ÉLIANTE
Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous qui vous puisse émouvoir?
ALCESTE
J'ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir ;
Et le déchaînement de toute la nature
Ne m'accablerait pas comme cette aventure.
C'en est fait... Mon amour... Je ne saurais parler.
Que votre esprit un peu tâche à se rappeler.
O juste ciel ! Faut-il qu'on joigne à tant de grâces Les vices odieux des âmes les plus basses ?
Mais encor, qui vous peut.
Ah ! tout est ruiné ; Je suis, je suis trahi, je suis assassiné. Célimène... Eut-on pu croire cette nouvelle? Célimène me trompe, et n'est qu'une infidèle.
Ainsi il se plaint, navré, il sanglote comme Othello :
Bonjour noble dame. (O supplice ! moi dissimuler ! moi!) Votre main, s'il vous plaît; vous avez là madame, une loyale main?
Puis la douleur fait place à la colère , il ru-
git ; la harangue d'Hermione à Pyrrhus n'est ni plus fiévreuse ni plus emportée :
Ah ! ne plaisantez point , il n'est pas tems de rire.
Rougissez bien plutôt, vous en avez raison ;
Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison.
Voilà ce que marquaient les troubles de mon âme ;
Ce n'était pas en vain que s'alarmait ma flamme ;
Par ces fréquents soupçons qu'on trouvait odieux,
Je cherchais le malheur qu'ont rencontré mes yeux ;
Et, malgré tous vos soins et votre adresse à feindre,
Mon astre me disait ce que j'avais à craindre.
Mais ne présumez pas que, sans être vengé,
Je souffre le dépit de me voir outragé.
Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance,
Que l'amour veut partout naître sans dépendance,
Que jamais par la force on n'entra dans un cœur,
Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur.
Aussi ne trouverais-je aucun sujet de plainte,
Si pour moi votre bouche avait parlé sans feinte ;
Et, rejetant mes vœux dès le premier abord,
Mon cœur n'aurait eu droit de s'en prendre qu'au sort.
Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie,
C'est une trahison, c'est une perfidie
Qui ne saurait trouver de trop grands châtimens ;
Et je puis tout permettre à mes ressentimens.
Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage ;
Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage.
306 HARANGUES DE LEXIL.
Percé du coup mortel dont vous m'assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés ; Je cède aux mouvemens d'une juste colère, Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.
Mais quoi! à cette terrible fureur, à ces menaces de demi-Dieu outragé et jaloux, succèdent bientôt la prière et les larmes. Résigné, touchant enfin le fond du désespoir où vous diriez qu'il se repose, après que la trahison a manifestement éclaté , le malheureux Alceste offre en tremblant à Célimène l'inaltérable abri de son amour :
Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits; J'en saurai, dans mon àme, excuser tous les traits. Et ne les couvrirai que du nom de faiblesse Où le vice du tems porte votre jeunesse ; Pourvu que votre cœur veuille donner les mains Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains, Et que dans mon désert, où j'ai fait vœu de vivre, Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre ; C'est par là seulement que, dans tous les esprits, Vous pouvez réparer le mal de vos écrits, Et qu'après cet éclat qu'un noble cœur abhorre, Il peut m'être permis de vous aimer encore.
Moi, renoncer au monde avant que de vieillir, Et dans votre désert aller in'ensevelir !
Et la voilà qui fuit cette séquestration de l'amour au fond des bois ; elle fuit cette bucolique perpétuelle dont elle serait l'Amaryllis ; elle fuit à tire d'ailes, et si loin que, depuis deux siècles, niRegnard, ni Destouches, ni Marivaux, ni Beaumarchais, ni M. Scribe, ni M. Alfred de Musset, ni personne, n'a pu la rattraper. Création du génie de Molière , elle est morte avec lui. Combien d'autres demeurent, comme autant de statues sculptées sur le marbre de sa tombe !
Quant à Alceste, par cette fantaisie d'accaparement et de solitude commune à tous les amoureux, toujours Turcs sur ce point, il rentre dans le ton et le cadre de la comédie qu'il dépassait tout à l'heure de toute la hauteur du drame.
Le Misanthrope, messieurs, c'est Molière luimême. Sa tristesse, sa mélancolie, sa brusquerie, en savez-vous la cause? Elle gît tout entière dans le contraste de l'idéal et du réel. Alceste est un poète, et un poète qui aime, c'est à dire
un martyr. Il tombe de l'Éden des rêves, du paradis des chimères. Sa haine du genre humain, c'est de l'amour aigri. N'entendez-vous pas, aux derniers actes, n'entendez-vous pas distinctement les sanglots et les soupirs d'un être vivant? Le caprice du poète ne suffit pas à engendrer de pareilles douleurs. Molière a été à lui-même son sujet : c'est ton cœur brisé, déchiré, ulcéré que tu ouvres devant nous, ô poète héroïque, à la fois victime et sacrificateur! Ces cris désespérés, cette rage muette, ces formidables hoquets de la passion trahie, il les puisa dans les infidélités de sa femme (1).
