ALCESTE

Moi, je veux me fâcher, et neveux point entendre.

Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre, Et, quoique amis enfin, je suis tout des premiers...

alceste, se levant brusqueim '

Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers.

J'ai fait jusques ici profession de l'être;

Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître,

Je voua déclare net que je ne le suis plus,

Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.

Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte?

Allez, vous devriez mourir de pure honte; Une telle action ne saurait s'excuser, Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser. Je vous vois accabler un homme de caresses, Et témoigner pour lui les plus vives tendresses ; De protestations, d'offres et de serments, Vous chargez la fureur de vos embrassements;

Et, quand je vous demande après quel est cet homme, A peine pouvez-vous dire comme il se nomme; Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant, Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent, Morbleu ! c'est une chose indigne, lâche, infâme, De s'abaisser ainsi, jusqu'à trahir son âme ; Et si, par un malheur, j'en avais fait autant, Je m'irais, de regret, pendre tout à l'instant.

Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable Et je vous supplierai d'avoir pour agréable Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt, Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît.

ALCESTE

... Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode ; Et je ne hais rien tant que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations, Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, Ces obligeans diseurs d'inutiles paroles, Qui de civilités avec tous font combat, Et traitent du même air l'honnête homme et le fat. Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse, Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, Et vous fasse de vous un éloge éclatant, Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant?

Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située.

Qui veuille d'une estime ainsi prostituée,

Et la plus glorieuse a des régals peu chers,

Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers :

Sur quelque préférence une estime se fonde,

Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.

Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,

Morbleu ! vous n'êtes pas pour être de mes gens ;

Je refuse d'un cœur la vaste complaisance

Qui ne fait de mérite aucune différence ;

Je veux qu'on me distingue, et, pour le trancher net.

L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.

. . Vous voulez un grand mal à la nature humaine.

Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine

PHILINTE

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,

Seront enveloppés dans cette aversion ?

Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes

ALCESTE

Non, elle est générale, et je hais tous les hommes .

Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants, Et les autres, pour être aux méchants complaisants, Et n'avoir pas pour eux les haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. ... Têtebleu ! ce me sont de mortelles blessures, De voir qu'avec le vice on garde des mesures ; Et parfois il me prend des mouvements soudains De fuir dans un désert l'approches des humains.

Mais ce qu'il ne fuit pas, ce qu'il n'a pas le courage de fuir, c'est l'amour que lui inspire Célimène; tant il est vrai, qu'en secret, les plus implacables se laissent amollir au doux plaisir d'aimer. — Là dessus et quoi que dise Philinte des défauts de la coquette, Alceste avec la naïve et sublime inconséquence des amoureux, Alceste à son tour capitule, cherche des biais, et donne à sa rude doctrine un démenti. Quelle école! heureux, cent fois heureux ceux qui la peuvent faire ! . . . Esprit intraitable, cœur avide de tendresse, c'est tout Alceste. Non qu'il ignore les imperfections de Célimène :

Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve ; Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, Le premier à les voir, comme à les condamner.

290 HARANGUES DE l'eXIL.

Mais, avec tout cela, quoi que je puisse faire, Je confesse mon faible ; elle a l'art de me plaire : J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; Sa grâce est la plus forte.

Aveu charmant ! Et comme si Alceste regrettait de l'avoir laissé échapper, il s'en venge... sur Oronte. Pourquoi pas? Il a dit : « Je haïs tous les hommes. » Il ne s'est pas expliqué sur les femmes. Ne peut-on être faible en amour, aveugle, ensorcelé? en amitié raide, formaliste?

Souffrez qu'à cœur ouvert, monsieur, je vous embrasse,

lui crie Oronte à brûle-pourpoint :

Et qu'en votre amitié je vous demande place. Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la promettez, Votre amitié?

ALCESTE

Monsieur ! . . .

ORONTE

Quoi ! vous y résistez?

ALCESTE

Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire;

Mais l'amitié demande un peu plus de mystère ,

Et c'est assurément en profaner le nom

Que de vouloir le mettre à toute occasion.

Avec lumière et choix cette union veut naître ;

Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître ;

Et nous pourrions avoir telles complexions,

Que tous deux du marché nous nous repentirions.

o HONTE.

Parbleu! c'est là-dessus parler en homme sage,

Et je vous en estime encore davantage.

Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux ;

Mais, cependant, je m'offre entièrement à vous.

