PREFACE. VII
ou à se précipiter dans l'utopie, tour à tour satisfaite et désespérée, éperdue, également prête à tout subir et à tout entreprendre, j'ai rappelé aux fils les principes qui avaient sauvé les pères, j'ai renoué la chaîne des temps, proclamé l'Idéal, et rattaché à la Révolution le monde moderne qu'elle a engendré. Quelle que soit l'amertume de l'heure présente et sa lourdeur stérile, je me souviens que la France est la patrie de Roland, d'Etienne Marcel, de Molière, de Voltaire et de Marceau.
F. D. Bancel.
CORNEILLE. — CINNÀ
Messieurs,
Lorsque je lisais devant vous Horace et Le Cid, je n'avais à juger que le poète. Les sujets de ces tragédies empruntés, l'un aux temps fabuleux de Rome , l'autre à l'époque chevaleresque des romanceros espagnols, prêtaient largement à la fantaisie. Il me suffisait alors, prenant Corneille pour guide, de m'aventurer avec lui dans ces belles contrées de l'héroïsme, du sacrifice et du devoir. Austère et doux pèlerinage que je n'oublierai jamais, car vous m'avez accompagné dans cette dévotion aux vieilles reliques de l'honneur.
Aujourd'hui, il ne s'agit plus de marcher à la
suite du Campéador et de Chimène ; decouter le sonore écho des premières batailles romaines, de fouler d'un pied indifférent la légende espagnole et la tradition latine. Le sujet de Cinna est taillé dans l'histoire comme en un bloc de marbre. Il s'agit de savoir si le ciseau du sculpteur a été fidèle. Ce n'est pas seulement le poète, c'est son héros qu'il faut juger : Auguste, cette figure flegmatique, si longtemps masquée, non seulement pour ses contemporains, mais pour la postérité ; Auguste, qui fut Octave, et du fonds sanglant des proscriptions et des guerres civiles , monta sur le trône du monde. — Quelle anxiété j'éprouve en abordant cette étude , ils la comprendront ceux pour qui l'histoire n'est pas le domaine du caprice, mais de la justice. Que je me fusse trompé en critiquant le tragique , il n'y avait péril que pour le goût littéraire. Mais rendre, en histoire, un arrêt inique, dicté par le sophisme ou par la passion, au lieu d'un jugement équitable , il y a danger pour la conscience, pour la mienne et pour la vôtre. Ceux d'entre vous qui savent, seraient offensés; ceux qui ignorent, seraient égarés. Égarer l'ignorance, c'est à dire l'innocence;
tromper, sans le vouloir, l'ingénuité d'une raison qui s'éveille ! Non, messieurs, je ne le ferai pas. — Je n'ai garde d'aborder seul un si grave débat ; j'apporte ici mes témoins ; ils se nomment Cicéron, Tacite, Suétone, Justin, Florus, Voltaire, Gibbon et Montesquieu.
« Les autres nations peuvent souffrir la ser- « vitude ; la liberté est le patrimoine du peuple « romain. » — Ainsi parlait M. Tullius, au Capitule, devant le sénat, dans sa sixième Philippique. Les patriciens applaudirent. Cinquante ans plus tard, le sénat gratifiait Octave-Auguste du pouvoir consulaire à vie, avec tous les insignes du consulat , en sorte que l'empereur réunissait la puissance des tribuns, celle des censeurs, des proconsuls, des préteurs, le souverain pontificat, en un mot tous les pouvoirs. L'âme romaine était incarnée en un seul homme, c'est à dire abolie. Parmi les ruines des institutions et la décadence des mœurs, au milieu de la dignité humaine en poussière et des lois en lambeaux, Auguste recevait sous son obéissance le monde entier fatigué par les discordes civiles.
Comment s'était accompli ce changement pro-
digieux? Tacite nous l'enseigne dans ses Annales; Montesquieu nous l'explique dans son livre De la Grandeur et de la Décadence des Romains. Tous les deux, avec un génie presque égal, pénètrent au fond des causes. Pour moi, je pense, comme eux, que le principal avantage d'Octave et la source de son incroyable fortune furent sa parenté avec César. Aveuglé par la légende du divin Jules, le peuple romain se livra à son héritier. La légende ! Soupçonnez-vous sa force? C'est elle qui règne depuis le commencement : les hommes légendaires sont les tyrans posthumes de l'humanité.