« Tout homme qui sait lire est un lecteur de « plus pour Molière, » disait un critique. J'ajoute : Tout homme de coeur est un ami de plus. Il a aimé, il a souffert. Tandis que la plupart des hommes s'enferment dans leur chagrin stérile , son âme s'est ouverte et par ses blessures elle a répandu sur le monde moral un sang fécond et généreux. C'est de lui qu'on peut dire qu'il s'est donné en pâture à ses contemporains et à la postérité. Quelle part distribue-t-il ainsi ce ma-
(1) Voir le dialogue avec Chapelle. Après l'avoir lu, je n'ai plus le cœur à rire de Sganarelle on d'Alceste; Georges Dandin me semble funèbre.
gnifique? La meilleure. Jamais il n'a fait rire aux dépens de l'honnête, du juste, ni du vrai. C'est pourquoi lui, l'héritier du rire à plein ventre de Gargantua et de Pantagruel , et du rire éclatant des Dieux, en face d'Alceste, hésite, pénétré d'une sorte de respect pour cette hautaine et grave physionomie. Il s'est moqué des avares, des femmes, des marquis, des bourgeois, des médecins, des philosophes ; il y a une chose dont il ne rit pas : c'est la sincérité. Il avait assez d'esprit pour railler, assez de cœur pour aimer, assez d'âme pour admirer; et même, si je l'ose dire, la satire jaillissait en lui des mêmes sources que l'enthousiasme. Celui-là, messieurs, comme disait Jules César du républicain Cassius, celui-là était un homme. Voilà pourquoi il m'est si cher.
Un dernier trait achève de le peindre : « Quand « il lisait ses pièces aux comédiens , il voulait « qu'ils y amenassent leurs enfants pour tirer des « conjectures de leurs mouvements naturels. * Non content de confier ses chefs -d'oeuvre à sa servante Laforest , il consulte la franchise innocente et la candeur des enfants. Il se fait petit pour être grand, car à ses yeux d'ar-
tiste, la grandeur n'est pas autre chose que la vérité.
Un tel homme devait être bon. 11 l'était, en effet, et malheureux. La bonté et le génie, il n'est rien de plus haut dans le monde ! et pour leur consécration éternelle , la bonté et le génie de Molière ont eu, après sa mort, ce je ne sais quoi d'achevé que la persécution ajoute à la vie des hommes.
Le soir du 21 février 1673, un cadavre accompagné de deux ecclésiastiques fut porté au cimetière de Saint-Joseph, rue Montmartre, à Paris. Deux cents personnes environ suivaient tenant chacune un flambeau. Il ne se chanta aucun chant funèbre. Il avait été décidé qu'on accorderait un peu de terre, mais que le corps s'en irait directement et sans être présenté à l'Église.
Qui enterre-t-on ainsi ? L'honneur de la littérature française ; c'est lui que l'on couche sous quelques pouces d'une terre clandestine ; à l'homme qui lui avait donné, prodigué les merveilles de son génie complaisant, le roi Louis XIV ne fit pas même accorder une prière des morts.
« La postérité, écrivit Bossuet, saura peut- « être la fin de cet illustre comédien , qui , en
« jouant son Malade imaginaire ou son Médecin « par force, reçut la dernière atteinte de la ma- « ladie dont il mourut peu d'heures après , et « passa des plaisanteries du théâtre , parmi « lesquelles il rendit le dernier soupir, au trîbu- « nal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez « car vous pleurerez ! «
La postérité, messieurs, c'est nous. Voici ce qu'elle répond à l'ingratitude du monarque, à la haine de l'évêque de Meaux :
Les caveaux de Saint-Denis n'ont pu sauver les os des rois; mais nous, fils d'un siècle de tolérance, dans le fond de nos âmes ainsi qu'en des urnes pieuses, nous préserverons de l'injure, de la profanation et de l'oubli les cendres du grand Molière !
Novembre 1860.
Messieurs ,
- Je fuirais volontiers au delà des Sarmates « et de l'Océan glacé, lorsque j'entends censurer « nos mœurs par ceux qui affichent l'austérité « des Curius, et vivent en bacchantes. Que le « front de l'homme est trompeur! On ne ren- « contre ici que d'austères cyniques. » — Fronti nulla fuies.
Ainsi Juvénal protestait contre le vice le plus odieux qui puisse déshonorer l'âme humaine; ainsi, armé du fouet d'Archiloque et de Lucile, il flagellait l'hypocrisie. Ce cri du satirique latin a traversé les âges; toujours sonore, vibrant.