S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture,

On sait qu'auprès du roi je fais quelque figure;

Il m'écoute ; et, dans tout, il en use, ma foi,

Le plus honnêtement du monde avec que moi.

Enfin, je suis à vous de toutes les manières ;

Et, comme votre esprit a de grandes lumières,

Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud,

Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu,

Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.

ALCESTE

Monsieur, je suis peu propre à décider la chose.

Veuillez m'en dispenser

ORONTE

Pourquoi ?

ALCESTE

J'ai le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut.

ORONTE

C'est ce que je demande , et j'aurais lieu de plainte, Si, m' exposant à vous pour me parler sans feinte, Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.

ALCESTE

Puisqu'il vous plaît ainsi, monsieur, je le veux bien.

ORONTE

Sonnet. C'est un sonnet... L'espoir... C'est une dame, Qui de quelque espérance avait flatté ma flamme. L'espoir... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.

ALCESTE

Nous verrons bien.

ORONTE

L'espoir... Je ne sais si le style Pourra vous en paraître assez net et facile,

Et si du choix des mots vous vous contenterez,

ALCESTE

... Nous allons voir, monsieur.

ORONTE

Au reste, vous saurez Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire.

ALCESTE

Voyons, monsieur ; le temps ne fait rien à l'affaire

oronte lit.

L'espoir, il est vrai, nous soulage-.

Et notes berce un temps notre ennui; Mais, Philis, le triste avantage, Lorsque rien ne marche après lui!

PHILINTE

Je suis déjà charmé de ce petit morceau.

alceste, bas à Philinie.

Quoi? vous avez le front de trouver cela beau?

ORONTE

Vous eûtes de la complaisance ; Mais vous en deviez moins avoir, Et ne vous pas mettre en dépense, Pour ne me donner que l'espoir.

Ah ! qu'en termes galants ces choses là sont mises !

alceste, bas, à Philinte.

Morbleu ! vil complaisant, vous louez des sottises !

ORONTE

S'il faut qu'une attente éternelle

Pousse à bout l'ardeur de mon zèle,

Le trépas sera mon recours.

Vos soins ne m'en peuvent distraire;

Pelle Philis, on désespère,

Alors qu'on espère toujours.

PHILINTE

La chute en est jolie, amoureuse, admirable

alceste bas, à part.

La peste de ta chute, empoisonneur au diable !

En eusses-tu fait une à te casser le nez !

... Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles,

Et vos expressions ne sont point naturelles.

Qu'est-ce que : Nous berce un tems notre ennui? Et que, Rien ne marche après lui?

Que, Ne vous pas mettre en dépense, Pour ne me donner que Vespoir?

Et que, Philis, on désespère, Alors qu'on espère toujours?

Ce style figuré, dont on fait vanité,

Sort du bon caractère et de la vérité ;

Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,

Et ce n'est point ainsi que parle la nature.

Le méchant goût du siècle en cela me fait peur;

Nos pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur ;

Et je prise bien moins tout ce que l'on admire,

Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire.

Si le roi m'avait donné

Paris, sa grand' ville, Et qu'il me fallut quitter

L'amour de ma mie!

Je dirais au roi Henri :

Reprenez votre Paris; J'aime mieux ma mie, ogué

J'aime mieux ma mie.

La rime n'est pas riche, et le style en est vieux ; Mais ne voyez- vous pas que cela vaut bien mieux

Que ces colifichets dont le bon sens murmure, Et que la passion parle là toute pure?

Si le roi m'avait donné, etc.

Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris.

Quelle fermeté ! quel relief ! que ces vers sont d'une franche allure ! que le tour en est vif et preste ! Cette chanson du roi Henri comme elle peint à merveille l'entêtement du temps passé familier aux esprits chagrins! Laudator temporis acti, dit Horace, et la misanthropie n'estelle pas une vieillesse anticipée? — Cette scène du sonnet, Molière l'avait déjà esquissée dans les Précieuses ; il la reprendra dans les Femmes savantes. Mascarille, Oronte et Trissotin ont plus fait pour les saines doctrines littéraires que l'Art poétique de Boileau. Le théâtre de Molière est non seulement une bonne école pour le cœur, mais pour le bien parler. Il châtie dans Tartufe la fausse dévotion ; dans le Malade imaginaire, la fausse science ; dans les Précieuses , le faux bel esprit; dans le Bourgeois gentilhomme, le faux orgueil ; dans le Cocu imaginaire, la fausse jalousie. Ah! messieurs, je comprends la haine qu'il inspire aux artisans de mensonge, à ces

hommes qui vivent de l'ignorance, de la simplesse et de la crédulité d'autrui !