La tranquillité du règne d'Auguste parut d'ailleurs un bienfait après les proscriptions de Marius, de Sylla, de Pompée et d'Antoine. Ubi servitutem faciunt, pacem appellant, disait Tacite : Ils donnent le nom de paix à la servitude qu'ils ont créée.
Je voudrais, messieurs, vous montrer Auguste au faîte de la puissance, rappeler et peindre avec Suétone : Rome agrandie et embellie, une Rome de marbre succédant à une Rome de brique; la fréquence des spectacles et des jeux auxquels l'empereur assistait du haut de sa
CORNEILLE. — C1NNA. 13
maison du mont Palatin bâtie au dessus du cirque Maxime; le peuple, corrompu par les distributions de blé, abusé et satisfait par les mots de liberté, de sénat et de république conservés après la ruine des choses, — on gouverne les peuples avec des mots ; — les partis abdiquant aux mains de César; la simplicité affectée de ce maître de l'univers ; la protection accordée aux lettres ; Horace reniant ses principes, abjurant la mémoire de Brutus qui fut son compagnon, pour devenir le poète de l'indifférence politique, le chantre de la paix, de la volupté et des doux loisirs; Virgile décernant la dictature fatidique à la maison des Jules issue de Vénus et d'Anchise ; Tite-Live créant l'histoire romaine et rappelant dans ses harangues une éloquence qui n'était plus ; l'éclat des arts éblouissant les âmes et leur cachant la servitude. Je voudrais vous raconter Auguste mort, l'empire dévolu à Tibère, l'ardeur du sénat, des consuls, des chevaliers à se précipiter sous ce nouveau joug, ruere in servitium; leur visage composé, suivant Tacite, de peur de paraître ou joyeux à la mort d'un prince, ou tristes avec excès au début d'un règne, et les larmes, la joie,
les regrets, les flatteries confondus. Puis les funérailles, et César mis au rang des dieux. — Durant toute la période impériale, sa mémoire est vénérée. Il est vanté par les historiens comme l'égal des Vespasien , des Titus , des Nerva et des Marc-Aurèle. Le souvenir des Caligula et des Claude rehausse sa renommée. La longue habitude servile use peu à peu le ressort de lame, en sorte que, suivant une forte expression de Corneille, le monde ancien ne discute plus que sur le choix des tyrans.
Au moyen âge, la gloire d'Auguste pieusement recueillie fut consacrée par deux causes également profondes : premièrement, sous son règne le Christ est né ; Auguste est le contemporain de Dieu. Théologiens, docteurs, moines et sermonnaires s'agenouillent devant cette mystique et symbolique concordance de dates. Il semble que ce règne soit le berceau de la rédemption. — Deuxièmement, il représente la tradition, l'idéal de l'empire romain; tradition persévérante même sous les invasions, car la figure de Rome dominait les Barbares, après les avoir attirés ; idéal que Charlemagne tente de réaliser une dernière fois. Quelle tradition
COUNEILLE. C1NNA. 13
pesante! Quelle puissance magnétique dans cet idéal! Pendant huit siècles ne furent-ils pas ceux de l'Italie, et n'est-ce point cette piété séculaire, cette obstination à se tourner vers les morts qui l'ont empêchée de naître? Elle a demandé vainement à la cendre des tombeaux le secret de la vie. Ses meilleurs, ses plus grands citoyens ont été dupes de cette fantasmagorie du passé. Dante appelle le fondateur de l'empire : le bon Auguste, il buon Aagiisto. Dante, le justicier, le verbe du châtiment!... messieurs, il appartenait au parti gibelin; implorant l'unité italienne de la main des Césars germaniques, comme le parti guelfe du patriotisme de la papauté, il opposait une ombre à une autre ombre. 0 fatales obscurités de l'esprit de parti! 0 iniquité des passions politiques ! Dante se faisait le courtisan de la mémoire d'Octave !