puissant, écho de la conscience indignée contre le crime qui prend le masque de l'innocence; revendication de la vérité sur le mensonge; consolation et vengeance de ceux qui prisent la franchise de l'esprit et la probité du cœur avant les caresses de la fortune. — Ce n'est pas aujourd'hui seulement que, pour faire son chemin dans le monde, il convient de s'affubler de vertu. Il y a longtemps que la société est la proie des violents ou des habiles. Parfois elle résiste aux premiers ; mais les seconds doucement s'en emparent ; et si vous unissez à la force la ruse, vous êtes assuré de la domination. Comment arrêterons-nous l'esprit de l'homme sur cette pente où glissent et s'abîment de plus en plus toutrespectde soi-même et toute dignité? En bas, au fond, je vois clairement le néant de la grandeur morale, et lorsque je songe que nous y roulons avec la vitesse accumulée des âges, je .suis saisi de vertige, troublé jusqu'aux racines de mon être, ébranlé dans ma certitude, alarmé dans ma foi, désespéré dans mon amour pour l'humanité. Oui, lorsque je considère combien il est aisé de nous leurrer par les apparences; avec quelle folle ardeur nous courons après les
chimères ; de quelle faible étreinte nous embrassons la réalité ; quelle humilité, quel respect la plupart d'entre nous pratiquent envers les empiriques de la philosophie, de la religion, de la politique ou de la science, je me demande si la bravoure et le bon sens sont pour jamais exilés de la terre. — En effet, messieurs, ce vice qui fera le sujet de notre entretien, les philosophes, les moralistes, les orateurs et les poètes l'ont signalé, dévoilé, poursuivi, accablé, et il est toujours vivant! — Platon, dans sa république, le courbe en vain sous le regard du vrai ; Juvénal, en vain le fustige sur les reins souples et cyniques de Varullus et de Créticus ; en vain l'antiquité tout entière, par la main de ses penseurs, s'efforce d'extirper de sa face l'ulcère qui la ronge ; la plaie, sans cesse reparaît, insatiable ; et l'on peut dire que la décadence romaine et le basempire ne sont autre chose que le triomphe de l'hypocrisie. — Bercé par les mots de liberté, de grandeur, de gloire, le monde ancien s'est endormi du sommeil de l'esclave. Les fils de la louve, les descendants des Régulus et des Coriolan ont passé sous les fourches des Constantin, des Arcadius et des Théo-
316 HARANGUES DE LEXIL.
dose; eux qui, jadis épouvantaient la cité du bruit de leurs révoltes, en courant domptaient l'univers, s'agenouillèrent devant ces grands hypocrites dont la politique s'abritait sous le manteau vénéré du catholicisme, et de la croix du Christ faisait un gibet pour la liberté de
conscience
Durant le moyen âge, le vice, un instant stupéfait devant la brutalité des barbares, reparaît avec une intensité égale et des caractères nouveaux. La cour de Rome l'engendre, les couvents l'accueillent, les moines l'entretiennent, les religieux le répandent. Touchante émulation, admirable rivalité pour lesquelles nos pères n'ont eu ni assez de sifflets, ni assez de verges. Ingrats qui regimbaient contre tant d'hommes pieux, pieusement occupés à s'enrichir, au nom du ciel, des dépouilles d'autrui! Car l'hypocrisie alors est le sac profond, l'outre énorme, l'insondable besace, où les clercs engloutissent le bien du prochain sanctifié. Tout y vient, tout y passe, tout y entre, tout y disparaît; l'argent, la terre, le bœuf, l'âne, la femme et la servante. Aussi quelques-uns se plaignirent, réclamèrent : les poètes surtout, ces incorrigibles railleurs. Ils
avaient stigmatisé les tyrans ; ils bafouèrent la cafardise et l'avidité des enfroqués de toute taille, de toute confrérie, et sans regarder à la couleur de la corde dont était serrée leur robe de mendiants, ils s'en servirent pour étrangler leur avarice.
Relisez ces poèmes où brillent à chaque page l'étincelle du bon sens gaulois, la flamme naissante de la pensée moderne ; poèmes qui ont amusé nos ancêtres ; livres longtemps couverts d'un injuste oubli, et qui cependant contiennent en germe la littérature française. Qu'est-ce que le roman du Renard autrefois si populaire, dont les scènes fournissaient des sujets aux peintres? Eh! messieurs, c'est l'histoire du trompeur et de sa dupe, l'histoire môme du temps, l'histoire de tous les temps. Avez-vous oublié le roman de la Rose, dont M. Nisard a si bien dit « qu'il fut plus qu'un poème, qu'il fut l'esprit même de deux siècles? » Ce roman commencé par le délicat et timide Guillaume de Lorris, continué par le savant Jean de Meung, libre penseur, libre diseur, aïeul de Rabelais, de Montaigne et de Molière ? Faut-il vous rappeler le profil de l'hypocrite esquissé par Guillaume dans le person-
nage de Papelardie, l'une des figures peintes sur les murailles du château de Déduyt :
En sa main un psautier tenait, Er sachiez que moult se peinait De faire à Dieu prières saintes ■Et d'appeler et saints et saintes.