Mais ce moraliste à la fois si franc et si délicat, ce sauvage de si bonne compagnie, ce Timon sorti d'Athènes et qui sait le chemin de Versailles, Alceste, l'homme aux rubans verts comme on l'appelle, sera-t-il désarmé par les grâces félines de Célimène qui tient bureau d'esprit et de médisance ? Osera -t- il reprocher leur malice à ces lèvres pourprées sur lesquelles frétille le sarcasme au milieu des roses de la jeunesse? Non certes; et lorsque l'adorable veuve a tour à tour daubé sur Cléonte dont elle dit :

Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille fort; Partout il porte un air qui saute aux. yeux d'abord, Et, lorsqu'on le revoit après un peu d'absence, On le retrouve encor plus plein d'extravagance ;

sur Damon qu'elle peint en quatre vers :

C'est un parleur étrange, et qui trouve toujours L'art de ne vous rien dire avec de grands discours : Dans les propos qu'il tient on ne voit jamais goutte, Et ce n'est que du bruit, que tout ce qu'on écoute ;

sur Timante qu'elle pourtraict :

C'est de la tête aux pieds, un homme tout mystère, Qui vous jette en passant un coup d'œil égaré, Et, sans aucune affaire, est toujours affairé. Tout ce qu'il vous débite en grimaces abonde; A force de façons, il assomme le monde ; Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l'entretien, Un secret à vous dire, et ce secret n'est rien ; De la moindre vétille, il fait une merveille, Et, jusques au bonjour, il dit tout à l'oreille ;

sur Bélise qu'elle drape :

Le pauvre esprit de femme, et le sec entretien !

Lorsqu'elle vient me voir, je souffre le martyre ,

Il faut suer sans cesse à chercher que lui dire,

Et la stérilité de son expression

Fait mourir à tous coups la conversation.

En vain, pour attaquer son stupide silence,

De tous les lieux communs vous prenez l'assistance ;

Le beau temps et la pluie, et le froid et le chaud,

Sont des fonds qu'avec elle on épuise bientôt.

Cependant sa visite assez insupportable,

Traîne en une longueur encore épouvantable ;

Et l'on demande l'heure, et l'on bâille vingt fois,

Qu'elle grouille aussi peu qu'une pièce de bois ;

sur Adraste, Cléon, Damis, qu'elle perce des

flèches barbelées de sa satire et qu'elle mord de ses trente-deux dents blanches et aiguës, Alceste enfin éclate.... vaillamment rompt en visière.... avec la compagnie :

Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour !

Dit le bonhomme Chrysale :

Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour; Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre. Qu'on ne vous voie, en hâte, aller à sa rencontre, Lui présenter la main, et, d'un baiser flatteur, Appuyer les sermens d'être son serviteur.

CLITANDKE.

Pourquoi s'en prendre à nous ? Si ce qu'on dit vous blesse, Il faut que le reproche à madame s'adresse.

ALCESTE

Non, morbleu ! c'est à vous et vos ris complaisans

Tirent de son esprit tous ces traits médisans.

Son humeur satirique est sans cesse nourrie

Par le coupable encens de votre flatterie ;

Et son cœur à railler trouverait moins d'appas,

S'il avait observé qu'on ne l'applaudît pas.

C'est ainsi qu'aux flatteurs on doit partout se prendre

Des vices où l'on voit les humains se répandre.

300 HARANGUES DE LEXIL.

Cependant, les yeux baissés, la démarche oblique, la voix pateline, le geste rare et doucereux, éteignant sous un voile en point d'Alençon la flamme de son regard; dissimulant sa vanité sous les modes de l'an passé; polie, discrète, fleurant l'encens, l'eau bénite et l'essence de benjoin, voici que la prude Arsinoë charitablement avertit Célimène des malins propos du monde scandalisé par son genre de vie. Alors, messieurs, Célimène se venge. Avec quel entrain! quelle verve ! son discours pétille, sa phrase étincelle ; chaque mot porte, chaque geste blesse, chaque repartie déchire dans cet immortel entretien où, par les mains de la plus spirituelle des femmes, du bout de ses doigts effilés et gantés, du bout acéré de sa langue et de ses ongles roses, Molière châtie la pruderie , cette piperie de la pudeur :

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