Au seizième siècle, même adoration, inspirée surtout par la splendeur des lettres. C'est le protecteur de Virgile que vénère la Renaissance; elle aime l'ami d'Horace, de Mécène et d'Atticus. Montaigne, si malaisé à séduire, après avoir écrit sur Rome ces belles paroles : « J'ai atta- « que cent querelles pour la deffense de Pom-
16 HARANGUES DE LEXIL.
« peius et de Brutus. Me trouvant inutile à ce « siècle, je me rejette à cet autre, et en suis si « embabouiné que l'Etat de cette vieille Rome « libre, juste, florissante (car je n'en aime ni la « naissance, ni la vieillesse), m'intéresse et me « passionne, » Montaigne est séduit comme tout le reste. — Un seul, mais le plus étincelant de tous, Arioste, suivant l'excellente remarque de M. J. J. Ampère, Arioste, ce poète du bon sens « Auguste ne fut pas si saint et si débonnaire « que le chante la trompette de Virgile, qui lui « pardonna les proscriptions parce qu'il se con- « naissait en poésie. »
Au dix-septième siècle, Bossuet écrivait sa politique sacrée, c'est à dire le code de l'absolutisme. L'idéal de Louis XIV était l'idéal même d'Auguste : une servitude durable et glorieuse. Tous les esprits considèrent cet astre éteint comme une sorte de soleil levant de la monarchie absolue. Auguste est le grand, le généreux, le clément , le pacificateur. C'est ainsi que Corneille le reçoit et l'accepte des mains de son temps et d'une histoire aussi complaisante que le sénat de Tibère. Qu'il est difficile à déraciner un préjugé planté depuis dix-huit siècles!
Que la vérité coûte de larmes aux peuples, et d'expériences, et de sacrifices!... Et combien j admire ces vaillants qui aspirent à fonder la liberté en trois jours! Une heure suffit pour la conquérir, mais elle ne dure que par les mœurs qui sont filles du temps. — Tout le monde connaît le sujet de la tragédie. Emprunté à Sénèque le philosophe , Corneille le développe , le passionne. Il s'agit de la conspiration de Cinna, homme d'un caractère faible et imbécile : Stolidi ingenii. Neveu de Pompée, il entreprend de venger par un assassinat la mémoire de son oncle. Son projet découvert, Auguste, sur les instances de Livie, lui fait grâce. — Les hésitations, les discours contradictoires de l'empereur, voces varias et inter se contrarias; le conseil de Livie, muliebre consilium, enfin l'entrevue de César et de Cinna, l'éloquente amertume des reproches, l'humilité du repentir , pour ne pas dire sa bassesse ; tels sont les détails que Sénèque fournissait au poète. — Voltaire éprouve quelque scrupule, que je partage, à recevoir comme authentique cette amplification du fameux chapitre sur la clémence. Suétone, si fertile en détails, ne dit mot de cette magnanime histoire.