Mais ce Papelardie, diseur de patenôtres, familier des élus et qui leur parle en son langage, ce Papelardie n'est qu'une ébauche. Voici le fougueux Jean de Meung! d'un pinceau hardi, d'un burin ineffaçable, il peint, il trace, il creuse et fouille le portrait en pied de Faux-Semblant. A mesure que la civilisation avance, cette figure sombre et risible prend des proportions plus vastes :
« Il faut, dit M. Nisard, laisser Faux-Semblant -• se peindre lui-même. Le dieu d'amour, surpris « de trouver cet inconnu dans son armée en •• compagnie de Contrainte-Abstinence, escortés ••- tous les deux de Simplicité et de Franchise , ••- veut tout d'abord les en chasser ; mais les ■• barons intercèdent pour eux, et le dieu con- •• sent à recevoir les services de Faux-Semblant. •• Quoi de plus piquant déjà, que de donner à
- Faux-Semblant, pour intercesseurs, Simplesse « et Franchise? Ne sont-ce pas les plus honnêtes « gens qui font les affaires des faux dévots? » (On dirait de nos jours : ne sont-ce pas les honnêtes actionnaires qui font la fortune des spéculateurs? ) « Faux- Semblant est fait roi des -- Ribauds — (singulière royauté pour un aussi
- saint homme.)— Comme il est d'honnêteté dou- « teuse, le dieu d'amour, qui veut savoir sur qui
- compter, l'interroge d'abord sur sa demeure. « J'ai maisons diverses, dit Faux -Semblant; « mais je n'ose m'ouvrir, à cause des moines mes
- confrères. » Le dieu insiste : « Eh bien ! dit
- Faux-Semblant, j'habite le monde et le cloître; .. mais plus le cloître que le monde, parce que « j'y suis mieux caché :
Religieux sont moult couverts ; Les séculiers sont plus ouverts.
« Faux-Semblant vit avec les orgueilleux, les « fourbes, les gens d'intrigue, les parasites,
Qui mondaines honneurs convoitent Et les grands besognes exploitent, Et vont cherchant les grands pitances ; Et pourchassent les accointances
Des puissans hommes, et les suivent, Et se font povres, et si se vivent Des bons morceaux délicieux Et boivent les vins précieux ; Et la povreté vont preschant Et les grands richesses peschant.
« Malheur à qui voudrait faire obstacle à « Faux- Semblant ! Il sait trahir et frapper à « mort, sans qu'on voie la main d'où partent les « coups. Comment la verrait-on,
... tant est fort la decevance
Que trop est difficile Paparcevance ?
« L'attrait des âmes simples pour le faux dévot, « c'est l'attrait des moutons vers le loup habillé « en pasteur. S'il fuyait, ils courraient après lui. « — Faux-Semblant a le pouvoir de lier et de « délier; il confesse et absout qui bon lui semble, « en dépit du clergé régulier, qui le redoute. Que « si quelque pénitent était réclamé par le prêtre « de sa paroisse, il lui suffirait de s'en plaindre
A son confesseur nouvel, Qui n'a pas nom Frère Louvel Mais Frère Loup qui tout dévore.
- Du reste, ajoute Faux-Semblant, ce ne sont ■ pas les pénitents pauvres que je dispute aux
- prélats. A moi les brebis grasses, à eux les
- brebis maigres! »— « Comment, dit l'Amour, scandalisé :
Tu semblés être un saint hermite?
FAUX- SEMBLANT
C'est vrai, mais je suis hypocrite.
Tu vas prescbant abstenance.
FAUX-SEMBLANT
Vrai, vrai, mais j'emplis ma pancc.
AMOUK.
Tu vas prescbant la povreté,
FAUX-SEMBLANT
J'aimerais mieux l'accointance Cent mille fois roy de France, Que d'un povre, par Notre Dame !
Quand je vois tout nuds ces truands Trembler sur les fumiers puants,
De froid, de faim, crier et braire, Ne m'entremetz de leur affaire, S'ils sont à l'Hôtel-Dieu portés.
« Pas ne m'en soucie. Ne demanderaient-ils « qu'une aumône, ils n'auraient pas un liard! « Que me donnera celui qui lèche son couteau?» — « Enfin, comme dernier trait, Faux-Semblant « que le représentant de l'université de Paris , « Guillaume de Saint-Amour, veut faire tra- « vailler :
J'aime mieux devant les gens prêcher Et affubler ma renardie Du manteau de Papelardie. «
Ainsi, messieurs, avare, ambitieux, impitoyable et fainéant, tel est le portrait du faux dévot au xme siècle. Pendant que JeandeMeung cloue l'hypocrite au pilori de son roman, Dante le plonge dans le huitième cercle de son Enfer :
Lagiu trovammo una gente dipinta :
« Là bas, nous trouvâmes une troupe d'âmes « brillantes, qui marchaient à pas très lents, et « qui pleuraient et semblaient remplies de dou- « leurs et de fatigue;
« Elles portaient des chapes garnies de capu- « chons bas qui tombaient devant les yeux, et « taillées à la façon de celles que portent les « moines de Cologne ;
« A l'extérieur ces chapes sont dorées, de « sorte qu'elles éblouissent; mais à l'intérieur « elles sont toutes de plomb, et si lourdes, que « celle de Frédéric semblerait de paille ;
« 0 manteau fatigant pour l'éternité ! . . . — « 0 in etemo faticoso manto! — Ecrasés sous le « fardeau, ces malheureux marchent lentement, « regardent d'un œil louche, con Vocchio bieco, et « sans parler ; et l'un d'eux à Dante qui lui « adresse la parole : « Ces chapes jaunes sont si « lourdes, d'un plomb si lourd, qu'elles nous •• font craquer comme le poids fait craquer les « balances. »
Son di piombo si grosse che li pesi Fan cosi cigolar le lor bilance.
Machiavel, à son tour, flétrit l'hypocrite dans la comédie aristophanesque de la Mandragore. Un moine, fra Timothéo, à l'œil faux , au maintien humble, aux paroles doucereuses, comme on lui propose, moyennant salaire, de com-
->l'i HARANGUES DE L EXIL.
mettre un crime dont le nom profanerait cette enceinte :
Ainsi soit-il, au nom de Dieu! que votre volonté soit faite; mais c'est pour l'amour de Dieu seul, et par charité pour le prochain que j'y consens... Donnez-moi cet argent afin que je puisse commencer à faire quelques aumônes.
D'un côté des Alpes à l'autre on entend le même cri de réprobation; la pudeur italienne se soulève contre ces échappés de Rome, de la maison des larves, suivant l'énergique expression de Pétrarque. Tout à coup sur la vieille terre des Gaules éclate un rire aigu, plein, strident, le rire de Rabelais. Il ne cessera plus ; il passera de Rabelais à la satire Ménippée, à Régnier, à La Fontaine, à Pascal, à Boileau, à Molière, à Voltaire, à Paul-Louis Courier; cynique sur les lèvres de Régnier, incisif et délicat sur celles de La Fontaine , indigné avec Pascal, grave avec Despréaux, pénétré de terreur et de larmes avec Molière , triomphant, vainqueur, dominateur sur la bouche moqueuse deVoltaire. Ironie ! ironie ! arme française ; hélas ! au lieu de les haïr, ils rient de ceux qui les ont fait pleurer ! Comment ne pas admirer la franche allure, la
verdeur, lapreté, leloquence, l'invective de ces vers de Mathurin Régnier? C'est Macette, la vieille Macette, une étrange convertie, Macette qui, après une vie agitée,
A changé de courage, et, confite en détresse, Imite avec ses pleurs la sainte pécheresse. Donnant des saintes lois à son affection Elle a mis son amour à la dévotion.
Sans ait, elle s'habille, et simple en contenance, Son teint mortifié presche la continence. Clergessc, elle fait jà la leçon aux prescheurs : Elle lit. saint Bernard, le guide des pécheurs, Les méditations de la mère Thérèse, Sait que c'est qu'Hyp jstase avecque Synderese ; Jour et nuit, elle va, de couvent en couvent, Visite les lieux saints, se confesse souvent ; A des cas réservés grandes intelligences ; Sait du nom de Jésus toutes les indulgences; Que. valent chapelets, grains bénits enfilés, Et l'ordre du cordon des pères Récoilets. Loin du monde elle fait sa demeure et son giste, Son œil tout pénitent ne pleure qu'eau bénite. Enfin, c'est un exemple, en ce siècle tortu, D'amour, de charité, d'honneur et de vertu. Pour béate partout le peuple la renomme ; Et ia gazette même a déjà dit à Rome,
UCS HAKANBPBS. T. I.
326 HARANGUES DE LEXILi
La voyant aimer Dieu et sa chair maîtriser Qu'on attend que sa mort pour la canoniser.
Je ne perdrai ni mon temps ni le vôtre à taire remarquer la vigueur, le relief de ces détails. Mathurin Régnier, tu n'as pas dessiné une abstraction ; ta Macette est vivante ; elle est digne d'unir sa dévotion de marchande à la toilette à l'orgueilleux fanatisme de celui dont Boileau disait :
Un bigot orgueilleux, qui, dans sa vanité, Croit duper jusqu'à Dieu par son zcle afl'ectc, Couvrant tous ses défauts d'une sainte apparence, Damne tous les humains de sa pleine puissance.
Tous les deux sont les ancêtres de ces folliculaires orthodoxes dans la haine, de ces libellistes dévots à la persécution, signalés par M. Hugo.
Vous conquîtes la Seine et le Rhin et le Tage. L'esprit humain rogné subit votre compas. Sur les publicains juifs vous avez l'avantage, Maudits! Judas est mort, Tartufe ne meurt pas.
lago n'est qu.'un fat près de votre Basile. La Bible en vos greniers pourrit mangée aux. vers. Le jour ou le mensonge aurait besoin d'asile, Vos cœurs sont là, tout grands ouverts.
Vous insultez le juste abreuvé d'amertumes. Tous les vices, quittant veste, cape et manteau, Vont se masquer chez vous et trouvent des costumes. On entre Lacendre, on sort Contrafatto.
Les âmes sont pour vous des bourses et des banques. Quiconque vous accueille a d'affreux repentirs. Vous vous faites chasser, et par vos saltimbanques Vous parodiez les martyrs.
L'église du bon Dieu n'est que votre buvette. Vous offrez l'alliance à tous les inhumains. On trouvera du sang au fpnd de la cuvette Si jamais, par hasard, vous vous lavez les mains.
Vous seriez des bourreaux si vous n'étiez des cuistr Pour vous le glaive est saint et le supplice est beau ; O monstres! vous chantez dans vos hymnes sinistres Le bûcher, votre seul flambeau !
Depuis dix-huit cents ans Jésus, le doux pontife, Veut sortir du tombeau qui lentement se rompt, Mais vous faites effort, ô valets de Caïphe, Pour faire retomber la pierre sur son front !
O cafards ! votre échine appelle l'étriviçre. Le sort juste et railleur fait chasser Loyola De France par le fouet d'un pape, et de Bavièr Par la cravache de Lola.