Quoi qu'il en soit, lorsque Corneille écrivit Cinna en 1639, il était dans toute la maturité de son génie. Déjà il avait donné àla scène française Horace et le Ciel qui suffiraient à la gloire d'un tragique; le Ciel surtout pour lequel je ressens cette prédilection qu'inspire la jeunesse. Ah! la jeunesse, éclair, printemps; elle vient et elle n'est plus. On passe une moitié de sa vie à l'attendre, l'autre à la regretter. — En Cinna cependant, il y a progrès , non pour la hauteur des caractères et des maximes. Qui dépassera DonDiègue et Rodrigue? Qui égalera Chimène? noble et chaste fille, elle demeure le modèle des femmes, l'espérance et le gage des légitimes amours. Quel père fera oublier la sévère tendresse, la patriotique douleur du vieil Horace? et les larmes tombées de ses yeux ne baigneront-elles pas éternellement l'amitié paternelle. — Cinna est supérieur par la composition : sage , habile, méthodique, dramatique, progressive, elle est d'un génie qui connaît sa force, qui a creusé son sillon , qui a tracé sa route. Corneille s'est donné des leçons à soi-même ; c'est la manière des grands hommes. Supérieur surtout par la forme plus simple, moins déclamatoire, moins
espagnole , plus originale , c'est la tragédie par excellence du vers cornélien, de ce vers sculpté. de cette poésie saine et cordiale qui charme le cœur et réjouit la raison. Je souscris, sauf les réserves de l'histoire , aux éloges que se décernait ce naïf poète qui est son propre critique, et son meilleur :
« Ce poème a réuni tant d'illustres suffrages « qui lui donnent le premier rang parmi les « miens, que je me ferais trop d'importans enne- « mis si j'en disais du mal : je ne le suis pas « assez de moi-même pour chercher des défauts « où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le « jugement qu'ils en ont fait, pour obscurcir la « gloire qu'ils m'en ont donnée. Cette approba- « tion si forte et si générale vient sans cloute de « ce que la vraisemblance s'y trouve si heureu- « sèment conservée aux endroits où la vérité lui « manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au « nécessaire. Rien n'y contredit l'histoire, bien « que beaucoup de choses y soient ajoutées ; rien « n'y est violenté par les incommodités de la « représentation , ni par l'unité de jour, ni par « celle de lieu... Comme les vers de ma tragédie « à'Horace ont quelque chose de plus net et de
« moins guindé pour les pensées que ceux du « Cid , on peut dire que ceux de cette pièce ont « quelque chose de plus achevé que ceux d'iîo- « race , et qu'enfin la facilité de concevoir le «sujet, qui n'est ni trop chargé d'incidens, « ni trop embarrassé des récits de ce qui s'est « passé avant le commencement de la pièce, est « une des causes sans doute de la grande appro- « bation qu'il a reçue. »
Je consens à cette apologie de Balzac : « Vous nous faites voir Rome tout ce qu'elle « peut être à Paris , et ne l'avez point brisée en « la remuant. Ce n'est point une Rome de Cas- « siodore, et aussi déchirée qu'elle était au siècle « des Théodoric ; c'est une Rome de Tite-Live « et aussi pompeuse qu'elle était au tems des « premiers Césars. Vous avez même trouvé ce « qu'elle avait perdu dans les ruines de la Répu- « blique, cette noble et magnanime fierté ; et « il se voit bien quelques passables traduc- « teurs de ses paroles et de ses locutions ; mais <* vous êtes le vrai et le fidèle interprète de ses « mœurs et de son courage. Je dis plus, mon- « sieur, vous êtes souvent son pédagogue, et « vous l'avertissez de la bienséance quand elle
« ne s'en souvient pas. Aux endroits où Rome « est de brique, vous la rebâtissez de pierre; « quand vous trouvez du vide, vous le rem- « plissez d'un chef-d'œuvre, et je prends garde <■• que ce que vous prêtez à l'histoire est tou- « jours meilleur que ce que vous empruntez « d'elle. »
Ce que Corneille prête à l'histoire, dans Cinna, c'est l'austère et vaillante figure d'Emilie, et la figure abjecte de Maxime (abjecte, non aux premiers actes, mais aux derniers lorsqu'il s'avilit au rôle de délateur, présage des moeurs de la décadence). — Emilie fille du proscrit Toranius, tuteur d'Auguste, est l'âme même de la conjuration; elle seule et sa vengeresse beauté poussent le faible Cinna ; en elle on sent battre le cœur ulcéré de la République romaine, en elle vivent implacables la cause personnelle et la cause de la patrie ; c'est à elle que Cinna raconte les résolutions des conjurés :
Plût aux dieux que vous-même, eussiez vu de quel zèle Cette troupe entreprend une action si belle ! Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur, Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur,
LF.S HAl'.ASGl'ES. T.