328 BARANGUES DE L EXIL.
Allez, continuez, tournez la manivelle De votre impur journal, vils grimauds dépravés; • Avec vos ongles noirs grattez votre cervelle; Calomniez, hurlez, mordez, mentez, vivez !
Dieu prédestine aux dents des chevreaux les brins d'herbe; , La mer aux coups de vent, les donjons aux boulets, Aux rayons du soleil les parthénons superbes, Vos fyces aux larges soufflets.
■> donc ! cherebez les trous, les recoins, les cavernes ! Cachez-vous, plats vendeurs d'un fade orviétan, Pitres dévots, marchands d'infâmes balivernes, Vierges comme l'eunuque, anges comme satan ?
O saints du ciel, est-il, sous l'œil de Dieu qui régne, Charlatans plus bideux et d'un plus lâche esprit, Que ceux qui, sans frémir, accroebent leur enseigne Aux clous saignants de Jésus-Cbrist!
Pareille à la calomnie qui, suivant le Basile de Beaumarchais, « d'abord rase le sol comme l'hirondelle avant l'orage, murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné ; puis germe, rampe, chemine, se dresse, siffle, grandit, s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraine, éclate et tonne, et devient un chorus universel de haine et de proscription; » semblable à cette meurtrière des
réputations, à cetto empoisonneuse de l'honneur, l'hypocrisie s'avance, grandit, ouvre ses ailes à travers les âges, corrompt la source du vrai, extirpe la naïveté de l'âme , enveloppe la conscience, dresse des embûches à la probité, s'empare du gouvernement des hommes et, pour régner en paix, souffle sur la flamme de la raison.
Politique et morale dans l'antiquité, mendiante, fainéante, débauchée et cruelle pendant le moyen âge; sous le règne de Louis XIII et de Louis XIV elle s'assied sur le trône et dans les conseils du roi ; elle se vêt de l'hermine des juges ou de la pourpre des cardinaux; elle a son code, ses ministres, ses docteurs, ses orateurs, ses soldats et ses prêtres ; elle devient puissance ; elle est redoutable et redoutée, elle fait rouler sur les échafauds les têtes les plus hautes, elle aspire à tromper Dieu lui-même. Ce n'estplusRenardie, Papelardie, Faux-Semblant, Timothée, ce n'est plus frère Jean des Entommeures à la fringale homérique, c'est Tartufe! c'est Tartufe aux allures changeantes, au fond immuable, qui s'affuble d'habits plus variés que celui d'Arlequin, défend, caresse et trahit toutes les causes.
heurte discrètement à toutes les maisons, se chauffe à tous les foyers, convoite la femme, l'enfant, l'héritage ; insolent ou humble selon les circonstances ; rompu aux intrigues ; vivant sur le commun, l'oreille et la main tendues, l'escarcelle ouverte; glissant, se coulant, silencieux, sur les ruines morales amassées par ses mains de fossoyeur, sur les cœurs pervertis, sur les volontés mortes, rampant vers son but invariable: la domination de sa compagnie au milieu des libertés en poussière !
Alors, messieurs, Molière paraît. En 1667, il avait quarante-cinq ans. De combien de types divers, pris sur le vif de la nature humaine, et par conséquent immortels, ce prodigieux génie avait enrichi la scène française ! Quels éclats de rire, depuis vingt années, retentissaient dans la salle de l'hôtel de Bourgogne, ou dans celle des Comédiens du Roi! Les voyez-vous passer devant vous ces innombrables créations de la fantaisie la plus variée et la plus féconde qui fut jamais? L'Étourdi, le Dépit amoureux, les Précieuses ridicules, Sganarelle, l'École des Maris, l'École des Femmes, le Mariage forcé, Don Juan, le Misanthrope, le Médecin malgré lui, parcourent toute
l'échelle comique, depuis la farce la plus burlesque, la plus rabelaisienne, la plus étourdissante, jusqu'à la comédie la plus haute et la plus morale. Ils marchent librement et franchement dans leur caractère, dans leurs amours, dans leurs intrigues. Les uns vont d'un pas lourd : ce sont les pédants, les philosophes, les médecins, les maris. Les autres, d'un pied leste, traversent la scène : ce sont les valets, les servantes, c'est Mascarille et c'est Marinette. Ceux-ci, d'un œil hardi et d'une perruque frisée, écrivent des billets doux, en reçoivent, en déchirent, regardent des portraits en soupirant, se brouillent, se raccommodent, font mille folies : ce sontles amoureux, Ergaste,Valère, Clitandre, les beaux jeunes gens qui savent aimer, qui savent le dire et qui le prouvent. Celles-là, timides et fines, discrètes et habiles, les yeux baissés et le cœur prompt : je reconnais Lucile, Hippolyte, Céiie, Isabelle. Là, deux provinciales se guindent au beau jargon : c'est Cathos et Madelon, sa cousine. Ici, une beauté naissante trouble le sommeil de son tuteur : c'est Agnès. Là, une beauté accomplie et qui connaît sa force, amuse, attire, trahit, marquis et beaux esprits,
donne sur les doigts à la prude Arsinoë, et désespère Alceste : c'est Céliméne. Plus loin, derrière les fagots de son mari, j'aperçois la femme de Sganarelle qui se plaît à être battue. Callicratidès et Pancrace s'habillent de la robe des docteurs en Sorbonne, pendant que Don Juan essaie à s'affubler de la livrée de Tartufe.
Molière peint tous les travers, tous les ridicules, tous les vices. Il prend ses personnages autour de lui, dans la boutique, dans le cabinet, dans l'échoppe, à la cour, à la ville ; il les façonne à son gré, il les pétrit à sa guise, il les anime de son soufïle, il les jette sur la scène, et il dit : les voilà! savants, médecins, bourgeois, marquis, il se moque de tout le monde, et même un peu des femmes, à ce que je crois. Tout le monde rit, nul ne se fâche; c'est mon voisin, disent-ils, en se voyant eux-mêmes joués. Le père Malebranche ne se reconnaît pas en Métaphraste. Purgon et Diafoirus désopilent la rate de M. Fagon, médecin du roi. M. de Lauzun se raille des canons et des rubans d'Acaste. Ni Mme de Rambouillet, ni Mlle Paulet n'ont garde de se piquer à Cathos et à Madelon. Les maris, sujets aux accidents, montrent du doigt Arnolphe
et George Dandin. Quant à Célimène elle donnerait l'envie de devenir coquette à la femme la plus réservée.
Ainsi la vie de l'artiste s'écoule et passe de triomphe en triomphe. Il a l'amitié de Boileau. de La Fontaine, de Racine. Estimé des grands,. le roi lui indique des caractères, danse à sejballets, se déride à ses comédies et lui donne à souper. Le temps n'est plus où, suivant la remarque de Despréaux :
L'ignorance et l'erreur, à ses naissantes pièces, En habits de marquis, en robes de comtesses, Venaient pour diffamer son chef-d'œuvre nouveau, Et secouaient la tête à l'endroit le plus beau.
Non, sa gloire rayonne, paisible, acceptée ou subie. Alors, comme il sentait que l'écrivain a charge d'âmes; comme il voulait creuser son sillon au plus profond des moeurs humaines et de sa main en arracher toutes les herbes impures ; comme il considérait son métier à l'égal d'un sacerdoce de vérité et de justice, il fit Tartufe. — Aussitôt, clameurs, discours, harangues, sermons d'éclater. On le calomnie, on l'injurie, on le traîne sur la claie de la diffamation;
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Bourdaloue le condamne au bûcher; les plus modérés à la prison ou à l'exil; on se signe d'effroi ; on recule d'horreur ; l'abomination de la désolation sévit en Babylone ; les faux dévots font rage; Molière avait marché sur le tas de vipères. Effrayé, Louis XIV interdit la représentation du chef-d'œuvre.
Molière écrit une préface où je lis ces admirables paroles :
« Voici une comédie dont on a fait beaucoup « de bruit, qui a été longtemps persécutée ; et « les gens qu'elle joue ont bien fait voir qu'ils ■■■ étaient plus puissants en France que tous ceux « que j'ai joués jusqu'ici.
« Les marquis, les précieuses, les cocus et les « médecins, ont souffert doucement qu'on les ait « représentés, et ils ont fait semblant de se diver- » tir, avec tout le monde, des peintures que l'on <■• a faites d'eux ; mais les hypocrites n'ont point <•- entendu raillerie ; ils se sont effarouchés « d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la « hardiesse déjouer leurs grimaces, et de vou- « loir décrier un métier dont tant d'honnêtes « gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sau- ~ raient me pardonner; et ils se sont tous armés
MOLIERE. — TARTUFE. T,3j
contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par lo côté qui les a blessés : ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartufe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies ; les gestes même y sont criminels ; et le moindre coup d'oeil, le moindre braillement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cache des mystères qu'ils trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage.
« C'est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie; et je les conjure, de tout mon cœur, de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent.
« Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra, sans doute, que mes
« intentions y sont partout innocentes, et qu'elle « ne tend nullement à jouer les choses que l'on « doit révérer ; que je l'ai traitée avec toutes les « précautions que demandait la délicatesse de la « matière; et que j'ai mis tout l'art et tous les « soins qu'il m'a été possible, pour bien distinguer « le personnage de- l'hypocrite d'avec celui du « vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes « entiers à préparer la venue de mon scélérat. « Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en « balance ; on le connaît d'abord aux marques « que je lui donne; et, d'un bout à l'autre, il ne « dit pas un mot, il ne fait pas une action, qui « ne peigne aux spectateurs le caractère d'un « méchant homme, et ne fasse éclater celui du « véritable homme de bien que je lui oppose.