Et dans un même instant, par un effet contraire, Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère. « Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux Qui doit conclure enfin nos desseins généreux ; Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome, Et son salut dépend de la perte d'un homme, Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humaii A ce tigre altéré de tout le sang romain, Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues ? Combien de fois changé de partis et de ligues ! Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi, Et jamais insolent ni cruel à demi ! » Là, par un long récit de toutes les misères Que durant notre enfance ont enduré nos pères, Renouvelant leur haine avec leur souvenir, Je redouble en leurs cœurs l'ardeur de le punir. Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles Où Rome par ses mains déchirait ses entrailles, Où l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté Nos légions s'armaient contre la liberté ; Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves ; Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers, Tous voulaient à leur chaîne attacher l'univers ; Et l'exécrable honneur de lui donner un maître Eaisant aimer à tous l'infâme nom de traître, Romains contre Romains, parens contre parens, Combattaient seulement pour le choix des tyrans.
CORBEILLE. — CESNA.
J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable
De leur concorde impie, affreuse, inexorable.
Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat,
Et, pour tout dire enfin, de leur triumvirat ;
Mais je ne trouve point de couleurs assez noires
Pour en représenter les tragiques histoires.
Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants,
Rome entière noyée au sang de ses enfants :
Les uns assassinés dans les places publiques,
Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques .
Le méchant par le prix au crime encouragé;
Le mari par sa femme en son lit égorgé ;
Le fils tout dégouttant du meurtre de son père
Et sa tête à la main demandant son salaire
Vous dirai- je les noms de ces grands personnages
Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages,
De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels,
Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels?
Mais pourrais-je vous dire à quelle impatience,
A quels frémissements, à quelle violence,
Ces indignes trépas, quoique mal figurés,
Ont porté les esprits de tous nos conjurés?
Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère
Au point de ne rien craindre, en état de tout faire,
J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés,
La perte de nos biens et de nos libertés,
Le ravage des champs, le pillage des villes,
Et les proscriptions, et les guerres civiles,
Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix Pour monter sur le trône et nous donner des lois. Mais nous pouvons changer un destin si funeste, Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste, Et que, juste une fois, il s'est privé d'appui, Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui : Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître ; Avec la liberté Rome s'en va renaître ; Et nous mériterons le nom de vrais Romains, Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains. «
Voltaire avait raison : « Ce discours de Cinna « est un des plus beaux morceaux d'éloquence « que nous ayons dans notre langue. » Cet éloge même ne suffit pas à caractériser la poésie cornélienne. L'enthousiasme manque à Voltaire pour juger comme il convient le père du théâtre français ; l'enthousiasme, cette vertu si rare chez les critiques, et pourtant la première. Non seulement la harangue de Cinna est admirable comme morceau oratoire, mais le sens profond de l'histoire éclate ici, et l'on peut dire que Rome, le triumvirat, l'empire ressuscitent et parlent dans chaque vers. Un savant de nos jours a dit justement que le théâtre de Corneille est une école d'histoire romaine. — Ai-je besoin,
messieurs, de faire ressortir la fierté de l'accent, lapre murmure de l'offensé? Ne reconnaissezvous pas l'ardeur contenue et sombre, l'habileté, l'invective, le fanatisme d'un chef de conjurés? Ce n'est pas le Cinna de Sénèque qui parle ; Corneille, pour un moment, lui inspire son énergie romaine ; plus tard, tout à l'heure, par une profonde sagacité dramatique du poète, vous verrez Cinna faiblir, chanceler, se déshonorer et se perdre ; mais ici il me paraît trempé dans le génie de la conspiration ; Machiavel le reconnaîtrait pour le digne fils de l'antique Italie. Vous diriez que Corneille commente le livre du Prince, et qu'il sait par cœur le chapitre six du livre troisième des Décades.
Ce n'était pas la première fois qu'une conjuration formait le nœud d'un drame ; ce ne fut pas la dernière. Auparavant, Shakespeare dans Jules César, eut recours à ce ressort puissant, depuis, Schiller, dans Fiesque (cent autres), l'ont employé. Là où Corneille raconte, Shakespeare et Schiller peignent sans discourir ; ce n'est pas un récit, c'est une action ; vous n'entendez pas le lointain écho des projets et des serments; serments et projets se déroulent sous vos yeux.