« Si l'emploi de la comédie est de corriger
« les vices des hommes, je ne vois pas par quelle « raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, « dans l'État, d'une conséquence bien plus dan- « gereuse que tous les autres ; et nous avons vu « que le théâtre a une grande vertu pour la cor- « rection. Les plus beaux traits d'une sérieuse « morale sont moins puissants, le plus souvent, « que ceux de la satire; et rien ne reprend
MOLliiRE. TARTUFE. 557
« mieux la plupart des hommes, que la pein- « ture de leurs défauts. C'est une grande « atteinte aux vices, que de les exposer à la - risée de tout le monde. »
Il écrit trois placets au roi :
le premier avant la représentation publique;
le second sur la défense qui fut faite le 7 août 1C67, de représenter Tartufe jusqu'à nouvel ordre ;
le troisième, le 5 février 1CG9, pour remercier le roi d'avoir ressuscité Tartufe, et solliciter au nom d'un médecin fort honnête, dont il a l'honneur d'être le malade, quoi? le canonicat delà chapelle royale de Vincennes. Molière, demandant un bénéfice de chanoine, le manuscrit de Tartufe à la main, quelle ironie digne de Rabelais!
Huit jours après que la pièce eut été défendue, on représenta devant la cour une farce intitulée: Scaramouche Ermite; et le roi en sortant dit au prince de Conti : « Je voudrais bien savoir pour- « quoi les gens qui se scandalisent si fort de « la comédie de Molière, ne disent mot de « celle de Scaramouche. » — A quoi le prince répondit : « La raison de cela, c'est que la comé- « die de Scaramouche joue le ciel et la religion,
« dont ces messieurs-là ne se soucient point ; « mais celle de Molière les joue eux-mêmes ; « c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. »
Par ce mot aussi spirituel que sensé, Molière est jugé et justifié. Il ne tient point école d'impiété, mais de morale. Ceux qui, après deux siècles, lui prodiguent encore l'injure, et font de la boue avec la terre obtenue par prière qui recouvre les os, montrent assez qu'ils sont les fils de Tartufe. 0 parenté plus dévorante que la robe de Nessus ! La mémoire de leur aïeul est sur eux; lorsqu'ils croient la venger, .c'est elle qui les signale au mépris des honnêtes gens. On n'appartient pas impunément à certaines familles . — L'effroi, l'horreur que Molière ressent pour son héros, il nous les inspire. Jamais comédie ne fut plus passionnée ; jamais l'auteur du Misanthrope ne fut plus partial, de cette partialité vigoureuse que les belles âmes ont pour la vertu. « C'est, dit très bien M. Nisard, la « pièce où il a mis le plus de feu. Il y a d'autres « vilaines gens dans son théâtre, et il ne les a « pas ménagés ; mais la preuve qu'il ne leur en « veut guère, c'est qu'il se contente de les rendre « ridicules. Pour le faux dévot, on n'en rit pas
« un moment; Molière en a peur. C'est la révolte « de sa noble nature contre ce vice, le plus « odieux de tous, parce qu'il sert de couverture « à tous. Le faux dévot a toute la perversité des « autres hommes, plus la sienne. » — Aussi, depuis qu'il est entré dans le logis d'Orgon, tout y est troublé ; amusements innocents, honnête liberté des discours, plaisirs, projets de famille, tout est espionné, épilogue, critiqué. Les enfants, la mère et le fiancé d'un côté, avec Dorine la soubrette ; de l'autre , le père avec l'aïeule , Mme Pernelle. La guerre éclate au sein de ce paisible foyer. La grand'mère est devenue l'ennemie de ses petits-enfants ; le père se fait le tyran de sa famille. Hélas! la douce confiance est bannie; adieu les beaux rêves d'avenir! adieu les longues espérances ! adieu les entretiens où s'épanche le cœur de la jeune fille, où parle l'âme paternelle! « Tout le monde est ému, >< presque hors de soi; vous diriez l'agitation « d'une maison où s'est introduite une bête dan- « gereuse. »
Aux deux premiers actes Tartufe ne paraît pas, mais c'est lui qui les remplit de son image, c'est lui que je vois sans cessé, lui que je devine,
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c'est de lui que chacun parle, sur lui que chacun glose. Mme Pernelle dit :
C'est xin homme de bien, qu'il faut que l'on écoute.
Dorine dit :
Certes, c'est une chose aussi qui scandalise,
De voir qu'un inconnu céans s'impatronise;
Qu'un gueux, qui, quand il vint; n'avait pas de souliers
Et dont l'habit entier valait bien six de iers,
En vienne jusque-là que de se m.'connaître,
De contrarier tout, et de faire le maître.
Le bonhomme Orgon , de retour au logis , s'informe de la santé des gens .
Tout s'est-il, ces deux jours, pissé de bonne sorte? Qu'est-ce qu'on fait céans? Comme est-ce qu'on s'y porte?
Madame eut avant hier la fièvre jusqu'au soir, Avec un mal de tète étrange à concevoir.
Et Tartufe?
DOEINE.
Tartufe? Il se porte à merveille, Gros et gras, le teint fiais, et la bouche vermeille
MOLIÈKE. — TARTUFE. 34i
Le pauvre homme
DOKINE.
Le soir, elle eut un grand dégoût.
Et ne put, au souper, toucher à rien du tout, Tant sa douleur de tête était encor cruelle !
Et Tartufe?
Il soupa, lui tout seul, devant elle ; Et fort dévotement il mangea deux perdrix, Avec une moitié de gigot en hachis.
orgon.
Le pauvre homme !
La nuit se passa tout entière Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière ; Des chaleurs l'empêchaient de pouvoir sommeiller, Et jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller.
T.ES HARANOCES. T. I. "
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